Skip to main content

Full text of "Histoire de Charles VI., roy de France"

See other formats


■f^^/^f'\ rAy-, 




THE BOSTON PUBLIC LIBRARY 



JOAN OF ARC COLLECTION 



:si-\^Hvof^^o^ù:i 




HISTOIRE DE CHARLES VI, 

ROY DE FRANCE, 

PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



1380. 

L'an mille trois cent quatre- vingt, le sei- 
ziesme jour de septembre, alla de vie et trespas- 
sement le noble roy Charles cinquiesme de ce 
nom, lequel fut nommé Charles le Sage. Car il 
avoil sens , prudence , et discrétion de gouver- 
ner son royaume tant en fait de guerre, en ré- 
sistante ses ennemis , et conquester et recou- 
vrer ce qu'ils avoient gaignc, tenoient et occu- 

':■■ poicnl, par vaillans chevaliers, chefs de guerre 
à ce commis et députés , comme connestables , 
mareschaux et gens de guerre en armes exer- 

i ces, comme aussi sur le faict de la justice. Et 
fit visiter les ordonnances anciennes de ses pre- 

! decesseurs , et les confirma et approuva. En 

grand honneur et révérence avoit TEglise et 

-les personnes ecclésiastiques, et grande espe- 

ï rance avoit en Dieu, et à sainct Remy , apostre 
de France , et très-volontiers il faisoit lire les 

; histoires. Et, en l'église de Saincl-Remy de 
Rheims où il fut sacré , fit de belles fondations 

, et leur donna de beaux et grands revenus. 
Belle fut sa fin , et mourut comme vray chres- 
lien. Et fut porté à Sainct-Denys, et mis en 
sépulture , les solemnités accoustumées gar- 
dées. Et laissa deux enfants , l'un nommé 
Charles , aisné , et le deuxiesme Louys ; les- 
quels etoient en bas aage. Et si avoit .trois fre- 

I res , Louys roi de Sicile et duc d'Anjou, Jean 
duc de Berry, et Philippes duc de Bourgongne. 
Et auquel temps du trespassement dudit feu 

i roi Charles cinquiesme, l'an mille trois cent 

l quatre-vingt, les choses en ce royaume estoient 
en bonne disposition, et avoit fait plusieurs 
notables conquestes. Paix et justice regnoienl. 
N'y avoit obstacle sinon l'ancienne haine des 
Anglois , desplaisans et comme enragés des 
pertes qu'ils avoient faites, qui leur sembloient 
esftre irrécupérables j lesquels sans cesser es- 
pioient et conspiroient à la destruction totale de 
ce royaume, et contemnoient toutes manières 
d'ouvertures dé paix. Souvent venoient en ar- 



mes d'Angleterre en France , et aucunes fois 
descendoient en Guyenne, autres fois en Bre- 
tagne , Normandie, Picardie et spécialement 
vers les rivages de la mer, bouloient feu es 
maisons du plat pays, comme es grains, et par- 
tout où ils pouvoient , prenoient prisonniers , 
et les menoient en Angleterre, et piteusement 
les traitoicnt. Et durant sa vie y avoil ordonné 
pour résister les ducs d'anjou , de Berry, de 
Bourgongne, et de Bourbon, qui estoient es 
frontières , faisans le mieux qu'ils pouvoient. 
Et quand on vid la maladie du roy non sana- 
ble, on envoya devers lesdits seigneurs hasti- 
vement qu'ils s'en vinssent, lesquels le firent, 
en laissant provisions à leursdites frontières 
pour résister aux entreprises des ennemis, et 
s'en vindrenl à Pans. Et si devant ils avoient 
esté curieux et soigneux du faict du royaume , 
encores délibérèrent de l'estre plus, veu l'aage 
des deux enfans du roy , à ce que les affaires 
du royaume fussent bien gouvernées. 

Et le roy , comme dit est, mis en sépulture 
à Sainct-Denys bien et honorablement, lesdits 
seigneurs firent assembler un grand et notable 
conseil auquel furent ceux du sang royah, et 
plusieurs barons et gens de grande science _eT 
anthorité tant de la coqr de parlement, que 
des comptes , Uesoriers et autres. Et furent 
mises plusieurs choses en délibération touchanf 
le gouvernement du royaume. Et y eut diver- 
ses opinions et imaginations. Car le roy de Si- 
cile , frère aisné du roy Charles cinquiesme , 
disoit , que selon la couslume de France , veu 
que Charles, l'aisné fils du roy n'avoilpas qua- 
torze ans, qu'il devoit avoir le gouvernement 
total du royaume, et de tous les deux onfans , 
jusques à ce que l'aisné eust quatorze ans. Et 
ces choses requeroil avoir expressément et tres- 
instamment. En cette matière messire Pierre 
dOrgemont, qui se tcnoit comme principal du 
conseil du roy , parla bien grandement . et di- 
soit qu'on devoit attendre qu'il eust plus grapd 
aage, alleguant.plusieurs raisons, et spéciale- 



324 



HISTOIRE DE CHARLES 



ment que le roy Charles cinquiesme, père des 
enfans, avoit ordonné et voulu qu'il ne fust 
sacré , jusques à ce qu'il eust plus grand aage , 
el que les ducs de Bourgongne et de Bourbon 
eussent le gouvernement des enfans. Et entre 
les seigneurs y avoit de grandes divisions, et 
mandoit-on gens d'armes de toutes parts, les- 
quels se mirent sur les champs , et pilloient , 
et roboient, et empeschoient que les vivres ne 
vinssent à Paris, et desja y avoit grand mur- 
mure entre le peuple , et taschoient fort à eux 
esmouvoir. El pource messire Jean des Mares, 
qui estoit advocat du roy en parlement , bien 
notable clerc, et de bien grand prudence, 
considérant les choses dessus dites , fit une 
moult et notable proposition, en monstrant 
qu'on devoif mener le roy àRheims, pour estre 
sacré , et allégua plusieurs grandes raisons , 
et comme plusieurs roys en moindre aage 
avoienteu le gouvernement de leurs royaumes, 
et mesmement le roy sainct Louis. El monstra 
ledit maistre Jean des Mares, que quelconque 
loy ou ordonnance qui auroit esté faite au 
temps passé , elle se pouvoit muer ou changer 
pour éviter plus grand inconvénient, lequel es- 
toit taillé d'estre bien grand, pour la division 
des seigneurs qu'on voyoit évidente ; et que 
quand le roy seroit sacré, toutes telles divisions 
cesseroient , et prendroit le gouvernement en 
son nom , et auroit bon conseil. Et quand ledit 
duc d'Anjou eut ouy parler ledit des Mares, et 
aussi plusieurs autres, se condescendit à son 
imagination. Toutes fois ledit duc tousjours re- 
queroit, qu'il ne fust point defraudé de son 
droict de régent , non mie pour convoitise ou 
ambition , mais pour garder son honneur. Et 
quand la matière eut fort esté débatue, fut le 
conseil fort dissolu, et entre les serviteurs des 
princes y avoit plusieurs paroles , et aux 
champs mesmes entre les gens de guerre avoit 
en paroles telles manières que gueres ne s'en 
falloit , alloient jusques à la voye de faict. El , 
par l'admonestemcnt d'aucuns gens de bien, 
les princes se condescendirent qu'aucuns gens 
de bien y advisasscnt. Lesquels jurèrent aux 
saincls Evangiles de Dieu, que cessans toute 
amour, crainte ou peur, ils discuteroient selon 
la qualité de la personne du roy. Et ainsi fut 
juré el promis, qu'on liendroit ce qu'ils ordon- 
ncroicnt et ticndroient. Ceux qui esloient eslous 
s'assemblèrent, el après qu'ils eurent esté qua- 
tre jours ensemble, desirans dire leur advis et 



VI, ROI DE FRANCE, (1380) 

imagination, selon ce que la matière hastive- 
menl le requeroit, dirent et prononcèrent leur 
sentence el imagination en la manière qui s'en- 
suit : c'est à sçavoir que la loy des prédéces- 
seurs roys de France, ne pouvoit pas teilement 
arresler ou relarder ceux de la lignée royale , 
qu'ils ne peussent anticiper le terme prefix de 
leur sacre. El à ce faire fut assigné la fin d'oc- 
tobre, et que tous les vassaux et féaux lui fe- 
roient fôy el hommage, et que tout le fait de la 
guerre et de la justice se conduiroit en son nom 
et soubs son scel, el que les enfans du roy se- 
raient baillés au gouvernement des ducs de 
Bourgongne elde Bourbon, lesquels les feroient 
nourrir doucement, el instruire et endoctriner 
en bonnes mœurs, jusques à ce qu'ils fussent 
en l'aage de puberté. Et que toutes les finances 
tant du domaine que des aydes se mettroient au 
trésor du roy . Et au regard des meubles , or , 
argent el joyaux qui furent au roy son père, 
le duc d'Anjou les auroit, en délaissant toutes- 
fois au roy sa provision compétente , et que 
seulement il useroit de ce mol : régent, et 
qu'à parler des négoces et affaires il seroit ap- 
pelle. Le dict des arbitres fut mis par escril , 
et les ducs l'acceptèrent , en remerciant les- 
dils arbitres de ce que, par leur bonne dili- 
gence , les questions étoient assoupies. Et com- 
bien qu'il sembloitau ducquel'aulhoritéde la 
régence estoit fort diminuée, toulesfois en fa- 
veur du roy son neveu , en la salle du Palais il 
le fil publier. Les gens de guerre estans sur les 
champs, pilloient, roboient, prenoient prison- 
niers, efforçoient femmes, violoienlet despu- 
celoient vierges et faisoient tous les maux que 
ennemis pourroient faire, excepté bouler feux; 
el se retiroil tout le peuple es forteresses et 
bonnes villes , marchands esloient destroussés, 
et disoienl qu'ils se payoienl de leurs gages. Le 
duc regenl envoya vers plusieurs capitaines, el 
aucuns manda , el parla à eux , et fil faire dé- 
fenses par cris et proclamations sur peine de la 
hard,que plus ne usassent de telle manière do 
faire. Mais conte n'en tenoient, et pis en fai- 
soient. En plusieurs lieux le peuple s'esmeul, 
el pillèrent ceux qui se mesloicnt de receples 
des aides, gabelles, et impositions. Le duc par 
douces paroles appaisa ceux de Paris. 

Quand on délibéra de mener le roy au sacre, 
il voulut aller par IMelun, voir les armures qui 
y esloient, el (ju'il avoit voues durant la vie de 
son feu perc Charles, roi doFrance, cinquiesme 



:i380) 



PAR JEAN JUVEINAL DES URSINS. 



325 



de ce nom. El avoil eslé délibéré que à grande 
compagnie de gens de guerre iliroit àlVheims. 
Et, du temps de sondit feu père la grand plai- 
sancequ'il avoit, cstoit le plus en beaux harnois 
et armures, que autrement. Et luy monstra-on 
de par sondit père, et en sa vie, les plus grandes 
parties des trésors, où il y avoit de bien nobles 
choses , et si lui monstra-on du harnois beau 
et clair et bien fourbi , et luy fut demandé le- 
quel il aymoit le mieux, et il respondit , que 
il aymoit mieux les harnois que les richesses. 
Et luy fut dit qu'il prist ce qu'il voudroit, et en 
un coin il vit une moult belle espée, laquelle il 
requit luiestredonnée. Et un autre jour après, 
le Roy son père fît un grand convei, et moult 
beau disner; et après qu'on fut levé de table , 
fit apporter une moult belle et riche couronne, 
et un beau bacinet, et les monstra à son fils 
Charles, et luy demanda lequel il aimoit le 
mieux ou estre couronné roy de la couronne , 
ou avoir le bacinet , et estre sujet aux périls et 
fortunes do guerre , lequel respondit plaine- 
ment que il aimeroit mieux le bacinet que la 
couronne, dont apperceurenl les presens qu'il 
seroit chevaleureux. Et n'eut pas seulement ce 
qu'il demandoit, mais selon son corps on lui fit 
faire un gentil harnois, lequel on fit pendre au 
chevet de son lit. Et fille roy promettre à tous 
ses parens et à tous les presens , qu'ils le ser- 
viroient loyaument après son trespas. 

Le principal, comme on disoil, qui avoit 
trouvé et conseillé à mettre aides sus , c'estoit 
le cardinal d'Amiens, lequel estoil moult hay 
du peuple , et avoit tout le gouvernement des 
finances , et l'avoit le roy en grande indigna- 
tion. La cause on disoil qu'il le hayoil, pour 
cause qu'il esloil bien rude au roy durant la 
vie de son père en plusieurs manières, et un 
jour appella Savoisi , et luy dit : « Savoisi, à 
1) ce coup serons vengés de ce prestre,» la- 
quelle chose vint à la cognoissance du cardinal, 
lequel monta lantosl à cheval , et s'en alla de 
tire à Doué en une place qui estoit à messire 
Jean des Mares, et de là le plustost qu'il peut 
en Avignon, et emporta ou fil emporter bien 
grande finance , comme on disoil. 

Avant que le roy fust à Rheims pour son 
sacre, fut ouverte la matière de faire un con- 
nestable. Car depuis la mort de messire Ber- 
trand du Glisquin n'en avoit point esté esleu 
ou fait un. El disoil le duc d Anjou , regenl, 
que c'esloil à lui de le faire. Et assez lost eut 



response des ducs de Berry , Bourgongne , et 
Bourbon que non estoit, et que seulement de- 
voil user de nom de régent, et que le faict de 
la guerre se devoil conduire cl faire parle roy. 
Et ainsi fui conclu. El à conseiller le roy qui 
seroit connestable, y eut diverses opinions et 
imaginations. Car lors y avoit en France de 
Vcullans princes, barons et chevaliers, et y eut 
un prince lequel en parla à messire Louys de 
Sancerre, et luy demanda s'il le vouloit estre. 
El il respondit que non. Car il n'y avoit si 
vaillant au royaume, qui peust, ne sceusl faire 
de si vaillans fails d'armes, qui ne fussent ré- 
putés pour néant envers ceux dudil Bertrand 
de Glisquin. El desdites paroles ne fut nou- 
velles , et vint-on à conseiller le roy. El par 
délibération de tous, fut nommé messire Oli- 
vier de Clisson , un vaillant chevalier de Bre- 
tagne , et le fit le roy connestable, et luy bailla 
l'espée, et fi les sermens en tels cas accoustu- 
més. Et luy commanda le roy d'assembler 
gens d'armes pour le conduire à Rheims à son 
sacre. 

Et le vingt-cinquiesme jour d'octobre partit 
ledit connestable de Melun, et prit son chemin 
â Rheims. El le roi après se partit, accom- 
pagné des ducs d'Anjou , de Berry, de Bour- 
gongne. de Bourbon et de Bar, des comtes de 
Hainault, de Harcourt, et d'Eu, et de plu- 
sieurs barons, chevaliers et escuyers , et firent 
ceux de Rheims beau et grand appareil pour 
recevoir le roy ^ sa compagnée. Or faut estre 
adverti, que depuis le parlement du roy de 
Melun , le duc d'Anjou contraignit Savoisi à 
révéler le trésor , et luy cuida faire couper la 
teste, et estoit ledit trésor en gros lingots d'or, 
et si y avoit plusieurs joyaux. Le roy vint à 
Rheims, où il fut grandement et honorablement 
receu à processions, et mené jusques à l'hostel 
archiépiscopal, et y avoil foison de peuple tant 
nobles que autres. El après que ledit duc eut 
eu ledit trésor, s'en vint hastivemenl à Rheims, 
et fut le roy sacré. Tous les pairs de France 
ecclésiastiques presens. Le duc de Bourgongne 
y estoit, mais le comte de Flandres n'y fut 
point. Et fut moult belle chose et notable de 
voir le mystère du Sacre , la manière d'aller 
quérir la saincte Ampoule, et de l'apporter, et 
bailler es mains de l'archevesque, les cérémo- 
nies de la messe . la belle et douce manière du 
roy, veu l'aage qu'il avoit, cl aussi constam- 
ment que s'il eust eu vingt ou trente ans. Et 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



326 

qui voudroit voir le livre du sacre du roy, on 
diroit bien que c'est une bien précieuse chose. 
La messe finie , et le service fait, le roy s'en 
vint au palais de l'Archevesque pour disner, 
où tout estoit ordonné et appresté ainsi qu'il 
îippartenoit. Et à l'assietedes seigneurs, yeust 
aucunes controverses et dissenlions entre leduc 
d'Anjou Louys, et Philippes duc de Bour- 
gongne. Car Louys disoit qu'il estoit aisné, et 
avant son frère Philippes maisné , il devoit 
avoir les honneurs, et estre le premier assis. 
Philippes disoit que au sacre du roy les prin- 
cipaux estoient les pairs de France, et comme 
pair et doyen des pairs il devoit aller devant, 
et y eut plueieurs paroles d'un costé et d'autre 
aucunement arrogantes. Car Louys se tenoit 
pair, et tenoit en pairie sa duché. Philippes 
respondit qu'il estoit doyen des pairs , et que 
son frère ne tenoit que en pairie. Et parce le 
roy assembla son conseil, auquel il y eut di- 
verses opinions. El finalement fut conclu par 
le roy que Philippes au cas présent iroit le pre- 
mier, dont Louys ne fut pas bien content. Et 
dient aucuns que ce nonobstant Louys s'en alla 
seoir assez près du roy, qui avoit son siège 
paré sur le banc : mais Philippes saillit par 
dessus , et se vint mettre entre le roy et son 
frère Louys , lequel prit en patience , et 
dissimula le tout. Et lors Philippes fut ap- 
pelé le Hardy. Le roy fut sacré le diman- 
che avant la Toussaincts. Les connestables et 
mareschaux servirent portans les mets à che- 
val , le roy fit des chevaliers , et receut ses 
hommages, et s'en vint à Paris sans passer par 
aucunes bonnes villes fermées où on l'atten- 
doit, pour doute des requestes que on eust peu 
faire touchant les aides. La manière de ses pré- 
décesseurs estoit qu'il devoit venir à Sainct- 
Denis faire ses oraisons , et l'attendoit l'abbé. 
Mais empesché fut par mauvaises gens. Il entra 
à Paris vestu d'une robbe bien r.ichc toute se- 
mée de fleurs de lys. Ceux de la ville de Paris 
allèrent au devant de luy bien deux mille per- 
sonnes vestus tout un, c'est à sçavoir de robbes 
my-parties de vert et de blanc. Et estoient les 
rues tendues et parées bien et notablement, et 
y eut divers personnages et histoires. Elcrioit- 
on Noël , et fut receu à très-grande joie. Et 
tout droit vint à Nostre-Dame, si fut grande- 
ment receu par l'evesque, et s'en alla au Palais. 
Et receut les dons que la ville et autres luy fai- 
soient , et par trois Jours fit grands convis et 



(1380) 



joustes. Et furent les dames présentes, et y 
eut grande joie démenée. 

Le comte de Sainct-Paul fut fort chargé d'a- 
voir esté en Angleterre , et d'avoir espousé la 
sœur du roy Richard sans le consentement du 
roy. Il usa de grandes excusalions, et finale- 
ment le roy lui pardonna. Et puis il chargea 
fort messire Bureau de La Rivière d'avoir fait 
venir les Anglois, et leur avoir escrit lettres. 
Parquoy fut absent de la cour, et hastivement 
rescrivit à Clisson, connestable, lequel tantosl 
le veint excuser jusques à l'exposition de son 
corps, et à gage. Et avoit ledit de La Rivière à 
adversaires tous les seigneurs par envie, et fut 
sa paix faite , si fut rappelle en cour comme 
paravant. 

Grandes divisions s'esmeurent derechef entre 
les seigneurs , et estoient les gens d'armes sur 
les champs faisans maux innumerables, com- 
bien que commandemens leur eussent esté faits 
qu'ils s'en allassent à leurs maisons et garni- 
sons. Et en donnoit-on grand charge au duc 
d'Anjou , et spécialement Philippes de Bour- 
gongne, qui se plaignoit du trésor qu'il avoit 
pris, et qu'il n'estoit point compris en ce qu'il 
devoit avoir, et qu'il n'avoit fait aucune provi- 
sion au roy, ainsi qu'il devoit. Et estoit le feu 
de toute division fort allumé. Prélats et autres 
se mesloient fort de tout appaiser , et leur 
monstroit-on que tout ne pouvoit tourner que 
au dommage du peuple, et y eut accord. Et fit 
la proposition maistre Jean des Mares , lequel 
loua le duc d'Anjou, et monstra ses vertus et 
despenses, peines et travaux, et teut celles des 
autres. Aucunes gens de bas estât de Paris 
s'assemblèrent et vindrent vers le prevost des 
marchands, et, luy contraint vint à une as- 
semblée, et requeroient les aydes à cheoir, di- 
sans que sur la requeste qu'ils avoient sur ce 
autrefois faite, n'avoient eu quelque response, 
et le contraignirent à aller vers le duc. Et beau- 
coup de gens de bien estoient d'opinion qu'on 
attendist, cuidans rompre le coup, mais un 
savetier se leva et allégua leurs charges, et les 
pompes de ceux de la cour, et tourna tout en 
grand mal et sédition. Et parla le prevost, et 
fit la requeste. Le chancelier des Dormans, 
evesque de Beauvais , leur monstra leur folle 
manière et entreprise, et fit tant qu'ils atten- 
dirent jusques au lendemain , et n'oublièrent 
pas à retourner, car on leur avoit donné espé- 
rance. Et furent mis jus les aydes, et du corn- 



(1380) PAR JEAN JU VENAL DES URSINS 

mandement du loy, et par son ordonnance, et 
aussi des seigneurs du sang. Et par le conseil 
fut chargé mcssire Jean des Mares de parler au 
peuple, et de leur dire qu'ils s'appaisassenl, et 
que le roy avoit mis et meltoit au néant les 
aydes , sans ce qu'elles eussent plus de cours. 
Ce qu'il fit, et print son thème novus rex, no- 
va lex,novumgaudium, et le déduisit bien et 
grandement, aussi en estoit-il bien aise. Et la 
chose qui meut à conseiller, qu'on les mist jus, 
c'esloil que le roy Charles cinquiesme, père du 
roy, ordonna à cause des maux infinis qu'elles 
causoient, qu'elles cheussent. El si monslra au 
peuple le danger où ils se meltoient , de faire 
telles commotions, et comme ils dévoient obeïr 
au roy, elle servir, et fit tellement qu'il sem- 
bloit qu'on en fust très-content, et cuidoit-on 
qu'ils fussent conlens, mais ils requirent que 
les juifs et usuriers fussent mis hors de Paris. 
Et sur ce respondit qu'il en parleroit au roy, 
et qu'il en feroit son devoir. Nonobstant la- 
quelle response, et sans attendre la publication 
de par le roy, s'esmeurent, coururent par la 
ville, rompirent les boueltes des fermiers, jet- 
terent l'argent par les rues, jetloient et deschi- 
roient les papiers , allèrent environ en qua- 
rante maisons de juifs , pillèrent et roberent 
vaisselle d'argent, joyaux, robbes, et les obli- 
gations. Et aucuns nobles et autres à ce les in- 
duisoient, aucuns en tuèrent, et despleut la 
chose bien au roy, et fit crier que tout fust 
rapporté, mais peu y fut obey. 

Les Anglois voyans que les seigneurs de 
France estoient partis des marches de Guyenne, 
se mirent sus, et ensemble coururent les pays 
de Touraine, d'Anjou et du Maine , boutèrent 
le feu es villages du plat pays , pillèrent et ro- 
berent tout ce qu'ils trouvèrent, et se retirèrent 
es marches de Bretagne , comme avec leurs 
amis et alliés. Et combien que plu.«ieurs des 
barons en fussent desplaisans, toulesfois ils le 
souffrirent , considerans que c'estoit le plaisir 
de leur duc, et frequentoient en marchandise 
les uns avec les autres , comme si tous eussent 
esté Anglois. Laquelle chose venue à la co- 
gnoissance de messire Olivier de Clisson, escri- 
vit à messire Robert de Beaumanoir que à 
telles choses il voulust obvier. Car telles estin- 
celles pouvoient allumer un grand feu préju- 
diciable à tout le royaume. Ledit de Beauma- 
noir estoit un vaillant et gentil chevalier, lequel 
fit lantost venir vers luy , et parla aux sei- 



32: 



gneurs qui avoienl fait le serment au roy 
Charles cinquiesme, et leur monslra les mau- 
vaistiés couvertes du duc de Bretagne et d'au- 
cuns autres, et que le roy de France estoit leur 
souverain seigneur, devers lequel ils envoyèrent 
afin d'y trouver aucun expédient, et dont se 
meslcrenl les ducs d'Anjou et de Bourgongne, 
et plusieurs ambassades envoyées de coslé et 
d'autre. Et finalement envoya le roy vers le 
duc et ceux du pays, l'evesque de Chartres, le 
seigneur de Chevreuse , et messire Arnauld de 
Corbie président en parlement. Et en la pré- 
sence du duc et des barons, furent leues les 
alliances anciennes, subjections et sermens faits 
par les ducs et nobles, et les jurèrent garder et 
observer, et les jura solemnellement le duc 
mesmement, combien que aucuns disoient que 
bien envis , et non de bon courage. Et furent 
toutes les choses accordées , et consommées et 
appointées au nom du roy par lesdits ambas- 
sadeurs. Quand les Anglois eslans à puissance 
au pays de Normandie, faisans tous les maux 
que ennemys peuvent faire, ouyrent et sceu- 
rent que le duc de Bretagne, qu'ils lenoient 
pour leur amy, estoit tourné et déclaré leur en- 
nemy, très-impatiemment le portèrent, et en 
Bretagne entrèrent, et là firent forte guerre, et 
furent en Bretagne bretonnant faisans maux 
innumerables. Mais les nobles du pays à coup 
s'assemblèrent, et par force d'armes les rebou- 
terent. Et lors les Anglois vindrent devant 
Nantes assez soudainement , en laquelle cité 
assez diligemment , et hastivement le peuple 
du plat pays se retira avec leurs biens, laquelle 
chose venue à la cognoissance de messire 
Amaulry de Clisson, capitaine de la ville, il fit 
grande diligence de pourveoir à la garde, tui- 
tion et défense de la ville , et ordonna ses 
gardes. Et n'estoit pas la ville en aucun lieu 
forte de murailles. Et pource délibérèrent les 
Anglois de l'assaillir, promettant argent à ceux 
qui premiers y entreroient. Mais ceux de de- 
dans vaillamment se defendoient, et jour et 
nuict estoient assaillis , et douloit fort le capi- 
taine que ceux de dedans ne se lassassent. Si 
envoya devers le roy hastivement, afin qu'il luy 
envoyas! gens, par lesquels ils peussent esire 
secourus. Et fit le roy grande diligence , et y 
envoya de vaillans gens lesquels diligemment 
chevauchèrent, et ne se donnoient les Anglois 
de garde, quand soudainement frappèrent sur 
eux. Lesquels Anglois furent bien esbahis, et 



328 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



(1381) 



perdirent leur principale bannière, el se reli- 
roient. Mais leur capitaine les commença à ar- 
guer de la lascheté de leur courage, el leur di- 
soit que les François n'estoient pas si grand 
puissance, comme ils estoient, et que s'ils se 
vouloient rallier , qu'il ne faisoit doute qu'ils 
desconfiroient les François , et approchèrent 
les uns des autres depuis qu'ils eurent délibéré 
de cornbatre , archers et arbalestriers fort ti- 
rèrent, el y avoil si g:rande foison de Iraicts, 
que le jour en esloit offusqué, et s'assemblèrent 
aux lances, haches et espées , et combatirenl 
durement et asprement , el fut long -temps 
qu'on ne sçavoit lesquels avoienl le meilleur. 
Finalement les Anglois ne peurent souslenir la 
vaillance des François, et furent desconfits, et 
la plus grande partie morts ou pris, et les autres 
s'enfuirent navrés et blessés , et se retirèrent à 
Brest, et y laissèrent garnison et le demeurant 
à toutes leurs playes, se retirèrent et allèrent en 
Angleterre. 

Cependant 'es princes el ducs cognoissans la 
pauvreté du domaine , et qu'il ne pouvoit suf- 
fire aux choses urgentes et nécessaires, assem- 
blèrent une partie des plus notables de Paris. 
El furent assez contents qu'on mist douze de- 
niers pour livre. Et fut ce à Paris el à Rouen 
crié , et à Amiens. Mais le peuple tout d'une 
volonté le contredirent, et ne fut rien levé ne 
exigé. 

Le roy après s'en alla à Sainct-Denys visiter 
les corps saincls, et fut receu par l'abbé et re- 
ligieux, et venu quérir jusques à la porte, et le 
conduisirent jusques à l'église chantans res- 
pons, et veid les reliques, el fit ses offrandes. 
El selon la puissance de la ville , luy furent 
faits presens. 

Et de là s'en alla à Senlis pour chasser. El 
fut trouvé un cerf qui avoit au col une chaisne 
de cuivre doré, el défendit qu'on ne le prit que 
au las, sans le tuer, et ainsi fut fait. El trouva- 
on qu'il avoit au col ladite chaisne, où avoit 
escrit : <^Cœsar hoc mihi donavit. » Et dès lors le 
roy de son mouvement porta en devise le cerf 
volant couronné d'or au col , el partout où on 
meltoil ses armes y avoit deux cerfs tenans ses 
armes d'un coslé et d'autre. 

1381. 

Audit temps de l'an mille trois cens quatre- 
vingt et un , les ambassadeurs des roys d'Es- 



pagne et de Hongrie estoient venus devers le 
roy, lesquels furent ouys en la présence du roy 
et du duc d'Anjou. Et firent une bien notable 
proposition en latin touchant le faict de l'église, 
en monslrant que l'eslection faite de Urbain en 
pape, après la mort de Grégoire onziesme, fut 
juste , saincle et canonique , el qu'ils avoient 
assemblé toutes les personnes ecclésiastiques et 
clercs de leurs pays et royaumes , et que telle 
avoil esté trouvée, el qu'ils avoient délibéré et 
conclu de luy obéir comme à vrai pape et 
unique. En requérant au roy qu'ainsi le voulust 
faire, ou autrement leur intention esloit de eux 
départir, et se departiroient des alliances qu'ils 
avoient avec le roy, el y renonceroient. Car 
ceux qui n'obeïroient audit Urbain, ils les re- 
puloient schismaliques. El avec telles gens ils 
ne vouloient avoir nulle amour. Après la- 
quelle proposition faite , on les fil retirer. Et 
sembla aux seigneurs et conseil du roy, que 
lesdites manières estoient bien estranges au 
regard des Hongres , de eux départir de l'al- 
liance du roy de France, sans ce que oncques 
leur eust esté fait chose, parquoy ils ledeussent 
estre. Et entant qu'il touche les Espagnols, ils 
monslroient bien signe de grande ingratitude, 
veu que par le roy trespassé et les François il 
esloit roy, et fut par eux desconfit son adver- 
saire. Et loutesfois fut-il conclu, qu'on leur fe- 
roit la plus gracieuse response que faire se 
pourroit, et les fit-on venir. El le duc mesme 
d'Anjou fil la response, el comme il esloit 
sage, prudent, et avoit moult beau langage, il 
recita les alliances faites par feu de bonne mé- 
moire son frère le roy Charles cinquiesme, les- 
quelles furent jurées el promises par sermens 
solemnellement faits par les roys, princes et 
barons du pays , lesquelles n'esloienl pas seu- 
lement personnelles, mais réelles de pays à 
pays, plus pour avoir honneur, que pour avoir 
mestier de eux. Et que l'intention du roy son 
fils esloit en volonté , et avoil intention de les 
entretenir el accomplir , et de non icelles en- 
fraindre en aucune manière, tant que lesdits 
roys garderoienl la loyauté, qu'ils avoient ju- 
rée et promise aux roy et princes de ce royaume 
de France. Et puis vint au faict de l'Eglise, en 
leur monslrant que après la mort de Grégoire 
onziesme, on procéda à eslire un Saincl Père, 
el furent les cardinaux assemblés , mais le 
peuple de Rome en grand tumulte cl impé- 
tuosité vindrent en armes dire qu'ils lueroicnl 



(1381) 

tout , s'ils n'avoienl en pape un Romain , et 
mesmemenl celuy qu'ils appelloient Urbain. 
Et que si eslection y avoit esté faite, elle avoit 
esté violente, el les cardinaux par force ou 
crainte de la mort s'absentèrent , le pluslost 
qu'ils peurent, et esleurent Clément, lequel 
après son eslection envoya vers le roy son frère 
trois cardinaux, pour lesquels ouyr, le roy fil 
assembler plusieurs prélats , docteurs et clercs 
en la présence desdits cardinaux, qui propo- 
sèrent en effet ce que dit est. Et pource le 
roy fit assembler tous les prélats, chapitres et 
couvents, à ce qu'ils envoyassent vers luy gens 
clercs et notables, et pareillement aux univer- 
sités. Et furent à Paris assemblés, et ouys de- 
rechef lesdits cardinaux. Et conclurent que le 
roy devoit adhérer à Clément, et que ausdits 
cardinaux on devoit adjouster foy. Mais que en 
toutes manières le roy el ceux de son sang 
estoient presls d'entendre à eux exposer à 
trouver bonne union en l'Eglise , et que ainsi 
feroit-on response. Ce qui fut fait. Et après la- 
quelle response , et d'icelle les ambassadeurs 
furent très- conlens. Et par aucun temps de- 
meurèrent à Paris , el y furent grandement 
festoyés, et eurent de beaux dons du roy el des 
seigneurs, el s'en retournèrent. 

Ledit schisme fil de grands dommages en 
l'Eglise, au royaume de France, el autre part. 
Avec Clément y avoit bien trente six cardi- 
naux, lesquels meus de grande avarice, souhel- 
terent d'avoir tous les bons bénéfices de ce 
royaume par divers moyens , el envoyèrent 
leurs serviteurs parmi le royaume, enquerans 
de la valeur des prelateures, priorés et autres 
bénéfices. Et usoil Clément de réservations, 
donnoit grâces espectatives aux cardinaux , et 
anteferri. El fut la chose en ce poincl , que 
nul homme de bien , tant de l'université que 
autres, ne pouvoient avoir bénéfices, exactions 
se faisoient, tant des vacans, que des dixiesmes, 
que d'arrérages des choses qu'on disoil estre 
deues à la chambre apostolique , el poursui- 
voit-on les héritiers des gens d'église , el di- 
soit-on que tous leurs biens dévoient apparte- 
nir au pape. Et seroil chose trop longue à 
réciter les maux qui se faisoient, el les incon- 
veniens qui en advenoienl. Et tout souffroit le 
duc d'Anjou regenl, et disoit-on qu'il en avoit 
son butin. Et estoil grande pitié de voir partir 
les escoliers de Paris, et regens, el s'en alloienl 
comme gens esgarés et abandonnés. Lesquelles 



PAR JEAN JL'YENAL DES URSilNS. 



329 



choses considérant l'université de Paris, déli- 
bérèrent de le remonstrer au roi, et audit ré- 
gent espccialement. Et de faict y allèrent, et 
ordonnèrent un notable docteur en théologie, 
natif d'Abbeville, nommé maistre Jean Rousse, 
demeurant au cardinal le Woyne, et monstra 
au roy, le moins mal qu'il peut, les inconve- 
niens dessus dits , en requérant que provision 
y fust myse. Dont ledit duc fut tant mal con- 
tent que merveilles, et le monstra bien. Car 
il envoya de nuict furtivement audit lieu du 
cardinal le Moyne, et furtivement et par force 
entrèrent dedans , et vindrent jusques à la 
chambre dudit proposant, rompirent l'huis, 
cl le menèrent comme tout nud, et le menèrent 
bien vilainement el scandaleusement en Chas- 
lelet, el le menèrent en une trés-eslroite prison. 
Laquelle chose engendra un grand scandale en 
l'université , et non sans cause. Et se assem- 
blèrent et allèrent devers le roy et le régent, 
requerans très-instamment la délivrance de 
leur sujet, qui esloit si notable homme. Fina- 
lement après plusieurs délais et refus que le 
duc faisoit, il fut rendu, pourveu qu'ils obeï- 
roient à Clément. El avec ce duc estoient pre- 
sens presque tous les princes et nobles du 
royaume. El estoil bien grand crime el capital 
de non obeïr à Clément , et fut le docteur dé- 
livré, el lantost après monta à cheval, et s'en 
alla le pluslost qu'il peut vers le pape Erbain. 
Or advint que le pape Urbain escrivit une lettre 
à l'université de Paris bien gracieuse , en les 
remerciant et exhortant qu'ils luy voulussent 
obeïr. El furent receues lesdites lettres par le 
recteur, lequel fit faire une grande assemblée, 
el les fil lire en pleine congrégation. Dont ledit 
duc fut tant mal content que merveilles, et or- 
donna gens pour prendre et aller quérir ledit 
recteur, et luy amener. Lequel doutant de sa 
vie , s'en partit hastivement. Car il en fui ad- 
verti. Et prenoit le duc la cause, pource que 
préalablement ledit recteur, n'avoit au roy ou 
à luy premièrement présenté les lettres. El 
tanlosl après , quand plusieurs notables gens 
de Paris de Tuniversité, virent les manières de 
procéder , ils délibérèrent de eux en aller , el 
départir. El de faict plusieurs s'en allèrent à 
Rome, el mesmemenl un bien notable homme 
chantre de Paris, nommé maistre Jean Gilles, 
el plusieurs tant avec luy que après. Et Clé- 
ment, lousjours voulant capter la benevolence 
el grâce du duc, voulut el ordonna que le duc 



^30 



HISTOIRE DE CHARLES 



levast un dixiesme entier, et le fit lever non 
mie par gens ecclésiastiques, mais par gens 
purs lais et officiers de justice lave. Plusieurs 
firent certaines appellations, et oppositions. 
Mais ce nonobstant fut levé reaument et de 
faict, et par force, au grand dommage des gens 
d'église, et tels bénéfices y avoit, qu'on levoit 
pour le dixiesme, plus que les bénéfices ne va- 
loient. 

Le duc de Berry voyant que le duc d'Anjou 
estoit régent, et les ducs de Bourgongne et de 
Bourbon avoient la garde du roy, luy desplai- 
soit qu'il n'avoit quelque charge , et parla 
d'avoir le gouvernement de Languedoc et de 
Guyenne, au duc d'Anjou son frère, lequel fut 
content d'en parler au roy, et de lui ayder à 
obtenir son intention. Et de faict, lui fit avoir 
ledit gouvernement, et en furent les lettres 
scellées. Et quand ce vint à la cognoissance du 
comte de Foix, il assembla à Toulouze grande 
foison de gens de tous estats, pour sçavoir qu'il 
estoit à faire. Et plusieurs furent d'opinion , 
qu'on devoit obeïr au roy et à ses mandemens. 
Les autres et la plus grande partie furent d'o- 
pinion , qu'ils ne le debvoient point souffrir, et 
qu'ils vivoient sous le comte de Foix en bonne 
paix et justice , et que le duc de Berry ne de- 
mandoit qu'à exiger argent, et que en la 
comté du Poictou, il avoit exigé tous les ans, à 
cause de ce qu'il la tenoit , deux ou trois tailles. 
Et furent délibérés de envoyer devers le roy , 
et de faict y envoyèrent, en lui faisant requé- 
rir qu'il se voulust déporter de y mettre autre 
que le comte de Foix , lequel le roy son père y 
avoit mis, et en avoit osté le duc d'Anjou pour 
les grandes exactions qu'il faisoit. Dont le roy, 
combien qu'il fust jeune , fut très-mal content, 
et renvoya les messages , et dit , que avant 
iroit-illui-mesme, qu'il ne fist que son oncle 
eust le gouvernement. Et de faict, s'en alla à 
Sainct-Denys , et visita les corps saincts , fit 
ses offrandes, fit bénir l'oriflambe par l'abbé, 
et la bailla à messire Pierre de Yilliers , lequel 
fit le serment accoustumé , et la garda près d'un 
an entier. Car le duc de Bourgongne desmeut le 
roy d'y aller, et qu'il en auroit à faire en lieux 
plus prochains, c'est à sçavoir en Flandres, 
lo8(iuels se rebelloient fort. Toutesfois le duc 
de Berry délibéra d'aller en Languedoc, et d'en 
avoir par force le gouvernement, et assembla 
gens d'armes de toutes parts, et se confioit fort 
au comte d'Armagnac , et s'en vint on Langue- 



VI, ROI DE FRANCE, (1381) 

doc accompagné de gens de guerre qui pilloient 
et roboient tout le pays , et faisoient tout ce que 
ennemis pouvoient faire, hors bouter feux et 
tuer, et prenoient prisonniers et rançonnoient 
ou mettoient à finance. Le comte de Foix as- 
sembla à Toulouze presque les trois estats du 
pays, gens d'église, nobles et marchands, pour 
sçavoir qu'il estoit à faire. Et y eut diverses 
opinions. Et finalement fut délibéré qu'il falloit 
combatre les gens du duc de Berry , où luy- 
mesme estoit en personne^ et se mit le comte 
de Foix aux champs bien accompagné, et 
avoit plus de gens que le duc de Berry: mais il 
sembloit au duc que ses gens estoient plus usi- 
tés de guerre. Et combien qu'on lui conseillast, 
qu'il se retrahist, et qu'il ne combatisl point, il 
respondit que ce luy seroil réputé à une lascheté 
de courage. Et de faict se rencontrèrent bien 
asprement et durement , et eut le comte la vic- 
toire. Dont ledit duc tascha fort à recouvrer son 
honneur. Si tint les champs près d'un an , et 
aucunes fois couroit vers Thoulouze , et vers 
Besiers , et en divers lieux. Mais tousjours il 
trouvoit les autres prests à résister, et y eut de 
ses gens morts bien trois cens, dont il fut bien 
desplaisant. Toutesfois ledit comte de Foix con- 
sidérant la dévastation et destruction du pays, 
qui se faisoit sous ombre de cette guerre, vou- 
lut préférer le bien de la chose publique à son 
faict particulier, fut content de ce qu'il avoit 
combatu et vaincu le duc notablement , et en- 
voya vers luy, et firent paix et alliance, et luy 
laissa tout le gouvernement du pays paisible- 
ment , soi offrant au service du roy et de luy. 
Et fut tout bien appaisé audit pays, 

Hugues Aubriot natif de Bourgongne, lequel 
par le moyen du duc d'Anjou fut fait prevosl 
de Paris , riche et puissant estoit , et si avoit eu 
grand gouvernement des finances. Et fit plu- 
sieurs notables édifices à Paris, le pont Saincl- 
jMichel, les murs de devers la bastille Sainct- 
Antoine, le Petit-Chaslelet, et plusieurs autres 
choses dignes de grande mémoire. Mais sur 
toutes choses avoit en grande irrévérence les 
gens d'église, et principalement l'Université de 
Paris. Et tellement, que secrettement on fit 
enqueste de son gouvernement, et de sa vie, 
qui estoit tres-ordeetdeshonnesteen toute pu- 
terie et ribaudise, à décevoir femmes , partie 
par force, partie par argent, dons et promesses, 
et avoit conipagnée charnelle à juifves, et ne 
croyoit point le sainct sacrement de l'autel , et 



(1381) 



PAR JEAN JU VENAL DES URSINS. 



331 



s'en mocquoil, et ne se confessoil point, et es- 
toit un tres-mauvais catholique. En plusieurs 
et diverses hérésies estoit encouru , et ne crai- 
gnoil puissance aucune, pource qu'il estoit fort 
en la grâce du roy et des seigneurs. Toutcsfois 
fut fort poursuivi par l'université et gens d'é- 
glise, tellement qu'on le print , et eniprisonna- 
l'on , et à la fin fut content de se rendre prison- 
nières prisons de monsieur Tevesques de Paris. 
Et fut examiné sur plusieurs poincts, lesquels 
il confessa, et fut trouvé par gens clercs à ce 
cognoissans, qu'il esloit digne d'estre brûlé. 
Mais à la requeste des princes, cette peine luy 
fut relaschée, et seulement aux parvis Nostre- 
Dame fut publiquement presché et mictré par 
l'evesque de Paris, vestu en habit pontifical , et 
fut déclaré en efTet estre de la loy des juifs, et 
contempteur des sacremens ecclésiastiques, et 
avoir encouru les sentences d'excommuniement 
qu'il avoit par long temps contemnées etmes- 
prisées. Et le condemna-on à estre perpétuelle- 
ment en la fosse au pain et à l'eau. 

Le comte de Flandres Louys s'efTorçoit de 
faire grandes exactions sur ses subjets , et les 
vouloit souvent tailler ainsi qu'on faisoit en 
France, Et pource firent dire au comte , qu il 
s'en voulust déporter , dont il ne fut pas con- 
tent. Et s'en alla à la ville de Gand requérir 
aide d'argent par manière de taille, et usa d'au- 
cunes hautes paroles , et luy fut refusé sa re- 
queste, dont il fut bien mal content. Et se partit 
delà ville, et délibéra de se monstrer leur sei- 
gneur par voye de faict. Et avoit un bastard 
bien vaillant homme d'armes , auquel il char- 
gea ceste besongne. El de fait, il fit grande as- 
semblée de gens de guerre, et s'en vindrent 
loger assez près de la ville de Gand comme à 
une lieue , et faisoient à ceux de Gand guerre 
mortelle. On tuoit, on prenoit, et mettoit-on à 
rançon , et boutoient feu, ardoient moulins, 
faisoient toute guerre que vrays ennemis pou- 
voient faire. Et ledit comte pour luy aider, fit 
mander des Anglois , lesquels vindrent à son 
service. Ceux de Gand, voyans les manières 
qu'on leur tenoit , plusieurs fois s'assemblèrent 
et conclurent que pour mourir ils ne laisseroient 
leurs libertés , et fort se defendoient , et por- 
toient desdommages au comte. Et à seureté de- 
mandèrent parler à luy, ce qui leur fut octroyé. 
Et envoyèrent de bien notables gens devers le 
comte, lesquels de par les habitans le suppliè- 
rent qu'il leur voulust pardonner, si aucune 



chose luy avoientniesfait. En luy suppliantqu'ils 
ne feussent point subjets à aucuns subsides or- 
dinaires : mais sil avoit affaire d'aucunes cho- 
ses en ses nécessités , ils esloicnt prêts de luy 
aider de certaine somme, et tant faire qu'il se- 
roit content. Et culdoienl lesdits ambassadeurs 
avoir satisfait : mais aucuns jeunes hommes ee- 
lans près du comte, commencèrent à dire , 
qu'il auroil par force les vilains s'il vouloit, cl 
qu'il les falloit poindre à bons espérons , et les 
subjuguer de tous poincts , et ainsi s'en al- 
lèrent lesdits ambassadeurs. Le comte les cui- 
doit tousjours subjuguer et suppediler, et les 
mettre en estât qu'ils n'eussent que manger , 
tellement qu'ils se misssent à sa volonté, et 
tousjours faisoit forte et terrible guerre. Et lors 
ceux deGand délibérèrent de y résister par voye 
de faict. Et pour estre leur capitaine, esleurent 
un nommé Jacques Artevelle, qui estoit un e 
belle personne, haut et droit, vaillant et de très- 
bel langage , et estoit fils d'un nommé Arte- 
velle qui se voulut faire comte, lequel eut le col 
couppé; et se mit sus, et assembla foison de 
gens et délibéra de se mettre sur les c'nanips. 
La chose venue à la cognoissance du comte . 
manda gens à Bruges et de toutes parts. Et ys- 
sit Artevelle et sa compagnée, et tant que luy 
et les gens du comte se rencontrèrent et appro- 
chèrent. D'un costé et d'autre y fut combatu 
de traict tant d'arbalestriers que d'archers, et 
à la fin combatirent main à main longuement , 
et tellement que le comte fut desconfit. Et y eut 
bien cinq mille de ses gens morts et tués sur la 
place, et puis se retrahit à Bruges. Et parla 
Artevelle au peuple tousjours les animant à la 
guerre. Et combien qu'il estoit nouvelles que 
les François aideroient au comte, toutesfois ils 
ne dévoient point craindre leurs jolivetés su- 
perflues, qui estoient cause de leur destruction, 
et qu'ils dévoient poursuivre leur guerre en- 
commencée, veu la victoire qu'ils avoient eue. 
Et donna tel courage au peuple, qu'il leur sem- 
bloit qu'ils estoient taillés de conquester tout 
le royaume. Et tellement que les bonnes gens 
du plat pays, et autres, laissèrent leurs labou- 
rages et mestiers, et prindrent les armes, telles 
qu'ils peurent finer. Et tousjours se soullivoit 
Artevelle, comme il pourroit grever le comte, 
qui estoit dedans Bruges. El de tout ancien 
temps ceux de la ville de Bruges, ont accous- 
tumé de faire une belle et notable procession , 
et porter le précieux sang de Bruges, et là 



332 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (1382) 

sire Philippes , et du mary de ladite Jeanne , 



abonde foison de peuple de Bruges et du plat 
pays. Et là ordonna Artevelle deux mille hom- 
mes des plus vaillans, lesquels seulement es- 
loient vestus de leurs robbes, mais dessous ar- 
més et bien garnis. Et à diverses fois, et par 
divers lieux entrèrent dedans la ville, et se 
trouvèrent tous ensemble au marché, ainsi 
qu'on faisoit ladite procession , et crièrent 
alarme au long des rues, dont le comte fut bien 
esbahi. Toulesfois assez diligemment assembla 
gens , et se efforça de résister. Mais à la fin il 
fut vaincu, et se retrahit en son hostel, et fut 
suivi par les Gantois, lesquels violemment en- 
trèrent en son hostel, le cuidans trouver. Mais 
il se sauva par une fenestre, et se bouta en 
l'hostel d'une pauvre vieille femme, et y fut 
jusques à la nuict, et de là s'en alla à l'Escluse. 
Les Gantois le imputèrent à ceux de Bruges , 
disans que c'étoit par eux qu'il s'estoit sauvé, 
et leur coururent sus, et en pillèrent et robe- 
rent, et à toute leur proye s'en retournèrent à 
Gand. 

La reyne Jeanne de Sicile et de Jérusalem , 
comtesse de Provence , fille de Charles duc de 
Calabre , fils de Robert roy de Sicile et de Na- 
ples, et de Marie sœur du roy de France Phi- 
lippes , laquelle avoit régné trente et un an , et 
n'avoit peu avoir lignée, adopta Louys duc 
d'Anjou , et en fit son héritier -, lequel l'en re- 
mercia , et délibéra de y entendre. Et de ce , 
Charles, prince de Tarente, qui avoit espousé 
la niepce de ladite dame, fut très-mal content, 
et à luy allia les plus grands seigneurs du pays, 
et le pape Urbain mesme luy aida et conforta. 
Car il ne faisoit doute , si le duc Louys fust 
venu , qu'il n'eust adhéré à Clément. Laquelle 
chose venue à la cognoissance du duc Louys, il 
fit grande assemblée de gens de guerre , et es- 
crivit à messire Philippes d'Artois , qui estoit 
vaillant chevalier, qu'il voulust prendre la 
charge d'aller combalre ledit Charles. Lequel 
s'en chargea , assembla gens, et s'en alla audit 
pays , et ledit Charles se prépara à le recevoir. 
El ladite Jeanne et son mary délibérèrent d'ai- 
der audit Philippes 5 et de faict le firent, et y 
eut bataille dure et aspre. Et avoit le pape Clé- 
ment envoyé gens avec ledit Philippes, lequel 
fut desconfit, et furent pris Jeanne et son mary, 
et ledit messire Philippes d'Artois, et détenus 
prisonniers. Et se fit ledit Charles couronner 
par l'ordonnance de Urbain en roy de Sicile, et 
eut bien grande finance de la rançon dudit mes- 



laquelle assez tost après alla de vie à Irespasse- 
ment. Quant le pape Clément sceut ces nou- 
velles, doutant que plusieurs seigneurs se mis- 
sent hors de son obéissance, escrivit au roy 
duc Louys qu'il pensast de se mettre sus, et de 
venger la mort de ladite Jeanne , sa mère, par 
adoption. Lequel délibéra de ainsi le faire, et 
d'y aller l'esté ensuivant. 

En ceste année , le mareschal de Sancerre 
s'en alla en Limosin pour résister aux ennemis, 
spécialement aux gens, qui estoient en une 
ville fermée, nommée la Souteraine , devant 
laquelle il mit le siège, et y fut par aucun 
temps , et par composition les Anglois rendirent 
la place, et s'en allèrent vers Limosin, pillant 
et robant, et plusieurs maux innumerables fai- 
soient, et les suivit ledit mareschal , et y eut 
plusieurs rencontres et petites batailles, mais 
le mareschal estoit toujours victorieux, et s'en 
retourna à Paris vers le roy. 

Le roy accompagné de ses oncles, et de plu- 
sieurs notables prélats, et autres, le seiziesme 
jour de septembre alla à Sainct-Denys , et fit 
faire un bien notable service pour l'ame de son 
père. 

Et pource qu'il y avoit jour assigné pour le 
faict de la paix entre luy et les Anglois , il en- 
voya à Boulongne l'archevesque de Rouen, 
l'evesque de Bayeux, le comte de Brenne , et 
messire Arnaud de Corbie, et se assemblèrent 
à Lelinguehan , et là eut plusieurs choses ou- 
vertes, et finalement ne firent rien, sinon de 
prolonger les trefves en espérance de bonne 
paix. 

Le duc de Bretagne fit son hommage au roy 
le vingt-cinquiesme jour de septembre. Et es- 
toit le roy bien accompagné de prélats, princes 
et barons, et gens de conseil. Et aussi estoit 
le duc venu à tout bien belle compagnée et 
gente. 

1382. 

L'an mille trois cens quatre-vingt et deux , 
le duc d'Anjou , et aussi les autres seigneurs et 
ceux de la cour, considcrans que depuis que les 
aydcs avoient esté mis jus, ils n'avoient pas les 
profils qu'ils souloient avoir, desiroient fort à 
remellre sur les aydes, et firent plusieurs as- 
semblées , mais jamais le peuple ne leur vou- 
loit soufl'rir. Combien que messire Pierre de 
Villiers et messire Jean des Marcs, qui estoient 



(1382) 

en la grâce du peuple, comme on disoit, en 
faisoient grandement leur devoir, de leur mons- 
trer les grands dangers et périls qui leur en 
pourroient advenir, et de encourir l'indigna- 
tion et malveillance du roy. Lesquelles de- 
monslrances ils prenoient en grande impa- 
tience , et reputoient tous ceux qui en parloient 
ennemis de la chose publique, en concluant 
qu'ils garderoient les libertés du peuple jus- 
ques à l'exposition de leurs biens, et prindrent 
armures et habillemens de guerre, firent dixe- 
niers , cinquanleniers , quarteniers , mirent 
chaisnes par la ville , firent faire guet , et 
garde aux portes. Et ces choses se faisoient 
presque par toutes les villes de ce royaume ; et 
à ce faire , commencèrent ceux de Paris. Et à 
Rouen se mirent sus deux cens personnes mé- 
caniques, et vindrent à l'hostel d'un marchand 
de draps , qu'on nommoit le Gras, pource qu'il 
estoit gros et gras , et le firent leur chef comme 
roy, et le mirent sur un chariot comme en ma- 
nière de roy, voulust ou non , et contre sa vo- 
lonté-, et pour doute de la mort fallut qu'il 
obeïst, et le menèrent au grand marché, et luy 
firent ordonner que les subsides cherroient, et 
qu'ils n'auroient plus cours. Et si auscuus vou- 
loient faire un mauvais cas , il ne falloit que 
dire : « Faites, » si estoit exécuté. Et procédèrent 
à tuer et meurtrir les officiers du roy au faict 
des aydes. Et pource qu'on disoit ceux de l'ab- 
baye de Sainct-Ouen avoir plusieurs privilèges 
contre la ville , ils allèrent furieusement en 
l'abbaye, rompirent la tour où estoient leurs 
chartes , et les prindrent et deschirerent. Et y 
eussent eu l'abbaye et religieux grand dom- 
mage, si le roy depuis deuement informé, ne 
leur eust confirmé leursdits privilèges. Et après 
s'en allèrent devant le chasteau , cuidans en- 
trer dedans pour l'abbatre. Mais ceux qui es- 
toient dedans , se défendirent vaillamment , et 
plusieurs en tuèrent et navrèrent. Fresques 
par tout le royaume , telles choses se faisoient 
et regnoient , et mesmement en Flandres et en 
Angleterre , où le peuple se esmeut contre les 
nobles , tellement qu'il fallut qu'ils se retiras- 
sent, et s'en allassent. Aucuns demeurèrent 
avec le roy d'Angleterre , cuidans estre asseu- 
rés : mais le peuple y alla , et en la présence 
du roy tuèrent cinq ou six chevalier des plus 
notables, et son chancelier, l'archevcsque de 
Cantorbie. Et puis leur coupperent les testes 
comme à ennemis de la chose publique , par 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



333 



grande cruauté et inhumanité les traînèrent 
parmy la ville, et mirent la teste dudit arche- 
vesque au bout d'une perche sur le pont, et 
fouloient son corps aux pieds emmy la boue. 
Or faut retourner à la matière du peuple esmeu 
à Rouen et à Paris, et par tout. Le duc d'Anjou 
différa à faire aucunes punitions , ou mettre re- 
mède aux choses dessus dites , dès le mois d'oc- 
tobre jusques en mars , et cependant cuidoit 
toujours mettre les aydes sus , et mesmement 
l'imposition du douziesme denier, et trouva des 
cautelles en diverses manières pour amuser le 
peuple. Mais rien n'y valoit, à ce qu'ils s'y 
fussent consentis. Toutesfois en Chastelet, il fit 
crier ladite ferme de l'imposition , et bailler et 
délivrer pour la lever mandement exprés, dont 
on murmuroit et grommeloit par tout très-fort. 
Et devoit commencer ladite ferme le premier 
jour de mars. Et desja se assembloient mes- 
chans gens, et y eut une vieille qui vendoit du 
cresson aux halles , à laquelle le fermier vint 
demander l'imposition , laquelle commença à 
crier. Et à coup vindrent plusieurs sur ledit 
fermier, et luy firent plusieurs playes , et après 
le tuèrent et meurtrirent bien inhumainement. 
Et tantost par toute la ville le menu peuple 
s'esmeut , prindrent armures , et s'armèrent 
tellement, qu'ils firent une grande commotion 
et sédition de peuple , et couroienl et recou- 
roient, et s'assemblèrent plus de cinq cens. 
Quand les officiers et conseillers du roy, et l'e- 
vesque de Paris, virent et apperceurent la ma- 
nière de faire, ils se partirent le plus secrette- 
ment qu'ils peurenl de la ville, et emportèrent 
ce qu'ils peurent de leurs biens meubles petit 
à petit. Et ceux qui ce faisoient estoient mes- 
chans gens et viles personnes de pauvre et petit 
estât, et si l'un crioit, tous les autres y accou- 
roient. Et pource qu'ils estoient mal armés et 
habillés, ils sceurent que en l'Hostel de la Ville 
avoit des harnois, ils y allèrent, et rompirent 
les huis où estoient les choses pour la défense 
de la ville, prindrent les harnois et grande 
foison de maillets de plomb, et s'en allèrent 
par la ville , et tous ceux qu'ils trouvoient fer- 
miers des aydes, ou qui en estoient soupçonnés, 
tuoient et mettoient à mort bien cruellement. 
Il y en eut un qui se mit en franchise dedans 
Sainct-Jacques-de-la-Boucherie, et luy estant 
devant le grand autel, tenant la représentation 
de la Vierge Marie, le prindrent et tuèrent 
dedans l'église -, s'en alloient aux maisons des 



334 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (1382) 

tonnerre ne vent , et le temps estant doux et 



morts, pilloient et roboienl tout ce qu'ils trou- 
voient , et une partie jettoient par les feneslres, 
dcschiroient lettres , papiers et toutes telles 
choses , effonçoient les vins après ce que tout 
leur saoul en avoient beu. Et de tant furent en- 
corcs plus pires à exercer leur mauvaislié. Si 
vint à leur cognoissance qu'il y avoit des im- 
positeurs dedans l'abbaye de Sainct-Germain- 
des-Prés, si saillirent hors de la ville, et là via- 
drent et s'efforcèrent d'entrer dedans, et de- 
mandèrent ceux qui s'y estoient retraits. Mais 
ceux de dedans se défendirent vaillamment , 
tellement que point n'y entrèrent. Et de là se 
partirent, et vindrent au Chaslelet de Paris, où 
il y avoit encores deux cens prisonniers pour 
dèlicts et debtes qu'ils dévoient, et rompirent 
les prisons , et les laissèrent aller franchement. 
Pareillement firent-ils aux prisonniers de Te- 
vesque de Paris, et rompirent tout , et délivrè- 
rent ceux qui y estoient, et mesmement Hu- 
gues Aubriot, qui estoit condamné, comme 
dit est. Et luy fut requis qu'il fust leur capitaine, 
lequel le consentit, mais la nuict s'en alla. Et 
tousjours croissoit la multitude de peuple ainsi 
desvoyé. On le cuidoit refréner, mais rien n'y 
valloit, et la nuict entendoient en gourmande- 
ries et beuveries. Et le lendemain vindrent à 
l'hostel de Hugues Aubriot, et le cuidoient 
trouver pour le faire leur capitaine. Et quand 
ils virent qu'il n'y estoit pas , furent comme 
enragés et desplaisans , et commencèrent en- 
trer en une fureur, et vouloient aller abatre le 
pont de Charenton. Mais ils furent desmeus par 
messire Jean des Mares , et commençoient ja 
aucunement à eux repentir et refroidir. 

Merveilles', en un village auprès Sainct- 
Denys, un jour une vache, avant ladite com- 
motion , eut un monstre en semblance d'une 
beste, qui avoit com.me deux visages , et trois 
yeux, et en sa bouche fourchée deux langues, 
qui sembla chose merveilleuse à l'abbé, qui 
estoit un bon prud'homme. Et dit, que telle.s 
choses jamais ne venoient, que ce ne fussent 
mauvais signes et apparences de grands maux. 

Paravant aussi au cardinal le Moyne appa- 
rut feu à gros globeaux sur la ville de Paris, 
coruscant et courant de porte en porte, sans 

' Merville est le nom du lieu où arriva le phéno- 
mène; l'historien anonyme de Saint-Denis dit : « Le 
jour précédent de la sédition, il naquit en la mai- 
son de Merville, prés Saint-Dcnys, un veau mons- 
trueux, elr. » 



serein , qu'on tenoit chose bien merveilleuse. 

Quand les choses que avoient fait ceux de 
Paris, vindrent à la cognoissance du roy et de 
son conseil , il en fut moult desplaisant et non 
sans cause. Et délibéra d'en faire une bien 
cruelle punition. Laquelle chose venue à la co- 
gnoissance de ceux de Paris, ils envoyèrent de- 
vers le roy, et aussi fit l'université, plusieurs 
notables clers et docteurs, lesquels monstrerent 
bien grandement et notablement, comme les 
plus grands de la ville et principaux en estoient 
courroucés et desplaisans ; et que ce qui avoit 
esté fait , estoit par meschans gens et de bas 
estât, en implorant sa miséricorde, et qu'il 
leur voulust pardonner toute l'offense, et sur- 
seoir de mettre plus aydes sus. Et y eut de 
grandes difficultés, et le roy très-esmeu 
n'en vouloit ouyr parler. Finalement meu de 
grande miséricorde, fut content que le peuple 
jouyst de ses immunités et franchises , et faire 
cesser ce qui estoit mis sus, et leur pardonna 
tout ce qui avoit esté fait , pourveu que justice 
se feroit de ceux qui avoient rompu le Chas- 
telet. Et de sa response furent les embassa- 
deurs très-conlens, et en remercièrent le roy. 
Et se fit mettre messire Jean des Mares en une 
litière , à cause de sa maladie , et mener par 
les carrefours, et le publia au peuple. Desja 
le prevost de Paris avoit pris plusieurs des 
malfaiteurs pour en faire justice. Et quand le 
peuple sceut qu'on en prenoit foison , et qu'on 
en vouloit faire punition, derechef s'esmeu- 
rent aucunement, en disant que c'estoit chose 
trop estrange , de faire mourir si grande mul- 
titude de gens. Laquelle chose venue à la co- 
gnoissance du roy, manda que tout fust sur- 
sis jusques à une autre fois. Toutesfois souvent 
on en prenoit , et les jettoit-on en la rivière. 
Le roy , ses oncles et son conseil cuidoient 
par simulation induire le peuple à consentir 
les aydes estre levées , comme du temps de 
son père , et assembla les trois estais à Com- 
piegne, et à la my-avril manda les plus nota- 
bles des villes à estre devers luy , et obéirent. 
Et là proposa messire Arnaud de Corbie, pre- 
mier président en parlement, et monstra bien 
grandement et notablement les grandes affaires 
du roy, tant pour le faict de la guerre, que 
aussi pour l'entrctenement de son estât. Et 
qu'il n'estoit pas possible que sans aydes la 
chose publique se peusl conduire, ou qu'il fal- 



(1382) 



^^^"ivTlP tJi^rZiVAL Dï:^' .-/INS. 



335 



loit que le royaume vinst à perdition, et fust 
subject à pilleries et roberies , en requérant 
qu'ils n'empeschassent que le roy ne usast 
de sa puissance, et aulhorilé, de le pouvoir 
et devoir faire. Lesquels respondirent qu'ils 
n'estoient venus que pour ouyr et rapporter, 
mais qu'ils s'employeroient de leur pouvoir 
à faire consentir ceux qui les avoient envoyés , 
à faire le plaisir du roy. Et leur ordonna-on 
que à Meaux ils fissent sçavoir la response, et à 
Pontoise. Ce qu'ils firent. Et tous presques 
firent response que ainçois aimeroient mieux 
mourir, que les aydes courussent. Et combien 
que ceux de Sens , qui furent à Compiegnc , se 
firent forts que ceux de Sens le consentiroient, 
loutesfois quand ils y furent, le peuple dit que 
jamais ne le consentiroient, ne souffriroient. 
Le roy fut fort pressé de pardonner à ceux de 
Paris , et de trouver moyen d'y aller joyeuse- 
ment, et parlera eux. Et furent aucuns en- 
voyés à Paris , lesquels rapportèrent que très- 
volontiers ils verroient le roy, et joyeusement 
le recevroient , et le roy dit que très-volontiers 
il iroit. Mais ces deux choses requeroit. L'une, 
que à sa venue, ceux de la ville laissassent 
leurs armures et harnois, et qu'ils ne se ar- 
massent point. L'autre , que les chaisnes de 
nuict ne fussent point tendues , et que les por- 
tes jour et nuict fussent ouvertes ; et que seule- 
ment ceux qui stoient natifs de la ville de Pa- 
ris , et qui avoient à perdre , allassent armés 
par la ville -, et que par six de la ville de Paris, 
on luy fist sçavoir à Melun la response. Si 
s'assemblèrent en la ville de Paris , et leur fut 
rapporté la volonté du roy, et y eut de mes- 
chans gens qui commencèrent à murmurer, et 
dirent que jamais ne se consentiroient à mettre 
aydes ne tailles, et estoient plus enflambés 
que devant. Et furent six envoyés devers le 
roy , et y eut plusieurs allées et venues , et 
journées prises à Sainct-Denys , où il y avoit 
plusieurs conseillers du roy. Et de ceux de Paris 
y eut ordonnés aucuns qui y allèrent, et à la 
fin y alla messire Jean des Mares. Et fut là 
une conclusion finale prise. C'est à sçavoir que 
le roy iroit à Paris, et pardonneroit tout, et 
la ville lui feroit cent mille francs. Et de ce fu- 
rent les parties contentes, et fut fait grande joye, 
et en l'église de Sainct-Denys chanla-l'on Te 
Deum laudamus. Et ceux de Paris furent bien 
joyeux , et y vint le roy, et à grande joie fut 
receu. Mais à payer l'argent de cent mille 



francs , derechef y eui . "ines dj^«'ncullés ou 
contradictions , pource que les habitans vou- 
loient que les gens d'église y contribuassent. 
Qui estoit contre raison. 

En ce temps la comtesse de Flandres Mar- 
guerite, descendue de la couronne de France, 
bien aagée alla de vie à trespassement, et avoit 
son fils Louys lequel avoit toujours en volonté 
d'estre Anglois. Mais à chacune foi la bonne 
dame luy rompoit son propos et volonté, en 
lui monstrant la haute folie qu'il feroit. Et en 
monstrant !edit Louys sa mauvaise volonté, il 
avoit une fille seule nommée IMarguerile, la- 
quelle il vouloit bailler en mariage au duc de 
Lanclastrc d'Angleterre. Mais la bonne dame 
l'empescha, et fit tant que ladite fille fut mariée 
au duc de Bourgongne Philippes le Hardy, le 
quel par ce moyen fut comte de Flandres, d'Ar- 
tois et de Rhelhel. 

Audit an mille trois cens quatre-vingt et 
deux, le duc d'Anjou considérant qu'il avoit eu 
du roy moult grandes finances et trésors, eut 
conseil avec aucunes jeunes gens nobles de 
s'en aller en Provence , et de là à Naples , et 
print son chemin par Avignon devers le pape 
Clément. Et de faict y alla , et fut receu bien 
grandement et honorablement. Et envoya le 
pape au devant de lui des cardinaux et autres, 
et à le recevoir y eut de grandes solemnilés, El 
assez tost après le pape l'ordonna et déclara es- 
tre roi de Sicile et de Naples , et le couronna 
en roy , et le receut en foi et hommage tant 
des royaumes que de la comté de Provence. 
Puis s'en alla, et fit forte et aspre guerre, en 
destruisant tout le pays. Belle , grande et nota- 
ble compagnée y avoit amené avec luy, la- 
quelle il bouta en Provence , et faisoient les 
Provençaux forte résistance , et se defendoient 
fort. Plusieurs villes, chasteaux et forteresses 
y eut prises, et grande quantité de gens morts 
et pris. Et dura ladite guerre près de huict 
mois. Et finalement les Provençaux , voyans 
qu'ils n'avoient aide ou secours aucun , se mi- 
rent en l'obéissance du roy Louys , comme 
vray comte de Provence. Et receut les foy , 
hommages et sermens des gens d'église, no- 
bles, et autres du pays, et y commit officiers, 
ainsi qu'il est accoustumé de faire en tel cas. 
Et assez tost après se partit ledit roy Louys , 
et tira vers les marches de Naples. Et se fai- 
soient au pays de Provence et à l'environ chan- 
sons, comédies et balades à la louange dudil 



HISTOIRE n^CHARLÉS^- Vï ..RHtJ^^;^ FRANCE , 



336 's 

roy. Non ac'lendans n ^.-isiderans les fortu- 
nes de guerre qui pouvoient survenir , luy et 
ses gens entrèrent au pays de Lombardie , où 
ils trouvèrent de grands empeschemens , spé- 
cialement entre les montagnes d'Italie, où ils 
trouvèrent plusieurs grandes résistances. Et y 
perdit ledit roy beaucoup, tant de gens que de 
richesses. Et souvent ceux qui passoient devant, 
et aussi ceux qui estoient à la queue de Tost, 
estoient destroussés , et mis à pied ; et d'au- 
cuns on ne sçavoit qu'ils devenoient, ne onc- 
ques puis ne furent veus. Toutesfois luy et son 
armée passèrent outre-, et contre ceux qui le 
vouloient empescher, eut en plusieurs lieux 
victoires et rencontres. Et arriva le roy Louys 
et son armée vers les marches de Naples. Et ce 
vint à la cognoissance de Charles soy disant 
roy de Naples et de Sicile, lequel avoit as- 
semblé grand compagnée de gens de guerre , 
et avoit trop plus grande puissance et quan- 
tité de gens, que le roy Louys. Et avoient 
tous espérance qu'il y auroit bataille , et autre 
chose ne demandoient les François. Mais Char- 
les usa fort de subtilités , et partout où les 
François dévoient passer, faisoit retraire le 
peuple en bonnes places et fortes, et leur vi- 
vre et bestail , et mit grandes et grosses garni- 
sons en ses places. Et couroient souvent ses 
gens sur l'ost des François , et leur portoient 
de grands dommages. Et souvent en estoient 
les François advertis, et reboutoient les par- 
lies adverses bien hastivement en leurs places, 
et jamais peu ou point n'arrestoient emmy les 
champs. Charles soy disant roy de Sicile, par 
toutes voyes et manières faisoit diligence de 
trouver moyen comme il pourroit grever le 
roy Louys son adversaire. Et vint à lui un 
compagnon, qu'on disoit estre ouvrier de mer- 
veilleuses manières de poisons. Et entre autres 
choses, il avoit une petite lancette, qui estoit 
comme la tierce partie d'une lance, de laquelle 
il avoit tellement envenimé le fer, que si en 
aucune manière celui qui l'avoit , touchoit à la 
robbe, chapperon ou vestement d'un homme, 
voire encores si une personne y fichoit ferme- 
ment son regard , ladite personne tantost estoit 
empoisonnée, et mouroit. Et ordonna ledit 
Charles que ledit empoisonneur, en guise de 
messager, héraut ou poursuivant, iroit vers le 
roy Louys, pour le défier et demander jour 
de combatre , afin qu'il le peust empoisonner. 
De laquelle chose faire, il se faisoit fort, et 



v^l 



1382) 



n'en faisoit doute. Et de laquelle chose le roy 
Louys, par un Italien, qui avoit cognoissance 
dudit mauvais homme, fut adverli. Et ainsi 
qu'il venoit pour accomplir sa mauvaise vo- 
lonté, fut pris sans voir la présence dudit roy 
Louys. Tantost fut interrogé, et assez légère- 
ment confessa le cas, et fut décapité par justice. 
Dont ledit Charles fut bien desplaisant, et, 
tant qu'il pouvoit, faisoit diligence d'empes- 
cher de venir vivres en l'ost du roy Louys. Et 
de ce , estoient luy et ses gens très-fort grevés. 
Les Flamens se rebellèrent contre Louys 
comte de Flandres, lequel assembla plusieurs 
gens, tant de Bruges, que d'Artois et d'ailleurs, 
pour refréner la fureur desdits Flamens , et se 
mit sur les champs. Et en cette rébellion, n'y 
avoit que ceux de G and-, et estoit leur capitaine 
Philippes Artevelle, lequel estoit fort affecté 
contre ledit comte. Car on disoit qu'il avoit fait 
coupper la teste à son père. Et estoit beau lan- 
gager, hardy et courageux. Mais les autres vil- 
les comme Bruges, Liste, Audenarde et autres, 
se tenoientdu parti du comte. Quand le comte 
sceut que Artevelle estoit sur les champs, il pré- 
para et assembla ses gens, et tant que les ba- 
tailles se veirent, et s'approchèrent les uns des 
autres. Et à l'assembler, firent d'un costé et 
d'autre merveilleux et grands cris, et d'un costé 
et d'autre, traict se tiroit, et dards. El y eut 
dure et aspre bataille , et vaillamment de tou- 
tes paris se combatirenl. Foison de communes 
aussi y avoit du costé du comte, et de vaillans 
archers Boulonnois et d'Artois. Et de la partie 
d'Artevelle , arrivoienl de tous costés gens de 
communes du platpays, lesquels vindrent har- 
diment frapper en la|bataille contre les gens du 
comte, par les costés et aussi par derrière -, et 
tellement que Artevelle et ses gens eurent la 
victoire. Et s'enfuit ou retrahit le comte et ses 
gens, et s'en vint ledit comte par bois et che- 
mins estranges jusques à Lisle, les autres de ses 
gens à Bruges, et les François à Audenarde. Et 
y en eut de morts en ladite bataille des gens 
d'Artevelle quatre mille, et de ceux du comte 
dix mille. Artevelle en sa compagnée avoit en- 
viron quatre cens Angloijç , et quarante mille 
hommes sans les bannis , Et continuellement 
arrivoienl vers luy communes de toutes parts, 
et leur disoit Artevelle plusieurs paroles par 
lesquelles il les animoit fort contre leur sei- 
gneur, et que ce qu'ils faisoient, estoit pour 
leurs libertés et franchises garder et observer. 



(1382) 

En leur demonslrant par divers langages , 
qu'ils avoienl juste et sainclc querelle. 

Quand Arlevclle veid la grande compagnôe 
qu'il avoit, si disposa d'aller mellre le siège 
devant Audenarde, où il sçavoit que les Fran- 
çois s'estoient retraits : et de faict y alla , et y 
mit le siège. Et à Taborder, les François sailli- 
rent vaillamment sur les Flamens , et grand 
foison en tuèrent, mais ils ne peurenlsoustenir 
la grande charge et quantité de gens que Arte- 
velle avoit. Et se retrahirent en leur place , 
laquelle ils firent fortifier diligemment, et firent 
visiter les vivres et habillemcns de guerre, et 
se trouvèrent assez competemment garnis. Et 
pource délibérèrent et conclurent de eux tenir, 
et souvent faisoient saillies , et plusieur Fla- 
mens tuoient tant de traict que autrement. Au 
pays de Flandres , avoit un seisçneur , nommé 
le seigneur de Ilanselles, lequel se joignit avec 
Artevelle , et envoya défier le comte, et se mit 
audit siège aves les Flamens. 

Artevelle se douloit fort que le roi ne aidast 
au comte encores, veu que ceux de dedans Au- 
denarde esloient François. Et pour ce envoya 
Artevelle un chevaucheur vers le roi, en ma- 
nière de poursuivant ou héraut, en luy faisant 
sçavoir par paroles arrogantes, qu'il ne voulust 
donner faveur aucune, aide, ou confort au 
comte; ou autrement ils se allieroient aux An- 
glois, etescrivit une lettre laquelle le messager 
présenta au roy en la présence de ceux du sang, 
et de ceux du conseil. Et après que la lettre 
eut esté leue, veu que ce n'estoit qu'un messa- 
ger, il fut gralieusemcnt renvoyé sans aucune 
response. 

Et tantost le comte vint devers le roy, en luy 
exposant la rébellion de ses sbujets, et qu'il es- 
toit son vassal tant à cause de la comté de 
Flandres, que de plusieurs autres grandes terres 
et seigneuries , en le requérant, qu'il voulust 
l'aider et donner confort. Et combien, selon ce 
que aucuns disoient, qu'il avoit fait des fautes, 
en ayant plusieurs grandes conjonctions avec 
les Anglois-, loutesfois le roi délibéra de luy 
aider comme à son vassal, pour plusieurs cau- 
ses cl raisons lors alléguées. El pource qu'on 
voyoit , qu'il esloil cxi)edienl d'avancer la bc- 
songne, le roy tres-diligemmenl manda, et fil 
mander gens de toutes parts, qu'on fusl vers 
luy à my-octobrc en armes , el que chacun se 
disposasl d'eslre le mieux habillé qu'il pourroit. 
El fut obéi par les vassaux , capitaines el au- 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



337 



1res, el firent tellement que au jour assigné, 
Ires-grande compagnie et merveilleuse , et de 
vaillans gens esloient sur les champs par tout, 
en tirant vers Arras el les marches de Picardie. 
Quand le roy sceul que ses gens esloient prests, 
el si belle et si grandes compagnées, il délibéra 
de parlir el se mettre sur les champs. El en 
ensuivant la louable manière de ses prédéces- 
seurs, délibéra d'aller à Saincl-Denys, si y alla et 
fut grandement et honorablement reccu par les 
abbé et religieux. Et le lendemain malin fut 
par l'abbé el les religieux chantée une bien no- 
table messe , avec un sermon par un maistre en 
théologie. Et ce fait, les corps de sainct Denys 
elde ses compagnons furent descendus et mis 
sur l'autel. Le roy sans chaperon el sans cein- 
ture les adora , el fil ses oraisons bien et dévo- 
tement, cl SCS offrandes, et si firent les seigneurs. 
Ce fait, il fit apporter Torillambe, et fut baillée 
à un vieil chevalier vaillant homme, nommé 
messire Pierre de Villiers l'ancien. Lequel ré- 
cent le corps de Nostre-Seigneur, el fil les ser- 
mons en tel cas accouslumés. El après s'en re- 
tourna le roi au bois de Yincennes, 

Le peuple de Paris tousjours fort grommeloit, 
el fui assemblé , et en leur présence le duc de 
Bourgongne fil une proposition bien notable, en 
exhortant le peuple à pacification, el à obéir 
au roy leur souverain seigneur. 

Trefves y avoit entre les François el les An- 
glois, très-mal gardées el entretenues par les 
Anglois, et tousjours en Guyenne les rompoient, 
et sur la mer vers Normandie, pilloient et ro- 
boient, et faisoient plusieurs grands exceds et 
dommages aux François. Pour laquelle cause 
ceux de Normandie, eux voyans ainsi foulés , 
firent finances de navire el se mirent sur la 
mortel rencontrèrent les Anglois lesquels es- 
loient en une grande nef, et joignirent ensem- 
ble , cl y fut fort combalu d'un costé et d'autre, 
et finalement les Normands eurent victoire et 
furent les Anglois desconfits, dont lesdits Nor- 
mands se habillèrent très-pompeusement de 
leurs biens, tant qu'ils durèrent. 

En ce temps le mareschal deSanccrre etoit 
dans le Poictou, Xaintonge el Guyenne, et mit 
en Tobeissancc du roy plusieurs places , les 
unes par composition , les autres par force, 
el si eut diverses rencontres d'Anglois. Car 
plusieurs fois se trouvèrent en escarmouches 
sur les champs, et tousjours en venoit à l'hon- 
neur el profit du roy, el au sien. 

22 



338 



HISTOIRE DE CHARLES 



Le roi Jean d'Espagne sceut, que une bien 
grande quantité d'Anglois tant nobles que ar- 
chers estoient descendus en une isle estant sur 
la mer près de La Rochelle, et là les vint assié- 
ger. Geste isle estoit très-peu peuplée , et mal 
garnie de vivres. Et tant fut devant eux, que 
après qu'il eut gaigné leur navire , et que les 
Anglois eurent défaut de vivres , ils commen- 
cèrent à traiter. Et par composition fut ordonné 
qu'ils s'en iroient tous desarmés en leur pays, 
et leur bailla le roi d'Espagne vaisseaux, et 
promirent de eux non armer jusques à trois 
ans. Et s'en allèrent ainsi. Et disoit-on, et es- 
toit commune renommée, que si le roy d'Es- 
pagne eust encore demeuré par aucun temps, il 
les eusl eus à sa volonté, et menés en son pays. 
Et que par ce très-aisement eust esté trouvé 
Iraicté entre les François et les Anglois. 

Or faut retourner aux Flamens, qui tenoient 
le siège devant Audenarde, où estoient les Fran- 
çois. Et faisoient Artevelle et les Flamens de 
grandes diligences d'assaillir la place, et avoir 
à leur volonté lesdils François, qui estoient fort 
lassés et travaillés de eux défendre, et non sans 
cause-, et envoyèrent vers le ducdeBourgongne 
et vers le comte les advertir, que si en bref 
n'avoient secours, ils ne se pourroient plus te- 
nir, et que aussi vivres leur defailloient. Le duc 
de Bourgongne faisoit grande diligence d'assem- 
bler gens de guerre, pour aller lever le siège ; 
et de faict en assembla. Ce qui vint à la cognois- 
sance de Philippes Artevelle, et luy fut rappor- 
té par aucuns Flamens espies, et le sceurent 
ceux de sa compagnée. Et en y eut un de la ville 
deGand, bien notable homme, lequel leur mons- 
tra bien doucement, et le plus gratieusement 
qu'il peut, par manière de prédication, qu'ils fe- 
roient bien de trouver accord, et qu'il se devoit 
requérir, en déclarant les inconveniens qui s'en 
pouvoient ensuivre. Mais incontinent il fut tué 
et mis en pièces, et si vouloient-ils faire le 
mesme à plusieurs autres. Mais Artevelle les pa- 
cifia et appaisa, et prescha contre les raisons de 
celuy qui fut tué, en contemnant et mesprisant 
les François et leur puissance, etleappelloient 
les Flamens leur prince et leur seigneur. Et.au 
plus près de Audenarde, avoit bien cinq cens 
pourceaux, qui paissoient et avoient gardes. Ce 
que apperceurcnt ceux de dedans, lesquels es- 
toient bien despourveus de vivres. Et se assem- 
blèrent aucune petite compagnée à cheval et à 
pied, et saillirent hors de la ville, et se mirent 



VI, ROI DE FRANCE, (1382) 

ceux de cheval entre ceux de pied et le siège 
des Flamens, et vindrent aucuns de ceux de 
pied jusques au lieu où estoient les pourceaux, 
et en prindrent deux ou trois qu'ils traisnerent 
vers la ville, et moult fort se prindrent à crier 
lesdils pourceaux, et tous les autres les sui voient; 
et pour abréger tous entrèrent dedans la ville. 
Et s'esmeurent aucuns des Flamens pour empes- 
cher que les François n'eussent les pourceaux, 
mais ceux de cheval, et autres qui saillirent de la 
ville, résistèrent. Plusieurs des Flamens y eut 
de tués sans dommage des François, lesquels 
des pourceaux furent fort reconfortés. Et avoient 
bonne volonté de eux tenir, veu encores qu'il 
estoit ja venu à leur cognoissance, que le roy 
estoit sur les champs. Et estoit merveilles des 
vaillances que faisoient les François dedans la 
place, et tous les jours tuoient plusieurs Fla- 
mens tant de traict que autrement. 

Le roy environ la fin d'octobre vint en la 
cité d'Arras, et envoya un gentilhomme, qui en- 
tendoit et parloit bien flamend, par devers Phi- 
lippes Artevelle et les Flamens, pour les des- 
mouvoir et monstrer qu'ils avoient mal fait, 
d'avoir fait l'entreprise, et les choses qu'ils fai- 
soient. Et sur ce leur monstra plusieurs incon- 
veniens qui leur pourroient advenir, le plus 
gratieusement qu'il peut, et firent bonne chère 
au gentilhomme. Mais la response de Artevelle 
fut, que en nulle manière ils nelaisseroient leurs 
harnois, et poursuivroient ce qu'ils avoient com- 
mencé, veu que c'estoit pour la liberté du pays. 
Et à tout ladite response, s'en retourna ledit 
gentilhomme devers le roy, auquel il dit, ce 
qu'il avoit trouvé. Quand le comte sceut la ve- 
nue du roy, il envoya deux chevaliers devers le 
roy, lesquels bien grandement, et en assez 
briefves paroles et gratieuses exposèrent le bon 
droict, et la juste querelle que avoit ledit comte, 
en le suppliant, que, comme son vassal, il le 
voulust aider, et rebouter l'orgueil et les com- 
motions des Flamens. Le roy, qui estoit jeune, 
respondif de son mouvement ausdits chevaliers: 
« Retournez-vous-en devers mon beau cousin, 
« et luy dites, que en bref il aura de nos non- 
ce vellcs, » dont ils furent bien conlens. Et quand 
ledit comte le sceut, avec la compagnée qu'il 
avoit, il fut bien joyeux. 

Le roy diligemment se mit sur les champs, 
et ordonna ses batailles par le conseil des con- 
nestable, mareschaux et capitaines. Et quand le 
comte le sceut, il considéra que le passage se- 



(1382) 

roit bien difficile au roy cl à ses gens, sinon 
par le pont de Comniincs, lequel les Flamens 
occupoicnt, en intention de défendre le passage. 
Et pource pour le gaigner et occuper sur les- 
dits Flamens, envoya le seigneur d'An toing Guil- 
laume, baslard de Flandres, le seigneur de Bur- 
degand, son bastard de Flandres, et autres capi- 
taines accompagnés de gens de guerre, lesquels 
en belle et bonne ordonnance approchèrent du- 
dit pont. Si les receurent les Flamens vaillam- 
ment. Et y fut fait de vaillans faicts d'armes 
tant d'un costé que d'autre, et très-asprement et 
durement combatirent, et tellement résistèrent 
les Flamens, que les gens dj comte ja ne fus- 
sent venus à leur intention, si ce n'eust esté le- 
dit Guillaume, lequel se lira et ses gens vers un 
moulin, où il trouva des bateaux, et trouva 
moyen de passer de l'autre part de la rivière. 
Et vindrent luy et sa compagnée audit pont, 
pour frappersurlesditsFlamens, lesquels furent 
desconfits, et la plus grande partie morts et 
tués. Et assez tost après se rassemblèrent et ral- 
lièrent les Flamens en nombre de huict mille 
combatans, et vindrent bien aspremcnt audit 
pont de Commines. Et combien que les gens du 
pont vaillamment résistassent et se défendissent, 
toulesfois il fallut qu'ils démarchassent et se re- 
Irahissent, et mesmement se relrahil ou enfuit 
le bastard de Flandres et plusieurs autres. Guil- 
laume dessusdit résista, et demeura, et fit mer- 
veilles d'armes, dont les Flamens esloientbien 
esbahis. Et combien qu'il fust environné de ses 
ennemis, lesquels de leur puissance taschoient à 
le prendre ou tuer 5 toutesfois il fit tant par sa 
vaillance, à l'aide de ses gens, qu'il se sauva, et 
revint devers le comte, qui fut bien dolent et 
desplaisant de ce que les Flamens avoient re- 
couvert ledit pont. Et fit très-bonne chère audit 
Guillaume, et le rémunéra, et donna de ses biens 
grandement.QuandArtevellesceutles premières 
nouvelles de la perdition du pont, etque ses gens 
avoient esté desconfits, il fut bien courroucé, et 
délibéra de lever son siège, et venir luy et sa 
compagnée vers ledit pont. Et tantost après luy 
vindrent nouvelles, qu'il avoitesté recouvert et 
regaigné. Et pource demeura. 

Le roy, comme dessus est dit, se mit sur les 
champs, en intention et volonté de combatre 
les Flamens, et avoit grande foison de peuple 
avec luy, et ordonna par délibération des gens 
de guerre, que les gens débilités de leurs corps, 
le les mal habillés et armés, demeureroient à la 



PAR JEAN JUYENAL DES URSINS. 



330 



garde du bagage. Et au surplus, pource que né- 
cessaire estoil de gaigner le pont de Commines, 
que les Flamens lenoient comme dessus est dit, 
pour avoir passage furent ordonnés messire Oli- 
vierdeClisson connestablede France, et messire 
Louys de Sancerre marcschal de France, à tout 
deux mille combatans, qu'ils iroient audit pont, 
duquel les Flamens avoient rompu une arche, 
pour empcscher le passage. Et à la gardeduquel 
estoient commis des plus vaillans gens de guerre 
qu'ils eussent, et y avoit des Anglois, et mons- 
Iroient bien qu'ils avoient grande volonté de eux 
défendre. Les François, c'est à sçavoir Clisson 
et Sancerre, et leurs gens allèrent devant ledit 
pont, et faisoient les Flamens guet merveilleuse- 
ment. Et considérèrent les François, que veu la 
rupture du pont, il estoit impossible que par le- 
dit lieu ils les peussent gaigner. Et pource trou- 
vèrent moyen et manière de passer la rivière par 
au dessus, la nuict ensuivant, et par lieux dont 
les Flamens en rien ne se doutoient. Et quand 
ils le sceurent, ils furent bien esbahis, et se mi- 
rent en bataille au devant du pont. Et les Fran- 
çois vigoureusement et vaillamment les assail- 
lirent, et furent iceux Flamens desconfits, et y 
en eut plusieurs morts et tués, et les autres s'en- 
fuirent ou retrahirent vers leurs gens. Le pont 
qui avoit esté par eux rompu, fut remparé et re- 
fait, et bien fortifié. Et à la garde et défense 
d'iceluy, fut commis un vaillant chevalier le 
seigneur de Sempy, accompagné de gens de 
guerre. Et par ledit pont passèrent tous les 
François. Quand Artevelle sceut les nouvelles 
de ladite desconfiture, il fut moult diligent de 
bien enhorter ses gens d'estre vaillans en armes, 
et de eux apprester à combatre. Et leur vint 
dire une vieille sorcière, qu^elle feroit tant, 
qu'il gagneroit, si on combatoit en bataille. 
Artevelle ordonna de neuf à dix mille Flamens 
pour y aller, et à un poinct du jour vindrent 
frapper sur aucuns logis des François. Et à 
grande et belle ordonnance vindrent pour ac- 
complir ce qui leur avoit esté enchargé. Et de 
faict, approchèrent d'un lieu, où esloient logées 
aucunes parties de l'ost des François, et frappè- 
rent sur ledit logis. Mais les François vaillam- 
ment se défendirent. Et à l'heure Clisson, qui 
estoit logé vers lesdites marches, qui sceut et 
ouyt le bruit, s'en vint au lieu, et si tost qu'il 
fut arrivé, les Flamens ne tindrent gueres, et 
furent desconfits. Et y en eut de trois à quatre 
mille morts, les autres s'enfuirent où bon leur 



340 



HISTOIRE DE CHARLES 



sembla. Philippes Ai (evelle,doulant que ses gens 
donl U avoit grand nombre, ne sceussent ces 
nouvelles, se prit à parler avant que aucune 
chose vinst à leur cognoissance, et leur dit, que 
en bref il recouvreroit ledit pont, et que les 
François à ladite besongne avoient esté descon- 
flts. 

Le roy après ses gens passa audit pont de 
Commines, visitases gens et en trouva plusieurs 
qui avoient esté navrés et blessés aux dites be- 
songnes, et bien peu de morts. Messire Jean de 
Vienne admirai de France, bien vaillant cheva- 
lier, fut ordonné d'aller par le pays, faire ame- 
ner et conduire vivres pour Tost, et print son 
chemin vers Ipre. Plusieurs Flamens tant de la 
ville que du pays s'estoient assemblés, et s'ef- 
forçoient de courir sus, et de combatre ledit 
messire Jean de Vienne, lequel se disposa à y 
résister, et les combatit et desconfit, et y en eut 
plus de trois cens de tués. Quand ceux de Ipre 
veirent ladite desconfiture de leurs gens, se ren- 
dirent, et mirent en Tobeissance du roy. Et 
pour ceste cause, envoyèrent un religieux de- 
vers le roy, le suppliant qu'il leur voulust par- 
donner, et qu'il les voulust prendre à sa grâce 
et mercy. Ce que le roy fit très-volontiers. 

Artevelle animoit tousjours ses gens, et leur 
donnoit courage, et envoya douze hommes de sa 
compagnée en l'ost du roy pour sçavoir quelles 
gens il avoit pour conserver le faict de l'ost du 
roy, et de ses gens. Et aussi le roy envoya en 
habits dissimulés messire Guillaume de Langres 
etdouze autres, lesquelsentendoientet'parloient 
flamend, pour sçavoir Testât de l'ost des Fla- 
mens, lesquels y furent; et en eux retournans, 
rencontrèrent les douze que Artevelle avoit en- 
voyés en l'ost du roy, lesquels ils tuèrent, et 
rapportèrent au roy ce qu'ils avoient trouvé, et 
comme les Flamens se disposoient à combatre 
le roy et son est. Et cependant les François en 
divers lieux faisoient forte guerre, et soudaine- 
ment allèrent une partie devant la ville du Dam, 
qui estoit forte ville, et la prindrent d'assaut. 
Et tous les jours les François dommageoient les 
Flamens, et se commença Artevelle aucunement 
à esbahir, quelque semblant qu'il monstrast. 
- Le seigneur de liancelles , dont dessus est 
faite mention , lequel se joignit avec les Fla- 
mens et Artevelle, quant il sccut et apperceut 
la puissance du roy et de ses gens , cognut sa 
folie , et le danger et péril , si le monstra à ses 
gens : mais ils n'en lindrent compte, et se ani- 



VI, ROI DE FRANCE, (1382) 

merenl plus que devant. Et pource il monta 
secrètement à cheval , et s'en alla et les laissa. 
Et dient aucuns que ainsi cuida faire Arte- 
velle, et dist au peuple, qu'on lui laissast 
prendre jusques à dix mille combatans, et il 
se faisoit fort de desfaire la plus grande partie 
de l'ost du roy , et leur monslroit la maniera 
assez apparente. Mais ils respondirent qu'ils 
ne soufTriroient point qu'il se partist d'avec 
eux, comme avoit fait le seigneur de Han- 
celles. 

Les batailles du roy furent ordonnées , et 
eurent Clisson etSancerre, et Mouton de Blain- 
ville l'avant-garde. Et avec eux se joignirent 
les comtes de Sainct-Paul, de Harcourt, de 
Grand-Pré, de Salm en Allemagne, et de Ton- 
nerre , le vicomte d'Aulnay , et les seigneurs 
d'Antoing, de Chastillon, d'Anglure, et de 
Hanguest. Les ducs de Berry et de Bourbon , 
l'evesque de Beauvais , et le seigneur de 
Sempy faisoient les aisles. Le comte d'Eu , et 
autres faisoient l'arriere-garde. En la grosse 
balaile estoit le roy, le comie de Valoys frère 
du roy, et le duc de Bourgongne Philippes, 
avec grande et grosse compagnée. Et fut crié 
de par le roy, que personne, sur peine de 
perdre corps et biens , ne se mist en fuite. Et 
fut ordonné, que tous descendissent à pied, et 
renvoyassent leurs chevaux. Et ainsi fut fait. 
Excepté que le roy seul estoit à cheval. Et au- 
tour de luy furent ordonnés certains cheva- 
liers, le Besgue de Villaines, le seigneur de 
Pommiers , le vicomte d'Acy , messire Guy le 
Baveux , Enguerrand Hubin , et autres. Tou- 
tesfois aucuns dient que un chevalier, nommé 
messire Robert de Beaumanoir , fut ordonné à 
tout cinq cens lances pour les verdoïer et es- 
carmoucher, pour voir leur estât et gouverne- 
ment. Ce qu'il fit bien diligemment, et retourna 
vers l'avant-garde , et descendirent à pied, et 
renvoyèrent leurs chevaux comme les autres. 
Deux choses advindrent, qu'on tenoit merveil- 
leuses. L'une, qu'il survint tant de corbeaux 
qui environnoient l'ost tant d'un costé que 
d'autre, que merveilles, et ne cessoicnt de vo- 
leter. L'autre, que par cinq ou six jours le 
temps fut si obsour, et chargé de bruines, 
que h peine on pouvoit voir l'un l'autre. Et 
quand le roy sceut que les Flamens venoient 
pour le combatre , il fit une manière de pro- 
messe qu'il les combatroit, et fit marcher ses 
gens, et desployer l'oriflambe. Et aussitôt 



(1382) 

qu'elle fut desployée, le lemps à coup se cs- 
claircit, et devint aussi beau et clair qu'on 
avoit oncques veu , tellement que les batailles 
se entre-veirent. Et anima fort Artevelle ses 
Flamens. Pareillement messire Olivier de Clis- 
son parla , et monstra aux François qu'ils dé- 
voient avoir bon courage à combatre , et plu- 
sieurs mots et bonnes paroles leur dit. Les ba- 
tailles marchèrent les unes contre les autres , 
tant qu'ils approchèrent pour combatre main 
à main. Et y eut bien aspre et dure besongne-, et 
se portèrent les Flamens si vaillamment, que , 
eux assemblés ils firent reculer les François un 
pas et demy. Et lors un François commença 
fort à crier : « Nostre-Dame, Mont- Joie, Sainct- 
» Denys! » à eux, et plusieurs autres aussi. Et 
en ce poinct, prindrent vertu et courage les 
François , et tellement qu'ils firent reculer les 
Flamens , elles rompirent, et furent desconfits 
en peu d'heures. Et d'un costé et d'autre, y eut 
de vaillans faicts d'armes. Et cheurent les Fla- 
mens les uns sur les autres à grands tas, et y 
en eut plusieurs morts estoufTés , et sans coup 
ferir. Et estoit commune renommée , qu'il y 
en avoit bien eu quarante mille morts ; les au- 
tres disent vingt-cinq ou trente miWe de morts. 
Et des gens du roy environ quarante-trois per- 
sonnes. Messire Guy de Baveux, un vaillant 
chevalier, y fut blessé. 

Après ladite desconfîture, on douta fort que 
les Flamens ne se ralliassent pour combatre. 
Et pource furent ordonnés les seigneurs d'Al- 
bret et de Coucy, à tout quatre cens hommes 
d'armes à cheval à les poursuivre, et firent tel- 
lement que les Flamens n'eurent loisir de eux 
assembler; et là où ils se Irouvoient frappoient 
dessus, et y en eut plus de mille morts. Et 
quands les Flamens, qui s'en estoient fuys de la 
bataille , virent qu'on les poursuivoit ainsi 
chaudement, ils s'enfuirent es bois , mares- 
cages et rivières. Et y en eut plusieurs noyés 
esdits rivières et marescages, où ils se boutoient 
si avant , qu'ils ne s'en pouvoient avoir , et là 
mouroient. 

Et quand on eut bien sceu par les Flamens 
la quantité d'eux, on trouva que véritablement 
il falloit qu'il y en eust bien quarante mille de 
morts. Et si y avoit mesme des Flamens de la 
partie du comte qui sçavoient les adresses des 
bois, lesquels s'y boutèrent, et plusieurs en 
tuèrent. Le roy fut moult joyeux de cette vic- 
toire. Et en eurent grand honneur les connes- 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



341 



table Clisson , et Sancerre maresclial , et ceux 
de l'avant-garde. 

El quand ceux de Flandres qui estoient de- 
meurés au siège de Audenarde, et l'a voient fort 
fortifié , sceurcnt que leurs gens estoient des- 
confits , ils levèrent leur siège comme sans 
arroi , et s'en allèrent par diverses pièces. Et 
alors saillirent ceux de dedans, et les pour- 
suivirent , et les trouvoient par petites parties 
ou compagnées, et les luoicnt. Et y eut dere- 
chef grande quantité de Flamens tués et mis à 
mort. 

Le roy voyant et cognoissant la grande grâce 
que Dieu lui avoit faite, et bien dévotement 
avec ses parens, et tous ceux de son ost, en re- 
mercièrent Dieu. 

Le comte de Flandres, en faisant son devoir, 
vint en Tost du roy bien accompagné, et en la 
présence des seigneurs du sang, et de plusieurs 
capitaines, barons et seigneurs, remercia le roy 
du grand bien et plaisir qu'il luy avoit fait, et 
pareillement remercia tous les assistans. Auquel 
le roy respondit : « Beau cousin, je vous ay aidé 
)) et secouru tellement , que vos ennemis sont 
» desconfits. Combien que du temps de feu 
» monsieur mon père, dont Dieu veuille avoir 
» l'ame, vous fustes fort chargé d'avoir eu al- 
)) liance, et favoriser nos ennemis les Anglois ; 
» si vous en gardez doresnavant, et je vous 
» auray en ma grâce. » 

Le roy avoit grand désir de sçavoir si Arte- 
velle estoit mort ou non. Et y eut un Flamcnd 
bien navré et blessé , qui estoit l'un des prin- 
cipaux capitaines, auquel on demanda s'il en 
sçavoit rien. Et il respondit qu'il croyoit cer- 
tainement qu'il estoit mort, et estoit à la beson- 
gne assez prés de luy. El fut mené sur le champ, 
et fit telle diligence qu'il trouva le corps d'Ar- 
tevelle mort , et le montra au roy, et aux assis- 
tans. Et pource le roy voulut le faire guérir, et 
donner sa vie. Mais le Flamend ne voulut , et 
dit qu'il vouloil mourir avec les autres. Et par 
l'évacuation du sang et des playes mourut. 

Le roy voulut venir à Courtray, etabalreles 
portes , et y tuèrent les gens d'armes, et y fu- 
rent trouvés largement vivres et biens. El com- 
bien que 1 ; roy eust fait crier qu'on ne tuast 
personne, et qu'on nefist desplaisir à nul, lou- 
tesfois en dcspil de la bataille de Courfray , où 
les François avoient esté desconfits, les gens 
de guerre tuèrent presque tous ceux de la ville, 
et les pillèrent et roberenf, et puis boutèrent 



342 



HISTOIRE DE CHARLES 



feux partout, et ardirent et bruslerent. Et en 
ladite ville furent trouvées lettres , que ceux de 
la ville de Paris avoient escrites aux Flamens, 
très-mauvaises et séditieuses. Desquelles choses 
le roy fut bien desplaisant. Et advinrent les 
choses dessus dites environ la vigile deSainct- 
Martin. 

Le roy avec ceux de son sang, joyeux de la 
victoire que Dieu leur avoit donné, délibéra de 
s'en retourner à Paris pour remédier à leurs 
mauvaises volontés, et passa par les villes de 
Picardie, esquelles il fut grandement et hono- 
rablement receu., et lui furent faits plusieurs 
beaux dons et de grande valeur. Et à tout son 
conseil, et à tout son aise s'en venoit. Et pour 
aucunement passer l'hiver, il vint en la ville 
de Compiegne chasser et déduire, et y fut par 
aucun temps pour soy esbalre. Et après il vint 
à Sainct-Denys en France prés de Paris, accom- 
pagné de ses oncles, et de plusieurs barons et 
seigneurs. Les abbé, religieux et couvent, et 
ceux de la ville de Sainct-Denys , le receurent 
bien grandement et notablement selon leur 
pouvoir. Et vint le roy à l'église, et print l'ori- 
(lambe luy estant nue leste et sans ceinture, et 
la rendit en moult grande dévotion devant les 
corps saincts, et la bailla à l'abbé. Et donna à 
l'église un moult beau poille de drap d'or. Et 
avoient les ducs de Berry et de Bourgongne, et 
tous les notables barons, grande joye, et moult 
se esjouyssoient de voir les maintiens du roy, 
et à l'église firent aucuns dons. 

Et cependant qu'ils s'esbaloient à Sainct-De- 
nys, le roy délibéra en toutes manières d'ab- 
batre l'orgueil de ceux de Paris , lesquels es- 
toient moult esbahis, et non sans cause. Et vint 
le prevost des marchands , qui lors estoit, vers 
le roy, et luy dit, que toutes les choses estoient 
appaisées, et qu'il pouvait entrer à tout son 
plaisir et volonté en la ville et le pria très-hum- 
blement qu'il eust pitié du peuple , et leur 
voulust pardonner et remettre l'offense qu'ils 
avoient faite. Et dient aucuns, que de ce que le 
prevost des marchands avoit dit au roy , le 
peuple n'en sçavoit rien. Toutesfois il s'offroit, 
el plusieurs notables de la ville , de le faire en- 
trer à ses plaisirs et volonté. Et le roy respon- 
dit qu'il estoit content d'entrer dedans la ville, 
et ordonna audit prevost le jour. Et fit crier le 
roy en son ost, que tous fussent prests et ar- 
més pour entrer en ladite ville de Paris. Le 
jour au matin les gens du roy approchèrent la 



VI, ROI DE FRANCE, (1382) 

porte Sainct-Denys, et furent les barrières rom- 
pues et abbatues, et pareillement le fut la porte. 
Et ce fait, y eut trois batailles ordonnées toutes 
à pied. En la première estoit Clisson le connes- 
table, et le mareschal de Sancerre. En la se- 
conde , estoit le roy , grandement accompagné 
de ses parens , et estoient tous à pied, excepté 
le roy, combien que aucuns disent, que ses 
oncles estoient à cheval. Au devant du roy vin- 
drent à pied humblement le prevost des mar- 
chands , et foison de ceux de la ville , qui vin- 
drent pour faire la révérence au roy, et aucune 
briefve proposition. Mais il les refusa, et ne 
voulut qu'ils fussent ouys, ne qu'ils fissent ré- 
vérence, ne dissent parole, et passa outre, et 
vint à Nostre-Dame, descendit de dessus son 
cheval , et vint à l'oglise, et en bien grande 
dévotion fit son oraison, et son offrande. Aussi 
firent ses oncles et autres seigneurs. Et s'en re- 
vint au portail de l'église, et monta à cheval , 
et s'en vint descendre au palais. Ses gens d'ar- 
mes estoient logés par les quartiers es hostelle- 
ries, et fut crié à son de trompes , qu'on ne dist 
aucunes paroles injurieuses, ne qu'on ne print 
biens, ou que on fist dommage à autruy. D'eux 
y eut , lesquels usèrent d'aucunes manières sé- 
ditieuses, et de mauvais langages, lesquels fu- 
rent tantost pris , et pendus à leurs fenestres. 
Les ducs de Berry et de Bourgongne, chevau- 
chèrent par la ville bien accompagnés. Et y eut 
des habitans de la ville bien trois cens de pris. Et 
entre autres messire Guillaume de Sens, mais- 
tre Jean Filleul, maistre Martin Double, et plu- 
sieurs autres , jusques audit nombre. Et n'y 
avoit celuy à Paris, qui n'eust grand doute et 
peur. Et y en eut de décapités aux halles, qui 
estoient des principaux de la commotion. La 
femme d'un d'eux, qui estoit grosse d'enfant , 
comme désespérée se précipita des fenestres de 
son hostel, et se tua. Après ces choses, furent 
encores gens par la ville, pour oster les chais- 
nés, lesquelles furent emportées hors de la ville 
au bois de Vincennes, El furent tous les harnois 
pris es maisons de ceux de Paris, et fut une par- 
lie portée au Louvre, et l'autre au Palais. El di- 
soit-on qu'il y avoit assez pour armer cent mille 
hommes. La duchesse d'Orléans et l'université 
de Paris vindrent devers le roy le prier et re- 
quérir, que seulement on procedasl à punir 
ceux qui estoient principaux des séditions. Un 
nommé Nicolas le Flamend , qui estoit l'un des 
principaux . eut aux halles le col couppé. E*. 



(1382) 

après ces choses ainsi faites, on mil sus les ay- 
des, c'est à sçavoir gabelles, impositions, cl le 
qualriesme. Et fut l'eschevinage oslé, et or- 
donné, qu'il n'y auroit plus nulseschevins, ne 
prevost des marchands, et que tout le gouver- 
nement se feroit par le prevol de Paris. Messirc 
Jean des Mares, qui esloit un bien notable hom- 
me, conseiller et advocat du roy au parlement, 
lequel avoit esté du temps du roy Charles cin- 
quiesme en grande auclorilc, el croyoil le roy 
fort son conseil , fut pris el emprisonne. Etes- 
toit commune renommée, que ce n'csloil pas , 
pour cause qu'il eusl esté consentant des sédi- 
tions et commotions, qui avoienl couru. Car 
elles lui esloienl moult desplaisantes, et y eusl 
volontiers mis remède. Mais es brouillis et dif- 
férends qui avoienl esté entre le roy Louys de Si- 
cile, cuidanlbien et loyaument faire, les ducs de 
Berry et de Bourgongne avoienl conceu grande 
haine contre luy. El luy imposa-on, qu'il avoit 
eslé comme cause desdiles séditions. Si fut mis 
en Chaslelel, el n'y fallut gueres de procès, el 
sans à peine l'examiner ne dire les causes, fut 
dit qu'il auroit le col couppé. El combien qu'il 
requist eslre ouy en ses justifications et défen- 
ses, et aussi qu'il esloit clerc, marié avec une 
seule vierge et pucelle, quand il espousa , ce 
nonobstant fut mené aux halles. El en allant 
disoil ce pseaume : « Judica me Deus, et discerne 
causam meam de gente non sancta.^) Eut la 
teste couppce , à la grande desplaisance de plu- 
sieurs gens de bien el notables, tant parens du 
roy et nobles , que du peuple. Avec ledit des 
Mares, y en eut douze autres qui furent déca- 
pités. Et esloit grande pitié de voir la grande 
perturbation qui esloit à Paris. Après plu- 
sieurs exécutions faites, le roy ordonna qu'on 
lui fist un siège royal sur les degrés du palais , 
devant la présentation du beau roy Philippes. 
Et tantost fut grandement cl notablement paré. 
El s'assit en chaire, accompagné de ses oncles 
des ducs de Berry el de Bourgongne, et de foi- 
son de nobles gens de conseil. El là fit-on venir 
le peuple de Paris , qui esloit grande chose de 
voir la quantité du peuple qui y esloit. El com- 
manda le roy à messire Pierre d'Orgemonl, son 
chancelier, qu'il dit ce qu'il luy avoit enchargé 
de dire. Lequel commença bien grandement el 
notablement dire le trespassemenl du roy Char- 
les cinquiesme, elle sacre et couronnement du 
roy présent , le voyage de Flandres, et la vic- 
toire , el l'absence du roy, les grands el mau- 



PAR JEAN JUVENAL DES UBSINS. 



343 



vais, et merveilleux cas de crimes etdelicts, 
commis el perpétrés en effecl par tout presque 
le peuple de Paris, dignes de très-grandes pu- 
nitions. Et qu'on ne se devoit esmerveiller des 
exécutions ja faites, en monstranl que encores 
y avoit des prisonniers dignes de punitions, et 
d'autres à punir el à prendre, en déclarant les 
matières suffisantes de ce faire. El tint ces pa- 
roles assez longuement. El en prenant issue 
demanda au roy si c'esloil pas ce qu'il luy avoil 
enchargé. Lequel respondil que ouy. Après ces 
choses, les oncles du roy se mirent à genoux 
aux pieds du roy, en le priant qu'il voulust avoir 
pitié de son peuple de Paris. Après vindrenl les 
dames cl damoiselles toutes deschevelécs, les- 
quelles, en plorant, pareille requesle firent. Et 
les gens et le peuple à genoux, nue leste, bai- 
sansla terre, et commencèrent à crier: «.Mise- 
ricordel » Et lors le roy respondil, qu'il esloit 
content que la peine criminelle fust converlie en 
civile. El furent tous les prisonniers mis en 
pleine délivrance. Et fut la peine civile imposée 
à chacun des coupables, selon ce qu'ils avoienl 
mespris.Mais elleestoit qu'il fallutqu'ils payas- 
sent el baillassent de meuble ou la valeur, 
la moitié de ce qu'ils avoienl. El y eut moult 
grande finance exigée et à peine croyable. Et 
n'en vint au profit du roy le tiers. El fut la che- 
vance distribuée aux gens d'armes. Lesquels 
en furent bien payés et contentés. El leur 
donna le roy congé, el promirent, veu qu'ils 
esloyent bien payés et contentés , de ne faire 
eux en allant aucunes pilleries ne roberies. 
Mais ils lindrent très-mal leur promesse. Car 
aussilost qu'ils furent sur les champs, ils com- 
mencèrent merveilleuses pilleries à faire, en 
rançonnant le peuple, el faisoient maux innu- 
merables. 

Quand ceux de Rouen, qui esloienl, comme 
dit est encores, en courage de leur fureur, sceu- 
renl comme ceux de Paris s'esloient esmeus , et 
qu'ils se gouvernoienlàla manière dessus dite, 
ils firent pareillement el pis que devant. Mais 
quand ils virent ce que le roy avait fait à Paris, 
ils eurent grande crainte et peur. Et non sans 
cause. Ils envoyèrent devers le roy demander 
miséricorde, el qu'il leur voulust pardonner ce 
qu'ils avoienl mcspris. El pour celle cause, le 
roy nnvoya messire Jean de Vienne, admirai de 
France , vaillant chevalier el preud'homme , 
accompagné de gens de guerre. El avec luy mes- 
sire Jean Paslourel, et messire Jean Le Mercier 



344 



PlISTOIRE DE CHARLES YI , ROI DE FRANCE, 



seigneur de Noujant. El entrèrent dedans, et 
firent abatre aucunes des portes, et prendre 
grande quantité des habitans, spécialement 
ceux qui avoient contredit à payer les aydes , 
et qui avoient couru sus et injurié les fermiers. 
El de ceux-cy y eut plusieurs exécutés, et leurs 
lestes couppées. Et lors les habitans deman- 
dèrent pardon et miséricorde. Et pource que 
c'estoit près de Pasques, c'est à sçavoir la se- 
maine pcneuse, et la Résurrection de Nostre- 
Sauveur Jesus-Christ, les prisonniers furent dé- 
livrés. Et comme à Paris, le criminel fut con- 
verti en amende civile. Et furent exigées Irés- 
grandes finances très-mal employées, et en 
bourses particulières comme on dit , et non 
mie au bien de la chose publique. Et ainsi fu- 
rent les choses appaisées à Rouen. 

1383. 

En l'an mille trois cens quatre-vingt et trois, 
en Angleterre y eut de grandes séditions et com- 
motions. Et estoit , pource que à un parlement, 
qui fut tenu à Londres , fut mis en délibération, 
si on feroit guerre au roy, et au royaume de 
France. El des notables prélats et nobles fu- 
rent d'opinion, qu'on trouvast manière d'avoir 
la paix, et qu'il estoit plus expédient et plus pro- 
fitable, que de faire guerre. Et sentoienl bien 
que la volonté du roy Richard d'Angleterre , 
estoit plus à paix que à guerre. El celuy qui 
souslenoit plus fort cesle matière , c'estoit l'ar- 
chevesqucdeCantorbie, vaillant prclat, elpreu- 
d'homme , contre lequel plusieurs s'esmeurenl, 
et firent une grande commotion, elle luerenlet 
meurtrirent bien inhumainement, et plusieurs 
autres de sa compagnée. El disoient que leur 
roy estoit bien lasche de courage, et qu'ils fe- 
roient guerre. El pource ordonnèrent que Tho- 
mas fils du roy, Hugues de Carvelay, Cres- 
sonnal, et Robin Canole assembleroient gens 
de guerre, et viendroienl en France. El se trou- 
vèrent huicl cens hommes d'armes, et dix mille 
archers pour venir en France. Et firent appa- 
reiller leur navire et se mirent sur mer. Mais 
merveilleux vents se levèrent, tellement qu'ils se 
reboulcrent vers Angleterre. El y eut plusieurs 
de leurs nefs peries, cl de leurs gens. Et quand 
les vents furent cessés , derechef préparèrent 
plusieurs autres navires, et rafrcschirent leurs 
gens qui estoienl demeurés en ladite Icmpesle. 
El bien orgncillcusemenf, comme ils ont bien 



(1383) 

accouslume, se mirent sur mer derechef , et 
eurent vent assez propice, el s'en vindrenl des- 
cendre à Calais. Puis se mirent sur les champs^ 
et cheminèrent jusques en Flandres, où ils 
furent en aucuns lieux festoyés grandement, 
et leur furent vivres administrés. 

El de ces choses le roy rien ne sçavoit , le- 
quel se disposa d'aller en pèlerinage à Chartres, 
et visiter l'église qui est belle et notable, fondée 
deNoslre-Dame. Et y fut grandemenlel hono- 
rablement receu , ainsi qu'il appartenoit -, el fit 
ses oraisons el offrandes. El luy estant audit 
lieu , on lui apporta nouvelles que ceux d'Or- 
léans s'estoient esmeus , et avoient les aucuns 
fait aucuns grands excès, et avoient refusé de 
payer les aydes, et qu'ils avoient fait grande 
sédition et commotion contre les fermiers et 
officiers du roy. El pource y alla, et fut gran- 
dement el honorablement receu par ceux de la 
ville. Mais pourtant ne demeurèrent pas les 
fautes qu'ils avoient faites impunies. Car, com- 
me à Paris et à Rouen , fit abatre aucunes 
portes , et osier les chaisnes, et aux principaux 
delinquans fit coupper les testes, et payèrent 
aucuns certaine finance. El tout futappaisé. 

El s'en retourna à Paris, où il ouyt nouvelles 
des Anglois , qui estoienl en Flandres, el fai- 
soient maux infinis, pilloienl, roboienl et pre- 
noienl places. Le roy délibéra d'y remédier, et 
manda gens de toutes parts. Ceux de Gand sça- 
chans que le roy faisoil armée, envoyèrent vers 
luy des nobles de la ville, lesquels cuiderent 
avoir accès au roy, pour lui exposer les causes 
de leur venue. Mais le roy qui avoil esté infor- 
mé qu'ils s'estoient alliés aux Anglois, el leur 
avoient baillé vivres el confort , ne les voulut 
voir ne ouyr ; et leur fil dire qu'ils s'en retour- 
nassent en leurs maisons. Gens venoient de 
toutes parts au roy, el tant qu'on trouva que le 
roy avoil bien de seize à dix-huit mille cheva- 
liers et escuyers , el foison de gens de traicl. Et 
voulut et ordonna, que tous ceux qui venoient 
à son service , eussent estai en toutes leurs cau- 
ses, jusques à deux mois après leur retour. Et 
gens aagés, et aussi trop jeunes s'en retournas- 
sent à leurs maisons , sans qu'ils fussent tenus 
d'aller audit voyage. Les Gantois lousjours 
poursuivoienl de trouver moyen de parler au 
roy, et le prier, que si aucunes choses ils avoient 
faites, qui fust à sa desplaisance , qu'il leur vou- 
lust pardonner, et faire leur paix envers le duc 
de Bourgongne, et le comte de Flandre», et ils 



(1384) PAR JEAN JUVENAL DES URSINS 

tôt qu'il peuf, et s'en alla en Bretagne. El fut 
ordonné par le roy, que son oncle le duc de 
Berry iroit devers Calais , pour avoir conven- 
tion avec le duc de Lanclastre, et y furent bien 
par l'espace de deux mois. Et sur les matières, 
pourparlerent souvent lesdits deux ducs, et en- 
voyèrent devers leurs roys. El finalement Icur- 
dile assemblée ne porta nul fruict, sinon une 
trefve laquelle ne dura gueres. 

Le comte de Flandres, audit an, alla de vie à 
trespassement. Duquel le duc de Bourgongne , 
Philippcs le Hardy, avoil espousé la fille nom- 
mée IMarguerile. Et par ce moyen eut la comlé 
de Flandres, et y fut bien obey.El à Theure de 
sa mort se levèrent les plus terribles et horri- 
bles vcnls qu'on avoit oncques veu , dont plu- 
sieurs gens disoient ce que bon leur sembloit. 

Les trefves , dont dessus est fait menlion, 
furent publiées en Guyenne, où esloit le mares- 
chal de Sancerre. El après ce , plusieurs bri- 
gands et gens de guerre, se mirent soudaine- 
ment sus, et se mirent sur les champs, sans ce 
que ledit mareschal s'en donnast de garde. Et 
vindrenl frapper sur ledit mareschal et ses gens, 
et le cuiderent tuer et meurtrir. Mais vaillam- 
ment il se défendit, et y eut une bien dure et 
asprebesongne.Eln'csloienlpas les François au 
quart autant que les autres. Et trouva moyen 
ledit mareschal de se retraire el ses gens. Et y 
en eut d'un costé et d'autre de morls. Et esloit 
pilié des maux que faisoienl lesdits de Guyenne, 
de piller , rober, el prendre places, el faisoient 
guerre à toutes personnes, où ils pouvoient. El 
esloient commune renommée que les Anglois 
le faisoient faire. Car ils sont cauts et malicieux, 
et en telles manières ont accouslumé d'user de 
paroles ambiguës et diverses. Et par effect 
monslroient que leurs paroles n'estoient qu'une 
manière de feintise sans ferme volonté. Et au 
temps passé, plusieurs fois l'ont fait. 

Et en ce temps ou environ , le duc Louys de 
Bourbon se partit de ce royaume pour aller en 
Barbarie. En sa compagnée esloient le comte 
de Harcourt, el le seigneur de La Trimouille, 
et.aulres jusques au nombre de huictcens che- 
valiers, escuyers, el plusieurs autres de nations 
eslranges. Et vers Afrique fil de grands dom- 
mages aux Sarrasins, vaillans en armes, et tous 
les jours y avoit escarmouches , et de belles ar- 
mes faites. Et y fut six semaines , en grande 
souffreté et indigence de vivres, el avoienl les 
Sarrasins relraicl Ions leurs vivres en Afrique. 



34o 

Et tellement que ledit duc Louys cl les chres- 
tiens, furent contraints de lever leur siège qu'ils 
avoienl mis, et retourner en leur pays. 

1384. 



L'an mille trois cens quatre-vingt el quatre, 
les trefves qui avoienl esté pourparlées entre les 
ducs de Berry el de Lenclaslre à Calais , furent 
derechef publiées el par terre et par mer, et 
assez compelemmenl gardées. 

El délibéra le duc de Berry d'aller visiter le 
pape en Avignon. El en y allant, il vint nou- 
velles audit duc que les païsans, laboureurs, 
el gens mécaniques en Auvergne, Poictou , et 
Limosin , se melloienl sus , et tenoient les 
champs, et faisoient maux innumerables, et 
firent un capitaine nommé Pierre de Bruyères. 
Et quand ils Irouvoient nobles gens , ou bour- 
geois, ils melloienl tout à mort, et les tuoienl. 
Ils rencontrèrent un bien vaillant homme d'ar- 
mes et noble d'Escosse, et luy mirent un baci- 
net tout ardent sur la teste , el piteusement le 
firent mourir. Ils prindrenl un preslre, el luy 
coupperent les doigts de la main, luy escorche- 
renl la couronne, et puis le boulèrent en un 
feu, elle bruslerent. Ils trouvèrent un Hospi- 
talier, et le prindrenl , el pendirent à un arbre 
par les aisselles , et le transpercèrent de glai- 
ves, virelons , et sageltes, et ainsi mourut. Et 
ne sçauroit-on songer , dire ne penser maux, 
qu'ils ne fissent, el les plus grandes cruautés 
el inhumanités que oncques furent faicles. Et 
pource le duc de Berry assembla des nobles et 
des gens de guerre, dont il fina assez aisément, 
et sceut où lesdiles communes esloient. Et à un 
matin frappa sur eux , et ne firent gueres de 
résistance, el légèrement furent desconfils, et 
grande foison en y eut de tués sur le champ, 
et de prins, lesquels furent tous pendus. El les 
autres se mirent en fuite, et retournèrent à leurs 
maisons labourer, comme ils faisoient para- 
vant, el furent délaissés, et leur fut tout par- 
donné. Et de cet exploit , fut le duc de Berry 
moult loué , et recommandé , s'en alla outre 
vers le pape. Lequel quand il sceut sa venue, il 
envoya des gens de son palais et serviteurs , et 
si envoyèrent tous les cardinaux , et fut gran- 
dement et honorablement receu par le pape, 
lequel le festoya, et fil festoyer en plusieurs et 
diverses manières, et monslra, à chacune fois 
qu'il alloil devers luy, son palais, cl ses joyaux. 



346 



HISTOIRE DE CHARLES 



saillirent dehors. Mais on les tuoit A mesure 
qu'on les trouvoit , et n'y en eut comme nuls 
sauvés, qui fussent de défense. Plusieurs jeunes 
hommes et enfans , furent pris et réduits en 
servitude , pour avoir finance et rançons. 

Après ces choses ainsi faites, le connestable 
Clisson et les l'rançois sceurent, que lesdits 
Anglois s'esloient retraicts à Bourbourg, et 
vint Clisson devant ladite ville avec l'ost des 
François, et fit tant Clisson qu'il trouva manière 
déparier à leurs capitaines, et par belles et 
douces paroles les cuida induire , à ce qu'ils 
s'en allassent en leurs pays, et délaissassent le 
pays du roy. Mais ils en furent plus aigres, et 
fort abandonnés en grosses paroles , et firent 
des saillies, et de merveilleuses armes et vail- 
lances, aussi trouverent-ils les François forts et 
roides à résister, et les rebouter dedans. Le 
siège fut mis devant eux de toutes parts , et 
dressa et assit-on les engins, et les fit-on jcttcr 
et tirer-, et environ la fin d'octobre fut ordon- 
né, qu'on feroit assaillir la ville. Et de faict , 
fut assaillie, et estoit merveille de la vaillance 
des François. Et entre les autres, fit moult, et 
se porta vaillamment messire Philippes d'Ar- 
tois comte d'Eu , et print la bannière du roy à 
fleurs de lys , et monta en une eschelle^ et si 
chacun eust fait comme luy, on disoit que la 
ville eust esté prise d'assaut, combien que les 
Anglois fort se defendoient. Et demandèrent à 
parler au duc de Bretagne , qui estoit en la com- 
pagnée, et leur fut accordé, et cessa l'assaut. 
Et vint ledit duc de Bretagne parler à eux. Au- 
quel ils ramenteurent le service qu'ils luy firent 
en Bretagne, et que tousjours luy et ses prédé- 
cesseurs avoient servi la maison d'Angleterre, 
elqu'il leur voulust aider à trouver moyen, que 
honneslementilspeussent saillir, etretourneren 
leur pays (car ils voyoient bien , qu'ils ne pou- 
voient résister à la volonté des François), el qu'il 
devoit bien considérer, que si n'eussent esté les 
Anglois, il ne futpasducde Bretagne. Lorsleduc 
leur promit, qu'il y feroit le mieux qu'il pour- 
roit. Et s'en alla devers le roi , et parla à luy, 
non mie par manière de supplication, mais d'une 
forme de admonnestement, en lui monslrant, 
que les faicls de guerre estoient adventureux , 
et qu'ils estoient puissans gens dedans, et que à 
les avoir d'assaut, il y pourroit perdre foison de 
ses gens, et des plus vaillans qu'il eust, et si 
ne sçavoit quelle en scroil l'issue , et que l'hy- 
ver approchoit fort ; et que le pays de Flandres 



VI, ROI DE FRANCE, (1383) 

estoit froid, en luy monstrant qu'il y devoit ad- 
viser, et luy conseillant qu'il devoit trouver 
expédient et moyen qu'ils s'en allassent, et que 
la ville demeurast au roy. Autres seigneurs et 
capitaines estoient d'opinion contraire, et que 
le roy ne devoit point lever son siège, ne 
partir, sans les avoir à son plaisir et volonté. El 
spécialement y eut un vieil chevalier, vaillant 
homme, nommé messire Pierre de Villiers, le- 
quel monstroit au roy bien évidemment , que 
ses ennemis estans dedans la ville, estoient 
perdus, qui conlinueroil à les assaillir, et que à 
l'opinion et imagination du duc de Bretagne ne 
se devoit arrester, veu que aulresfois les avoit 
eus à son service, et avoit esté leur allié. El si 
dit plusieurs autres paroles aucunement poi- 
gnans, lesquelles le duc pour venir à son in- 
tention dissimula , et allrahit à sa cordellc plu- 
sieurs des seigneurs du sang et du conseil , tel- 
lement que le roy conclud qu'il Iraileroit, et 
s'en iroit, et retourneroit à Paris. Et par le 
moyen dudit duc fut traité et accordé, que les 
Anglois s'en iroient sauves leurs corps, el biens, 
et iaisseroiont la ville à la volonté du roy. Ce 
qui fut fait, et se partirent de la ville, et vin- 
drent au roy le remercier et rcgralier du gra- 
tieux traité qu'il leur avoit fait , et vindrent 
bien pompeusement parés et habillés, el puis 
s'en allèrent à Calais. Et dudit traité, furent 
la plus grande partie des gens de guerre très- 
mal contens, et maudissoient le duc de Bre- 
tagne, en disant diverses paroles. Les François 
entrèrent dedans la ville, et y en eut un de la 
compagnée, qui par force entra dedans l'église, 
et rompit l'huis, et y avoit une moult belle 
image de sainct Jean, d'argent, laquelle il cuida 
empoigner et prendre, mais l'image luy tourna 
le dos. Et devint celuy qui ce fit, enragé, et 
hors du sens. Et de ce, tous les autres compa- 
gnons de guerre se mirent en grande dévotion , 
tellement que dedans Tcglise, n'y eut aucun 
mal fait, et en la ville se portèrent doucement 
et gratieusement. 

Et retourna le roy à Paris. Et vint à Sainct- 
Denys, où il fit ses oraisons cl offrandes, et re- 
mit l'oriflambe en la forme el manière dessus 
déclarée. Et quand il fui à son hoslel à Paris, 
et il eut ouy aucuns capitaines parler , il con- 
sidéra la fraude et malice dudit duc de Bretagne. 
Mais il la dissimula. Et après le roy, ledit duc 
retourna à Paris. El apporta une manière d'abs- 
tinence de guerre. Et de là s'en partit, le plus- 



(1383) 

esloient prests d'obeïr. Mais le roy ne fut con- 
seillé à ce faire, et leur fut dit, qu'ils s'en re- 
tournassent. Et au roy venoient tousjours nou- 
velles, que les Anglois descendoient, et nies- 
mement que le comte de Warwic estoit descen- 
du à bien mille hommes d'armes , et cinq mille 
archers, et estoit arrivé et abordé à Bourbourg. 
Le roy assembla ses gens , et fit crier que , sur 
peine de la hart , ils ne fissent pilleries , ne 
roberies. Car ils furent bien payés. Difficulté y 
eut grande, comme un si grand ost pourroit 
avoir vivres. Et fut mandéun marchand et bour- 
geois d.e Paris , nommé Colin Boulart, lequel 
se fit fort de trouver du bled , et mener à Tost 
pour cent mille hommes, quatre mois. Et luy 
fut ordonné, afin qu'il le fist, et aussi qu'il se- 
roitbien payé, lequel fit ses diligences. 

Le roy se partit de Paris , et vint à Sainct- 
Denys, ouyt messe ^ print l'oriflambe en grande 
révérence, et la bailla à messire Guy de La Tri- 
mouille, vaillant chevalier. Lequel receut le 
corps de Nostre-Seigneur, et fit le serment ac- 
coustumé, et la prit. 

Et vint à la cognoissance du roy, que les Gan- 
tois mesmes, lesquels faisaient si bien la manière 
d'être bons François, prièrent aux Anglois qu'ils 
voulussent mettre le siège devant Ipre en Flan- 
dres. Lesquels le firent, et ceux de dedans vail- 
lamment se defendoient. La chose venue à la 
cognoissance du roy, il délibéra de aider ausdits 
de Ipre, et de débouter ses ennemis, qui estoient 
au pays de Flandres. Et se mit sur les champs , 
et vint jusques à Arras accompagné de son ost. 
Et de là se partit, et entra au pays de Flandres, 
et sceut que ceux de Ipre estoient bien oppres- 
sés , et fort travaillés des Anglois, si print son 
chemin vers Ipre, où les Anglois estoient, et 
tenoienl le siège. Et eux, sentans que le roy et 
son ost approchoient d'eux , ils levèrent leur 
siège assez hastivement. Et au partir, boutèrent 
le feu aux faux-bourgs, lesquels valoient mieux 
que la ville, dont ce fut grand dommage. Et 
tout le pays destruisirent, pillèrent et roberent, 
en prenant hommes, femmes et enfans, et en fai- 
sans maux innumerables. Et de là, s'en allèrent 
devant Cassel, feignans d'y mettre le siège, et 
de résister à la puissance du roy ; et de fait 
mirent le siège. Ceux qui avoient l'avant-garde 
du roy, c'est à sçavoir Clisson le connestable, 
et le duc de Bretagne, commencèrent à tenir 
leur chemin vers lesdits Anglois. Et aussi-tost 
qu'ils le sceurent, ils levèrent leur siège, et bou- 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



347 



terent le feu en leurs tentes, et s'en allèrent la 
nuict à Bergues , Bourbourg, et Gra vélines , se 
retrahirent , et faisoient merveilleux et grands 
signes de résister à l'entreprise du roy, et de son 
armée. 

RobertCanole estoit devers Bergues, etpource 
qu'il estoit renommé d'estre le plus vaillant et 
mieux accompagné d'Anglois, le roy délibéra 
d'aller devant l'assiéger. Et quand Canole sceut 
les nouvelles , il partit de ladite ville, et sen alla 
à Gravelines, où les gens du roy le suivirent. 
Et fut mis le siège devant ladite ville, et y eut 
de belles armes faites , et très-vaillamment se 
portoient les Anglois, en monstrant toutes ma- 
nières de eux vouloir bien défendre , et aussi 
faisoient-ils. Et pource les capitaines françois 
firent approcher l'artillerie , c'est à sçavoir ca- 
nons , bombardes , et autres habillemens propi- 
ces à assiéger et à assaillir villes. Et quand les 
Anglois apperceurent et veirent les préparations 
qu'on leur faisoit, ils délibérèrent de eux partir, 
et s'en aller. Ceux de la ville résistèrent le plus 
fort qu'As peurent, et s'efforcèrent de les rete- 
nir, et empescher leur partement. Ce qu'ils ne 
peurent faire, et secrettement partirent par une 
porte non assiégée -, lequel partement les Fran- 
çois ignoroient. Ce qui fut rapporté à ceux qui 
estoient devant au siège, mais ils ne le pouvoienl 
croire. Et supposé qu'ils ne vinssent point escar- 
moucher, ne eux monstrer ainsi qu'ils souloient, 
toutesfois les François cuidoientet imaginoient 
que ce fust une fiction, pour cuider faire quel- 
que grosse entreprise ou saillie sur les François. 
Et y eut trois de la nation de Picardie , qui es- 
toient dedans, lesquels pource que par les portes 
on ne laissoit personne saillir, descendirent par 
dessus les murs et fossés, et affermèrent aux 
François que sans doute les Anglois estoient par- 
tis, et encores on ne les vouloit pas croire. El 
pource y eut des plus vaillans de ceux qui es- 
toient au siège, qui prindrent un petit vaisseau , 
et se mirent dedans ^ et par l'eaue allèrent jus- 
ques aux murs, et à eschelles assez aisément 
entrèrent dedans la ville en assez génie compa- 
gnée. Et y eut aucuns qui s'assemblèrent en la 
ville pour résister. Mais tous furent mis à l'es- 
pée. Et après tous ceux de l'ost y entrèrent, et 
fut tout pillé et pris , et en aucunes extrémités 
de la ville, fut le feu boulé, tellement que 
toute la ville fut comme bruslée et arse. Plu- 
sieurs y avoit des habitans retraicls en leurs 
maisons, lesquels pour éviter le péril du feu, 



348 



HISTOIRE DE CHARLES 



el très-longuement parloient ensemble , et se 
faisoient très-bonne chère. Le duc de Berry 
voulut prendre congé du pape. Car il avoit à 
faire en plusieurs manières pour les besongnes 
du roy, et du royaume. Et au partir, n'y eut si 
petit serviteur du duc , à qui le pape ne fist 
donner aucune chose. Et au duc donna une bien 
pretieuse chose, c'est à sçavoir une partie des 
clous dont Nostre-Seigneur fut crucifié. 

1385. 

L'an mille trois cens quatre-vingt et cinq, il 
y eut aucune rumeur et renommée , que le 
corps de monseigneur sainct Denys , n'estoit 
pas en l'abbaye ou église Sainct-Denys. Et 
disoient aucuns religieux de estrange pays , 
qa'ils l'avoient en leur pays et église. Et y eut 
aucunes enquesles faites, et trouva-on qu'il es- 
toit en ladite abbaye de Sainct-Denys en France. 
Et en signe de ce, on ouvrit la chasse, el trouva- 
on les enseignemens dedans, par lesquels appa- 
roissoit, que lesdites reliques estoient Qedans , 
et y eut de beaux miracles. Car il y avoit un 
homme enragé ou démoniaque , terriblement 
vexé el travaillé, qui fut mené devant le cruci- 
fix, et de là, devant les corps saincts, et y eut 
des religieux faisans oraisons et prières, reque- 
rans l'aide des corps saincts, et fut tout guary, 
et ne luy souvenoit de chose qu'il eust faite ou 
dite, durant sa maladie. Il y avoit le fils d'une 
bonne femme, auquel une espine estoit entrée 
dans l'œil, et disoient les chirurgiens qu'il n'y 
avoit remède, et qu'il perdroit l'oeil, et elle le 
voua, et mena à monseigneur sainct Denys , et 
fut de tout poinct soudainement guary. Et un 
homme y eut, qui fut mors d'un chien enragé, 
tellement qu'il devint hors du sens et enragé, 
si fut mené devant la chasse de sainct Denys , 
et tantost recouvra santé. 

En ce temps un Sarrasin prince des Turcs , 
nommé l'Amaurabaquin, avait promis et voué 
au souldan de Babylone de faire guerre aux 
chrestiens, et qu'il avoit songé que Apollon luy 
apportoit, et bailloit une moult belle couronne, 
laquelle douze personnes portant la croix ado- 
roient. Et luy sembloitque ce fussent religieux 
de Sainct-Jean-de-riIopital, el que la lueur et 
resplendisseur de ladite couronne alloil jusques 
en Occident. Et de fait se mit sus, et fit guerre 
mortelle aux chrestiens jusques à bien dix jour- 
nées, et conquesla tout le pays, et fit tellement 



VI, ROI DE FRANCE, (1385; 

qu'il mit l'empereur de Constanlinople en telle 
nécessité qu'il fallut qu'il se rendist tributaire 
à luy, et en avoit tous les ans certaine pension. 

Le roy d'Arménie, qui estoit vaillant roy, 
sage, prudent, el riche, fut tellement vexé et 
travaillé des Turcs, qu'il fut contraint à soy 
partir de son royaume, et délibéra de s'en venir 
vers le roy. Et sur la mer, eut moult à faire par 
les terribles vents et tempestes. El finalement 
après plusieurs vexations et travaux, arriva en 
France. Si vint devers le roy, où il fut moult 
honorablement receu, et luy fille roy une Ires- 
grande chère , en l'accolant et baisant , et or- 
donna , et voulut que à ses despens son estât 
fust tenu, et ainsi faire le promit le roy. 

Comme dessus a esté louché, le duc Louys, 
soy disant roy de Sicile, estoit allé vers Naples, 
et eut bien à faire à passer les montagnes, et y 
fit grande perte de gens , et de biens. Car les 
premiers qui passoienl,aussi-lost qu'ils estoient 
outre, les Lombards les destruisoient, et met- 
toient à pied. Et pareillement ceux qui passoient 
les derniers estoient deslroussés, et en y eut de 
morts aucuns. El quand ils furent passés, en- 
cores furent-ils plus esbahis. Car Charles , qui 
se disoit roy de Sicile, avoit tellement fait re- 
traire les gens et vivres, qu'ils ne trouvoienl que 
manger pour eux , ne pour leurs chevaux, et 
estoient en grandes pauvreté el misère. Le roy 
Louys envoya à Charles lui signifier , que la 
royne l'avoit adopté à son fils , el donné le 
royaume qui luy appartenoit, en luy requérant 
qu'il luy voulust laisser, sans luy donner aucun 
empeschement. Et promptement ledit Charles 
luy fil response, que le royaume lui appartenoit 
par succession, el que son intention n'estoit pas 
de luy laisser : mais l'empescheroit et luy resis- 
teroit en toutes manières possibles. El lors le 
roy de Sicile estant en grande indigence el per- 
plexilé d'avoir conseil sur ce qu'il avoilàfaire, 
veu que leurs chevaux mouroient, el que lou- 
tes leurs jolivelés estoient vendues, el à peine 
pouvoient-ils avoir du pain d'orge ou d'espeau- 
tre ', ou trouver moulins pour moudre, l'envoya 
sommer et requérir qu'il le voulust combalre, 
el plusieurs fois y envoya, el bien par dix fois, 
et Charles tousjours usoit de feintes paroles 
couvertes. El une fois jura et promit de le venir 
voir en champs. El pourcele roy Louys cuidanl 
que son adversaire le vint combalre, lequel 

' Espèce de blé que les Italiens nomment spella, et 
ceux iJu Languedoc spcut. {Codefroy.) 



(1385) PAR JEAJN JUVENAL DES URSINS. 

estoil en la cité de Barlctle, alla devant en belle j furent comme de nul fruict 



349 



bataille arrangée. Et estoient les François assez 
bien armés, mais petitement habillés, et telle- 
ment que le roy n'avoit qu'une cotte d'armes de 
toile, peinte seulement. Charles voulut accom- 
plir sa promesse de le voir aux champs, et par- 
tit par une des portes do la ville , et cuidoicnt 
les François qu'il les vint combatre , mais il 
rentra par une autre porte. Le roy Louys, se 
voyant illudé de son adversaire, et en la néces- 
sité dessus dite , et que en son ost avoit forte 
mortalité, délibéra de s'en partir et retourner. 
Et de courroux et desplaisance mourut, et alla 
de vie à trespassement le vingt et uniesmejour 
de septembre. On mit son corps en un coffre de 
plomb, et luy fit-on ses obsèques possibles se- 
lon l'adventure. Et au regard de ses gens tant 
nobles que non nobles , ils s'en retournèrent à 
grande peine à pied , ayans chacun un baston 
en leur main, et estoit grande pitié de les voir. 
Et ainsi toute la chevance que le roy Louys avoit 
eue du royaume, qui estoit merveilleuse, fut per- 
due. Et ce fut bel exemple à princes, de ne faire 
telles entreprises, si on ne sçait bien comment. 

Or est vray, que le roy Louys de Sicile, con- 
sidérant la grande despense qu'il avoit esté né- 
cessité de faire en Provence , à conquester la 
comté de Provence, et les pertes qu'il avoit eues 
à passer les monts , envoya messire Pierre de 
Craon , auquel moult i\ se fioit, en France vers 
sa femme fille du comte de Blois , afin d'avoir 
argent. Car il luy en avoit laissé une partie. 
Laquelle bonne dame, bailla audit messire 
Pierre ce qu'elle avoit. Et mit ledit de Craon à 
soy partir plus qu'il ne devoit, et vint à Venise 
bien grandementetorgueilleusement habillé. Et 
là sceut la mort du roy Louys, dont comme on 
disoit, il fut bien joyeux , et s'en retourna , et 
vint en grande pompe à Paris. Et un jour en- 
tra au conseil du roy, auquel étoit monseigneur 
de Berry. Et quand il veid ledit de Craon , il 
lui dit : « Ha I faux traistre, mauvais et desloyal, 
» tu es cause de la mort de mon frère. Si tu eus- 
)) ses fait diligence, de luy porter l'argent que 
» tu avois receu, les choses autrement fussent 
» advenues, » en disant : « Prenez-le, et que jus- 
)) tice en soit faite. » Mais il ne fut pas pris , 
ne arresté. Car il n'apparoissoit en rien, de ce 
que monseigneur de Berry disoit. 

En ladite année, depuis le printemps jusques 
en aoust, y eut si grande sécheresse que mer- 
veilles , tellement que tous les biens de la terre 



Et depuis ledit 
mois d'aoust jusques en mars , et y eut si mer- 
veilleux et si mauvais hyver et mcschant, que 
tous les raisins et autres biens de la terre fu- 
rent pourris. On faisoit diligemment durant 
ledit temps processions , mais rien n'y vallut. 

Audit temps les Anglois firent sçavoir qu'ils 
estoient contens qu'on s assemblast derechef 
pour adviser si on pourroit trouver traité entre 
eux et les François. Et pour ce faire, envoyè- 
rent le duc de Lenclastre à Calais. Le roy alla 
en pèlerinage à Sainct-Denys, et en sa compa- 
gnée estoient ses oncles. Et delà envoya le duc 
de Berry vers Calais en bien grand estât et 
pompe, et y eut tentes tendues et dressées. Et 
quand les ducs estoient assemblés, faisoient 
très-bonne chère, et disnoient et souppoient le 
plus souvent ensemble, et tous seuls devisoient, 
ainsi que bon leur sembloit. Et aucune fois 
parloient du faict de trouver traité et accord. 
Et se mettoit fort le duc de Berry en son de- 
voir, faisant plusieurs offres grandes. Mais le 
duc de Lenclastre n'y vouloit entendre. Et avoit 
le duc de Berry très-grand désir d'avoir paix 
bonne et ferme. Et fut ordonné que par tout on 
fist processions, et dévotes prières à Dieu pour 
avoir paix. Mais par la manière que tenoient 
les Anglois, qui sont cauts et malicieux, et de 
la condition dessus déclarée, apparoissoient 
cuidement qu'ils n'avoient intention aucune 
d'entendre à paix. Et pource s'en retourna à 
Paris le duc de Berry, devers le roy. Et se dis- 
posa d'aller ôs pays , dont il avoit le gouverne- 
ment, vers les marches de Languedoc et de 
Guyenne. Et fit mandement de gens de guerre, 
et en assembla conpetemment. 

Ledit an mille trois cens quatre-vingt et cinq 
y eut mutation de monnoye. Et disoit-on que le 
roy y avoit merveilleux profit, et au grand 
dommage du peuple , et de la chose publique 
du royaume. El y eut de grands murmures tant 
des gens d'église, que nobles, marchands et au- 
tres. Et la faisoit-on plus foibles, que celle qui 
avoit paravant couru. Et à peine la vouloit-on 
prendre, et mesmement les créditeurs, à qui es- 
toitargent deu de prest, de rentes, et autres ma- 
nières de debtes. Et disoit-on, qu'il n'estoit ja 
mestier de la muer, veu que le royaume estoit 
opulent et riche. Toutesfois la chose demeura 
en la manière qu'elle avoit esté ordonnée. Et 
donna-on coursa la monnoye qui souloitestre, 
pour certain prix. 



350 



HISTOIRE DE CHARLES 



Mariage fat traité entre le comte de Nevers, 
et la fille du comte de Hainaut; et le fils du 
comte de Hainaut , et la fille du duc de Bour- 
gongne , afin que alliance fust faite ferme et 
stable , et à ce qu'il se declarast au roy, et 
qu'il se joignist à faire guerre aux Anglois. Les- 
quelles choses furent jurées et promises , et fu- 
rent les nopces à Cambray. Ety eut grandefeste, 
et belles joustes. Et combien que les roys 
n'ayent pas accoustumé de eux exercer en telles 
manières de joustes, toulesfois le roy voulut 
jouster contre un nommé Colart d'Espinay, fort 
jousteur réputé. Et de faict jousta, et se porta 
très-vaillamment, et de tous en fut loué et prisé. 

Le roy de Navarre eut intention de faire em- 
poisonner les ducs de Berry et de Bourgongne, 
et de la matière parla à un nommé Jean Des- 
tan , Anglois, et lui fit de grandes promesses, 
en cas qu'il le feroit, et luy offrit bailler argent 
promptement. Lequel Destan luy promit d'en 
faire son devoir. Et ainsi il eut argent comptant 
assez largement. Et fit faire ledit roy de Na- 
varre une poudre , laquelle il bailla audit Des- 
tan. Laquelle estoit de telle force et vertu, que 
si une personne en eust mangé , tant fust petit, 
il fust entré en une chaleur, que les cheveux 
et poils de la teste lui fussent cheus , et au bout 
de trois jours fust mort, et allé de vie à tres- 
passement. Et mangeoient souvent lesdits deux 
ducs ensemble. Aussi estoient-ils frères, et fort 
s'entr'aimoient. Et toutes et quantes fois qu'ils 
dévoient disner ou soupper l'un avec l'autre , 
tousjours ce Jean Destan frequentoit les lieux 
où on dressoit la viande, et plusieurs et diver- 
ses fois y vint, et tellement que aucuns de leurs 
serviteurs eurent imagination , que ledit Des- 
tan qu'ils ne cognoissoient point, et ne sça- 
voient qui il estoit, n'y venoit point pour bien. 
Et pource le firent prendre et mettre en pri- 
son , et faisoit trop bien la manière d'estre in- 
nocent, et qu'il n' estoit venu que pour voir 
l'honneur de la cour, et apprendre la forme de 
servir. Toutesfois il fut interrogé, et aucune- 
ment aux interrogations varioit , et pource on 
luy monstra la question , et incontinent après 
confessa ce que dessus est dit. Et pource fut 
décapité et escartelé. 

Le roy estoit encores à marier, et plusieurs 
grands seigneurs laschoient fort à avoir son al- 
liance , et non sans cause. Et envoya-on en plu- 
sieurs et divers pays peintres, pour luy appor- 
ter, au plus près que faire se pourroit, les phi- 



VI, ROI DE FRANCE, (1385) 

sionomies de celles dont on luy parloit. Et 
finalement celle qui plus lui pleut, fut Isabeau 
de Bavière, qui estoit belle, jeune, et gente 
et de très-belle manière. 

En ce temps avoit en France de vaillans che- 
valiers, et escuyers, et de gens de traict, et 
bien largement. Et sembloit aux capitaines et 
chefs de guerre, que si une fois ils descendoient 
en Angleterre , que très-aisement la conqueste- 
roient. Et tant que les paroles allèrent jusques 
en la présence du roy, lequel estoit jeune , et 
de vaillant courage Et assembla ceux de son 
sang, et aussi des capitaines. Et fut conclud 
d'entreprendre le voyage , et descendre en An- 
gleterre. Et furent mis en escrit les choses né- 
cessaires pour exécuter ce qui avoit esté entre- 
pris , et mesmement de faire diligence d'avoir 
navires. Lesquelles choses ne se pouvoient exé- 
cuter, ne faire, sans grande finance. Et pource 
fut mise sus une grande et excessive taille. La- 
quelle fut cause que une grande partie du peu- 
ple, s'en alla hors du royaume en autres pays. 
Et estoit pitié de l'exaction. Car on prenoit en 
divers lieux à peu près tout ce qu'on avoit vail- 
lant, sans quelque considération, ou avoir re- 
gard à la faculté des personnes. Grands navi- 
res et de divers pays furent assemblés. Et es- 
toit renommée, qu'il y en avoit si grande 
quantité, qu'on en eust fait un pont à passer 
jusques en Angleterre. Et fit-on grande provi- 
sion de vivres, habillemens de guerre, et autres 
choses nécessaires. Et estoient les choses bien 
ordonnées pour passer. Et toutesfois tout vint à 
néant , et ne portèrent lesdites provisions aucun 
fruit. Et disoit-on , et estoit commune renom- 
mée, que aucuns seigneurs du sang de France 
en furent cause. Et que la grosse somme de de- 
niers, qui fut levée à cause de ladite taille, fut 
entre eux butinée. Et qui pis estoit, aucuns 
avoient eu argent et grands dons des ennemis, 
pour rompre ladite entreprise. 

Quand messire Jean de Vienne, admirai de 
France, veid et sceut que l'entreprise dessus 
dite estoit rompue, il fut moult desplaisant, et 
non sans cause , si furent plusieurs autres capi- 
taines. Ledit admirai délibéra d'assembler gens, 
et de passer en Escosse , pour faire guerre à 
l'aide des Escossois aux Anglois, et fit tant qu'il 
eut soixante navires et autres vaisseaux, garnis 
de gens de guerre et de vivres, et autres choses 
nécessaires. Et se mit sur mer environ après le 
commencement du printemps, ety fut jusques 



(1385) 

au commencement d'esté , avant qu'il peust en- 
trer en Escosse. Pendant lequel temps les An- 
glois à bien grosse puissance, et plus deux fois 
que n'estoient les François, se mirent sur mer 
pour combatre les François , et avoient fait faire 
un vaisseau tout fourré , farcy et garny de poix, 
pour le faire joindre aux vaisseaux des Fran- 
çois. Et leur sembloit que par ce moyen, avec 
autres habillemens qu'ils avoien.t, qu'ils brusle- 
roient et arderoient les vaisseaux des François. 
Cependant y eut merveilleuses tempestessur 
mer de vents et tonnerre, et tellement que les 
aucuns vouloient, comme que ce fust, retourner 
en France. Et par aucun temps après, le temps 
s'appaisa, et cessèrent les tempestes, et fut le 
temps bien clair et net. Et en une belle grève 
sur la mer descendirent les François pour eux 
aisier. Et la plus grande partie de la compagnée 
de ceux qui là estoient, estoient d'opinion et vo- 
lonté de retourner en France. Mais ledit admi- 
rai, qui estoit un vaillant chevalier et coura- 
geux, commença à parler à eux si gratieusement 
et doucement, et tellement que les principaux, 
qui estoientd'opinion de retourner, délibérèrent 
d'aller en Escosse avec ledit admirai. Les gens 
d'église cognoissans la vaillance dudit admirai, 
et son entreprise, et aussi le peuple, faisoient 
belles processions et bien dévotes, en priant 
Dieu pour luy, et sa compagnée. Ils allèrent 
tant par mer, que ils vindrent en Escosse, et ar- 
rivèrent à Edimbourg. Et allèrent ledit admirai 
et aucuns de sa compagnée vers le roy d'Escosse, 
et luy firent la révérence et l'honneur qui luy 
apparlenoit, en luy exposant qu'ils estoient là 
venus pour faire guerre aux Anglois en sa com- 
pagnée, et pour l'aider à les combatre, en le 
priant et requérant que le plustost qu'il pour- 
roit, il livrast bataille auxAnglois, et ils estoient 
prests et disposés d'y employer leurs personnes. 
Et sembloit par ses manières qu'il n'estoit pas 
joyeux de leur venue. Toutesfois il respondit 
qu'il falloil bien trois semaines avant qu'il peust 
avoir mandé et assemblé ses gens, et qu'il en 
feroit diligence. Et fit crier que aux François 
on baillast vivres en les très-bien payant, et non 
autrement. Et seulement le roy d'Escosse bailla 
trois mille combatans aux François, lesquels 
délibérèrent à ladite compagnée passer outre, 
et sçavoir s'ils trouveroient les Anglois, et se 
partirent ensemble, et passèrent par merveil- 
leux déserts, et tant cheminèrent qu'ils arrivè- 
rent en Angleterre, en un pays aucunement peu- 



PAR JEAN JU VENAL DES URSINS. 



351 



plé, et où avoit aucunes forteresses, et firent 
tout ce que ennemis ont accoustumé de faire, en 
boutant feux, et prenant tout tant qu'ils pou- 
voient et trouvoient, et tuoient ceux qui resîs- 
toient. Et lindrent par huict jours les champs, 
sans qu'ils trouvassent empeschement, ne gens 
qui les voulussent combatre. Et vindrent de- 
vant un chasteau nommé Drouart, que les An- 
glois et Escossois tenoient comme imprenable. 
Et advisa l'admirai ladite place, et luy sembla 
que par un endroit elle estoit prenable d'assaut, 
et en parla à ses compagnons, lesquels furent 
tous d'opinion qu'on l'assaillist. Les Escossois 
au contraire disoient que ce seroit folie, et qu'ils 
la tenoient comme imprenable. L'admirai fit ses 
préparatoires, et fît sonner ses trompettes à l'as- 
saut. Et combien qu'il y eut gens de défense de- 
dans, toutesfoisles François assaillirent si vigou- 
reusement et asprement la place, qu'ils y entrè- 
rent, etla gaignerent à la veue des Escossois qui 
les regardoient sans faire semblant d'aider aux 
François, et estoient comme statues de pierre, 
esbahis de la grande vaillance des François- 
Autres places y avoit, qu'on tenoit fortes au 
pays: mais rien n'arrestoit devant eux. Et y 
gagnèrent assez competemment. Et fort dou- 
toientles Escossois, qu'ils ne leur jouassent un 
mauvais tour, et se séparèrent des François. 
Toutesfois ils trouvèrent tousjours le comte du 
Glas bon et loyal envers eux, et les aidoit et 
confortoit en toutes les manières qu'il pouvoit. 
Les exploits que faisoient les François vindrent 
à la cognoissance du roy d'Angleterre, lequel 
fut fort sommé et requis par les gens desdites 
marches, qu'il voulust résister à l'entreprise des 
François, et qu'il y mist remède. Et diligem- 
ment assembla des gens de guerre, le plus qu'il 
peut, et escrivit à l'admirai en luy improperanl 
sa folle entreprise d'estre venu en son pays, et 
que en bref il lui feroit monstrer. L'admirai 
receut, le plus honorablement que il peut, le 
message qui estoit venu, en luy donnant large- 
ment du sien, et escrivit au roy d'Angleterre, 
qu'il ne se devoit point esbahir, s'il estoit entré 
en son pays, et qu'il ne faisoit chose, que en- 
nemy ne deust faire à autre. Et que si en sa 
présence il vouloit qu'on fist armes, il offroità 
les faire faire de dix François contre trente An- 
glois, ou de cent François contre trois cens An- 
glois. Et le roy d'Angleterre respondit, que 
telles offres n'estoient ne raisonnables ne fai- 
sables, et ne les acceptoit point. Mais il assem- 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



35-2 

bla foison de gens, et les envoya es marches où 
estoil ledit admirai. Et quand il le sceut, il 
parla aux Escossois bien et doucement, en leur 
priant et requérant que par vertu des alliances, 
que les roys de France et Escosse et leur pays 
avoient ensemble, qu'ils les voulussent aider et 
conforter. Si respondirent les Escossois, que là 
eu les Anglois les suivroient jusques à l'entrée 
d'Escosse, et qu'ils s'efforçassent d'y entrer, ils 
resisteroient le plus qu'ils pourroient, et rece- 
vroient les François, Quand l'admirai sceut la 
venue des Anglois, et qu'ils estoient si grosse 
puissance, et plus dix fois qu'il n'avoit de gens, 
et que les Escossois n'avoient pas intention de 
leur aider à combalre les Anglois, ils se retra- 
hirent vers les marches d'Escosse en la comté 
du Glas, où ils furent receus. Quand les An- 
glois sceurent qu'ils estoient audit pays, ils 
s'en retournèrent, et ne poursuivirent plusles- 
dits François. 

Esdiles marches furent par aucun temps les 
Françoispoureuxaisier, et leur faisoit-on bonne 
chère. Et commença l'admirai à fréquenter les 
nobles dames et damoiselles du pays, lesquelles 
estoient bien joyeuses de voir les François, et 
joyeusement les receurent. Et tellement que 
l'admirai s'accointa d'une dame, prochaine pa- 
rente du roy, et estoit aucune renommée qu'il 
avoit sa compagnée. Si fut adverty par ladite 
dame qu'il se sauvast, ou il estoit en adventure 
d'avoir à faire de sa personne, et ses gens aussi. 
Et tantost et bien diligemment envoya visiter 
ses vaisseaux et les mettre à poinct. Et le plus 
secrettement qu'ils peurent, luy'et ses gens en- 
trèrent dedans, et s'en vindrcnt en France. Et 
ne rapportèrent aucun profit, mais seulement 
renommée de vaillance et hardiesse, et sans 
comme nulle perle de gens. Et par le roy, les 
seigneurs et autres furent bien receus. 

Au temps que ledit admirai estoit allé en Es- 
cosse, pource que l'armée qui vouloit passer en 
Angleterre estoit rompue, il demeura à l'Es-- 
rluse très-grande foison de beaux et grands na- 
vires. Et y eut aucuns de la ville de Gand, les- 
quels meus d'une grande mauvaistié, délibérè- 
rent d'ardre les navires et y faire bouler le feu. 
Et celui qui en avoit la charge, estoil homme de 
bas estai, nommé Francon, et luy fit-on de 
grandes promesses. El de faict s'en vint à l'Es- 
cluse, cuidanl exécuter sa mauvaise volonté, et 
luy et ses alliés arrachèrent les verouils et ser- 
rures dos portes. Le capitaine de l'Escluse s'en 



(1385) 



apperceul et le fit sçavoir au roy, qui estoit au 
pays. Le roy manda qu'on print les malfaic- 
leurs, et qu'on en fist bonne justice. Mais ils 
s'enfuirent et partirent de la ville, et se relrahi- 
rent en la ville de Dam, en laquelle avoit plu- 
sieurs Anglois, qui s'en dévoient aller en Angle- 
terre, lesquels ceux de Dam relindrent, doulans 
que le roy ne leur donnast des affaires, comme 
il fit. Car il ordonna que le siège fust mis devant 
la ville, ce qui fut fait. Et quand ceux de de- 
dans virent qu'on y meltoit le siège, ils com- 
mencèrent à se mocquer des François, et leur 
disoient plusieurs injures, opprobres, et vilen- 
nies. On y fil plusieurs assauts, qui peu profi- 
tèrent. Car ceux de dedans estoient vaillantes 
gens, et fort se defendoient, et merveilles d'ar- 
mes faisoienl, et avoient fort traict, et alloient 
les pierres de leurs canons jusques aux tentes 
du roy. Les François, voyans leurs manières, 
firent dresser leurs canons et firent faire en- 
gins de bois nommés chars, pour approcher des 
murs, tellement que ceux de dedans ne les 
eussent peu grever. El quand les assiégés co- 
gnurentles préparatoires que faisoienl les Fran- 
çois, et puis que le roy y esloil en personne, 
jamais ne partiroienl jusques à ce qu'il les eusl, 
ils s'assemblèrent, et conclurent, et délibérè- 
rent, s'ils pouvoient avoir traité qu'ils y enlen- 
droient. Et pour ce faire, ils envoyèrent devers 
le roy, et offrirent bailler la ville, et qu'on les 
laissasl aller eux et leurs biens sauves. Et leur 
fut respondu, que le roy auroit advis s'il le fe- 
roit ou non, et dilayoil-on à faire response. Et 
doutoient aucuns de dedans que les délais ne se 
fissent, que pour leur faire dommage. Or il y 
avoit d'un costé de la ville marests très-grands, 
et ne cuidoient pas les François qu'on les peust 
passer, cl pource n'y avoienl-ils point mis de 
garde ^ et par là aucuns et quasi lous les An- 
glois s'en allèrent. El au malin , environ le 
poinct du jour, ceux qui tenoienl le siège s'en 
apperceurent^ et afin que plus n'en parlist par 
là, fut mis un siège par devers lesdits marests, 
cl fut la ville tout en l'environ assiégée, dont 
ceux de dedans furent bien esbahis. Et quand 
les murs furent aucunement battus, les Fran- 
çois conclurent d'assaillir la ville, combien que 
encores dedans y avoit de vaillantes gens. Et 
après aucuns préparatoires faits , nécessaires 
à assaillir, y cul fait assaut dur et aspre, et de 
grandes armes faites. Et finalement fut d'as- 
saut la ville prise, et sans gucres grande perle 



(1382) 

de Françofs, veu la grande vaillance et défense 
de ceux de dedans. En ccsle ville y avoit de 
grandes richesses et largement. Tout fut pillé 
cl pris par les François, et tuoienl et mettoient 
i\ mort tout ce qu'ils Irouvoient. Le roy lan- 
tost fit crier que sur peine de la hart on ne 
luast les desarmés , et y eut grande occision. 
Les uns se cuiderent sauver, et allèrent par 
une des portes : mais Clisson conncstable les 
suivit , et ne cessa Ton de tuer des ennemis 
jusques à la nuicl. El Francon , qui devoit 
bouler le feu aux navires , se retrahit en une 
bien forle place à sixmiiliesdcGand. On déli- 
béra d'y aller l'assiéger, mais quand il le sceul, 
il s'en alla relraire dedans Gand. Les François 
vindrent devant ladite place , et la prindrenl, 
et fut toute rasée jusques à terre. Et est chose 
comme incroyable des grandes richesses que 
les François y trouvèrent. Le roy , voulant 
pourvoir à la garde et seurelé des navires 
eslans à l'Escluse , fit faire une belle et grosse 
tour à l'Escluse au havre. Et depuis , comme 
on dit , donna le roy lesdiles navires et la ville 
de l'Escluse au duc de Bourgongne son oncle. 
On rapporta au roy que sur les marches de 
Zelande avoit un pays assez fort, où il y avoit 
beaux pasturages, et largement vivres et gens, 
lesquels favorisoient les Gantois , et s'estoient 
préparés à résister à la puissance du roy. Si or- 
donna le roy qu'on y allast et qu'on y menast 
son armée. Forle résistance y cul faite par 
ceux du pays, nonobstant laquelle les François 
y passèrent et entrèrent. Et trouvèrent un 
bien riche pays plein de biens, tant de vivres 
pour eux et leurs chevaux, que autres ri- 
chesses. Et prirent ce qu'ils trouvèrent , et y 
eut grande occision de gens. Car ils s'estoient 
mis en défense, cuidans résister. Et si y eut 
des prisonniers pris des plus riches. Et cui- 
doient ceux qui les prirent, les mettre à fi- 
nance et avoir quelques grandes sommes d'ar- 
gent : mais le roy les fit prendre, afin que de 
eux punition en fust faite. Mais plusieurs des 
princes et seigneurs eslans en la compagnée du 
roy, luy firent requesles et prières qu'il leur vou- 
iusl pardonner la morl, et ils se declareroient 
ses subjels. Laquelle chose le roy esloit prest 
de faire, et leur fut dit. Mais ils respondirent, 
qu'ils aimoient mieux mourir, et que après 
leur mort, leurs os, s'ils pou voient, resiste- 
roient à ce qu'ils ne fussent en l'obcissance du 
roy, et très-constamment pcrsislcrenl en ceste 



PAU JEAN JU VENAL DES URSINS 353 

opinion et volonté. El pource fut ordonné, que 
tous seroient décapités. El en y eut l'un d'eux 
cuidanl éviter la mort , lequel s'offrit à les dé- 
capiter, et les décapita. El le plus loin, qui fut 
en degré de ceux qu'il décapita , estoit son ar- 
riere-cousin. Et pource le roy, veuc Tinhu- 
manilé d'iceluy, et le courage qu'il eut de dé- 
capiter ses parens , le fil mourir, et non sans 
cause. 

I]n Avignon avec le pape y avoit trente-six 
cardinaux , et si n'esloil obeï en toute chres- 
licnlé, que à peine en France. Il n'y avoit celuy 
qui ne voulusl mener un grand estai, et tout le 
principal du profit qu'ils pouvoienl trouver et 
avoir , venoit du royaume de France. Et en 
toutes manières qu'ils pouvoienl trouver d'a- 
voir argent, ils le faisoienl. El lors y avoit un 
abbé de Sainct-Nicaise de Rheims , bien no- 
table homme, auquel le pape commenda qu'il 
vinsl en France, et que de tous bénéfices il prit 
la moitié des revenus , pour estre employée à 
tenir les estais de luy et ses cardinaux. Et que 
ceux qui desobéiroient, il les privast de leurs 
bénéfices. Lequel abbé obéît au commande- 
ment du pape. Et s'en vint en France, et se 
transporta en Bretagne et Normandie, pour 
exécuter sa commission. El faisoil de bien 
aspres contraintes, et grande somme de deniers 
commençoil à exiger, et des bénéfices mesmes 
d'aucuns escholiers estudians à Paris, lesquels 
se pleignirent à l'université. Et fut conclu, que 
le recteur cl aucuns députés iroient devers le 
roy. El y vindrent, et y eut une proposition 
bien notable faite par un docteur en théologie, 
etmonslra que la chose n'esloil ne soustenable 
ne faisable par le pape. Et leur fut respondu, 
que le roy y pourvoiroit. Et y eut ordonnances 
faites, par lesquelles fut défendu, que nul or, 
ne argent, ne se transporlast hors du royaume. 
El outre qu'on saisisl tous les bénéfices, et que 
les fruicls fussent mis en la main du roy. Et 
que le tiers en fust mis es réparations des mai- 
sons el édifices, l'autre liers à payer les charges, 
et l'autre au vivre des personnes ecclésiastiques. 
Et quand ils sceurent en Avignon ces nouvelles, 
ils furent bien csbahis. Le roy pour cesle cause 
envoya vers le pape messire Arnaud de Corbie, 
lequel exposa au pape les complaintes que fai- 
soienl et avoienl faites au roy Tuniversité et 
les gens d'église, louchant ladite exaction. Et 
le pape et les cardinaux cognoissans que à 
bonne et juste cause ils se plaignoient, pro- 

23 



354 



HISTOIRE DE CHARLES 



mirent cesser, et de faict cessèrent lesdiles 
exactions. Et s'en retourna ledit de Corbie à 
Paris devers le roy. Et ainsi Tuniversité fut 
contente de la response. 

Le roy après la prise de la ville de Dam, s'en 
retourna à Paris , bien desplaisant de ce que 
l'entreprise , qui avoit esté faite de passer en 
Angleterre, avoit esté rompue, et qu'on n'y 
estoit passé. Et donna congé aux gens d'armes 
qu'ils s'en allassent en leurs maisons, et qu'ils 
fussent prests de retourner au printemps. Ce- 
pendant ceux de Bruges et de Ipre envoyèrent 
devers le roy un orfèvre bien éloquent, en 
priant et requérant au roy qu'il luy pleust 
avoir bonne paix avec ses subjets de Flandres. 
A laquelle chose le roy estoit fort enclin , et 
accorda d'y entendre. Et fut conclu qu'il en- 
voyeroit à Tournay, et aussi vers les Flamens, 
et que là on adviscroit si aucun bon accord ou 
expédient s'y pouvoit trouver. Et de faict, le 
roy y envoya de bien noiables gens, et aussi fît 
le duc de Bourgongne. Ceux de Gand y en- 
voyèrent cinquante personnes bien pompeu- 
sement habillées, tant en chevaux que vestures 
et habillemens, dont les gens du roy ne furent 
pas bien conlens. Car il leur sembloit qu'ils 
deussent estre venus en toute humilité. Mais 
en paroles , langages et manières , ils se por- 
tèrent si doucement et gralieusemenl, que tous 
les gens du roy et du duc en furent très-con- 
lens. Et y eut accord et traité fait, dont on fit 
grande joye. Et se mirent en l'obéissance du 
roy et du duc, selon les poincls contenus en la 
charte faite dudit traité. 

En ce temps fut le mariage du roy à Amiens, 
et de dame Isabeau de Bavière, et y eut joustes 
et grandes festes faites. 

La disme de l'église de Sainct-Donys en 
France, qui souloit estre deneuf cens soixante 
et une livres treize sols parisis, fut réduite par 
le pape à la requesle du roy à quatre cens. Et 
h cette cause l'abbé fit faire deux images d'ar- 
gent, l'une de sainct Nicolas, et l'autre de 
saincte Catherine. 

Pierre de Courtenay, Anglois d'Angleterre, 
lequel estoit des plus prochains du roy d'An- 
gleterre en service et auquel il se fioit moult, 
vint en France voulant faire armes contre le 
seigneur de La Trimouille. Et se présenta en 
la présence du roy audit de La Trimouille, en 
luy requérant qu'il voidust accomplir ce qu'il 
rcqueroit. Et le conseil du roy rcspondil, que 



VI, ROI DE FRANCE, (1386) 

telles manières de faire n'estoit à souffrir ne 
point honnestes , veu qu'il n'y avoit point de 
matière. Et le seigneur de La Trimouille res- 
pondit qu'il le combatroit , et qu'il y avoit as- 
sez cause, veu qu'il estoit François et Courte- 
nay Anglois. Et fut journée assignée à la cous- 
ture Sainct-Martin. Il y avoit des astronomiens 
à Paris lesquels vindrent dire au seigneur de 
La Trimouille, qu'il combatist hardiment. El 
que au jour assigné il feroit très-beau temps, 
et qu'il vaincroit son adversaire. Au jour as- 
signé , ils apparurent en champ en la présence 
du roy et des seigneurs, et faisoit un temps 
très-pluvieux. Et quand ils furent tous prests 
de besongner , et de faire armes, le roy les fit 
prendre , et défendre qu'ils ne combalissent 
point. Et ainsi se départirent. Ledit Anglois 
s'en partit de Paris, et le fit le roy deffrayer 
et donner du sien bien et honnestement. Et 
s'en vint devers le comte de Sainct-Pa\il , qui 
avoit espousé la sœur du roy d'Angleterre , et 
se vantoit qu'en la cour du roy, il n'avoit trou- 
vé François qui l'eust ozé combatre. Un gen- 
tilhomme seigneur de Clary estoit présent qui 
luy respondit , que s'il vouloit, il le combatroit 
le lendemain , ou quand il luy plairoit. El 
estoit homme de petite stature, mais de grand 
courage. Et en fut l'Anglois content, et jour 
assigné au lendemain, et comparurejitle Fran- 
çois et l'Anglois au champ , et combatirent 
vaillamment. Et finalement l'Anglois fut bles- 
sé, etcheut à terre, et fut desconfit, et y eut le 
seigneur de Clary grand honneur. La chose 
venue à la cognoissance du duc de Bour- 
gongne, il en fut très-mal content, et disoit 
que ledit de Clary avoit gagné de mourir, et 
qu'on luy coupast la teste, pource que sans le 
congé du roy, il avoit fait armes et combalu 
ledit Anglois. Et il respondit que ce pouvoit 
avoir lieu entre gens d'un party : mais un 
François pouvoit combatre un Anglois son en- 
nemy mortel en tous les lieux qu'il le trou- 
voit. Toutesfois ledit de Clary, craignant le 
courroux et mal-talent du duc de Bourgongne, 
se absenta , et en divers lieux se lalila et mus- 
sa. Et à la fin , le roy luy pardonna l'offense 
qu'il luy avoit peu faire, en faisant armes sans 
son congé. 

1386. 

L'an mille trois cens qiiairc-vingl ot six-, le 
roy, désirant lousjouis de passer en Angle- 



(!38G) 

terre, manda le duc de Touraine son frcrc, cl 
les ducs de Berry, de Bourgongne, et de Bour- 
bon , el autres princes , tous délibérés de non 
plus entendre à aucun traité avec les Anglois. 
Quand le roy d'Arménie sceul ladite délibéra- 
tion , il vint en la présence du roy , et desdils 
seigneurs et du conseil, et fil une belle propo- 
sition , en monstrant le faict des ennemis de la 
foy, et la conquesle qu'ils avoient faite , el les 
tirannies qu'ils faisoient aux chresliens. El que 
le souverain remède estoit, que les roys de 
France et d'Angleterre fussent bien unis en- 
semble, et qu'ils esloient assez puissans pour 
résister à l'entreprise des Turcs, et les confon- 
dre el conquesler leur pays , en exhortant le 
roy qu'il voulusl encores entendre à faire paix. 
Et s'offroil à aller en Angleterre, el parler au 
roy, de laquelle chose le roy fut très-content. 
El dit, que le plus grand désir qu'il eut, c'estoit 
qu'il eusl bonne paix avec ses ennemis. De la- 
quelle response le roy d'Arménie fui Irés- 
joyeux. Elle plustost qu'il peut, se mil en 
chemin devers les Anglois. Et de faict, arriva 
en Angleterre, où il fut receu grandement el 
honorablement , et vint en la présence du roy 
d'Angleterre. Et là recita les causes de sa ve- 
nue. Et si en la présence du roy il avoit fait 
belle proposition , encores se porla-il mieux 
en monstrant quel profit la paix d'entre les 
deux royaumes pouvoit faire au bien de la 
chreslienté. Et conclud le roy d'Angleterre 
d'y entendre, et qu'il envoyeroit à Calais de 
ses gens en certain temps. Et retourna le roy 
d'Arménie devers le roy, el luy dit la response 
qu'avoit fait le roy d'Angleterre. El estoit le 
roy très-joyeux d'y entendre. El pource en- 
voya à Boulogne bien notable ambassade. Et 
estoit le médiateur ledit roy d'Arménie, et là 
furent six semaines. Et esloil merveilles de 
voir l'orgueil des Anglois el leur arrogance, et 
demandoient plus beaucoup qu'ils ne souloyent 
faire. El par leurs manières apparoissoil évi- 
demment qu'ils n'avoient aucune volonté d'ac- 
corder ne traiter, el n'y eut rien de fait. Si 
s'en retournèrent les Anglois en Angleterre, et 
les François à Paris devers le roy , auquel ils 
récitèrent les allées, venues el paroles , qui 
avoient esté faites el dites. El estoit tout évident 
et clair, que les Anglois ne vouloienl aucun ac- 
cord, s'ils n'avoient tout ce qu'ils demandoienl. 
El cependant de Brest en Bretagne, el de Cher- 
bourg en Normandie qu'ils lenoient, faisoient 



P\R JEAN JUYENAL DES ERSINS. 



355 



forte guerre sur la mer. El leur rcsisloient les 
François , el esloient les frontières bien gar- 
nies de vaillantes gens -, et tellement, que quand 
les Anglois sailloient desdites places, le plus 
souvent bien chaudement elaspremenl esloient 
reboutés jusques dedans leurs places dessus- 
dites, à leur grande confusion. 

Quand le roy, ceux du sang, el le conseil 
sceurenl et appcrceurent la manière des An- 
glois , ils conclurent de faire armée , et de pas- 
ser en Angleterre. El pource faire, estoit chose 
nécessaire d'avoir argonl. El furent faits gros 
emprunts des gens d'église, elune grosse taille 
sur le peuple, montans à grandes sommes de 
deniers. Et se chargea le duc de Berry d'en 
faire les diligences. El envoya monseigneur le 
conneslable de Clisson en Bretagne, messire 
Jean de Vienne , admirai de France , en Nor- 
mandie, et le seigneur de Sempy en Picardie, 
pour faire provision de navires, et aussi de gens. 
El esloil commune renommée, que ledit duc de 
Berry assembla assez de gens, pour conquesler 
et combalre toutes nations eslrangeres. Et fut 
ordonné, que tous se rendroienl à certain temps 
à l'Escluse. Et pour avoir, quand on seroil des- 
cendu, quelque retraicl, on fist faire certaines 
clostures de bois, en manière de murs de ville, 
qu'on devoil dresser audit pays d'Angleterre. 
El pour les choses dessus dites accomplir, y 
eut de grandes mises el despenses. 

Il fut grande renommée que le duc de Breta- 
gne favorisoit fort les Anglois, el furent trou- 
vées certaines lettres de ce faisans mention , et 
y avoit très-grande apparence. Et vint la chose 
à la cognoissance du duc, lequel envoya bien 
diligemment une notable ambassade devers le 
roy , en soy excusant , et monstrant que lesdiles 
leltres ne vindrenl oncques de luy, el que les 
Anglois les avoient contrefaites, pour luy don- 
ner charge. Et receul le roy benignemenl son 
excuse, considéré mesmcment qu'il fit dire, 
qu'il monstreroil si cuidemment qu'il esloil bon 
François , qu'on s'en appercevroil , el qu'on en- 
voyaslàBrest en Bretagne, pour avoir la place, 
el qu'il y aideroil de tout son pouvoir. Mais 
plusieurs disoicnl que ce n'esloit que fiction. 
Toulesfois le duc fit grand appareil de navires 
bien garnis, el fit assiéger Brest sur mer. Et 
sur les vaisseaulx, fit faire chasteaux de bois, 
tellement que les Anglois par la mer n'eussent 
peut sortir ne s'en aller. Et pareillement par 
terre fit faire grosses bastilles de bois , el mettre 



356 HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE. 



pens dedans, et fit tout bien garnir de vivres. 
Elesloienlles choses très-bien disposées à avoir 
la place. Le duc de Lanclaslre délibéra daller 
en Espagne faire guerre , et assembla foison de 
gens de guerre, et grande foison de navires, 
pour y aller. Et de faict , se mit sur mer , et fut 
prié et requis, que en passant il voulust faire 
lever le siège par mer, mis par le duc de Breta- 
gne; ce qu'il promit de faire. Et de faict , ap- 
procha les marches de Bretagne, et vint vers la 
place où les vaisseaulx du duc de Bretagne 
estoient, les cuidant gagner, ou au moins faire 
départir, et par trois jours les assaillit : mais 
les Bretons si vaillamment se défendirent, que 
le duc de Lanclastre ne vint pas à son intention. 
Et se départit de l'entreprise, qu'il cuidoit 
faire , et print son chemin en Espagne. Et fu- 
rent les Anglois dedans Brest tellement affamés, 
qu'ils estoient contraints, et comme délibérés 
d'eux rendre , et laisser la place , n'cust esté 
que les Bretons furent contraints de lever le 
siège, pource qu'il n'estoient payés. 

En ce temps y eut grande guerre entre le roy 
d'Espagne et le roy de Portugal , lequel estoit 
fort allié des Anglois. Et l'année de devant , le 
roy d'Espagne avec dix mille combatans estoit 
entré au royaume de Portugal , et y faisoit forte 
«t aspre guerre, et vint devant Lisbonne, une 
grosse ville de Portugal. Le roy de Portugal 
assembla gens de toutes parts, et si avoit des 
Sarrasins et des Anglois. Et avec le roy d'Espa- 
gne estoit messire Geoffroy de Roye , avec huict 
cens hommes bien armés. Et furent contons les 
Espagnols ellesPortugalois de combalre , et se 
mirent sur les champs, et se rencontrèrent l'un 
l'autre , et y eut dure et aspre bataille , et foison 
de morts d'un costé et d'autre , et finalement les 
Espagnols furent desconfits, et s'enfuit le roy 
d'Espagne. Et le roy de Portugal encores, non 
content d'avoir gagné la bataille , voulut faire 
forte guerre , et envoya en Angleterre pour 
avoir gens , et en escrivit au duc de Lanclastre, 
lequel avoit espousé la fille de Pierre, qui se 
disoit roy d'Espagne. Et se disposa le duc de 
Lanclaslre de venir en aide au roy de Portugal, 
et passa par emprès Brest , comme dessus est 
dit. Quand la chose vint à la cognoissance du 
roy d'Espagne, il envoya aussi hastivcmcnl de- 
vers le roy de France, quérir aide et secours. Le 
duc de Bourbon , un vaillant prince , s'offrit d'y 
aller, et d'y mener gens le plus qu'il pourroit. 
Kl cependant qu'il faisoil son armée , le roy y 



Cl 386*. 

envoya mille combatans estant soubs messire 
Pierre de Villaines, et Olivier de Glisquin, et 
firent grande diligence d'aller vers le roy d'Es- 
pagne. Dont il fut moult joyeux , et les mit en 
garnison en ses villes. Quand le duc de Lan- 
clastre sceut que les François estoient venus , il 
fut bien esbahi , et leur envoya dire que la chose 
ne touchoit le roy de France, et que s'ils le 
vouloient servir, il les contenteroit très-bien. 
Les François respondirent , que si la chose tou- 
choit le roy ou non , ils n'en avoient point à 
cognoistre, et qu'il leur avoit commandé qu'ils 
vinssent servir le roy d'Espagne, et pour ce y 
estoient-ils venus , en luy obéissant, pour le ser- 
vir. 

Et commencèrent à faire forte guerre, et 
aspre, et merveilleuse, et se monstroient bien 
les François estre vaillans en armes. Leduc de 
Lanclastre considérant que aisément il ne pou- 
rolt pas venir à son intention, et que grandes 
nouvelles estoient de la venue du duc de Bour- 
bon , et que, dès avant son parlement, il sçavoit 
que les François dévoient passer en Angleterre, 
et faisoient grand appareil , délibéra d'entendre 
à trouver moyen d'aucun traité , et accord. Et 
y eut aucunes trefves entre les deux roys , et 
finalement ils furent amis. Et avoit le duc 
de Lanclastre deux filles, et les deux roys 
estoient à marier, et eut le roy d'Epagne l'une 
des filles, et le roy de Portugal l'autre. Et y 
eut paix et bon accord , et par ce moyen les 
François s'en retournèrent, et ne fut aucune 
nécessité que le duc de Bourbon s'en allast en 
Espagne. Et devoit ledit duc de Lanclastre por- 
ter des armes d'Espagne un quartier. Et tous 
les ans avoit certaine somme d'argent, à cause 
de sa femme qui estoit fille de Pierre, soy di- 
sant roy d'Espagne. Et après ces choses survint 
une merveilleuse et piteuse mortalité esdils 
pays, et tellement qu'on disoit, qu'il n'y de- 
meura pas le quart du peuple qui y estoit. Et y 
moururent la femme dudit duc de Lanclastre et 
son fils. Et y eut sur la mer telle et si grande 
tempesle, et vents merveilleux , que les navires 
dudit duc furent toutes peries et perdues : tou- 
tesfois il fit diligence d'en trouver d'autres, et 
en eut, et s'en retourna en Angleterre, Et y eut 
bien pileuse venue , quand on sceut la merveil- 
leuse mortalité qui avoit esté, par le moyen de 
laquelle plusieurs chevaliers et escuyers de bien 
esloienl Irespassés. Et ne sçauroit-on à peine 
déclarer la douleur qn'avoienl les dames et da- 



(1386) 

moiselles , elles enfans, qui estoient demeurés 
vefves et orphelins. 

Le roy se lenoit à Paris , et lousjours faisoit- 
011 préparatoires pour passer en Angleterre. Le 
roy avoit une sœur nommée Catherine , qui n'a- 
voil que de neuf à dix ans. Monseigneur de 
Berry oncle du roy, avoit grand désir que 
son fils l'eust en mariage, et envoya vers le 
pape pour en avoir dispense, laquelle il eut bien 
aisément. El donna le roy sa sœur au fils du 
duc de Berry, et en fit le mariage. 

Et après se partit de Paris, et vint à Sainct- 
Denys faire ses offrandes. Et y eut difficulté s'il 
prendroit l'oriflambe, et disoient le plus des 
chevaliers et escuyers que non , et qu'elle ne se 
devoit prendre sinon à la défense du royaume, 
mais non mie quand on veut conquester autre 
pays. Il se partit de Sainct-Denys, et vint à 
Sentis, et delà à Amiens, et de Amiens à Ar- 
ras, esquelles cités il fut grandement et nota- 
blement receu, comme il luy appartenoit. Il fit 
enquérir s'il y avoit navires presls. Et trouva- 
on, qu'il y avoit neuf cens nefs ou vaisseaux 
tous prêts et garnis de vivres, et huict mille 
chevaliers et escuyers , et gens de traict et gros 
varlets sans nombre. Et sembloit que les choses 
estoient bien fort appreslées pour passer. Et fut 
ordonné que partout on fist prières , oraisons, et 
processions , ce qui fut fait bien diligemment. 
On vint devers le roy lui dire qu'il attendoit 
trop à partir , et que tout estoit prest, et le temps 
doux et paisible. Et il respondit, qu'il attendoit 
son oncle le duc de Berry, qui estoit à Paris, 
auquel il manda qu'il s'avançast. Lequel duc 
rescrivit au roy qu'il fist bonne chère , et ves- 
cust joyeusement sans partir. Les gens de guerre 
et autres de bonne volonté estoient en grande 
desplaisance de ce qu'on ne parloit, veu que le 
temps estoit propice, et convenable , et estoient 
de très-grand désir et affection de exploiter sur 
leurs ennemis. Et de très-grande desplaisance 
commencèrent à piller, dérober, et détrousser 
gensallans parle pays. Et fut l'entreprise rom- 
pue, et de nulle valeur. Et si furent lesdites 
pilleries si merveilleuses , que au pays ne trou- 
vèrent plus que manger, et furent contraints 
eux en aller et départir par défaut de vivres et 
de payement, combien qu'on eust levé grand 
argent. 

Auditan le vingt-cinquiesme jour de septem- 
bre , la royne eut un fils nommé Charles. Par- 
quoy furent ordonnés chevaucheurs par tout le 



PAR JEAN JUVEINAL DES URSINS. 



357 



royaume, pour le faire sçavoirauxgeusd'église, 
nobles et peuple. Si en fut faite grande joye par- 
tout. Et combien que au temps passé, on eust 
accoustumé de faire aumosnes, et relever le peu- 
ple d'aucunes charges qu'on leur faisoit ; tou- 
tesfois de ce ne fut rien fait, ne monstre semblant 
de le vouloir faire. Et le jour des Innocens en- 
suivant , ledit enfantalla de vie à trespassemenl. 
Et fut enterré à Sainct-Denys en la chapelle de 
son ayeul Charles cinquiesme de ce nom. 

En ce temps y eut merveilleux vents et tem- 
pestes , es forests et jardinages , arbres arrachés 
de terre et maisons , cheminées abatues sans 
nombre et si fit merveilleux tonnerres 5 et si 
advint en une ville sur la rivière de Marne, que 
le tonnerre et foudre cheut sur une église , tel- 
lement que ladite église fut toute arse, et la 
custode où estoit le corps de Nostre-Seigneur , 
mais on trouva l'hostie sacrée tout entière sur 
l'autel. 

Le duc de Berry, après l'entreprise faillie de 
passer en Angleterre, et par sa faute , comme 
on disoit feignif de vouloir tant faire qu'on 
passast. Et disoit en soy excusant, qu'il ne 
pouvoit plustost venir. Et estoient les excusa- 
tions apparemment vaines et frivoles. Et de 
faict , vint jusques à lEscluse, où le roy estoit. 
Mais le temps n'estoit pas bien disposé. Car 
sur mer estoient merveilleuses tempestes. Et si 
estoient les gens de guerre tellement séparés en 
divers lieux, qii'il estoit tout apparent qu'il 
n'estoit pas possible de passer, et les manières 
que lenoit le duc de Berry, n'estoient que moc- 
queries et dérisions. Et estoit-on très-mal con- 
tent, et en disoit-on plusieurs meschantes pa- 
roles. Et furent tous les navires péris par la 
tempeste de la mer, ou gagnés par les Anglois. 
Et y avoit vaisseaux pleins de vivres et de vins, 
jusques à deux mille tonneaux, lesquels furent 
gagnés par les Anglois. Et fut contrainct le roy 
s'en retourner à Paris , et donna la ville de 
bois, dont dessus est fait mention, au duc de 
Bourgongne son oncle. 

En ladite année, Charles I, roy de Navarre, 
(qui estoit fils de la royne Jeanne II, fille uni- 
que du roy Louys X, dit Hulin), lequel au 
royaume de France par plusieurs et diverses 
fois fil maux innumerables, alla de vie à tres- 
passemenl. A sa mort y avoit un evesque , le- 
quel fit une manière d'escrire à sa sœur, en 
louant fort sa vie et sa fin. IMais autres, qui en 
sçayoicnt, affermèrent que pource que oar 



358 



HISTOIRE DE CHARLES 



\ieillesse il esloit tout refroidi , on conseilla 
qu'il fust enveloppé en un drap mouillé en 
eaue de vie, et y fust cousu dedans, et que 
quand le drap seroit sec , qu'on l'arrousast de 
ladite eaue. Celui qui le cousoit avoit devant 
luy de la chandelle de cire aimée, et pour rom- 
pre son fil , il prit la chandelle de cire pour le 
brusler. Mais il advint que le feu du filet alla 
jusques au drap. 

Et fut ledit drap mis en feu et en flamme, 
et n'y peut-on oncques mettre remède, et ves- 
quit trois jours, criant et brayant à très-gran- 
des et aspres douleurs , et en cet estât alla de 
vie à trespassement. Et disoit-on que c'estoit 
une punition divine. 

En ce temps y avoit un gentil chevalier 
nommé messire Jean de Carrouget, qui avoit 
espousé une très-belle et vaillante dame, le- 
quel par aucun temps avoit esté absent. Et 
quand il revint, la dame en plorant dit à son 
mary, qu'elle avoit esté prise à force et cognue 
charnellement par un escuyer nommé .Tacques 
le Gris. Lequel, quand il sceut qu'on le vou- 
loit charger d'un tel cas, fut bien desplaisant, 
et souvent affermoit par serment , que oncques 
le cas ne luy esloit advenu. Toulesfois Carrou- 
get ne le creut point, et le fit adjourner en la 
présence du roy en cas de gage de bataille, et 
comparut, et fut jette le gage, et celte malicre 
renvoyée en la cour du parlement. Et le tout 
veu et considéré, fut dit qu'il y escheoit gage, 
ei fut adjugé le gage , et ordonné que la dame 
seroit détenue prisonnière. Et feroit serment, 
que ce qu'elle imposoit à Jacques le Gris esloit 
vray, et ainsi le jura et afferma, et ledit Jac- 
ques aussi pareillement le contraire. Si furent 
les parties mises au champ, et les cris faits en 
la forme et manière accoustumée. Et disoit-on 
que messire Jean de Carrouget avoit fièvres, et 
que à ceste heure le prirent, si combalirent 
lesdils champions bien et asprement l'un contre 
l'autre. Et finalement Jacques le Gris clicut. 
Et lors Carrouget monta sur luy, l'espée traite, 
en luy requérant qu'il luy dist vérité. Et il res- 
pondit que sur Dieu , et sur le péril de la dam- 
nation de son ame, il n'avoit oncques commis 
le cas dont on le chargeoit. Et pourtant Carrou- 
get, qui croyoit sa femme , luy bouta l'espée 
au corps par dessous, et le fit mourir, qui fut 
grande pitié. Car depuis on sceut verilablemcnl 
qu'il n'avoit oncques commis le cas, et que un 
autre l'avoit fait, lequel mourut de maladie en 



VI, ROI DE FRANCE, , (1387) 

son lict, et, en l'article de la mort, il confessa 
devant gens que ce avoit-il fait. 

En Bretagne audit temps avoit un chevalier 
nommé messire Robert de Beaumanoir, qui fit 
appeller devant le duc un autre chevalier 
nommé Pierre de Tournemine , en gage de ba- 
taille. Et disoit qu'il avoit un sien parent de son 
nom et armes, lequel on chargeoit d'entretenir 
la fille d'un laboureur, devers lequel vint ledit 
de Tournemine, et luy dit, qu'il esloit bien 
meschanl, qu'il ne tuoit, ou faisoit mourir le 
parent dudit de Beaumanoir, veu la cause des- 
sus dite, et luy conseilloit qu'il le fist; et telle- 
ment il enhorta ledit laboureur, qu'il se mit en 
aguet de le tuer par plusieurs fois, et le trouva 
une fois à son advantage, et le tua. Et disoit 
ledit de Beaumanoir, que le meurtre avoit esté 
fait par l'induction dudit de Tournemine, et 
que faussement et mauvaisement il l'avoit fait; 
et s'il le vouloit nier, il estoit prest de l'en com- 
batre , et jelta son gage. Tournemine respon- 
dit, en niant tout ce que disoit Beaumanoir. Et 
finalement veue la matière, et tout considéré , 
le gage fut adjugé, et dit qu'il y avoit gage de 
bataille. Et y eut jour et lieu assigné , auquel 
les parties comparurent en la présence du duc, 
et furent les sermens faits en la manière ac- 
coustumée. Et après cry fait , que chacun fist 
son devoir, ils s'approchèrent l'un de Taulre, 
et combatirent bien longuement, et ne sça- 
voit-on à peine lequel avoit le meilleur 5 et fi- 
nalement de Tournemine fut desconfil, san» 
recognoistre le cas , et comme mort fut mis 
hors du champ. 

1387. 

L'an mille trois cens quatre-vingt et sept, y 
eut en France une merveilleuse et comme gé- 
nérale mortalité, et si piteuse que à peine trou- 
voit-on qui cnsevelist les morts, et estoit de 
bosses et de flux de ventre. Et ne sçavoit-on 
remède humain trouver. Si fut-il advisé, qu'il 
falloil avoir recours à Dieu , et ordonna-on à 
faire processions , et dévotes oraisons. Et es- 
toit grande pilié de voir les pleurs et gemisse- 
mens des créatures humaines. Les uns prians 
à Dieu , qu'elle voulust cesser, les aulr^s pleu- 
rans leurs parens et amis trespassés. Et comme 
soudainement cessa ladite mortalité, ce qu'on 
Icnoit œuvre de Dieu. 

Les nobles de Normandie et autres gens de 



(1387) 

guerre , voyans que en rien on ne les occupoil, 
délibérèrent de faire finance de vaisseaux, et 
eux mettre sur mer, pour grever les Anglois , 
s'ils pou voient-, et de faict ils le firent. Laquelle 
chose vint à la cognoissance des Anglois , les- 
quels s'appareillèrent à résister , et équipèrent 
les Anglois, et fournirent de gens , et de choses 
nécessaires à ce apparlenans, leurs navires, et 
se mirent sur mer en intention de trouver les 
François, lesquels aussi ne dcniandoient autre 
chose. Et estoit chef des Anglois messire Hue 
le Despensier, et cinglèrent tant par mer qu'ils 
s'apperceurent les uns les autres, et se dispo- 
sèrent les Anglois et François à combatre, et 
approchèrent et commencèrent à tirer canons, 
arbalesles , et sagetles , et y eut bien dure et 
aspre besongne, et plusieurs blessés d'un costé 
et d'autre. Or advint que le traict faillit aux 
Anglois , et se joignirent à eux les François, et 
finalement les Anglois ne peurent soustenir 
l'assaut que les François leur faisoient, dont 
ils furent desconfits , et presque tous morts et 
jettes en la mer. Et fut messire Hue le Despen- 
sier pris et amené en Normandie. Dedans les 
vaisseaux des Anglois qui furent pris, y avoit 
peu de vivres , mais de grandes richesses , et 
fut tout butiné entre les François. Et dient au- 
cuns , que messire Hue les Despensier fut déli- 
vré sur sa foy, et comme sans finance. 

Le cardinal de Luxembourg, lequel fut fait 
pour le bien qui estoit en sa personne , cardi- 
nal en l'aage de dix-huict ans , alla de vie à 
Irespassement, et fut enterré en Avignon aux 
Celestins. Et à son enterrement, y eut foison 
de peuple. Et y eut des aveugles, qui par les 
mérites du glorieux sainct, recouvrèrent veue, 
et des boiteux, qui allèrent droit. Aussi plu- 
sieurs créatures humaines, malades de diverses 
maladies, vindrent faire leur dévotions, en re- 
quérant le glorieux cardinal trespassé, qu'il 
voulust prier Dieu , qu'il leur donnast santé , 
lesquels au neufiesme jour estoient guaris , et 
tous sains. 

En ce temps y avoit grandes divisions en 
Angleterre. Messire Ollivier de Clisson , con- 
nestable de France, et messire Jean de Vienne 
admirai , voyans et considerans le voyage de 
passer en Angleterre rompu , délibérèrent d'y 
passer à tout trois mille combatans , et qu'ils 
prendroient assez de navires et gens aux mar- 
ches de Bretagne, Normandie , et Picardie , et 
leur sembloit, veue ladite division qui estoit en 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



359 



Angleterre, qu'on porleroil grand dommage 
aux Anglois. Et pour faire aucuns préparatifs, 
Clisson s'en alla en Bretagne. Les Anglois, qui 
en curent cognoissance, escrivirenl au duc de 
Bretagne, conmie à leur accointe, qu'il les vou- 
lust aider, avec plusieurs autres chosfs. Quand 
le duc de Bretagne sceul que le coniioslable de 
Clisson estoit en Bretagne , il lui manda comme 
à son amy et serviteur de venir disner avec 
luy, et qu'il luy foroit très-bonne chère. Le 
conneslable, cuidant que ce fust à bonne in^ 
lentioii , y alla volontiers, cuidant estre très- 
bien en la bonne grâce du duc, et qu'il n'cust 
aucune malveillance contre luy. Et estoit le duc 
à Yennes, et aussi-lost que Clisson y fut, par 
l'ordonnance du duc fut pris , et mis en une 
trés-nmuvaise prison , et très-durement traité, 
et souvent on le menaçoit de le faire mourir , 
et le traitoit-on moult durement et meschain- 
ment. Et après , par le moyen d'aucuns barons 
de Bretagne, qui monstrerent au duc le mal 
qu'il faisoit, veu que Clisson estoit si vaillant 
chevalier, et le père duquel, et Clisson mesmes, 
l'avoient grandement servi , et qu'il estoit con- 
neslable de France, qui estoit grande chose, 
et parce il pouvoit encourir l'indignation du 
roy, y eut aucun traité et accord. Et requeroit 
le duc, que Clisson mist toutes les places qu'il 
lenoit en la main du duc , et qu'il luy fist cer- 
tains sermens et promesses de le servir, et 
autres choses , comme on disoit non bien hon- 
nestes. El quand on dit à Clisson , ce qu'il fal- 
loit qu'il fist, et ce que le duc vouloit, ou au- 
trement il seroit en grand danger de sa vie, il 
luy fit grand mal de l'accorder. Toutesfois il 
s'y accorda , et mit ses places en la main du 
duc, etfitcedequoy on le requeroit, ou promit 
de le faire et accomplir, et à ce s'obligea. Et 
par ce moyen fut délivré, très-mal content, et 
monslroit bien par ses manières , que il avoit 
bien intention de s'en venger. Et en le déli- 
vrant , le duc dit qu'il voyoit bien que la déli- 
vrance , qu'il faisoit de Clisson , une fois re- 
tourneroit au grand dommage du pays. La 
chose venue à la cognoissance du roy, il fut 
bien mal content, et non sans cause, et envoya 
une ambassade vers le duc , et luy manda que 
comme que ce fust, il mist les places de Clisson 
en sa main , ou autrement qu'on l'adjourneroit 
à comparoir en personne en parlement. El ce- 
pendant Clisson ariva devers le roy, soy plai- 
gnant du duc , et luy recita la manière comment 



360 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (1387) 



il avoit esté gouverné par le duc , et les pro- 
messes qu'il luy avoit faites 5 et pleinement de- 
vant le roy, ceux du sang, et le conseil, dit 
que le duc estoit « faux et mauvais envers le 
w roy et la couronne de France. » Le roy et le 
conseil considerans que le cas estoit très-mau- 
vais, et que c'estoit crime de lèse majesté , or- 
donnèrent qu'on luy envoyeroit certains com- 
missaires, à l'adjourncr pour comparoir en 
personne à Orléans, par devant luy. Etdefaicl, 
y furent certaines personnes notables , les- 
quelles firent diligence de venir en Bretagne en 
la présence du duc , lequel les receut bien dou- 
cement et honorablement. Et luy exposèrent 
les causes pourquoy le roy les avoit envoyés , 
en aucunement délestant le plus doucement 
qu'ils [icurent le cas par luy commis en la per- 
sonne du conneslable, et que pour ceste cause 
lis estoient chargés de l'adjourner à comparoir 
en personne devant le roy à Orléans , ce qu'ils 
faisoient. Et après ces choses ainsi dites , le duc 
responditen brefves paroles qu'il estoit serviteur 
du roy, et luy voudroil obeïr en toutes choses. 
Et que ce qu'il avoit fait, ce n'estoit au con- 
empt du roy, ny comme à connestable, mais 
\l estoit son vassal , et en plusieurs et diverses 
manières, il avoit mespris vers luy, et qu'il 
avoit assez de matière de monstrer qu'il avoit 
envers luy confisqué corps et biens, et que trop 
doucement et gratieuscmenl il avoit procédé 
contre luy. Ce qu'il monstreroit en temps et 
lieu. Et que très-volontiers en l'esté , il compa- 
restroit en personne par devant le roy, espérant 
qu'il n'auroit que justice et raison , et leur fit 
très-bonne chère. El prirent congé , et s'en 
vindrent devers le roy, auquel ils dirent la res- 
ponse du duc. 

En celen>ps y eut un doclour en théologie, 
»le l'ordre des Frères Prescheurs, nommé mais- 
îre .lean de Monlesono, qu'on lenoit bien 
notable homme, et bon clerc, lequel souvent 
preschoil. En une prédication dit et lint pu- 
bliquement, que la glorieuse Ylergc Marie, 
mère de Noslre-Sauvcur et Rédempteur Jesus- 
(]hrist, fut engendrée en péché originel. L'e- 
\esque de Paris le sceut, et sur ce assembla 
plusieurs notables clercs tant séculiers, que ré- 
guliers, etmendians. l^t fut la matière ouverte, 
et disputée, et debatue en son hoslel , et fut 
conclu que ladite conclusion dudil rnaislrc en 
llieologio scroit et devoil eslre condamn'^e. El 



tre-Dame de Paris. Et par l'evesque de Paris , 
vestu en estât pontifical, fut ladite proposition 
condamnéebienetsolemnellemenl. EtàRoueny 
y eut un autre docteur en théologie, qui pres- 
cha publiquement, comme avoit fait l'autre, et 
estoit dudil ordre ; et en preschant dit, que s'il 
ne le sçavoil monstrer, qu'il vouloil qu'on l'ap- 
pelast Huet. Et au contempt de ce , quand on 
voyoil aucuns de ladite religion , on les appel- 
loit Huets, et mesmement les jeunes enfans de 
l'université le crioient à haute voix , quand ils 
les voyoient. 

En Angleterre y avoit grande division , et di- 
soit-on que le roy Richard II du nom se gou- 
vernoit par gens non nobles , et non mie de 
grand estai , dont les nobles du pays estoient 
très-mal contens. Et s'assemblèrent les oncles 
et parens, et avec eux les plus nobles qui y fus- 
sent , et pource que aucuns contredisoient au- 
cunement au roy, il fit coupper aucunes lestes. 
Lesquelles choses enflammèrent plus Icsdits 
nobles , et soudainement , et comme on ne se- 
donnoil de garde, vinrent devant Londres ar- 
més , tous presls de combalre. El y avoit avec 
le roy, le duc de Hibernie , et sembloit au peu- 
ple de Londres, que lantost les desconfiroit : 
et furent les uns devant les autres en bataille 
rangée , et s'approchèrent d'un coslé et d'autre, 
et tirèrent largement sagettes , et puis s'assem- 
blèrent aux haches , lances et espées. Et en 
peu d heures les nobles desconfirent le roy Ri- 
chard , et ceux qui estoient avec luy : car ils 
estoient exercés en armes, et qui sçavoient ce 
que c'esloit de guerre, et les autres non. Le roy 
Richard se retraliil aux prochains chasleaux, 
et avec luy le duc de Hibernie, et les princi- 
paux de son conseil. Aucuns y en eut de pris, 
ausquels on coupa les lestes, et estoient ceux 
qui estoient avec le roy bien esbahis, et leur 
conseilla le roy, qu'ils se retrahissent en Fran- 
ce, ce qu'ils firent. Et combien qu'ils fussent 
ennemi» du roy do France, toutesfoisles receut- 
il, doucement cl benignemenl, et leur fil or- 
donner leur estai bien grandement. Et firent 
sçavoir au roy d'Angleterre leur gralieuse ré- 
ception. De laquelle chose il envoya remercier 
le roy de France : et appaisa les nobles, et par 
eux se gouverna : et y eut aucunes trefves. 

En Guyenne vers Limosin y a une place bien 
forte nomn)éeChalucet, cl y avoil grosse gar- 
nison de gens, et en esloit capitaine un nonuné 



pource. fui l'ail une procession générale à Nos- | Tc^ile-Noire, vaillant homme d'armes, lequel 



(1388) 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



361 



endommageoit forlles François, et couroil sou- 
vent le pays : il assembla bien quatre cens com- 
batans tous gens de guerre , porlans habille- 
niens pour escheller et prendre places, et s'en 
vinrent devant Montferrand , sçachans que de- 
dans n'y avoit aucunes gens de défense, et ar- 
riva en une nuict obscure, et mit une assez 
grosse embusche au plus près de la ville, et 
ordonna dix ou douze compagnons ausquels le 
plus ilsefioit,qui esloient vaillans et armés 
dessous , menans huict ou neuf chevaux char- 
gés de diverses marchandises, lesquels vinrent 
au poinct du jour, au pont levis , crier et requé- 
rir qu'on les mist dedans , et leurs marchandi- 
ses. Aucuns de la ville vinrent , qui se disoienl 
portiers pour le jour, et avalèrent le pont levis. 
Les Anglois, qui se disoient marchands, ti- 
rèrent leurs dagues , et tuèrent les portiers, et 
saillit l'embusche, et entrèrent dedans la ville. 
Les habilans se cuiderent allier, pour les rebou- 
ler, mais ils ne peurent résister. Et pillèrent et 
dérobèrent la ville, prirent prisonniers, et 
firent tous les maux que ennemis ont accous- 
tumé de faire. Laquelle chose vint à la cognois- 
sance du mareschal de Sancerre, qui estoit vers 
lesdiles marches , lequel tantost assembla gens 
de guerre, en intention d'aller assiéger Teste- 
Noire dedans Montferrand : mais Teste-Noire 
en sceul les nouvelles , et chargea sur chevaux, 
charettes et chariots , ce qu'il avoit pillé, et le 
plustost qu'il peut, avec ce qu'il avoit , se re- 
trahit à Chalucet , dont il estoit venu. 

Jean de Bretagne espousa la fille de messire 
Olivier deClisson. 

Il y eut un cardinal de l'antipape Urbain , 
qui vint vers Clément, feignant qu'il vouloit 
estreen son obéissance , et délaisser Urbain, et 
y fut par aucun temps , et luy faisoit-on beau- 
coup de biens. El sceul et enquil de tout le faict 
de Clément, et amassa de l'argent largement, 
et puis s'en alla par Allemagne, et de là vers 
Urbain l'antipape. 

1388. 

L'an mille trois cens quatre-vingt et huit, 
comme dessus a esté touché, le duc de Breta- 
gne avoit esté adjourné à comparoir en per- 
sonne à Orléans par devant le roy. Mais au 
jour assi;îné, combien qu'il fut longuement at- 
tendu, il ne vint ny ne comparut en aucune 
manière. Ouand Clisson vi'id (ju'il ne vcnoit 



point, il s'agenouilla devant le roy, en disant 
que autresfois il avoit dit, et encores mainle- 
noit, que le duc luy avoit faussement fait les 
choses dessus dites , et comme faux , Iraistre , 
et desloyal, estoit content de le combalre, et 
autre qui le voudroit soustenir. Et jella son 
gand par manière de gage sur le lict, lequel 
aucunement ne fut receu par personne. Le roy 
retourna à Paris , très-fort indigné contre le 
duc, et avoit le duc grande crainte et doule 
que le roy, par le moyen de son connestable 
Clisson , ne fist armée pour aller en Bretagne 
contre luy : et plusieurs de ses barons y avoit, 
lesquels luy remonstroient qu'il avoit mal fait, 
et qu'il seroit bon d'y trouver aucun expédient . 
el pour ceste cause, le duc envoya vers le roy 
certains ambassadeurs, pour aucunement ap- 
paiser l'indignalion du roy. Et quand ils furent 
à Paris, y eut aucunes difficultés, si le roy les 
oiroitou non. Car le connestable toujours chau- 
dement poursuivoit. Et finalement fut dit que 
le roy les oiroit. Ils excusoient le duc, de ce 
qu'il n'estoit venu à Orléans, en offrant qu'il 
estoit content de venir jusques à Blois, et il 
pleust au roy envoyer personnes , ausquelles 
il se peust fier, cl à seurelé il viendroit jusques 
en la présence du roy. El pour ceste cause, le 
roy, considérant la matière estre haute et 
grande, envoya ses deux oncles les ducs de 
Berry et de Bourgongne jusques à Blois. Et là 
vint le duc , auquel les deux ducs monslrerent 
qu'il avoit grandement failly el offensé, mais 
que s'il s'en vouloit venir à Paris devers le roy, 
il leur sembloit qu'ils trouveroicnt moyen de 
toutappaiser, tant envers le roy, que Clisson. 
Et délibéra le duc de soy y en venir avec les- 
dils deux seigneurs. Et luy sembloit bien veu 
qu'ils le supporleroient, que par leur moyen 
tout s'appaiseroit. Et de faict, s'en vint comme 
eux à Paris, et le présentèrent au roy, lequel, 
quand il veid que ses deux oncles le presen- 
loionl, trôs-joyeusemenl et gralieusement le 
receut, et luy fist très- bonne chère, dont 
plusieurs s'esbahissoicnt : etiuy disoit-on plu- 
sieurs paroles aucunement contre l'honneur de 
sa personne, touchant lesdils cas. Et des ma- 
nières dessus dites, Clisson esloit très-mal con- 
tent et desplaisant, et eust volontiers usé de 
faict , s'il eust ozé, et s'arresloit fort à sçavoir si 
le duc ou autre voudroit lever son gage , qu'il 
avoit jette. Mais Icsdits deux ducs de Berry et 
de Bourgongne parlèrent par diverses fois à 



362 



HISTOIRE DE CHARLES 



luy, en disant, que s'il se vouloit sousmellre 
du tout au conseil du roy, en monstrant que 
autre chose ne pouvoit-il demander, et que le 
duc estoit content. Et finalement Clisson fut 
d'accord, que, les parties ouyes, le roy en son 
conseil luy fit justice et raison -, et fut fort à 
émouvoir de s'y consentir, jaçoit que autre 
chose ne pouvoit-il raisonnablement requérir : 
il sceut que le roy, à la requesle desdits deux 
seigneurs ses oncles , avoit tout pardonné audit 
duc, entant qu'il luy touchoit, l'offense, et les 
cas commis et perpétrés par iceluy duc, et en 
avoit eu remission, et appercevoit qu'il n'avoit 
que son interest civil. Si vinrent et comparu- 
rent en la présence du roy et de son conseil, et 
fit proposer Clisson les exceds que le duc luy 
avoit faits, et la forme, qui estoit pour le duc 
bien deshonorable. Par le conseil du duc fut 
défendu , en proposant plusieurs excusations , 
plus tendans à excusation et couvrir sa faute, 
que autrement. Et les parties ouyes , fut ap- 
pointé, et dit par le chancelier, que le roy les 
avoit ouys, et qu'il feroit tout ce qu'il appar- 
liendroit par raison : si fut le conseil du roy 
plusieurs et diverses fois assemblé, tant en la 
l»resencedu roy, queautrement. Et finalement 
fut la sentence prononcée par la bouche du 
chancelier, par laquelle le duc de Bretagne fut 
condamné à délivrer les places de la Rôcheda- 
rion , Tosselin, et autres qui estoient audit con- 
neslable Clisson, avec tous les joyaux, trésors, 
et autres biens meubles estans dedans lesdites 
places: et en faisant du criminel civil, fut 
condamné en cent mille francs. Et sur ce, fu- 
rent lettres royaux faites , et scellées , et bail- 
lées à chacune des parties. Et par ce moyen 
fut la paix faite entre le duc et le connestable, 
et ne dura gueres. 

En ce temps il vint à la cognoissance du roy, 
que le docteur religieux prescheur qui avoit 
presché de la conception de la benoiste et glo- 
rieuse Vierge Marie, mère de Dieu , esloit de- 
vers le pape Clément. Et pource y envoya l'u- 
niversité certains ambassadeurs, et fut appelé 
et evocqué de Monlesono en la présence du 
pope, cl fut ouy, et aussi ceux de l'université 
bien et au long. Et finalement fut condamné 
ledit Montesono à retourner à Paris, et à près- 
cher, et à soy revocquer publiquement. La- 
quelle chose il promit de faire, mais la nuict 
se partit, et s'en alla en Arragon dont il estoit. 

La cité de Boulongne en Lombardic fit obcïs- 



VI, ROI DE FRANCE, (1388) 

sance à Clément estant en Avignon , et non à 
Urbain estant à Rome. Et envoya l'université 
de Boulongne vers le pape en Avignon deman- 
der roolle pour les escoliers à avoir bénéfices, 
et l'eurent. 

La royne eut une fille nommée Jeanne , la- 
quelle alla de vie à trespassement. Il y eut un 
hermite, ayant une croix rouge à son bras 
dextre , et sembloit une bien dévote créature, 
et de bien dure et aspre vie , et faisant une 
grande pénitence, lequel vint à la cour du roy, 
requérant trés-instamment qu'il parlast au roy, 
et fut par aucun temps qu'on n'en tenoit conte. 
Et finalement fut dit au roy, et en parla-on en 
plein conseil devers deux fois. Et faisoit-on 
grande difiicullé de luy laisser parler , et es- 
toient plusieurs d'opinion qu'on ne le souffrist 
point venir en la présence du roy, et finale- 
ment par la volonté du roy mesme il luy parla. 
Car le roy dit qu'il le vouloit ouyr. Et dit au 
roy qu'il avoit eu révélation de Dieu , que s'il 
ne faisoit cheoir les aydes , que Dieu se cour- 
rouceroit à luy, et en sa personne le puniroit. 
Et si n'auroit lignée qui vesquit. A laquelle 
chose le roy pensa fort, et y eust diverses ima- 
ginations , et fut le roy en volonté de faire 
cheoir les aydes. Et quand il vint à la cognois- 
sance des ducs de Berry et de Bourgongne, 
que le roy estoit aucunement en ceste volonté, 
ils vinrent vers luy, en luy disant que ledit 
hermite n'estoit qu'un folastre, et qu'on ne se 
devoit arrester à chose qu'il dist. Et que n'es- 
toit les aydes, ni ne sçauroit de quoy soustenir 
le faict de la guerre, ni soustenir son estât, ny 
celuy de la royne. Et tellement firent, qu'ils 
desmeurent le roy , et tousjours coururent les 
aydes. 

En l'année dessus dite , le duc de Gueldres, 
en Allemagne, envoya défier le roy, et es let- 
tres de défiance n'y avoit contenu aucunes 
causes, mais que simples défiances. Le roy ré- 
cent le héraut assez honorablement. Et luy fit 
bonne chère, et luy fut respondu, qu'on voyoit 
bien ce que son maistre avoit rescrit, et que le 
roy y pourvoyeroit, et luy fit-on assez beau don, 
et luy dit-on qu'il s'en relournast à celuy qui 
l'avoit envoyé, ce qu'il fit. Le roy assembla 
son conseil, et ceux de son sang, pour sçavoir 
ce qu'il avoit à faire. Et y eut diverses opi- 
nions. Car les uns conseilloient que le roy ne 
se bougeast, et qu'il mist les gens d'armes sur 
les marches et frontières dudit duc de GucI- 



(t388) 

dres , et que s'il commençoil et arrivoil que 
aucunement il fit guerre, que le roy y pour- 
voyeroit. Les autres disoient que puis (jue le 
roy estoit défié , que c'estoit commencer en 
etTet guerre, et ce luy feroil grand deshonneur, 
s'il ne se revenchoit, et rnonstroit sa puissance 
contre le duc. Et fut conclu par le roy, qu'il 
iroit jusques en Gueldres , et assembla gens de 
guerre de toutes parts. Et partit le roy bien 
accompagné et tira es marches d'Ardenne, et 
l'aisoit grande diligence de avancer son allée, 
et de approcher du duc de Gueldres, et tant 
qu'il arriva à Verdun, où il fut grandement et 
notablement receu. Le roy envoya vers le 
comte de Julliers, lequel estoit père dudit duc 
de Gueldres, entant qu'il avoit espousé sa fille, 
pour sçavoir s'il vouloit faire guerre, et sous- 
tenir son fils. Lequel respondit qu'il estoit ser- 
viteur du roy , et luy voudroit complaire en 
toutes manières. Et vint l'archevesque de Co- 
logne vers le roy , et amena avec luy ledit 
comte de Julliers, auquel le roy fit très-bonne 
chère, et aussi parla-il au roy très-doucement 
et humblement , et luy jura foy, loyauté et ser- 
vice , et si promit à son pouvoir de faire hu- 
milier son fils envers le roy. Et pource qu'on 
avoit vivres à grande difficulté, Colin Boulart, 
marchand de Paris , envoya vers le Rhin , et 
par sa diligence on amenoit et faisoit venir 
\ivres largement. Ceux aussi du Traict* et de 
Jîrabant en amenoient assez. Car les gens du 
roy estoient très -bien payés, parquoy ils 
payoient bien. Le comte de Julliers envoya à 
son fils , en luy monstrant la folie qu'il avoit 
faite, de défier le roy ainsi légèrement, et qu'il 
estoit taillé d'estre détruit s'il ne se venoit hu- 
milier vers le roy. J^equel duc n'en tint conte, 
et pour son père ne voulut rien faire. Et toutes- 
fois tous les pays voisins vinrent capter la be- 
nevolence du roy, et eux offrir à luy complaire 
en toutes manières. Quand le comte veid que 
son fils ne luy vouloit obéir, il envoya la merc 
du duc, laquelle parla à son fils le plus douce- 
ment qu'elle peut, en luy monstrant qu'il ne 
pourroit résister à la puissance du roy. Mais il 
fut plus obstiné que devant, et en ce poinct et 
en ceste volonté fut bien quinze jours, et jus- 
ques à ce que l'archevesque de Cologne y al- 
last. Et tousjours le roy , le plus doucement 
qu'il pouvoit, approchoit les marches du pays 

• l'trechl. 



PAR JEAN JUVENAL DES LRSINS. 



363 



dudit duc de Gueldres. Auquel l'archevesque 
de Cologne monstra sa faute, et haute folie, et 
s'il ne se advisoit, il estoit taillé d'estre perdu, 
et sa terre destruite. Et à la fin se modéra, et 
fut d'accord d'aller à seureté devers le roy, et 
le amena l'archevesque où estoit le roy et 
toute son armée emmy un champ. Et quand 
le duc veid toute la compagnée , il s'esmer- 
veilla de la haute et grande puissance que le 
roy avoit, et de la chevalerie. Parquoy il déli- 
béra d'avoir paix, et pria son père et l'arche- 
vesque qu'ils voulussent traiter avec le roy, ce 
qu'ils firent très-volontiers, et en fut le roy 
très-content. Et fit certains sermens , et fut 
très-joyeux d'avoir veu le roy , et de sa très- 
gratieuse réception , et prit congé du roy, le- 
quel luy fit aucuns dons. El par toutes les Al- 
lemagnes publia la douceur gratieuse, vail- 
lance et puissance du roy. Et environ la fin 
d'octobre, le roy se mit en chemin pour re- 
tourner, et passer certaine rivière, laquelle en 
esté estoit passable. Mais lors les eaues estoient 
devenues si grandes et grosses, qu'on n'y eust 
peu passer, et mesmemcnt les chariots, cha- 
rettes , sommiers et bagages. Et y eut des gens 
qui essayèrent à passer, et en y eut une partie 
de noyés et de morts. La plus grande partie 
du bagage demeura en la rivière, et y eut grand 
dommage. Et on imputoit tout cela au duc de 
Bourgongne. 

Le roy arriva à Rheims à la Toussaincls, et 
y ouy t le service , et se logea en l'hostel de l'ar- 
chevesque. Et quand la feste fut passée , et le 
service des morts, il assembla ceux de son sang 
et conseil en la salle dudit hostel , et y avoit 
grande assemblée, où estoient les oncles, cou- 
sins et parens du roy , et des prélats et gens 
d'église. Et y estoit le cardinal de Laon, l'ar- 
chevesque de Rheims et autres. Et fut mis 
en délibération ce que doresnavant il avoit à 
faire , veu l'aage qu'il avoit, et considérées les 
affaires du royaume. Car combien qu'il fust 
assez jeune d'aage , toutesfois il avoit grand 
sens et entendement , et estoit très-belle per- 
sonne, bénigne, et douce, et voyoit faire à ses 
oncles et autres par leur moyen , choses qui 
estoient plus au profit d'eux, et d'aucuns par- 
ticuliers, que du bien public. Le chancelier, 
qui presidoit au conseil après le roy, demanda 
au cardinal de Laon ce qu'il luy en sembloif, 
et ce que le roy avoit à faire , lequel moult se 
excusa de vouloir délibérer , ou parler !c prc- 



364 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



(1388) 



mier. Toufesfois après que le roy luy eut com- 
mandé, il monstra que le roy estoit en aage 
compétent pour cognoistre et sçavoir le faict 
de son royaume, et pour osier de tous poincts 
plusieurs envies des seigneurs, qu'ils avoient 
lésons envers les autres , dont inconveniens 
advenoient et pouvoient advenir plus grands. 
Il fut d'opinion que le roy seul eust le gouver- 
nement de son royaume , et qu'il ne fust plus 
sous le gouvernement d'autruy, c'est à sçavoir 
de ses oncles, et spécialement du duc de Bour- 
gongne, combien qu'expressément il ne les 
nomma pas, mais on les pouvoit assez en- 
tendre. Après, l'archevesque de Rheims et les 
chefs de guerre furent de ceste opinion, et ainsi 
fui conclu. Et bien et gralieusement le roy re- 
mercia ses oncles des peines et travaux qu'ils 
avoient eus de sa personne , et des affaires du 
royaume, en les priant que tousjours ils l'eussent 
pour recommandé. Lesquels prirent congé du 
roy, lequel leur donna du sien le mieux qu'il 
peut. Et s'en alla le duc de Berry en Langue- 
doc, dont il avoil le gouvernement, et le duc 
de Bourgongne en ses terres el seigneuries, 
très-mal content, et ses gens desplaisans, de 
ce que ils n'avoient l'administration et Taucto- 
rité qu'ils avoient eu auparavant, quand ils 
gouvernoient. Or advint que ledit cardinal, 
qui avoitditle premier son opinion, assez tost 
après alla de vie à Irespassement bien piteuse- 
ment. Car il fut sceu que véritablement il avoit 
esté empoisonné , el le cognut et sentit bien, 
et pria et requit très-instamment, que nulle 
enqueste ou punition en fust faite. Il fut ou- 
vert, et trouva-on les poisons. Le roy en fui 
très-deplaisant et courroucé. 

Elle roy de son mouvement advisa quelles 
gens il vouloit avoir près de luy, et choisit prin- 
cipalement le seigneur de La Rivière pourestre 
fn sa compagnée. Et près de sa personne, le 
seigneur de Noujant, lequel il fit son grand 
maistre d'hostel , et avoit à nom messire Jean 
le Mercier. Gentilhonmie et noble estoit de père 
et de mère , lesquels n'esloient pas si bien héri- 
tés , qu'on pourroit bien dire , mais ils en vi- 
voienl. En jeunesse fut moult nourry avec le 
roy. Sage et prudent estoit, et de grande dis- 
crétion. Et en elTect avoient presques tout le 
gouvernement des finances, luy, et le fils d'un 
secrétaire nommé jMontagu. Et s'en vint le roy 
d Paris, et fit voir et visiter les ordonnances an- 
ciennes que ses predccetteurs uvoien! fait en les 



confirmant, et adjoustant où mestier estoit, et 
les fit publier, el ordonna qu'elles fussent gar- 
dées el observées sans enfraindre. Et gouver- 
noit tellement ledit seigneur de Noujant, qu'il 
fit un bien grand trésor pour le roy, lequel il 
gardoit pour les affaires du roy, qui luy pou- 
voient survenir. El tousjours estoit fort desplai- 
sant le duc de Bourgongne, qu'il ne gouver- 
noit. 

Or est vray , comme dessus a esté dit, que 
comme le roy revint de Flandres, après la com- 
motion faite par le peuple, nommée les Mail- 
lets ou Maillolins, il abolit, et mit au néant les 
prevoslé et eschevinage de la ville de Paris , et 
fut tout uny à la prevoslé de Paris, cl avoit le 
prevost de Paris toute la charge, gouvernement 
et administration. Et pour le temps estoit pre- 
vost de Paris un nommé messire Jean de Sol- 
leuille, qui avoit esté des seigneurs de parle- 
ment, qui estoit bon clerc, et avoit très-bien 
fait son devoir Lequel à certain jour s'en vint 
devers le roy et son conseil, et leur exposa les 
charges, peines et travaux qu'il avoil pour le 
gouvernement des deux prevostés de Paris et 
des marchands , et que bonnement les deux en- 
semble ne se pouvoient pas bien exercer. Et 
fut advisé par le conseil, que les prevost et es- 
chevins des marchands jamais ne se remet- 
troientsus, comme ils esloienl, veu les incon- 
veniens et les cas dessus déclarés : mais ils 
esloienl bien d'opinion , que on advisast un 
notable clerc et preud'homme , qui eust le gou- 
vernement de la prevoslé des marchands de 
par le roy, ne plus ne moins que le prevost de 
Paris, pareillement celuy qui y seroil commis, 
s'appelleroit Garde de la prevosté des mar- 
chands pour le roy. Et furent aucuns chargés 
de trouver une personne qui fust propre et ha- 
bille à ce, et que celuy qu'ils auroient advisé, 
ils le rapportassent au conseil. Lesquels enqui- 
rent en parlement , chaslelet , et autres lieux. 
El entre les autres , ils rapportèrent au roy el 
au conseil , que en parlement y avoit un advo- 
cat, bon clerc et noble homme, nommé mais- 
tre Jean Juvenal des Ursins ', el qu'il leur 
sembloil qu'il seroil très-propre. En ce conseil 
l)lusieurs y avoit, et mesmement des nobles de 
Bourgongne, qui lui appartenoient, qui plei- 
nement dirent qu'ils respondoienl pour luy , 
qu'il gouvernoroit bien rolîice de la garde de la 

' Lv p<ic de l'auleui de ccUc liisloire. 



(1389) 

prevoslé des marchands. Et estoient ses prédé- 
cesseurs extraits des Ursins de devers Naplcs, 
et de Rome du mont Jourdain , et furent ame- 
nés en France par un leur oncle, nommé mes- 
sire Neapolin des Ursins, evesque de Mets, Et 
fut son père, Pierre Juvenal des Ursins, bien 
vaillant homme d'armes, et l'un des princi- 
paux qui résista aux Anglois avec l'evesque de 
Troyes , qui estoit de ceux de Poictiers , et le 
comte de Vaudemont. Et quand les guerres 
furent faillies en France, s'en alla avec autres 
sur les Sarrasins , et là mourut , auquel Dieu 
fasse pardon. Ledit maistre Jean Juvenal, ins- 
titué audit office de garde de la prevosté des 
marchands, vint demeurer en Thostel de la 
ville, et trouva que les affaires, droicts , et 
privilèges de la ville avoient esté délaissés. Et 
à laide d'aucuns notables bourgeois de la ville, 
trouva moyen de les remettre sus. Et fallut 
commencer procès tant contre la ville de 
Rouen que autres, et obtint plusieurs arrests, 
tant des compagnées françoises que autres. 
Et si trouva que plusieurs empeschemens y 
avoit sur les rivières, obslans lesquels, les 
vaisseaux, amenans vivres à Paris, estoient 
empeschés, et ne pouvoient passer, et mesme- 
ment en la rivière de Marne. Et pource, à la 
requeste du procureur du roy, fut obtenu un 
mandement adressant à luy-mesme, qui estoit 
officier royal, et garde de la prevosté pour le 
roy, qu'il pourveust, et mit remède tellement, 
que les vaisseaux librement et sans empesche- 
ment peussenl venir à Paris, en démolissant 
ce qui seroit trouvé nuisible et dommageable. 
Et au cas que aucuns seigneurs des lieux y 
auroient dommages, le roy vouloit qu'ils fus- 
sent recompensés, pour un denier de revenu , 
de dix , fust de moulins ou autres choses. Si en- 
voya par vertu dudit mandement, sur la rivière 
de Marne , pour soy informer quels empesche- 
mens il y avoit, et les eut par déclaration, et 
envoya pour faire les démolitions, bien trois 
cens compagnons pour y aller, et leur distri- 
bua par nombre les lieux où ils iroient, et le 
jour et l'heure qu'ils exploicteroient. Et en une 
nuicf rompirent et abbatircnl tous lesdils em- 
peschemens. De laquelle chose les seigneurs 
furens très-mal conlens , et envoyèrent à Paris, 
et, voulussent ou non, fallut que de un denier 
de dommage, qu'ils y pouvoient avoir, pris- 
sent dix, et leur fut permis de faire des mou- 
lins , tellement que le navigage des vaisseaux 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 365 

no fust point empesché. Et ainsi fut fait , la- 
quelle chose fut très-profitable pour la ville de 
Paris. 

Comme dessus a esté dit , le duc de Berry 
avoit le gouvernement de Languedoc , et faisoit 
de merveilleuses exactions sur le peuple. Pour 
laquelle cause plusieurs habitans s'en alloient 
demeurer hors du royaume, tant en Provence 
qu'en Arragon, et aucuns es marches de France. 
El y eut un religieux de l'ordre de Sainct-Be- 
noist, qui fust envoyé devers le roy. Et, en la 
présence du roy et dudit duc , déclara les exac- 
tions que faisoit le duc, bien hautement et gran- 
dement, et sans lespargner, et que le pays re- 
queroil qu'ils eussent derechef le comte de 
Foix. Et pource qu'il doutoit que monseigneur 
de Berry ne luy fit desplaisir, le roy le mit en 
sa garde , en défendant au duc qu'il ne luy 
mcflit, ou fit meffaire en corps ne en biens, en 
aucune manière. Ce que promit le duc, nonobs- 
tant qu'il fust bien desplaisant et courroucé, 
de ce qu'on l'avoit blasonné en la présence du 
roy. Et s'excusa, en disant qu'il n'en sçavoit 
rien, et escrivit qu'on cessas! , et aussi fit-on. 

Un hérétique vint à Paris, lequel semoitbeau- 
coup d'erreurs , et avoit un livre en quoy il es- 
ludioit, auquel plusieurs mauvaises choses 
estoient contenues, lequel fut pris, et son livre 
aussi, et fut presché publiquement, et son 
livre ars , bruslé et mis au feu. Quant à l'hereli- 
que, il fut mis en prison, sans ce qu'on pro- 
cedast en sa personne. Car on trouva qu'il es- 
toit altéré d'entendement. 



1389. 

L'an mille trois cens quatre-vingt neuf, le 
roy voulut que la reyne sa femme entrast à 
Paris. Et il le fil notifier, et à sçavoir à ceux 
de la ville de Paris, afin qu'ils se préparassent. 
El furent toutes les rues tendues, par lesquelles 
elle dcvoit passer. Et y avoit à chaque carre- 
four diverses histoires, et fontaines jettans eaue, 
vin , et laict. Ceux de Paris allèrent au devant 
avec le prevosl des marchands, à grande mul- 
titude de peuple criant Noël. Le pont par où 
elle passa estoit tout tendu d'un tafl'elas bleu à 
fleurs de lys d'or. Et y avoit un homme assez 
léger, habillé en guise d'un ange, lequel par 
engins bien faits , vint des tours Nostre-Dame 
de Paris à l'endroit dudit pont , et entra par 
une fente de ladite couverture, à l'heure que 



3G6 



HISTOIRE DE CHARLES 



la reyne passoit , et luy mit une belle couronne 
sur la leste. Et puis, par les habillemens qui 
estoient faits , fut retiré par ladite fente, comme 
s'il s'en fust retourné de soy-mesmes au ciel. 
Devant le grand Chastelet y avoit un beau lict 
tout tendu et bien ordonné de tapisserie d'azur 
à Ileurs de lys d'or. Et disoit-on qu'il estoit fait 
pour représentation d'un lict de justice, et estoit 
bien grand et richement paré. Et au milieu y 
avoit un cerf bien grand à la mesure de celuy 
du Palais, tout blanc, fait artificiellement, les 
cornes dorées, et une couronne d'or au col. Et 
estoit tellement fait et composé , qu'il y avoit 
homme qu'on ne voyoit pas , qui luy faisoif 
remuer les yeux, les cornes , la bouche , et tous 
les membres , et avoit au col les armes du roy 
pendans, c'est à sçavoir l'escu d'azur à trois 
fleurs de lys d'or , bien richement fait. Et sur 
le lict emprès le cerf, y avoit une grande espée, 
toute nue, belle et claire. Et quand ce vint à 
l'heure que la reyne passa, celui qui gouver- 
noit le cerf, au pied de devant dextre luy fit 
prendre l'espée, et la tenoit toute droite, et la 
faisoit trembler. Au roy fut rapporté qu'on 
faisoit lesdits préparatoires, et dit à Savoisi, 
qui estoit un de ceux qui estoient des plus près 
de luy : « Savoisi, je te prie tant que je puis , 
«que tu montes sur un bon cheval, et je 
» monteray derrière loy, et nous nous habille- 
» rons tellement , qu'on ne nous cognoistra 
» point , et allons voir l'entrée de ma femme. » 
Et combien que Savoisi fit bien son devoir de 
le desmouvoir, loutesfois le roy le voulut, et 
luy commanda que ainsi fust fait. Si fit Savoisi 
ce que le roy avoit commandé, et se desguisa 
le mieux qu'il peut, et monta sur un fort che- 
val , et le roy derrière luy et s'en allèrent parmy 
la ville en divers lieux , et s'advancerent pour 
venir au Chastelet, à l'heure que la reyne pas- 
soit, et y avoit moult de peuple et grande presse. 
Et se boula Savoisi le plus près qu'il peut, et 
là y avoit sergens de tous costés tenans grosses 
boulayes : lesquels pour défendre la presse, et 
qu'on ne fist quelque violence au lict, où estoit 
le cerf, frappoienl d'un costé et d'autre de leurs 
boulayes bien fort , et s'eflorçoit tousjours Sa- 
voisi d'approcher. Et les sergens qui ne co- 
gnoissoienl ny le roy, ny Savoisi, frappoienl 
de leurs boulayes sur eux : et en eut le roy 
plusieurs coups et horions sur les espaules bien 
assis. Et au soir en la présence des dames et 
damoiicllcs fut la chose sceuc cl récitée, et 



VI, ROI DE FRANCE, (1389) 

et s'en commença-on à farcer, et le roy mesme 
se farçoit des horions qu'il avoit receus. La 
reyne , à l'entrée, estoit en une lictiere bien ri- 
chement ornée et habillée, et aussi estoient les 
dames et damoiselles , qui estoit belle chose à 
voir. Ils souperent, et firent grande chère. Et 
qui voudroil mettre tous les habillemens des 
dames et damoiselles, des chevaliers et es- 
cuyers, et de ceux qui menoient la reyne, ce 
seroienl choses longues à reciter , et ne servi- 
roient de gueres. Après souper, y eut chansons 
et danses jusques au jour, et fait une très-grande 
chère. Le lendemain y eut jouslcs , et autres 
esbalemens. 

Le pape Clément envoya vers le roy le car- 
dinal de Thury, pour déclarer la pileuse cala- 
mité et misère du royaume de Sicile. Lequel 
arriva devers le roy , et luy exposa la charge 
qu'il avoit, en luy priant et requérant qu'il 
voulust adviser, comme on y pourroit remé- 
dier, et offrit, de par le pape, à y employer et 
gens, et argent, de tout son pouvoir. Le roy fit 
respondre par son chancelier, que très-volon- 
tiers il y adviseroil. 

Le roy voulut aller à Saincl-Denys en France, 
et y mena la reyne, et y fut receu bien grande- 
ment, et le lendemain y eut messe bien notable. 
Audit lieu estoit venue la reyne de Sicile, bien 
et grandement accompagnée, et y amena ses 
deux fils. Lesquels le roy à grande solemnilé 
fit chevaliers , à la joye de tous les assistans. 
Car ils estoient très-beaux enfans.doux et gra- 
lieux, et les faisoit beau voir. Le roy, pour fes- 
toyer la reyne, et plusieurs seigneurs tant es- 
trangers que autres, ordonna audit lieu de 
Saincl-Denys certaines jousles eslre faites , et 
y fit-on grands préparatoires, tant d'eschafauls 
que d'habillemens , et durèrent trois jours. Le 
premier jour jousterent les chevaliers. A l'en- 
trée au champ, les chevaliers qui dévoient 
jouster estoient menés par dames veslues de 
robes semées et bordées d'eschels. El y avoit 
au col du coursier un gros las d'or et de soye 
lié , que les dames lenoient en leurs mains, et 
au champ les presentoient, montées sur grosses 
hacquenées. Les chevaliers présentés au champ, 
les dames descendoienl, et montoienlsur escha- 
fauts. Pareillement furent menés les cscuyers 
par damoiselles, veslues comme celles du i)re- 
mier jour. Le Iroisiesme jour n'y eut ny dames 
ny damoiselles qui menassent les jousteurs. 
Aussi jousluit-il qui vouloil, fussent chevaliers 



(1389) 

ou escuyers. Une belle salle fui faite de lentes 
longue et large , où les disners et soupers fu- 
rent préparés. Et pource que lesdites jousles 
ont esté faites tapisseries, on s'en passe en bref. 
Et esloil commune renommée que desdites 
joustes estoient provenues des choses deshon- 
nesles en matière d'amourettes, et dont depuis 
beaucoup de maux sont venus. Et dit une 
chroniquequeesdites joustes /Mbrica /acfa sunf. 

Le roy, voulant honorer la personne de mcs- 
sire Bertrand Du Guesclin, en son vivant con- 
neslable de France, et lequel estoit (respasséau 
service du roy son père, et enterré en sa cha- 
pele à Sainct-Denys, fit faire en ladite église de 
Sainct-Denys un très-beau service des morts , 
où y avoit très-grand luminaire de cierges et 
de torches. Et estoient le connestable messire 
Olivier de Clisson , le mareschal Sancerre , et 
huict autres tous vestus de manteaux noirs , 
faisans le deuil. L'evesque d'Auxerre chanta 
la messe. Et quand ce vint à l'offrande, l'eves- 
que et le roy vinrent à l'entrée du chœur. Et 
premièrement vinrent quatre hommes d'armes 
armés de toutes pièces , montés sur quatre 
coursiers bien ordonnés et parés, represcntans 
la personne du mort quand il vivoit. Seconde- 
ment après vinrent quatre hommes d'armes, 
ayans les cottes d'armes du trespassé quand il 
vivoit, porlans les bannières ausdites armes. 
Ce fait, l'evesque retourna à l'autel, et vinrent 
à l'offrande ceux qui faisoient le deuil , lenans 
chascun un escu aux armes du mort , et une 
espée nue, la pointe dessus. Et après seconde- 
ment allèrent à l'offrande ceux du sang et pa- 
rens du roy. Et puis vinrent huict gentilshom- 
mes armés ou habillés de haubergeons , qui 
porloient les heaumes, et quatre bannières aux 
armes du mort, et les mirent sur l'autel : et 
après ces choses, y eut un beau sermon par un 
docteur en théologie, bien notable, lequel dé- 
clara les vertus, vaillance, et preud'hommie du 
trespassé. Et fut la messe achevée, et s'en al- 
lèrent disner. Il y eut aumosne générale aux 
pauvres, qui y voulurent venir. Et estoient les 
seigneurs et tous les presens joyeux de l'hon- 
neur que le roy avoit fait à un si gentil cheva- 
lier et vaillant, comme estoit le feu connestable. 
Et ce fait, s'en retourna à Paris. 

Le duc de Berry, oncle du roy, prit à femme 
la fille du comte de Bolongne, laquelle estoit 
très-belle damoiselle. Mais enfans n'en pou voit 
avoir, dont il estoit moult desplaisant. 



PAR JEAN JLVEISAL DES LKSIINS. 



367 



Le comte d'Estampes fut conjoint par ma- 
riage avec la duchesse d'Athènes, laquelle alla 
de vie à trespassement , et fut ensepulturée à 
Sainct-Denys en France. 

Tousjours y avoil allées cl venues des Fran- 
çois aux Anglois, et aussi des Anglois aux Fran- 
çois , pour trouver les manières d'avoir paix , 
et souvent pour ceste cause on s'asscmbloit. Et 
après plusieurs choses, furent accordées et or- 
données trefves jusques à trois ans entre les 
roys et royaumes, sur espérance cependant de 
faire paix, et furent jurées et promises. 

Le pape Clément plusieurs et diverses fois 
escrivit au roy, qu'il le voulust visiter , et il 
avoit très-grand désir de le voir, et communi- 
quer avec luy du faictde l'Eglise, et du royau- 
me de Naples et de Sicile. Et le roy, sous om- 
bre d'y vouloir aller , fil des exactions sur les 
gens d'église bien griefves, et à leur bien grande 
desplaisance. El estoit large et abandonné à 
l'argent distribuer, et donner les finances. Et 
là où son feu père donnoit cent escus, il en don- 
noit mille. Dont estoient ceux de la chambre 
des comptes trés-mal contens. Et tellement que 
quand les receveurs venoient en ladite chambre 
rendreleurs comptes, ainsi qu'ilsdevoient faire, 
et ils voyoient les dons excessifs , ils mettoient 
ou faisoient mettre en teste sur l'article de ce 
faisant mention : i(Nimishabuit,recuperetur.» 
Et fut lors advisé parle seigneur de Noujant, qui 
avoit la charge principale des finances, et autres 
du conseil du roy, qu'on ne gardast point d'or 
monnoyé, et que tout tantost fust amassé en 
gros lingots, comme le faisoit faire le roy Char- 
les cinquiesme. Et advisa ledit de Noujant qu'il 
feroit un cerf d'or, pareil à la grandeur et cor- 
pulence de celuy qui est au Palais entre deux 
pilliers. Et fut commencé et en fut fait la leste , 
et tout le col, et non plus. 

La reyne fui grosse d'enfant sentant, dont le 
roy et tout le peuple fut bien joyeux, et voulut 
le roy qu'elle entrast bien et honorablement à 
Paris. El, en signe d'aucune joyeuseté , à tous 
bannis et prisonniers donna franchise et immu- 
nité jusques à quatre mois, sans ce que rien on 
leur peust demander. Et en outre voulut que la 
reyne fust couronnée et sacrée. El s'en retourna 
à Sainct-Denys , et dudil lieu s'en partit pour 
venir et entrer à Paris à belle et noble compa- 
gnée, tant de ceux du sang, que de gens de- 
glise, nobles et peuple. El s'en vint au Palais 
à Paris, et le lendemain à grande solemnilé fut 



368 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE 



(1389) 



couronnée el sacrée, el estoil richement habillée 
et vestue, el de joyaux bien garnie. El si esloienl 
ses dames el damoisclles, les seigneurs, cheva- 
liers, el escuyers chacun selon son eslal. Ets'en 
vinrent à Saincl-Paul au disner, qui estoil or- 
donné. Et là le roy l'altendoit, el y eut grande 
et notable feste , et trompettes et menestriers 
cornoient.Et si y avoit bas instrumens, hérauts 
et poursuivans, ausquels le roy fit donner lar- 
gement. Et y eut joustes , el.jousta le roy, le- 
quel fil bien son devoir. Mais plusieurs gens de 
bien furent très-mal contens de ce qu'on le fit 
jousler. Car en telles choses peut avoir des 
dangers beaucoup, el disoient que c'estoit très- 
mal fait. Et l'excusation estoil , qu'il l'avoil 
voulu faire. 

Le peuple avoit grande espérance que, à la 
venue de la reyne, et pour son couronnement, 
ils deussent avoir aucune allégeance, louchant 
les tailles et aydes extraordinaires. Mais rien 
n'en fut diminué, ains la gabelle du sel aug- 
mentée. Et si fut la monnoye, qu'on faisoil du 
temps du père, du tout annullée, sans ce qu'on 
luy donnast aucun cours, dont ils furent moult 
grevés et travaillés. 

Après ces choses ainsi faites, le roy, veues 
les prières du pape, délibéra de le visiter. Et , 
ainsi qu'il estoil sur son parlement, vinrent de- 
rechef du pays de Languedoc au roy grandes 
plaintes du duc de Berry son oncle , en eux 
complaignans des grandes exactions qu'il fai- 
soil sur le peuple, el tellement qu'il s'en estoil 
parly plus de quarante mille mesnages. Si sup- 
plioient el requeroienl ceux qui esloienl venus 
de la partie du pays, qu'il y voulust remédier. 
Le roy, dolent et desplaisanl des plaintes qu'on 
faisoil de son oncle, respondit qu'il iroit au pays 
de par delà , et y mettroit remède. Et manda à 
son oncle, qu'il ne se bougeasl, et qu'il remc- 
diast ausdites exactions , ou sinon il y pour- 
voyeroit tellement que les autres y prendroienl 
exemple. 

Le roy, pour accomplir son voyage d'aller de- 
vers le pape, s'en alla à Saincl-Denys, soy re- 
commander à Dieu , et aux corps saincls, et y 
fil ses offrandes, el donna à l'Eglise de très- 
beaux veslemens. Et s'en vint à Monlargis, puis 
à la Charité, et de là à Nevers, el passa par Au- 
vergne cl Mascon. Et esditcs villes fut notable- 
ment receu, et à grande et joyeuse chcre. Et luy 
fit-on dons et presens, selon la possibilité et fa- 
culté des pays. Et s'en vint à Lion , cl les habi- 



tans furent moult joyeux de sa venue, et parè- 
rent les rues. Et à l'entrée de la ville, joignant 
la porte, y avoit un bien riche poille sur quatre 
basions, que lenoicnt quatre belles jeunes filles, 
el se mit le roy dessous. Et en certains lieux 
en la ville , y avoit jusques à mille enfans ves- 
tus de robes royales , louans , el chantans di- 
verses'chansonssur la venue du roy. Chères se 
faisoient, feux et tables furent mises par les 
rues, el ne cessèrent pendant quatre jours de 
ce faire , jour el nuicl. Jeux et esbatemens se 
faisoient, et tous signes qu'ils pouvoienl faire 
de joyeusetés , de la venue du roy leur sou- 
verain seigneur, el de le voir en bonne santé et 
prospérité. De ladite ville de Lion, après ce 
qu'il y eut esté par aucun temps , se partit, et 
son vint à Rocquemeure , une belle place sur 
le Rhosne , qui estoil au roy assez près d'Avi- 
gnon. Laquelle chose vint à la cognoissance 
du pape , dont il fut moult joyeux. Et se dis- 
posa le roy d'aller en Avignon , où le pape es- 
toil. Lequel envoya au devant certains cardi- 
naux avec evesques el prélats , lesquels firent 
les révérences au roy, el le roy à eux , ainsi 
qu'il appartenoit. Et esloit le pape en son palais 
en consistoire , où il attendoit le roy en son 
siège papal. En Avignon faisoient grande joye 
de la venue du roy, et le receurent bien ho- 
norablement. Et s'en vint le roy jusques au 
palais, entra dedans, el jusques au lieu où le 
pape estoil. Et luy fit le roy la révérence qu'il 
appartenoit, comme fils de l'Eglise, en mettant 
un gtnouil à terre , baisant le pied , la main et 
la bouche. El emprès le siège, où estoil le pape 
assis, y avoit une chaire bien ordonnée el pa- 
rée, non mie si haute que celle du pape, en 
laquelle le roy fut assis. Or après aucuns signes 
de joyeuselé , monstres l'un à l'autre, le roy 
dit, qu'il esloit venu vers luy le visiter, en soy 
offianl à son service el de l'Eglise, en toutes 
manières à luy possibles , dont le pape et les 
cardinaux le remercièrent bien grandement. 
Et luy dit le pape que aussi à luy « comme à 
)) bras dextre de l'Eglise, el vray champion, et 
)) très-chresticn roy » il avoit singulière fiance. 
El ce fait ils se partirent du conclave , el al- 
lèrent prendre leur réfection. Avec le roy esloit 
Louys qu'il avoit fait chevalier, et Charles son 
frerc, et aussi la reyne de Sicile leur mcre. Et 
à la messe couronna le pape en roy de Sicile 
Louys. Le pape et le roy à part eux deux tous 
seuls curent plusieurs paroles et colloculions 



(1389) 

ensemble , tant du faict de l'Eglise , que d'au- 
tres choses , et depuis en la présence des car- 
dinaux. Puis se disposa le roy à soy partir, et 
prendre congé du pape , et luy furent faits au- 
cuns presens , et aux seigneurs et serviteurs 
estans en sa compagnée. Et si octroya au roy 
nominations pour avoir et obtenir bénéfices à 
ses serviteurs et offîciers. Et si y en eut plu- 
sieurs qui demandèrent dispenses de diverses 
manières , et rien ne leur fut refusé. Et prit 
congé et sa compagnée du pape , et des car- 
dinaux. 

Le quatriesme jour de novembre partit le 
roy d'Avignon , et prit son chemin vers Mont- 
pellier, et par Carcassonne et Narbonne passa. 
Esquels lieux fut grandement et notablement 
receu comme il appartenoit , et luy fit-on 
beaux et grands presens. Et s'en vint à Thou- 
louse, qui estoit le lieu principal de Langue- 
doc , et y fut jusques au huictiesme jour de 
janvier. Et pendant le temps qu'il y fut plu- 
sieurs plaintes et requestes luy furent faites. 
A toutes lesquelles choses le roy fit et fit faire 
si douces et gratieuses responses, que tous en 
estoient contens , et donna provisions où il les 
falloit donner. Et quand il entra à Thoulouse, 
trouva que en la prison de l'archevesque, estoit 
un nommé Oudart de Atenville, qui avoit esté 
baillif et officier du roy, auquel on imposoit 
aucuns cas sentans hérésie. Le roy à sa bien- 
venue le délivra , et ce nonobstant ordonna 
que le procès qui avoit esté fait fust veu et vi- 
sité par notables clers , lesquels en fi^rent leur 
rapport. Et fut trouvé que à tort et contre rai- 
son on avoit procédé contre luy injustement. 
Et par les valets d'un surnommé Betizas, fa- 
milier et serviteur du duc de Berry, il avoit 
esté chargé. Et en aucun endroit du procès, 
on trouvoil ledit Betizas aucunes fois entaché 
du péché de sodomie Et en fut fuite informa- 
tion, et icelle veue fui mis en prison, puis exa- 
miné , et confessa les cas à luy imposés assez 
pleinement. Et pour ce fut ars etbruslé. 

Le roy délibéra d'aller voir le comte de Foix, 
et se partit de Thoulouse pour venir à Ma- 
seres , qui est la ville principale de la comté 
de Foix. En icelle estoit le comte, qui estoit 
bien vieil , mais riche homme, et puissant de 
chevance et de gens. Au devant du roy en- 
voya cent chevaliers, et de gras moulons sans 
nombre , et cent bœufs gras , et après douze 
beaux destriers ou coursiers , lesquels avoienl 



PAR JEAN JU VENAL DES URSINS. 



369 



au col sonnettes d'argent , comme celles qui 
estoient au col de bœufs, et sailloienleii pleine 
terre merveilleusement. Et ceux qui condui- 
soient ledit beslail, et aussi chevauchoienl les- 
dits destriers, estoient vestus en habits de va- 
chers et bouviers, encores que ce fussent des 
plus nobles gentilshommes qui fussent au pays 
de Foix. Dont le roy, et sa compagnée, et ceux 
du pays mesmes rioient, else devisoient, en 
disant : u Quels vachers et bouviers à mener 
)) bestail, et pages à mener coursiers ! » Et de 
toutes les choses dessus dites fut fait présent 
au roy de par ledit comte de Foix. A Maseres 
le roy fut receu grandement et notablement, 
et festoyé par le comte plusieurs et diverses 
fois. Et ordonna un jeu nommé joculatoires, 
à jeter dards et javeline» , et promettoit au 
mieux jouant et jettant une belle couronne qu'il 
avoit , qui estoit moult riche. Et de ce faire le 
roy dès jeunesse se delectoit à jetter verges de 
couldre, et souvent à Paris en jettoit en sa cour 
de Sainct-Paul par dessus les salles , et n'y 
avoit en son hostel personne qui de ce l'eust 
mieux fait. Et audit jeu se essaya de jouer, 
et de faict gagna le prix , et luy fut baillée la 
couronne, laquelle aussitost donna aux cheva- 
liers et escuyers du comte. Lequel fit au roy 
foy et hommage de la comté de Foix , et de 
toutes les autres terres qu'il tenoit au royaume 
de France. Et encores vouIut-il donner, céder 
et transporter au roy la comté après sa mort, 
car il n'avoit lors aucuns enfans. Et est vray 
que aucun temps paravant il avoit un très-beau 
fils , duquel il tenoit Testât moyennement le 
mieux qu'il pouvoit, mais non mie si grande- 
ment que le fils eust bien voulu. El estoit fils 
de la sœur du roy de Navarre, et s'en alla au- 
dit roy de Navarre son oncle soy plaindre de 
son père , en disant qu'il ne tenoit conte de 
luy, non plus que d'un simple gentilhomme de 
son hostel. Et fut par aucun temps avec sondit 
oncle, lequel conseilla à sondit neveu qu'il 
empoisonnast son père, et ainsi il seroit comte 
de Foix et seigneur de tout, et qu'il luy feroit 
finance de bonnes et fortes poisons, et presclia 
tant sondit neveu , fils dudit comte, qu'il s'y 
consentit. Et prit les poisons, et s'en vint vers 
son père , cuidant mettre à exécution le con- 
seil que sondit oncle luy avoil donné. Et tous 
les jours espioit l'heure qu'il le pourroil faire, 
et aucunes fois alloit en la cuisine de son père, 
ce qu'il n'avoit accoustumé de faire. Et d'ad- 

24 



370 



HISTOIRE DE CHARLES YI, ROI DE FRANCE, 



(1390) 



venture la petite bouette de lalile poison cheut 
à terre, et fut levée par un des gens du comte, 
et monstrée aux physiciens et apolicaires, qui 
disoient que c'estoient Irôs-mauvaises poisons. 
Si fut le fils pris et arre-slé. Un homme esloit, 
qui avoit gagné à mourir, auquel en fut baillé 
avec autres viandes , et tanlost mourut. Le 
comte fit interroger son fils , et examiner, le- 
quel confessa la chose , ainsi que dessus est 
escrite. Et pour cesle cause , il luy fit coupper 
la teste. Et aimoit mieux que le roy eust ladite 
comté, que nul autre, et pource luy donna. 

L'antipape Urbain VI moarut à Rome , les 
Romains en esleurent un autre, qu'on appel- 
loit Boniface. 

Il y avoit un nommé Paulus Tigrin, lequel 
se disoit patriarche de Constanlinople , et sur 
les marches de devers Orient leva de merveil- 
leuses finances, et vint en Cypre, où par le roy 
fut receu grandement et honorablement, et le 
tenoit-on riche desja de trente mille florins, et 
commença sa renommée à croistre par tout le 
pays, et donnoit bénéfices , et faisoit merveil- 
leuses assemblée* de finances , et vint à Rome 
du temps d'Urbain l'antipape , lequel fit faire 
information de la vie dudit Paule, et de son 
gouvernement, et trouva-on que ce n'estoit 
qu'un abuseur -, si le fit prendre et emprison- 
ner , et eut sa finance , qui estoit grande. A 
l'antipape Urbain, comme dit est, Boniface 
luy succéda , et délivra à sa coronalion ledit 
Paule, et le laissa aller où il voulut, lequel 
s'en vintleplustost qu'il peut, vers les marches 
de Savoye , et dit au comte qu'il estoit son pa- 
rent, luy déclarant une grande généalogie, la- 
quelle ledit seigneur de Savoye creut , et une 
très-bonne chère eut de luy , et luy donna du 
sien grandement. Et le fit veslir et habiller se- 
lon Testât de patriarche et notablement. Et à 
douze chevaux l'envoya vers le pape en Avi- 
gnon , en le recommandant comme son parent 
et vray patriarche de Constanlinople. Parquoy 
le receut le Sainct Père bien honorablement. 
Auquel récita maux infinis que luy avoit fait 
l'antipape Urbain , sous ombre de ce qu'il fa- 
vorisoit le pape Clément, et luy donna le pape 
plusieurs beaux et bons dons. Si demanda 
congé de visiter le roy de France, et y vint, et 
le receut le roy honorablement, et luy fit très- 
bonne chère , et se monstroit une très-devole 
créature , et frequentoit bien et dévotement 
l'église. Et voulut visiter l'église et l'abbaye 



de Sainct-Denys, et après plusieurs choses dit 
à l'abbé et religieux qu'il sçavoit qu'ils avoient 
le corps de monseigneur sainct Denys, mais il 
avoit de belles choses de sainct Denys, comme 
sa ceinture, et plusieurs bons livres, qu'on 
n'avoit pas par deçà. Et que si on luy vouloil 
bailler deux religieux , qu'il les leur feroit 
avoir. Et luy fut accordé que ainsi se feroit, et 
furent deux religieux ordonnés. Et cauteleuse- 
ment et malitieusement se tira vers les marches 
de la mer , et se mit en un vaisseau avec ses 
richesses , et s'en alla. Les deux religieux al- 
lèrent après , le cuidans trouver , et furent 
jusques à Rome, et s'en enqueroient le mieux 
qu'ils pouvoient. Mais ils sceurent que ce n'es- 
toit qu'un trompeur et abuseur. Parquoy ils 
s'en revinrent. 

1390. 

L'an mille trois cens quatre-vingt et dix , 
quand le roy fut retourné de Languedoc, com- 
bien qu'il avoit dit, et faiit sçavoir à son oncle 
que son plaisir n'estoit pas qu'il fist si grandes 
exactions sur le peuple , dont il avoit le gou- 
vernement, pourtant ne cessa-il point qu'il 
ne fist tailles trop merveilleuses, et sans ce que 
nécessité en fust. Lesquelles choses vinrent à la 
cognoissance du roy, dont il fut très-desplai- 
sant, et dit qu'il n'y sçavoit remède, sinon de 
le desapointer. Messire Jean Herpedenne le 
sceut, et fit sçavoir au duc de Berry comme on 
le vouloit desapointer du gouvernement qu'il 
avoit. Et fut le duc très-mal content de ceux 
qui estoient alentour du roy, et de son conseil, 
et spécialement du connestable Clisson. Et es- 
toit le roy fort indigné contre sondit oncle; et 
de faicl le desapointa, et envoya seulement un 
simple chevalier, nommé messire Pierre de La 
Capreuse, homme sage et prudent, lequel en 
peu de temps s'y transporta, et s'y porta gran- 
dement bien et notablement, et en estoit le 
peuple très-content. Mais il vint à sa cognois- 
sance que le duc de Berry très-impatiemment 
portoit son desapointement dudit gouverne- 
ment. Et de faict fit à sçavoir audit de La Ca- 
preuse que s'il s'en mesloit plus qu'il le feroit 
courroucer du corps. Et luy qui n'estoit qu'un 
simple chevalier, et pour ce doutoit sa per- 
sonne, et s'en retourna devers le roy. 

Les Turcs faisoienl forte guerre aux chres- 
liens, et merveilleuse jusques à Gennes. Pour 
laquelle cause les Genevois envoyèrent une 



(13£0J 

bien notable ambassade devers le roy. El firent 
par la bouche d'un clerc qui esloit là une pro- 
position bien notable, et louoit fort le roy, la 
la maison de France et le royaume, puis ex- 
posa les tyrannies que faisoient les Sarrasins 
aux chrestiens, et que à luy comme à roy très- 
chrestien ils requeroient à avoir ayde et con- 
fort pour résister à l'entreprise du Turc. On 
les fit reiraire, et fut mise leur rcquestc en dé- 
libération, laquelle sembloit bien haute, et y 
cheoit bien advis, et diverses fois y adviserent. 
Et audit conseil estoient le duc de Bourbon, le 
comte d'Eu, l'admirai de Vienne, et autres. Et 
dit le bon duc de Bourbon, que ensuivant le 
bon roy sainct Louys, il iroit volontiers , s'il 
plaisoit au roy. Pareillement firent les dessus 
dits, et le seigneur de Coucy, le comte de Har- 
court, et plusieurs chevaliers et escuyers, dont 
le roy fut très-content. Si furent mandés les 
ambassadeurs ou messagers en la présence du 
roy, lequel leur fit response, que volontiers il 
les aideroit et conforleroit, et que en bref il 
leur bailleroit gens tant de son sang , que au- 
tres, et leur fit dons et presens. De laquelle 
response ils furent très-joyeux et contens du 
roy. Et avec ce que lesdits seigneurs s'offroient 
d'aller contre les Sarrasins, et faisoient comme 
bons et vrays chrestiens, toutesfois volontiers 
aussi ils y alloient pour distraire eux de la 
cour. Car ils voyoient sourdre aucunes divi- 
sions, et si faisoit-on des choses qui leur sem- 
bloient estre non bien honnestes, lesquelles es- 
toient à leur grande desplaisance. Lesdits 
seigneurs faisoient diligence bien grande pour 
assembler gens, et tant qu'ils se trouvèrent 
bien quinze cens chevaliers et escuyers, avec 
les arbalestriers, et autres gens de traict. Les 
nouvelles furent en Angleterre, comme aucuns 
seigneurs de France se disposoient d'aller sur 
les Sarrasins. Et àceslecause, le comte Derby, 
un vaillant chevalier d'Angleterre , délibéra 
d'aller avec lesdits seigneurs de France, et vint 
vers eux avec une compagnée de ceux de son 
pays non mie grande. Et s'en partirent du 
royaume de France, et prirent leur chemin à 
Marseille. Et partout où ils passoient, on leur 
faisoit bonne chère, car ils payoient compe- 
lemment ce qu'ils prenoient. Et de Marseille 
tirèrent àGennes,où ils furent grandement 
receus, et leur faisoit-on grande chère. Et en 
passant faisoient diligence de trouver gens de 
traict, et trouvèrent jusques à mille arbales- 



PAR JEAN JLYENAL DES URSINS. 



371 



triers, sans ceux qui estoient es navires, qu'on 
estimoit bien à quatre mille combatans bien 
armés et habillés , et trouvèrent des vaisseaux 
de mer bien largement. Et pource qu'on dou- 
toit qu'il y cust aucuns débats pour le schisme 
qui estoit en l'Eglise (car les François et au- 
tres tenoicnt Clément '^''11 pour vray pape à 
Avignon , et les autres Boniface IX à Rome), 
fut ordonné et défendu que de ladite matière 
ne fust faite aucune mention ou parole, et que 
chacun sans avoir en ce regard , en bonne 
amour , fraternité et diiection comme bons 
chrestiens, en bonne et parfaite union s'em- 
ployassent contre les mescreans, en la défense 
de la foi catholique. 

Après que les choses furent prestes et dispo- 
sées à monter sur mer, les chrestiens entrèrent 
es vaisseaux et firent chef un nommé Jean de 
Oultremarins , qui estoit vaillant homme , et 
tout son temps s'estoit tenu sur mer à faire 
guerre aux Sarrasins, et scavoit et cognoissoit 
leurs manières de faire. Après leur partement, 
quand ils furent aucunement bien avant sur la 
mer , survinrent merveilleuses tempestes de 
vents, et très-merveilleux et horrible temps, 
desplaisant, et non sans cause, à ceux qui n'a- 
voient pas accouslumé la mer. Mais tousjours 
ledit Jean leur capitaine les confortoit, leur 
donnant fiance et espérance en Dieu, et arri- 
vèrent en l'isle de Sardaigne. Et là descendi- 
rent, et estoient très-ennuyés et desplaisans d'y 
estre venus, et très-volontiers les aucuns s'en 
fussent retournés. Mais ce vaillant duc de Bour- 
bon si doucement les confortoit et donnoit cou- 
rage que tous délibérèrent de le suivre, et ren- 
trèrent en leurs vaisseaux, et voguèrent sur mer. 
Et si paravant ils avoient eu forte tempeste, 
encores l'eurent-ils plus merveilleusement et 
terrible, et n'y sceurent trouver remède, si- 
non avoir recours à Dieu , et à sa glorieuse 
mère, et à tous les saincts ausquels ils avoient 
fiance. Et se mirent tous en oraisons et prières, 
et comme à coup toute la tempeste cessa. Le 
roy de Thunes mit dedans Carthage deux mille 
combatans. Et aux champs en avoit bien qua- 
rante mille. Car il avoit sceu la venue des 
chrestiens , lesquels approchoient de terre en 
lieu propice pour descendre. Et lors le capi- 
taine nommé Jean commença à parler aiix 
chrestiens, en leur exposantla manière des Sar- 
rasins à combatre, et qu'ils eussent bon cou- 
rage et fiance en Dieu , et il avoit espérance 



372 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



qu'ils auroicnt victoire des mescreans. Et vin- 
rent jusques à descendre sur la grève, où des- 
cendirent les Anglois bien vaillamment les pre- 
miers. Et d'un costé et d'autre y eut traict 
abondamment. Et firent bien hardiment les 
archers d'Angleterre, et tellement que les Sar- 
rasins reculèrent. Et tousjours descendoient les 
chrestiens , et y eut de vaillantes armes faites, 
spécialement par l'admirai de Vienne, le sei- 
gneur de Coucy, le comte Derby, et autres. Et 
les animoient fort le duc de Bourbon et le comte 
d'Eu, qui estoient tousjours les premiers à faire 
leur devoir et donnoient courage aux autres. 
Ceux de dedans Thunes saillirent à escarmou- 
cher, qui faisoient merveilles d'armes, et se 
raonstroient bien vaillantes gens et habiles en 
armes, et finalement parla vaillance des chres- 
tiens furent reboutés dedans Thunes. Parquoy 
délibérèrent les chrestiens y mettre le siège de- 
vant, et là y eut divers assauts. Ceux de dedans 
estoient trop forts et bien se defendoient. Et 
avoit-on ordonné des chrestiens pour tenir les 
champs, lesquels les Sarrasins souvent venoient 
assaillir bien hardiment , et plusieurs fois re- 
boutoient les chrestiens jusques à leurs navires. 
Il y avoit des Genevois, qui parloient et enten- 
doientbien le langage des Sarrasins, et avoient 
aucune cognoissance du capitaine de dedans 
Thunes, et eurent paroles ensemble, et le cui- 
derent induire qu'il se fist chrestien, et qu'il 
rendisl la ville, et qu'on la luy laisseroit comme 
sienne, et si luy faisoit-on plusieurs promesses 
et offres bien grandes. Et il respondit qu'il 
avoit bonne loy, en laquelle il avoit esté nourri 
dès sa jeunesse, et que jamais ne la laisseroit, 
ne la ville ne rendroit, avec plusieurs autres 
paroles . El quand les chrestiens sceurent sa res- 
ponse et la volonté de ceux de dedans, ils li- 
vrèrent plusieurs assauts et par mer et par 
terre, et en divers lieux. Mais tousjours estoient 
reboutés les chrestiens à leur dommage, et 
voyoient bien qu'ils ne pouvoient faire chose 
qui peust profiter, et pource levèrent le siège, 
et délibérèrent de tenir les champs et comba- 
tre les Sarrasins, qui estoient sur les champs en 
belles tentes, et grande foison. Quand les Sarra- 
sins apperceurent la volonté des chrestiens, ils 
vinrent au devant d'eux, et s'assemblèrent en 
bataille, laquelle fut dure et aspre. Mais après 
que les Sarrasins virent la force et vaillance 
des chrestiens, ils se mirent en fuite, et furent 
desconfils, et y en eut grande quantité de 



(1390) 

morts, et en leurs tentes les chrestiens boutè- 
rent le feu après qu'ils eurent pris ce qui es- 
toit dedans. Et s'assemblèrent les capitaines des 
chrestiens pour sçavoir ce qu'ils avoient à faire, 
et trouvèrent qu'ils ne se pouvoient tenir au 
pays par défaut de vivres. Et aussi que leur 
puissance estoit fort diminuée de gens, tant par 
mortalité et guerre, que autrement. Et pource 
conclurent qu'ils s'en retourneroient d'où ils 
estoient venus. Et ainsi le firent, et se mirent 
en leurs navires. Quand le roy de Thunes sceut 
la desconfiture de ses gens, il douta que ce que 
les chrestiens s'en alloient ne fust qu'une fic- 
tion , et pour assembler derechef gens et eux 
renforcer. Et fit tant qu'il parla aux principaux 
des Genevois, à la requeste desquels ladite ar- 
mée avoit esté faite, en volonté de traiter avec 
eux, et de faict y eut accord, c'est à sçavoir 
que le roy rendroit tous les prisonniers chres- 
tiens qu'il detenoit, et dix mille ducats, et tref- 
ves jusques à un certain temps, se doutant que 
les chrestiens ne retournassent. Et en ce voyage 
eut le duc de Bourbon grand honneur. 

Le duc de Milan, et les Florentins, et Bou- 
lonnois de Lombardie , eurent forte guerre en- 
semble. Et estoit le duc comme on disoit. plus 
puissant que les autres. Parquoy ils envoyèrent 
devers le roy une bien notable ambassade , en 
luy suppliant qu'il les voulust prendre en sa 
seigneurie, et pour ses subjets , et qu'ils luy 
obeïroient en toutes manières , comme à leur 
seigneur. Et sur ce assembla le roy son con- 
seil, et fut trouvé que entre le roy et le duc de 
Milan y avoit grandes alliances jurées et pro- 
mises, et que ce ne seroit pas son honneur de 
les prendre en sa seigneurie , et ceste response 
leur fut faite. Mais aussi si le duc de Milan les 
vouloit aucunement travailler ou vexer, qu'il 
leur aideroit. 

Les Anglois qui conversoient aucunes fois 
avec les François à Calais , disoient que les 
François estoient lasches de courage. Et y avoit 
deux barons ou chevaliers d'Angleterre, qui 
mainlenoient qu'ils n'avoient trouvé François, 
qui avec eux , ou contre eux voulussent faire 
armes ; laquelle chose venue à la cognoissance 
de messire Regnaud de Roye , et de messire 
.Jean Boussicaut, vinrent devers le roy, en luy 
suppliant qu'il leur voulust donner congé de 
faire armes. Et de ce le roy fut très-content, et 
s'en allèrent à Boulongne, et les Angloisestoient 
à Calais. El comparurent les Anglois, et aussi 



(1391) 

firent les François, El combalirenl fort et as- 
prement , et assez longuement. Et finaierrient 
fut dit par les juges , que c'estoit assez fait , et 
eurent honneur les uns et les autres, et dis- 
nerent et soupperenl ensemble, et firent très- 
bonne chère les uns aux autres , et se firent de 
beaux et gratieux presens. Les François pré- 
sentèrent leurs chevaux et harnois en Teglise 
de Nostre-Dame de Boulongne, et se rendirent 
à Paris à grand honneur. 

Audit an , le roy s'en alla esbatre à Sainct- 
Germain-en-Laye , et la reyne aussi, et plu- 
sieurs des seigneurs, dames et damoiselles, et 
devisoient ensemble , et s'esbatoient es bois de 
Poissy. Et une fois survint un terrible tonner- 
re, si se retirèrent au chasleau. Et disoient au- 
cuns que oncques n'avoient veu si horrible ne 
terrible tonnerre, et entre Sainct-Germain et 
Poissy y eut quatre hommes morts et foudroyés. 
Et après ce toute la nuict fit le plus merveil- 
leux vent que oncques on eust veu, qui arracha 
arbres es forests et jardins, et abbatit cheminées 
et hauts des maisons , et aucuns clochers , et fit 
des dommages innumerables. Et disoit-on , et 
aussi estoit-iivray, que leconseilestoit assemblé 
pour faire une grosse taille sur le peuple, et 
quand on veid lesdites tempestes, le conseil se 
sépara , et fut rompu. Et à la requeste de la 
reyne fut expressément défendu qu'on n'en le- 
vast aucunement. 

Le roy d'Espagne un jour s'en alloit esbatre 
aux champs pour chasser. Si trouva un lièvre 
lequel ses chiens chassèrent , si frappa son 
cheval des espérons, et courut après, son che- 
val cheut, et luy aussi, et de ladite cheute en 
fut si malade, qu'il en mourut. Etpource son 
fils envoya devers le roy, pour renouveller les 
alliances , qu'ils avoient son feu père et Luy 
ensemble. Laquelle chose le roy fit volontiers. 

Il vint un homme en guise de hermite à Pa- 
ris, disant qu'il vouloit parler au roy, comment 
que ce fust. Et vint jusques à Sainct-Paul en 
Ihostel du roy, et que ce qu'il vouloitdire, estoit 
sur le faict du schisme qui estoit en l'Eglise. 
Et furent aucuns du conseil commis et dépu- 
tés de parler à luy, et luy parlèrent. Et futde- 
liberé que le roy ne luy parleroit point, ny ne 
le verroit, et luy dit-on, qu'il s'en allast. 

L'université de Paris faisoit grande dili- 
gence d'exciter le roy pour mettre paix en 
l'Eglise, etappaiser le schisme qui y estoit. Et 
de ce faire avoit le roy grande volonté d'y cn- 



PAR JEAN JUYENAL DES LRSINS. 



373 



tendre. Et dit que on advisast les moyens, et 
ce qu'il avoit à faire, et il l'cxecuteroit très-di- 
ligemment, et ne tiendroit point à luy. 

Grandes dissentions, haynes et divisions y 
avoit en l'hoslel du roy, et par tout le royau- 
me, tant entre les princes que les populaires , 
spécialement entre les gens pour le faicl des 
aydes et finances qu'on exigeoitsur le peuple, 
sans ce que comme point rien en fust mis au 
bien de la chose publique. IMais pourtant au- 
tre chose ne s'en faisoit, et s'en alloit la finance 
en bourses particulières , et ne sçavoit-on que 
tout devenoit. 

En la fin de ladite année y eut sur mer et sur 
terre les plus merveilleux vents qu'on veid 
oncques , et tellement qu'il n'arracha pas seu- 
lement les arbres , et abbatit les autres choses 
dessus dites, mais il y eut cités abbatues et 
fondues, et estoienten la mer les ondes si gran- 
des, qu'elle vomissoit poissons de diverses es- 
pèces jusques sur la terre. Et disoit-on que 
c'estoit signe de tout mal. 

L'an mille trois cens quatre-vingt et onze, 
le roy voulant aucunement appanager son frère 
Louys, luy bailla la duché d'Orléans, laquelle 
après la mortdePhilippes duc d'Orléans estoit 
venue à la couronne, et l'en receut en foy et 
hommage. Dont ceux d'Orléans furent très- 
mal contens, disans que le roy leur avoit pro- 
mis que jamais ne partiroient de la couronne, 
et en firent forte poursuite, mais finalement la 
chose demeura en ce poinct, et fut nommé 
duc d'Orléans. Et combien qu'il fust jeune 
d'aage, toutesfois il estoit sage et de bon enten- 
dement, desiroit fort d'acquérir loyaument et 
à bon prix terres et seigneuries; et acquesla la 
comté de Blois , la seigneurie de Coucy , la 
comté de Soissons, et plusieurs autres terres et 
seigneuries. 

Quand les Florentins et Boulonnois sceu- 
rent que le roy ne les vouloit pas prendre en 
sa subjetion et seigneurie , ils s'allièrent du 
comte d'Armagnac, en luy requérant qu'il leur 
voulust aider à faire guerre au duc de Milan. 
Et combien que il fist plusieurs doutes, crai- 
gnant à prendre si grande charge, toutesfois il 
sy accorda. Car plusieurs luy conseilloient, et 
luy disoit-on que s'il vouloit mener plusieurs 
cstans au royaume de France, qu'on nommoil 



374 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE 



compag lées , qui pilloicnt el deroboient, il fe- 
roit un grand bien. Et principalement pour 
ceste cause il s'y condescendit, et les assembla, 
se mit sur les champs , et passa les monts pour 
venir devant Alexandrie. De laquelle chose le 
duc de Milan fut adverti , et dedans Alexandrie 
mit des gens très-vaillans secrètement. Et 
quand il sceut la venue du comte d'Armagnac, 
qui se disposoit à mettre le siège, le duc fit 
mettre une bien grosse embusche assez pr^ès de 
la ville. Le comte d'Armagnac et ses gens se 
mirent devant la ville : ceux qui estoient en 
embuscheenvoyerentcerlains coureurs, comme 
pour escarmoucher les gens du comte, lesquels 
non sçachans qu'il y eust grosse garnison de- 
dans, et aussi l'embusche, coururent sus aux 
coureurs, et les suivirent jusques à l'embus- 
che, et la passèrent, et lors ceux de l'embusche 
saillirent, et y fut fort combatu. Le comte d'Ar- 
magnac voulant secourir ses gens , y alla bien 
accompagné. Et quand la garnison , qui estoit 
dedans la ville , ainsi que dit est , le veid , ils 
saillirent, et fut le comte desconfit, el y en eut 
bien trois cens de morts , et luy-mesme fut 
navré de huict playes, et en disant «/w manus 
tuas Domine commendo spiritum meum, « alla 
dévie à trespassement. Vaillant homme estoit, 
et avoit guidé bien faire. 

Audit an le bon comte de Foix aagé de qua- 
tre-vingts ans . en soy voulant mettre à table 
pour soupper fut frappé d'apoplexie, parquoy 
alla de vie à trespassement. Il avoit esté vail- 
lant prince en son temps, et subjugua tous ses 
voisins. Et estoit bien aimé, honoré, et prisé, 
craint, et redouté. Et estoit très-bon François, 
et pource estoit-il en hayne du roy de Navarre. 
Riche estoit, et avoit grand trésor. Un fils bas- 
tard avoit, bel et vaillant homme, et bien 
ayiné de ceux du pays. Et comme dessus est 
dit, il avoit donné la comté au roy, et en ef- 
fcct l'avoit fait son héritier. Mais le roy qui es- 
toit libéral, donna au bastard tout le comté, et 
tout le trésor, et en fut receu par le roy en foy 
el hommage. 

Dessus a esté faite mention de l'arrest et ap- 
pointement du duc de Bretagne, et de messire 
Olivier de Clisson, connestable de France, que 
le duc n'a voulu eiLeculer. Et quand il fut au 
pays, rien n'accomplit de chose qui fust or- 
donnée , ne par luy promise. Dont ledit con- 
nestable se plaignit au roy, dont il fut très- 
mal content, el desplaisaril. Parquoy il envoya 



(1391) 

vers le duc pour ceste cause , en luy mandant 
qu'il accomplis! ce qu'il luy avoit esté ordonné . 
Mais il n'en tint conte. Et pource Clisson sus- 
cita une grande guerre en Bretagne , qui fut 
bien aspre, et y eut de grands dommages faits 
au pays , et furent comme presques destruits , 
où les frontières estoient. Et y eut de vaillan- 
tes rencontres et armes faites aucunes fois inhu- 
maines. Les choses estoient fort à la desplai- 
sance du roy, et de son conseil , et pource le 
roy commanda à son oncle le duc de Berry, 
qu'il allast en Bretagne parler au duc. Quand 
le duc de Bretagne sceut la venue du duc de 
Berry, il se mit en un vaisseau bien accompa- 
gné, et contremont la rivière vint au devant de 
luy, et ensemble arrivèrent à Nantes. La du- 
chesse de Bretagne , qui estoit sœur du roy de 
Navarre, vint avec ses enfans au devant dudit 
duc de Berry : plusieurs convis y eut, où on fit 
très-grande chère, et y eut de beaux dons don- 
nés d'un costé et d'autre. Et requit le duc de 
Berry au duc de Bretagne, qu'il assemblast ses 
barons et son conseil, et ainsi furent convoqués 
et assemblés en bien grand nombre. Et avec le 
duc de Berry, avoit envoyé le roy de bien nota- 
bles gensde conseil, et autres. Et en sa présence 
et de son conseil furent exposées les doléances 
quefaisoitle roy. C'est à sçavoirdelamonnoye, 
qu'il faisoit d'or et d'argent, et toutesfois il ne 
la devoit faire que noire. Secondement fut ex- 
posé comme il n'avoit obey à l'arrest, que le 
roy avoit donné touchant son connestable, et 
qu'il n'avoit voulu délivrer, ny ne delivroit les 
chasteaux, et autres terres dessus déclarées, et 
autres estans à Jean de Bretagne. En comman- 
dant et requérant qu'il se desistast de forger 
lesdiles monnoyes, el qu'il voulust accomplir 
ce qui estoit ordonné touchant le connestable, 
et qu'on cessast de faire guerre , veu que ce 
n'estoit que destruction de pays, et que desja 
y en avoit qui estoient moult endommagés. 
Quand le duc et ses barons eurent ouy ce que 
les ambassadeurs avoient dit et proposé, les 
barons furent très-conlens , en disant assez 
pleinement que les requesles estoient raison- 
nables. Mais le duc à chose qu'ils dissent ne 
voulut ouvrir les oreilles, cl en estoit très- 
mal content. Et s'en allant en son hoslel dit 
qu'il feroit emprisonner tous les ambassadeurs 
du roy, et les arrester. Messire Pierre de Na- 
varre, qui estoit frère de la duchesse, sceut la 
volonté du duc, et vint à sa sœur, en luy 



(1391) 

priant qu'elle voulust advertir le duc , qu'il ne 
mit pas à exécution cequ'ilvouloit faire, en luy 
monstrant les inconvenicns qui en pouvoient 
advenir. Laquelle très-benigncment ouyt ce 
que son frère luy disoit, et en cognoissant qu'il 
luy disoit vérité , luy dit et promit qu'elle y 
feroit ce qu'elle pourroit. Et pour ceste cause 
le duc estant au soir en sa chambre, la du- 
chesse et ses enfans avec elle vinrent à la 
chambre, et entrèrent dedans, et aux pieds du 
duc se jetterent , en pleurans abondamment, 
et en luy supplians humblement qu'il voulust 
avoir esgard à ce que les ambassadeurs du roy 
luy avoienldit,etqu'il nevoulustfairece qu'on 
disoit, qu'il avoit entrepris de les arresler. 
Quand le duc veid sa femme et ses enfans, il y 
pensa aucunement, et finalement leur dit qu'il 
accompliroit leur requeste. Toulesfois plu- 
sieurs de ses gens mesmes disoientque cen'es- 
loit que fiction. Et quelque chose qu'il en fust, 
il ordonna que le lendemain ils fussent à l'é- 
glise pour ouyr la response qu'il leur vouloit 
faire, qui seroil douce, raisonnable, et paisi- 
ble. Et lendemain le duc de Berry, et les au- 
tres ambassadeurs allèrent en ladite église , et 
fut la response du duc faite. C'est à sçavoir 
qu'il iroit devers la personne du roy mesme , 
et lui feroit telle response qu'il en seroit con- 
tent. De laquelle response lesdits ambassa- 
deurs furent contens , et s'en retournèrent de- 
vers le roy, et le duc de Berry s'en alla à 
Poictiers. Et en accomplissant ce que le duc 
de Bretagne avoit promis , il se disposa de ve- 
nir devers le roy bien grandement accompa- 
gné. Car il avoit quatre cens gentilshommes, 
tous armés de haubergeons bien beaux, et s'en 
vint à Paris. Et avant qu'il y fust , et vint en la 
présence du roy, il y eut aucuns brouillis et dif- 
ferens en jeux et esbatemens , dont inconve- 
nicns eussent pu venir : mais le duc d'Orléans 
appaisa tout. Et s'en vint le duc en la présence 
du roy, qui le receut très-gratieusement et be- 
nignement, dont le duc fut très-content, et en- 
semble firent bonne chère tant en convis que 
autremcnl, et bien joyeuse. Et s'excusa le duc 
en la présence du roy et du conseil , le mieux 
qu'il peut et sceut , tant par luy-mesme de 
bouche , que par son conseil. Et spécialement 
des choses louchant le connestable , et disoit 
qu'il luy faisoit grand mal , que son vassal et 
subjetseportoitsi orgueilleusement contre luy. 
Et que s'il n'avoil point rendu aucunes places, 



PAR JEAN JUVENAL DES IIRSINS. 



375 



on ne s'en devoit point esbahir; car il doutoil 
que Clisson desdites places ne luy fist guerre, 
comme sans icelles il avoit ja fait un an entier. 
Finalement après plusieurs responses de coslé 
et d'autre faites et alléguées, fut par le roy ap- 
pointé, que le premier appoinlcment parle 
roy fait , tiendroit et vaudroil. Et quelque vo- 
lonté que les parties eussent ou monslrassent, 
ils monstroient semblant qu'ils feroienl le plai- 
sir du roy. 

Le sixiesme jour de février en ladite année, 
la reyne eut un fils nommé Charles , lequel fut 
baptisé par l'archevesque de Sens , accompagné 
de dix autres. Et de ladite nativité furent en- 
voyés messagers par tout le pays , et fit-on son- 
ner les cloches de Paris, et y eut grandes joyes 
et fesles , tant de feux faits parmy la ville, que 
de tables mises parles rues. 

En ceste année , y eut par plusieurs fois faites 
diverses assemblées et coUocutions, pour trou- 
ver moyen et manière d'avoir paix entre le roy 
et les Anglois. Et pource que entre Calais et 
Boulongne avoient esté diverses voyes ouvertes, 
le roy d'Angleterre désirant d'en avoir une fin 
et conclusion , délibéra d'envoyer le duc de 
Lanclastre son oncle jusques vers le roy de 
France. Et de faict vint jusques à Amiens, où 
il fut receu joyeusement par le roy , lequel avoit 
bien accousluméde faire bonne chère àeslran- 
gers, et à ses ennemis mesmes. Et demanda le 
duc au roy jour et heure qu'il peust parler à 
luy , et exposer les causes pourquoy il estoit 
venu. Jour luy fut assigné en la présence du 
roy et de ceux de son sang, et autres de son 
conseil. Et fit le duc plusieurs demandes , et 
mesmement demandoit le demeurant de l'or ou 
argent qui fut promis pour la rédemption du 
roy Jean, montant à un million , la duché de 
Guyenne jusques au portereau d'Orléans, et la 
comté de Poictou. Et qu'en ce faisant bonne 
paix se tiendroit. Lesdites nouvelles ouyes, on 
les fit retraire. Et cependant le conseil du roy 
eut advis qu'on feroit la response, laquelle au- 
Iresfois avoit esté faite en autres conventions, 
esquelles ils faisoient les requestes dessus dites. 
C est à sçavoir que aux demandes que on faisoit 
pour les Anglois on ne donneroit aucune res- 
ponse , pour denier ou refuser ce qu'ils deman- 
doient, ne leur rien accorder. Mais simplement 
leur fut respondu qu'ils rendissent le roy Jean, 
et les oslages qui estoient en Angleterre avec 
luy , et qui estoient morts par leur faule. Et 



376 



HISTOIRE DE CHARLES 



que par le traité qu'ils avoient fait dévoient faire 
vuider les gens des places, qui y firent dom- 
mages irréparables, pour lesquels on leur de- 
manda trois millions. Et quand ils auroient fait 
ce que dit est, ils rendroient response à ladite 
requeste, et aux demandes qu'ils faisoient. Le 
duc de Lanclastre quand il ouy t ladite response, 
il dit qu'il rapporteroit à son roy ce qui luy 
avoit esté dit. Et au surplus prit congé du roy, 
et s'en alla à son pays. 

1392. 

L'an mille trois cens quatre-vingt et douze, 
on disoit aucunement que le duc d'Orléans , 
(qui estoit jeune d'aage , mais avoit assez bon 
sens et entendement, et estoit beau prince et 
gratieux), par le moyen d'aucuns qui estoient 
près de luy, oyoit volontiers gens supersti- 
tieux , qu'on maintenoit exercer sortilèges. Et 
pource que messire Pierre de Craon se tenoit 
bien son serviteur , il délibéra de l'en adverlir. 
El de faict, par la manière qu'il peut, l'en ad- 
vertit , et luy dit la renommée qui de luy cou- 
roit. Dont le duc ne fut pas bien content. Car 
il luy sembloit que Craon le tenoit sorcier, et 
le fit bouter hors de la cour. Et pource que le 
duc d'Orléans avoit aucune atîection au con- 
nestable Clisson, et qu'il le croyoit, et qu'une 
fois y avoit eu paroles entre Clisson et luy d'une 
manière de hautaineté, Craon cuida que ce 
qu'il avoit esté bouté hors de la cour, que ce 
fusl par le moyen de Clisson, et qu'il luy eust 
conseillé, il délibéra en luy-mesme qu'il le 
courrouceroit, et feroit mourir ou battre. Et 
pour exécuter son intention et propos, manda 
gens , et en venant de l'hostel Sainct-Paul où 
le roy estoit, en un hostel , en un lieu , Craon 
se mit en une manière d'embusche , et vingt 
compagnons avec luy bien habillés, couverts , 
et armés. Et le jour du Sainct-Sacremcnt , le 
qualorziesme jour de juin , que Clisson s'en ve- 
noit de devers le roy, de Sainct-Paul en son 
hostel , les compagnons saillirent et l'assailli- 
rent. Et tantost tira son espée, et merveilleu- 
sement se défendit. Et disoit-on qu'il estoit 
tousjours garny de haubergeon par dessous , ou 
d'autre forte garniture, et fut jette de dessus 
son cheval à terre, mais habilement il se re- 
leva, et mit dans une maison , et eut es fesses 
trois coups. Ceux qui firent l'exploict, bien 
haslivement s'enfuirent, doutons le peuple, et 



YI, ROI DE FRANCE, (I3S2) 

aussi que les gens de Clisson ne s'assemblassent, 
lesquels desja s'assembloient. Parquoy ils se 
mirent en fuite , mais ils ne sceurent si bien 
fuir, qu'il n'y en eust trois de pris, qui furent 
mis en Chastelet, et là par les gens du roy 
examinés, confessèrent le cas, parquoy eurent 
les testes couppées. Craon fut appelle à ban , et 
necomparut point, parquoy il fut banni, et ses 
biens confisqués. L'admirai se transporta pour 
exécuter la sentence en un chastel, où on cui- 
doit qu'il fust retrait, mais il n'y estoit pas, et 
s'en estoit parti. Et prit la place, et entra de- 
dans, et y trouva force meubles, qui montoient 
bien jusques à quarante mille escus. Et ne laissa 
rien à la femme dudit Craon qui estoit dedans, 
sinon de très-pauvres habillemens, et la mit 
dehors, pour s'en aller où bon luy sembleroit. 

En ce temps le roy bailla à monseigneur d'Or- 
léans Pierrefons , et la Ferté-Millon. 

Clisson futguary des playes qu'il avoit eues, 
et faisoit grande diligence d'enquérir où estoit 
Craon , et disoient aucuns qu'il estoit es Alle- 
magnes, ou en Bretagne, ou en Hainaut, hors 
du royaume. Et enfin on trouva qu'il estoit allé 
vers le duc de Bretagne , lequel l'avoit receu, et 
luy faisoit très-bonne chère. Et estoit commune 
renommée que de ladite bature le duc de Bre- 
tagne estoit consentant, et estoit bien desplai- 
sant qu'on ne l'avoit tué. Quand le roy et son 
conseil furent aucunement advertis que le duc 
de Bretagne estoit consentant de la bature de 
Clisson , et qu'il avoit receu Craon , et luy avoit 
fait bonne et joyeuse chère, combien qu'il eust 
commis un si horrible et damné cas et crime de 
leze-majesté, et que pource il estoit banni du 
royaume de France, il fut délibéré etconclu par 
le roy que luy-mesme iroit en Bretagne : veu 
mesmement que le duc touchant la prise do Clis- 
son n'accomplissoit ce qui avoit esté ordonné 
par le roy, et que luy-mesme avoit prom.is d'ac- 
complir. Et manda le roy à ses oncles de Berry, 
et de Bourgongne, la délibération qu'il avoit 
faite d'aller en Bretagne, en les requérant qu'ils 
vinssent vers luy le mieux accompagnés qu'ils 
pourroient. Lesquels furent bien esbahis quand 
ils sceurent l'entreprise , et comme ceux qui es- 
toient au conseil du roy, avoient ozé estre si 
hardis, d'avoir fait ladite conclusion, sans les 
appcller, eux qui estoient oncles du roy, veu 
que l'entreprise estoit grande, et à l'exécuter il 
y pouvoil avoir des diflicullés et dangers beau- 
coup. Et pource furent très-mal oonlensdeccux 



(1392) 



i^AR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



377 



qui estoient autour du roy, et qu'on disoit le 1 le roy bien notable ambassade, car il redouloil 



gouverner, c'est à sçavoir Clisson, La Rivière 
etNoujant, et si estoient plusieurs autres. Car 
ils tenoient le roy de si près, que nul office 
n'estoit donné sinon par eux, ou de leur con- 
sentement. Et sembloit parleurs manières qu'ils 
cuidoient estre perpétuels en leurs offices , et 
qu'on ne leur pouvoit nuire : hautement et en 
grande auctorité se gouvernoient. Et si estoient 
les gens d'esgliseet de l'université tres-mal con- 
tens d'eux, car ils grevoient eux, et leurs juris- 
dictions ecclésiastiques, et leurs privilèges. Et 
voloient de si haute aisle qu'à peine en ozoit-on 
parler. Et afin qu'on n'eust pas léger accès 
devers le roy, ils le firent partir cje Paris, et 
aller à Sainct-Germain-en-Laye. Ce nonobstant 
l'université délibéra d'envoyer une notable am- 
bassade devers le roy audit lieu de Sainct-Ger- 
main. Et y furent députés le recteur mesme, et 
plusieurs nobles clercs de toutes les quatre fa- 
cultés. Et quand ils furent à Sainct-Germain, ils 
firent sçavoir à monseigneur le chancelier, et 
au conseil, qu'ils avoient à parler au roy, et 
qu'il leur pleust de leur faire avoir audience, et 
par plusieurs fois interpellèrent, et firent dili- 
gence de l'avoir. Et après plusieurs responses 
et choses dites parle chancelier, il leur dit que 
le roy estoit occupé en très-grandes et hautes 
besongnes, et que de présent n'auroient au- 
dience, et qu'ils ne se souciassent de leurs privi- 
lèges, et qu'on les garderoit très-bien, et qu'ils 
s'en allassent. Et pource s'en retournèrent à 
Paris, sans estre ouys. Ce qu'on lenoit à chose 
bien estrange. 

Le roy pour exécuter ce qui avoit esté en- 
trepris et conclu en son conseil, se partit des 
marches de devers Paris, et se mit en chemin 
pour venir au Mans, et y arriva environ la fin 
de juillet. En ladite vdle il attendit ses oncles 
les ducs de Berry et Bourgongne. Et estoit le 
duc de Berry fort occupé à la conqueste de 
Guyenne, où il labouroit et travailloit fort, et 
en avoit conqueste la plus grande partie, et 
presques tout.Toutesfois il faisoit la meilleure 
diligence qu'il pouvoit de s'en venir. On envoya 
devant Sablé, une place forte, faire commande- 
ment qu'ils rendissent la place au roy, et luy 
fissent obéissance. Mais ils firent les sourds, et 
n'obeïrent en aucune manière, et disoit-on que 
Craon estoit dedans. Quand le duc de Bretagne 
sceut que le roy approchoit, et qu'il avoit in- 
tention de venir en armes sur luy, il envoya vers 



fort la venue du roy, et qu'il n'entrast en ar- 
mes en son pays. Si prsenterent ses ambassa- 
deurs leurs lettres qui estoient de créance, qui 
fut que le duc s'esmerveilloit que le roy vouloit 
venir audit pays, et qu'il n'estoit ja nécessité 
qu'il amenast armée, et qu'il le feroil obeïr en 
toute la duché de Bretagne, et que tout estoit 
sien, et à son commandement. Et s'offroit à luy 
faire tout service, commeson bon, vray, etioyal 
vassal et subjct. Or est vray que environ le com- 
mencementd'aoust, ons'appercevoitbienquele 
roy en ses paroles et manières de faire avoit 
aucune altération, et diversité de langage non 
bien entretenant. Lequel dit que comme que ce 
fust il vouloit aller aux champs en armes. Et de 
faict monta à cheval, pour aller, et au devant 
de luy vint un meschant homme mal habillé, 
pauvre, et vile personne, lequel vint au devant 
du roy, en luy disant: « Roy où vas-tu? Ne 
» passes plus outre, car tu es trahy, et le doit- 
» on bailler icy à tes adversaires. » Le roy en- 
tra lors en une grande frénésie, et merveilleuse, 
et couroit en divers lieux et frappoit tous ceux 
qu'il rencontroil, et tua quatre hommes. Lors 
on fit grande diligence de le prendre, et fut pris 
et amené en son logis, et fut mis sur un lict, et 
ne remuoit ny bras, ny jambes, et sembloitqu'i! 
fust mort. Les physiciens vinrentqui le veirent, 
lesquels le jugèrent mort sans remède. Tout le 
peuple pleuroit et gemissoit, et en cet estât le 
voyoit chacun qui vouloit. Des Angloismesmes 
par le moyen du seigneur de La Rivière le vin- 
rent voir. Et de ce fut le duc de Bourgongne très- 
mal content. Et dit au seigneur de La Rivière 
qu'un jour viendroit auquel il s'en repentiroit. 
C'estoit grande pitié de voir les pleurs et dou- 
leurs qu'on menoit. La chose vint à la cognois- 
sance du pape et du roy d'Angleterre, qui en 
furent très-desplaisans. Et partout on faisoit 
processions, et oraisons très-devotes. Si recou- 
vra santé, et se voua à Nostre-Dame, et à mon- 
seigneur sainct Denys. Il fut en une abbaye de 
religieuses, et y fit sa neufvaine. Puis bien dé- 
votement vint à Chartres, fit sa dévotion en l'é- 
glise, et y donna un beau don. Et fut ramené à 
Paris. 

Et tousjours faisoient les seigneurs de La Ri- 
vière et Noujant le mieux qu'ils pouvoient. Les 
ducs de Berry et de Bourgongne reprirent le 
gouvernement du royaume. Et combien que les- 
dits de La Rivière et Noujant eussent bien nota- 



378 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



(1392) 



blement gouverné, et espargné une grande fi- 
nance, toutesfois lesdits ducs ne queroient que 
manière de les vouloir deslruire. Et advint que 
le duc de Bourgongne rencontra le seigneur de 
Noujant au Palais et luy dit : « Seigneur de Nou- 
.) jant, il m'est survenu une nécessité, pour la- 
» quelle me faut avoir présentement trente mille 
» escus, faites me les bailler du trésor de mon- 
» seigneur le roy, je les restitueray une autre 
M fois. » Lequel luy respondit bien doucement 
et en grande révérence que ce n'estoit pas à luy 
à faire, et qu'il en parlast au roy, et au conseil, 
et qu'il feroit ce qu'il luy seroit ordonné. Ledit 
duc qui vouloit avoir ladite somme, sans ce que 
personne en sceut rien (ce qui eust esté en la 
charge dudit seigneur de Noujant), respondit : 
« Yous ne me voulez pas faire ce plaisir, je vous 
)) asseure que en bref je vous deslruiray. » Et 
lantost après ne furent pas contens lesdils ducs 
d'avoir desappointé ceux qui gouvernoient, et 
de leur avoir osté tout le gouvernement qu'ils 
avoient, mais les persécutèrent eux et leurs al- 
liés en plusieurs et diverses manières, et spécia- 
lement le connétable messire Olivier de Clis- 
son, lesdits de La Rivière et Noujant. Et fut 
mandé Clisson par le roy, qui respondit à ceux 
qui y vinrent que le roy n'avoit mesticr de con- 
nestable, et n'y voulut venir, car il se doutoit, 
et non sans cause. Si fut desappointé, etle comte 
d'Eu fait conneslable. Et procédèrent au ban- 
nissement dudit Clisson, et de faict fut banni. 
Et quand ledit duc de Bourgongne eut dit audit 
de Noujant les paroles dessus dites, de Noujant 
vint audit Juvenal, garde de la prevosté des 
marchands (duquel Noujant, Juvenal avoit es- 
pousé la niepce), et luy dit ce que le duc de 
Bourgongne luy avoit dit. Dont ledit Juvenal le 
conforta, en luy disant, que souvent les grands 
seigneurs disent des paroles qu'ils ne mettent 
pas à exécution, et qu'il falloit trouver moyen 
de capter sa benevolence. Et ledit de Noujant, 
qui estoit sage et prudent, et cognoissant bien 
les gens, responditqu'il cognoissoitbien les con- 
ditions du duc, et qu'il avoit accoustumé de 
mettre ses volontés à exécution. Etqu'ill'avoit 
bien monstre au faict de messire Jean des Ma- 
res, et d'autres. Et tantost après fut mis en la 
bastille de Sainct-Antoine, et bien gardé, et ne 
trou voit amy, parent, ny autre qui s'en ozast 
mesler. Eltouslesjoursdisoit-on,etestoitcom- 
munercnornmée, qu'on luy coupperoit la teste, 
et vcnoient plusieurs de ses haineurs qui l'accu- 



soient, et luy bailloient de grandes charges. 
Comme dit est, ledit Juvenal avoit espousé la 
niepce dudit seigneur de Noujant, lequel Juve- 
nal se gouvernoit tellement en son ofRce, qu'il 
avoit l'amour et la grâce du roy, et de tout le 
peuple, tant de gens d'église, que nobles, mar- 
chands, et commun. Et par les paroles mesmes 
que le roy disoit souvent, qu'il n'avoit fiance 
en sa maladie ne autrement qu'en son prevost 
des marchands et ceux de sa ville. Or est vray, 
que ledit duc fit emprisonner pareillement le 
seigneur de La Rivière, et plusieurs autres, du- 
quel de La Rivière ledit Juvenal estoit parent. 
Et sçavoit ledit Juvenal que eux estans en gou- 
vernement, avoient grandement fait leur devoir, 
et que ce qu'on leur faisoit n'estoit que par en- 
vie. Et pource il délibéra de leur aider, et en 
parla ausdits seigneurs, et à ceux qui se mes- 
loient du gouvernement de la justice, en toute 
douceur et humilité, requérant qu'on leur fist 
justice, accompagnée de miséricorde si mestier 
estoit. Et de ce le duc de Bourgongne, quelque 
semblant qu'il monstrast, feignant que la re- 
questeestoitraisonnable, estoit très-mal content. 
Et dès lors commença à machiner contre ledit 
Juvenal pour le destruire. Et finalement la chose 
par le moyen dudit Juvenal fut tellement con- 
duite, que esdits de La Rivière et de Noujant ne 
fut trouvée chose, pour laquelle ils eussent des- 
servi à avoir forfait ny corps, ny biens, et fu- 
rent seulement bannis de la cour du roy, en 
leur défendant qu' ils n'en approchassent de qua- 
torze ou quinze lieues, et seulementeurent dom- 
mage es biens qui furent pris en leurs maisons, 
après leur prise, et en plusieurs frais et mises 
qu'il fallut faire. Et le tout considéré, Dieu leur 
fit belle grâce d'ainsi eschapper. 

Les seigneurs dessus dits recognoissans la 
faute qu'ils avoient faite touchant Clisson, et 
aussi que le roy recouvroit souvent santé, et 
luy donnoit-on le plus de plaisance qu'on pou- 
voit, voulurent que tout ce qui avoit esté fait 
contre Clisson fust rappelle, révoqué, et mis au 
néant. Toutesfois toujours estoit en l'indigna- 
tion du duc do Berry. 

Audit temps le roy avoit aucunement recou- 
vert santé, et luy donnoit-on le plus de plaisance, 
comme dit est, qu'on pouvoit. Et fut ordonné 
une feste au soir en l'hostcl de la reyne Blanche, 
à Sainct-Marcel près Paris, d'hommes sauvages 
enchaisnés, tous velus. El estoient leurs habil- 
lemens propices au corps, velus, faits de lin, ou 



ri 392) 

d'estoupes attachées à poix-raisinc, et engrais- 
sés aucunement pour mieux reluire. Et vinrent 
comme pour danser en la salle, où il y avoit 
torches largement allumées. El commença-on à 
jetter parmy les torches torchons de foucrre. Et 
pour abréger, le feu se bouta es habillemens, 
qui estoient bien lacés et cousus. Et estoit 
grande pitié de voir ainsi les personnes embra- 
sées, etcombien qu'ils s'entretinssent, toutcsfois 
se delaisserent-ils. Et d'iceux hommes sauvages 
est à noter que le roy en estoit un. Et y eut 
une dame vefve, qui avoit un manteau, dont 
elle affeubla le roy, et fut le feu tellement es- 
touffé qu'il n'eut aucun mal. Il y en eut aucuns 
ars et brûlés, qui moururent piteusement. Un 
yeutquise jettaen un puits, l'autre se jetla dans 
la rivière. Et fut la chose moult piteuse et mer- 
veilleuse. Plusieurs diligences furent faitesd'en- 
querir d'où ce venoit, el en parloit-on en diver- 
ses manières, et ne peut-on oncques sçavoir ny 
avérer le cas. Et pour l'enormité du cas, fut 
ordonné queledithostel, où advinrentleschoses 
dessus dites, qu'on disoit l'hostel de la reyne 
Blanche, seroit abbatu et demoly. Le roy le- 
quel s'etoit voué à monseigneur sainct Denys, 
y alla en pèlerinage, et ses oncles avec luy. Et 
fit mettre le corps de monseigneur sainct Louys 
en une chasse, et voulut qu'elle fust couverte 
d'or. Et pour la faire belle et bien faite, il 
donna deux cens cinquante deux marcs d'or, et 
mille livres parisis pour au dessus de la chasse 
faire un chapiteau decuivre. Aussi messieurs de 
Berry et de Bourgongne donnèrent de beaux et 
riches vestemens, en remerciant Dieu, et mon- 
seigneur sainct Louys de la gracequeDieu avoit 
faite au roy, d'avoir recouvert santé. 

Clisson nonobstant toutes les choses dessus 
dites faisoit tousjours forte guerre , et merveil- 
leuse , et avoit toujours plusieurs qui luy ai- 
doient, comme le seigneur d'Aigreville, lequel 
alloit vers luy pour le servir, et menoit certaine 
quantité de gens. Mais il fut rencontré par les 
gens du duc de Bretagne, et fort se défendit. 
Et y eut d'un costé cl d'autre des morts. El à la 
fin fut ledit seigneur d'Aigreville pris prison- 
nier, et mis à rançon et finance , laquelle il 
paya, et fut délivré. 

Le pape en faveur du roy de Sicile, ordonna 
un dixiesme pour lui aider à trouver moyen de 
recouvrer son royaume, et pour ses autres né- 
cessités. Les gens d'église s'y opposèrent , et 
l'université, et appellerent des commissaires 



PAR JEAN JLYENAL DES LRSINS. 



370 



ordonnés, cl eurent npostres refulatoires : mais 
il leur fut dit pleinement , que nonobstant leurs 
appellations el oppositions , ils le payeroient. 
Et ainsi le firent. 

Soubs ombre d'aucunes différences el divi- 
visions dessus déclarées, plusieurs seigneurs 
tenoienl des gens sur les champs, lesquels fai- 
soient des maux beaucoup. Et pour ce fut ad- 
visé qu'il falloil trouver moyen de les meltre 
hors. El fut ordonné que le marcschal de Bous- 
sicaut en meneroit une partie en Guyenne. Et 
ainsi le fit. 

Le comte de Sainct-Paul avoit une grandi-^ 
guerre contre le roy de Bohême. El disoit que 
son père avoit preste grande foison d'argent 
audit roy , et de ce avoit obligation. Et avoit 
envoyé vers ledit roy, requérant qu'il le vou- 
lusl payer, lequel voulut voir son obligation , 
et luy envoya-l'on ^ il la vcid , et la Icut, puis 
la jetla au feu, et respondit que jamais n'en 
payeroil rien. Et pource ledit comte délibéra 
de faire guerre audit roy, lequel lenoit la du- 
ché de Luxembourg. El pource ledit comte 
prit le demeurant desdits gens de guerre, et 
les mena en la duché de Luxembourg, en la- 
quelle on ne se donnoil garde d'avoir guerre , 
el n'en estoit nouvelles, et occupa la plus grande 
partie, et luy obeïssoit-on. Le roy de Bohême 
le sceut, et tantost envoya gens d'armes pour 
défendre son pays, et fit meltre le siège en au- 
cunes places. Le comte envoya prier au roy 
qu'il luy envoyast ayde de gens. Ce que le roy 
fil, el y envoya le conneslable avec huict cens 
hommes d'armes. Les gens du roy de Bohême, 
qui tenoienl le siège , le sceurent, et doutèrent 
que les François ne fussent plus qu'ils n'es- 
toient. Et pource se levèrent, s'enfuirent hasti- 
vemenl, laissèrent leurs tentes, el tout ce qui 
estoit dedans , el des biens plusieurs , dont les 
François furent moult riches. 

En ladite année , les eaues furent si très- 
basses et petites , que les rivières furent non 
navigeables. 

Une loy fut faite ou une constitution dont 
dessus est faite mention, que en France les roys 
seroient majeurs et couronnés en l'aage de qua- 
torze ans, laquelle n'avoil pas esté publiée. El 
pource le roy ordonna qu'elle fust publiée, et 
enregistrée, tant en parlement, que es autres 
chambres. Et ainsi fut fait. 

Il y eut deux chartreux, qui s'en allèrent à 
Rojne, devers l'antipape Bonifacc, en l'exhor- 



380 



HISTOIRE DE CHARLES 



tant qu'il voulust entendre à avoir union en 
l'Eglise, et que sur ce il voulust escrire au roy 
de France. Lequel se condescendit fort à leur 
requeste. Et fit faire une epistre bien faite et 
dictée adressée au roy, laquelle il bailla ausdits 
chartreux. Et vinrent en France, et la présen- 
tèrent au roy. Et la vcid et fit lire le roy, et en 
estoitbien content. Et en icelle ofTroit Boniface 
à faire toutes choses licites à avoir union en 
l'Eglise. Le pape Clément le sceut, et voulut 
faire prendre et emprisonner lesdils deux char- 
treux, tant par le moyen de l'université, que 
autrement. Mais le roy les en garda, et défen- 
dit qu'on ne mist la main sur eux, ne que aucun 
empeschement leur en fusl fait , ny en corps , 
ny en bien , et les receut le roy très-doucement 
et gratieusement. Tanlost le pape Clément en- 
voya devers le roy diligemment, en lui signi- 
fiant qu'il estoitprestde faire cesser le schisme 
en toutes manières. Combien que plusieurs di- 
soient que ce n'estoit que toute fiction , et qu'il 
avoit intention que ja accord ne se feroit, ne à 
union n'entendroit, sinon qu'il fusl tousjours 
pape. Et plusieurs seigneurs et notables clercs 
tiroit à son intention et cordele. Processions 
et oraisons se faisoient bien et diligemment 
pour la paix de l'Eglise et union. Et y eut une 
propre messe ordonnée et faite , et pardon à 
ceux qui la diroient, et pour l'union de l'Eglise 
prieroient, 

La duchesse d'Orléans nommée Blanche l'An- 
cienne , fille de feu Charles le Bel , fils de Phi- 
lippes le Bel , alla de vie à trespassement. Et 
disent aucuns que ce fut celle à laquelle le roy 
Philippes de Valois , ou le roy Jean son fils , 
parla aucunement aigrement. Et elle luy res- 
pondit que si elle eust esté homme , il ne luy 
eust ozé dire ce qu'il luy disoit. Et elle estoit 
de belle , honneste et saincte vie , et grande au- 
mosniere en sa vie , distribuant aux pauvres 
tous ses biens meubles, tellement qu'on n'y 
trouva comme rien. Le corps fut porté à Sainct- 
Denys, et y eut beau service de mort, auquel 
le roy estoit présent, et faisoient le deuil les 
oncles du roy, et ceux du sang. Et disoit-on 
merveilles de bien d'elle. Et par tout prières 
et oraisons se faisoient pour le salut de son 
ame. 

Quand on sceut la grâce que Dieu avoit faite 
au roy du feu qui fut bouté, quand le roy et 
autres faisoient les hommes sauvages, dont il 
cs:liappa sain et sauf, par le moyen de la dame 



VI, ROI DE FRANCE, (1393) 

qui le couvrit de son manteau , on fit deux 
choses : l'une, un service pour ceux qui y Ires- 
passerent, bel et notable; l'autre, le roy et 
ceux du sang allèrent en pèlerinage à pied à la 
chappelle des Martyrs, au pied de Mont-Mar- 
tre, pour revenir à Nostre-Dame en dévotion. 
Et estoit le roy seul à cheval , ses frères et on- 
cles, et autres du sang, et foison de gentils- 
hommes, nuds pieds. Et en cest estât, vinrent 
jusques à Nostre-Dame, où ils furent receus 
par l'evesque , chanoines , chappelains, et gens 
d'église bien honorablement, firent leurs of- 
frandes et oraisons , et y eut une très-belle 
messe chantée , et maintes larmes des yeux jet- 
tées, en remerciant Dieu de la grâce qu'il avoit 
faite au roy. 

Le duc d'Orléans , frère du roy , se gouver- 
noit aucunement trop à son plaisir, en faisant 
jeunesses estranges , à luy qui estoit si prochain 
parent du roy et de la couronne , lesquelles 
ne faut ja déclarer. Si fut ordonné qu'on lui 
monstreroit doucement et gratieusement. Le- 
quel fit semblant de le prendre en patience, 
car il estoit assez caut, et sage de son aage. 
Mais il avoit jeunes gens prés de luy, et aussi 
les vouloit-il avoir, qui l'induisoient à faire 
plusieurs choses, que bien adverty il n'eust 
pas fait. Et une journée le dessus dit Juvenal , 
lequel le duc avoit retenu de son conseil, se 
advisa qu'il luy diroit, et de faict luy dit par 
une manière joyeuse. Si le prit ledit duc trop 
plus en gré qu'il ne fit de ses oncles , et res- 
pondit qu'il pourvoyeroit aux charges qu'on 
luy donnoit. Et commença à faire faire une 
belle chapelle aux Celestins de Paris, et autres 
bonnes œuvres. 

1393. 

L'an mille trois cens quatre-vingt et treize, il 
y eut plusieurs collocutions etparlemens faits, 
pour trouver moyen d'avoir paix entre les roys 
de France et d'Angleterre, dont s'entremet- 
toient plusieurs notables personnes gens d'é- 
glise, et plusieurs autres tant nobles que autres, 
tant d'un costé que d'autre. Et fit le roy dAn- 
gleterre à Wesmontier auprès Londres un par- 
lement , où les trois estais estans assemblés , 
fut mis en délibération si on traiteroit de paix 
avec le roy de France, et y eut diverses ima- 
ginations. Car les jeunes princes et nobles es- 
loicnt d'opinion qu'on n'entendist point à paix. 
El leur sembloit que qui vicndroil en France 



(1393) 

en grande puissance, qu'on la conquesleroit , 
veu la maladie du roy , et qu'il y avoit eu en 
aucuns lieux des différences et divisions, et 
mesmement en Bretagne. Les anciens princes, 
seigneurs et prélats furent d'opinion contraire, 
et alleguoient plusieurs grandes et belles rai- 
sons , par le moyen desquelles la plus grande 
et saine partie se condescendit à ouvrir traité 
de paix avec les François, et que s'ils y vou- 
loient entendre, qu'on y envoyast notable am- 
bassade. Et fut ce fait à sçavoir au roy de 
France, lequel fut très-content d'y entendre. 
Et y eut jour el lieu pris à y besongner. El y 
envoyèrent les Anglois les ducs de Lanclastre, 
de Clocestre, el aucuns comtes, prélats et gens 
d'église, qui vinrent à Calais. De la partie du 
roy y furent envoyés les ducs de Berry et de 
Bourgongne, et gens d'église, et autres, qui 
vinrent à Abbeville, en Ponlhieu. Et fut or- 
donné et accordé , que l'assemblée se feroit à 
Lelinguehan en une cliappelle, en laquelle fut 
ordonné qu'on feroit deux huis opposiles Tun 
de l'autre, pour entrer et yssir les princes en 
ladite cliappelle , et d'un costé et d'autre se 
lendroient tentes pour eux retrairc. Le duc 
de Bourgongne fit dresser une moult belle 
tente, en forme et manière d'une ville envi- 
ronnée de tours, et en icelle y avoit grand 
logis, et y avoil assez d'espace pour retraire 
trois mille hommes, et entour par dedans y 
avoit salles el chambres , où estoient tendues 
diverses tapisseries, les unes de laine, à ba- 
tailles diverses , toutes battues en or, et es au- 
tres esloil signée la Passion deNostre-Sauveur 
Jesus-Christ, et estoient tenues moult belles, 
et moult riches. El puis y avoil les sièges des 
seigneurs à eux asseoir, Irés-noblemenl parés, 
qui esloil bien plaisante chose à voir, et le bas 
comme le plancher couvert de tapis velus. Et 
disoient les Anglois que oncques n'avoient veu 
chose en tel cas si riche , ne si bien ordonnée. 
Et là furent les feries de Pasques tous les sei- 
gneurs assemblés en ladite chappelle. Et dé- 
layèrent h ouvrir les matières ouvertures de 
paix (pource qu'on leur avoil envoyé aucunes 
choses sccreltes par escrit), jusqu'au mois de 
mai ensuivant. Auquel temps, et d'un costé et 
d'autre, fut promis de retourner. El cependant 
y eut les plus merveilleuses tempestes de ton- 
nerre , grcsle , el vents horribles qu'on veid 
oncques. Et disoil-on que ce faisoienl les dia- 
bles, courroucés el indignés de ce qu'on ou- 



PAR JEAN JUVENAL DES URSFNS. 



381 



vroit les matières de paix. El audit mois de 
mai , revinrent lesdils seigneurs bien parés, et 
richement, tant d'un costé que d'aulre. El très- 
diligemment enlendoient à ouvrir les moyens 
de paix. Or esloil le cardinal de la Lune à 
Paris , lequel y esloil venu par l'ordonnance et 
commandement du pape Clément, pour l'union 
de l'Eglise. Lequel vint où lesdils seigneurs 
estoient, pour parler aux Anglois du faict de 
l'Eglise , el leur demanda à avoir audience. Ce 
que lesdils princes d'Angleterre ne luy voulu- 
rent donner en aucune manière, et plusieurs 
fois le refusèrent, disans qu'ils n'esloient en- 
voyés de leur roy pour ceste matière. Toutes- 
fois à la requeslc des princes de France, el par 
son imporlunité, il eut audience , et leur fit 
une notable proposition de l'esleclion de Clé- 
ment, pour monstrer qu'elle esloil bonne, juste 
et canonique , et qu'on luy devoil obeïr, et le 
repuler pour pape, en détestant le faict de 
l'antipape, et es matières deduisoil plusieurs 
el grandes auctorilés de la saincle Escrilure. Et 
quand il eut tout au long dit tout ce qu'il vou- 
lut dire et proposer, la rcsponse des Anglois 
fut bienbrieve, en disant ce que dilesl^ que 
de la matière n'avoient point de charge de leur 
roy, mais bien sçavoient qu'il lenoit pour pape 
Boniface , et que pour tel le lenoient tous ceux 
du pays d'Angleterre. El que s'il vouloil aller 
audit pays d'Angleterre, prescher et dire ce 
qu'il leur avoit dit, qu'ils luy feroient avoir 
sauf-conduit. IMais ledit cardinal n'y voulut 
aller, el s'en retourna. Lesdils seigneurs de 
France el d'Angleterre ouvrirent plusieurs 
moyens d'avoir paix ensemble, et leur sem- 
bloit que les choses y estoient très-bien dispo- 
sées. Et les choses estoient secrettes , et eussent 
esté mises à effect, si ce n'eust esté la maladie 
du roy. Et conclurent que le roy iroil jusques à 
Abbeville , et le roy d'Angleterre jusques à Ca- 
lais. Et derechef le roy devint malade, et en la 
frenaisie où il avoil esté au Mans. Qui esloit 
grande pitié, tant pour le royaume , que pour 
sa personne, car il esloil beau, et bien formé 
de tous ses membres , el de grand el vaillant 
courage. 

Le duc de Berry, qui long-temps avoit eu en 
grande indignation messire Olivier de Clisson, 
conneslable de France , le receul en sa grâce, 
et fut sa paix faite. 

Plusieurs grandes divisions avoil en la cour 
du roy, mais tousjours Juvenal metloil tout à 



382 



HISTOIRE DE CHARLES 



poinct, dont plusieurs l'honoroient et prisoient. 
Les autres qui ne pensoient que à leur profit, 
luy en sçavoient nnauvais gré , disans qu'il se 
inesloit déplus de choses qu'il ne luy apparle- 
noit. Et de faict y en eut qui dirent au duc de 
Bourgongne , qu'il avoit dit plusieurs paroles 
de luy et d'autres , et fait plusieurs choses 
dignes de grande punition, si luy en dirent au- 
cunes , qui n'estoient que toutes bourdes. Le 
duc de Bourgongne, qui ne l'avoit pas trop 
bien en sa bonne grâce, pour cause qu'il avoit 
pourchassé la délivrance desdits de Noujant 
et de La Rivière, légèrement ouvrit les oreilles, 
et les creul , et furent les cas mis par escrit, et 
baillés à deux commissaires deChastelel, pour 
en faire information. Et subvertit-on bien 
trente tesmoins tous faux, qui deposoienll'un 
comme l'autre. Puis apporta-on l'information 
audit duc , un jeudy après disner, et lui dirent 
que l'information estoit faite, et qu'il ne la fal- 
loit que grossoyer. Lequel leur dit qu'elle sulïi- 
soit ainsi , et qu'ils la baillassent aux advocats 
et procureur du roy de parlement , afin qu'ils 
fussent instruits le samedy malin de proposer 
les cas contre ledit Juvenal. Ce qui fut fait. 
Mais ledit procureur respondit qu'il ne se fe- 
roit ja partie contre ledit Juvenal , ny ne pro- 
poseroit ce qu'ils apportoient. Car par plu- 
sieurs conjectures voyoil bien , que c'estoient 
toutes choses conlrouvées. Parquoy lesdits cas 
furent baillés à un advocat de parlement, nom- 
mé maistre Jean Andriguet, lequel se chargea 
de les proposer le samedy matin , comme de 
par le roy et commandement du grand con- 
seil. Or advint que lesdits commissaires de 
Chastelet, quand ils se partirent du duc de 
Bourgongne , s'en vinrent soupper à l'eschi- 
quier en la Cité , et se tinrent assez aises. Car 
aussi estoicnt-ils bien payés, et beurent fort, 
tellement qu'ils mirent leur information sur le 
bord de la table, etd'adventureen janglant et 
caquetant ensemble, avec aucuns des sollici- 
teurs et conducteurs de la besongne, lesditcs 
informations cheurent à terre. Et le lieu où 
ils souppoient estoit la chambre du maistrede 
l'hostel, si y survint un chien, qui estoit de 
l'hostel, qui les prit pour ronger, et les porta en la 
ruelle du lict, dont lesdits commissaires ne s'ad- 
viserenl, car l'un s'attendoitque l'autre les eust 
en sa manche. Et quand vint que le seigneur fut 
couché, la dame en se voulant coucher prés de 
son mary , s'en alla à la ruelle , et toucha de 



VI, ROI DE FRANCE, (l39:n 

son pied ausdiles informations , et dit à son 
mary qu'elle avait trouvé un gros roole en la 
ruelle du lict. Lequel luy dit qu'elle luy bail- 
lasl, ce qu'elle fit. El quand il veid que c'esloit 
une information contre maislre Jean Juvenal, 
garde de la prevosté des marchands de par le 
roy, il fut bien fort esbahy, en disant : « HelasI 
» qui sont ces mauvaises gens qui le veulent 
» grever? » Si se leva à l'heure presque de mi- 
nuict et vint à l'hostel de la ville , frappa à 
l'huis et parla au concierge qui couchoit en 
bas , en disant qu'il vouloit parler au prevost. 
Si se leva, le fit entrer en sa chambre, et tan- 
lostluy bailla lesdiles informations. Et quand 
le prevost les veid , il remercia le bourgeois, 
lequel après qu'il luy eut conté comme il les 
avoit trouvées , s'en retourna en son hostel. 
Encore fut ledit prevost bien joyeux quand il 
fut advcrty des bourdes et charges qu'on lui 
imposoit, et cognoissoit bien aucuns des tes- 
moins. Et ne se sccut le lendemain lever si 
matin , qu'il n'arrivast à sa porte un huissier 
d'armes , nommé Jésus , qui le vint adjourner 
à comparoir en personne pardevant le roy et 
son conseil, au bois de Yincennes (où le roy 
estoit, qui estoit retourné à convalescence ) au 
samedy matin ensuivant , à l'heure de neuf 
heures. Et audit lieu, fut ordonné une forte 
tour et prison pour le mettre. Et ledit samedy 
fut renommée comme publique, qu'on lui de- 
voit coupper la teste, dont tout le peuble s'es- 
bahissoit. A ladite heure et jour, ledit prevost 
ne s'y trouva pas seul , car il fut accompagné 
de (rois à quatre cens des plus notables de la 
ville de Paris, et vint au bois, non de rien es- 
bahi. Si comparut devant le roy et son conseil. 
Et proposa ledit maistre Jean Andriguet, en al- 
léguant les cas qu'on lui avoit baillés par es- 
crit, et prenant conclusions criminelles. Et lors 
se leva ledit Juvenal, qui estoit adverty du cas 
par ladite (elle quelle information, et se voulut 
défendre «omme il en estoit bien aisé, et avoit 
un beau langage, et si estoit plaisant homme, 
aimé, honoré et prisé de toutes gens. Mais 
ledit Andriguet dit qu'il ne devoit point estre 
ouy, et qu'on le devoit envoyer en prison. Et 
sur ce y eut plusieurs paroles. Et finalement 
le roy en sa personne dit , qu'il vouloit que 
son prevost des marchands fust ouy. Lequel 
sexcusa bien et grandement des cas qu'on luy 
imposoit, et se défendit, en soy deschargeant 
bien et honorablement. Et outre dit, que contre 



(1393) 

un officier royal , on ne devoit pas procéder 
par informations. Et aussi qu'il necroyoitpas, 
quelque chose que disl Andriguet, qu'il y eust 
informations faites, veu que ce n'estoient que 
toutes choses conlrouvées. Et lors ledit Andri- 
guet qui cerlifioit qu'il en appcrroit bien, de- 
manda aux commissaires qui estoient derrière 
luy, qu'ils luy baillassent, qui cuidoient les 
avoir, et demandoient l'un à l'autre : « Ne les 
)) avez-vous pas ? » Pour abréger, ils ne sça voient 
qu'elles estoient devenues. Et quand le roy 
veid la manière, luy-mesmedit : «Je vous dit 
» par sentence que mon prevost est preud'- 
» homme, et que ceux qui ont fait proposer les 
)) choses sont mauvaises gens, » Et dit audit 
Juvenal : «Allez-vous-en, mon amy, et vous 
» mes bons bourgeois. » Si s'en retournèrent. 
Et quand les faux tesmoins sceurent l'issue, 
ils furent moult esbahis , et parlèrent l'un à 
l'autre, en cognoissant leur faute, et estoient en 
bien grande perplexité, et sceurent que leur 
information estoit perdue. Et les commissaires 
leur dirent, qu'il falloit qu'ils déposassent en- 
cores ainsi qu'ils avoient fait. Et ils respon- 
dirent qu'ils n'en feroient rien, et qui plus est, 
qu'ils sçavoient ledit Juvenal estre preud'- 
homme , et demeura la chose en ce poinct. 

En ce temps y eut un beau miracle à Nostre- 
Dame de Sainct-Martin-des-Champs. Il y avoit 
une créature pécheresse, qui estoit enceinte 
d'enfant, et elle mussoit sa grossesse le mieux 
qu elle pouvoit, tellement qu'on ne s'enapper- 
ceut oncques. Toute seule se délivra et cuida 
couvrir, et celer son cas advenus, et elle- 
niesme mussa son enfant dans du fiens. Un 
chien sentit aucunement qu'il y avoit quelque 
chose, et gratta tellement au lieu qu'il descou- 
vrit l'enfant. Une bien dévote femme le veid, 
qui passoit d'adventure par là , et prit cet en- 
fant et le porta à Sainct-Martin-des-Champs 
devant l'autel Nostre-Dame , en faisant une 
oraison telle qu'elle lasçavoit. L'enfant ouvrit 
les yeux, cria et alaila, et fut baptisé, et vesquit 
trois heures, puis après mourut. 

C'estoit grande pitié de la maladie du roymoult 
merveilleuse, comme dit est, et ne cognois- 
soit personne quelconque. Luy-mesme se des- 
cognoissoit, et disoitque ce n'estoit-il pas. On 
luy amenoit la reyne, et sembloit qu'il ne l'eust 
onques veue, et n'en avoit mémoire, ne co- 
gnoissance, ne d'hommes ou femmes quelcon- 
ques, excepté de la duchesse d'Orléans ; car il 



PAR JEAN JUVENAL DES L'RSINS. 



383 



la voyoit et regardoit très-volontiers, et l'ap- 
pelloit belle sœur. Et comme souvent il y a de 
mauvaises langues , on disoit et publioient au- 
cuns qu'elle Tavoit ensorcelé, par le moyen de 
son père le duc de Milan, qui estoit Lombard, 
et qu'en son pays on usoit de toiles choses. El 
fut malade depuis le mois de juin jusques en 
janvier : et l'une des plus dolentes et courrou- 
cées qui y fust c'estoit la duchesse d'Orléans. 
Et n'est à croire ou présumer qu'elle l'eust 
voulu faire ou penser. Il vint à Paris un mes- 
chant homme, lequel à proprement parler es- 
toit sorcier. Et se vanta que qui le voudroit 
laisser faire qu'il guariroit le roy. Et qu'il avoit 
un livre qui s'adressoità Adam, de la consola- 
lion de son fils Abel , qu'il pleura et en fit le 
deuil cent ans. On fit parler à luy, et trouva- 
l'on que c'estoit un trompeur. Et de luy fut faite 
punition telle qu'au cas appartenoit. L'on fit 
partout processions , bien dévotes oraisons et 
prières pour la santé du roy, car autre remède 
on ne trouvoit. Et diverses fois les physiciens 
du roy furent assemblés, et autres physiciens 
mandés de divers pays. Mais on n'y sçavoit 
trouver ny la cause de la maladie, ny la forme 
comment on la pourroit guarir. Et luy cessa 
ladite frenaisie , et disoit-on que c'estoit par le 
moyen des prières et oraisons qu'on avoit faites, 
et qui de jour en jour se faisoient. 

Le vingt-qualriesme jour d'aoust, la reine 
eut une fille, qui fut nommée Marie. Et fit la 
reyne promesse et vœu , que si elle vivoit , 
qu'elle seroit religieuse. 

Afin que les Anglois ne cuidassent pas qu'on 
ne voulust entendre à paix en toutes manières 
licites et raisonnables, on envoya messire Phi- 
lippes vicomte de Melun devers les Anglois, 
leur requérir qu'ils voulussent continuer les 
journées entreprises sur le faict de la paix. A 
laquelle parfaire le roy, ses parens, et ceux de 
son sang avoient très-bonne volonté. 

Le roy alla en pèlerinage à Saint-Denys en 
France , et aussi au mont Sainct-Michel. Et 
avoit de belles et grandes dévotions en Dieu , 
et s'en retourna esbatre à Sainct-Germain-en- 
Laye. Et lui faisait-on toutes les plaisances 
qu'on pouvoit. 

La guerre estoit tousjours fort en Bretagne 
entre le duc et Clisson , laquelle estoit bien des- 
plaisante à plusieurs. Et y envoya le roy l'e- 
vesque de Langres , messire Hervé-Lere che- 
valier, et maistre Pierre Blanchet, lesquels 



384 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE 



vinrent en Bretagne, et parlèrent à Clisson , en 
luy monstrant les inconveniens qui estoient ad- 
venus , et advenoient tous les jours à cause de 
ladite guerre. Lequel respondil qu'il esloitprest 
de faire le plaisir du roy, et très-gratieuse- 
ment se porta. Puis allèrent vers le duc, mais 
il ne les voulut voir, ne ouyr, et sembloit qu'il 
fust fort indigné contre le roy mesme. Et après 
ce que plusieurs de ses gens luy eurent remons- 
tré, qu'au moins nepouvoit-il que de les ouyr, 
il les fit venir en sa présence. Si luy exposèrent 
bien humblement et doucement la charge qu'ils 
avoient de par le roy. Ce qu'il prit en grande 
impatience. Toutesfois il respondit assez gra- 
lieusemenl, mais on appercevoit bien qu'il es- 
toit fort indigné. Les ambassadeurs s'en retour- 
nèrent, et dirent la response qui leur avoit esté 
faite. 

Le roy estant à Sainct-Germain-en-Laye et 
son conseil, l'université de Paris envoya une 
notable ambassade par devers luy , le prier et 
requérir qu'on voulust entendre à l'union de 
l'Eglise. Et leur octroya leuc requeste, et vou- 
lut qu'on advisast toutes les manières, par les- 
quelles l'union se pourroit faire, et il estoit prest 
d'y entendre. De laquelle chose les ambassa- 
deurs au nom de l'université rendirent grâces 
et mercis au roy, et aux seigneurs qui estoient 
avec luy, et en firent leur rapport à l'univer- 
sité. Laquelle fit une bien notable procession à 
Sainct-Martin-des-Champs, en remerciant Dieu 
et le roy de sa bonne response. Et pource que 
plusieurs craignoient et douloient de dire publi- 
quement leur imagination et opinion, il fut dit 
qu'on auroit un coffre, auquel par un pertuis 
on metlroit l'imagination des opinans. Et furent 
ordonnés de chacune nation députés qui ver- 
roient les cedules. Et fut trouvé que la com- 
mune opinion de ceux qui mirent les cedules, 
esloitque la voye de cession ou de compromis, 
estoit la plus seure. Et sur ce un bien notable 
clerc, et grand orateur, nommé maistre Nicole 
de Clemangis, fit une très-belle epistre , qui fut 
monslrée au roy, et présentée de par l'univer- 
sité. Lequel très-benignement et doucement la 
receut. 

Boniface l'antipape de Rome escrivit aussi 
une lettre au roy , par laquelle il sembloit 
bien , qu'il avoit bonne volonté à l'union de 
l'Eglise. 

Le roy de Hongrie escrivit au roy de la vic- 
toire que les Sarrasins avoient eue alenconlre 



(1393) 

de luy, et la forme et manière de la bataille, en 
luy requérant aide et confort. A laquelle chose 
faire , le roy estoit fort enclin , et si luy escri- 
vit la moquerie et dérision que les Sarrasins fai- 
soient et disoienl de la division qui estoit entre 
les chrestiens, louchant l'Eglise , et le schisme 
d'icelle. 

Le roy d'Arménie, qui avoit esté assez lon- 
guement en France, seigneur de belle et bonne 
vie, honneste, et catholique, alla de vie à tres- 
passement. Et fut mis en sépulture, vestu de 
vestemens tous blancs. Et à son enterrement 
furent les princes et seigneurs, et foison de peu- 
ple. Et estoit assez riche de meubles, car quand 
il vint il apporta de grandes richesses , lesquel- 
les il distribua en quatre parties : l'une à un 
baslard qu'il avoit, la seconde aux pauvres 
mendians , la tierce à ses familiers et servi- 
teurs, et la quarte aux maitres et gouverneurs 
de son hoslel. Et estoit fort plaint pour sa belle 
vie, et honnesle conversation. 

Quand le roy et son conseil eurent ouy la 
response des ambassadeurs, qu'on avoit en- 
voyés vers le duc de Bretagne, on douta fort 
qu'il ne fust mal content de ce qu'on ne luy avoit 
envoyé aucun du sang du roy. Et pource fut 
advisé parle conseil que le duc de Bourgongne 
y iroit , lequel y alla, et le receut le duc gran- 
dement , notablement, et joyeusement. Et fut 
mandé Clisson par les ducs tous seuls , lequel 
parla à eux en toute douceur et humilité , et 
tellement qu'il y eut bonne paix et accord fait, 
dont tout le pays fut bien joyeux. Et monslroit 
le duc à Clisson tous signes d'amour. Et pource 
qu'on avoit parlé de mariage de la fille du roy, 
et du fils du duc , il s'en vint à Paris , et laissa 
en Bretagne Clisson son lieutenant et gouver- 
neur de tout le pays. 

En ladite annnée monseigneur de Berry fut à 
Sainct-Denys en France. Et avoit volonté et 
grand désir d'avoir une partie du chef sainct 
Hilaire, qui estoit en ladite abbaye. Et de ce 
avoit plusieurs fois requis l'abbé et les religieux. 
Dont après plusieurs diflicullés luy fut accordé, 
et luy en baillèrent partie. Pour laquelle en- 
châsser il fit faire un beau chef tout d'or, et le 
fil mettre dedans, et l'apporta à Poicliers, et le 
donna à l'église de Saincl-Hilaire. Et en re- 
compensation de ce, il donna à ladite église 
de Sainct-Denys une partie du chef et du bras 
de monseigneur sainct Benoist. 

Les juifs ci Paris furent accusés d'avoir en 



(1394) 

despit de INostre-Sauveur Jesus-Christ tué un 
chreslien , et quoy que ce fust ils l'avoienl vil- 
lené et battu. El en faisant information fut 
trouvé qu'ils faisoienl plusieurs choses non bien 
honnestes, en despit des chrestiens. Plusieurs 
y en eut de pris, et emprisonnés, et battus de 
verges par les carrefours , et condamnés en dix- 
huict mille escus , lesquels ils payèrent, qui fu- 
rent employés à faire le Petit-Pont à Paris. Et 
si y en eut plusieurs qui se firent chrestiens, et 
furent baptisés. 

Le roy qui n'avoit pas mis en oubly la re- 
queste que luy avoit fait le roy de Hongrie, de 
luy envoyer aide et secours , luy envoya le 
comte d'Eu connestable de France, bien gran- 
dement accompagné. Et quand le prince des 
Turcs sceut que les François venoient pour luy 
faire la guerre, il se retrahit, et laissa les entre- 
prises qu'il avoit faites contre ledit roy de Hon- 
grie. Le comte d'Eu desplaisant qu'il n'avoit fait 
quelque exploit de guerre sur les Sarrasins, 
sceut par le rapport de gens de bien, que le roy 
de Bohême senloit mal en plusieurs articles de 
la foy,et ne valoit gueres mieux que Sarrasin, 
et pource se bouta audit royaume. Et mit le 
roy et tout le pays en sa subjection , et s'en 
retourna à grand honneur et louange. 

H y avoit en l'université de Paris un bien no- 
table clerc nommé maistre Jean de Varennes, 
lequel estoit très-bien bénéficié en plusieurs et 
divers lieux. Lequel délaissa tous ses bénéfices, 
excepté sa prébende de Rheims , délibéré de 
soy retraire. Et s'en vint au pays , et esleut son 
lieu et sa demeure assez prés de la cité de 
Rheims à Ville-Dommange, en une chappelle 
fondée de Sainct-Dié , assise au dessus dudit 
village. 

1394. 

L'an mille trois cens quatre-vingt et qua- 
torze, y eut plusieurs allées et venues, pour le 
fait de trouver moyen de paix entre les roys de 
France et d'Angleterre. Et de ce faire avoient 
grand désir d'un costé et d'autre d'y entendre. 
Et mesmement le roy d'Angleterre desiroit d'a- 
voir alliance sur toutes choses par mariage, 
combien que la plus aisnée des filles du roy 
n'avoit que sept ans. Et fut advisé qu'il estoit 
expédient que derechef fussent envoyés nota- 
bles ambassadeurs pour traiter de la matière. 
Et de ce furent contens les deux roys. Et envoya 
le roy à Boulongne nos seigneurs les ducs de 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



385 



Berry et Bourgongne avec notables gens de con- 
seil , et autres. Et aussi de la partie des Anglois 
furent envoyés plusieurs notables princes, et 
grands seigneurs. Et furent entre eux ordon- 
nées et conclues certaines trcfves en espé- 
rance de paix , durant quatre ans. Et disoit-on 
que entre les princes y avoit conclusions tcn- 
dans à finale conclusion de paix. Et pource 
que souvent les Anglois usent de paroles de- 
ccptives , fut advisé qu'on revisileroit les bon- 
nes villes, et qu'on les fortifieroit. Et en outre 
fut défendu qu'on ne jouast à quelque jeu que 
ce fust, sinon à l'arc, ou à l'arbalestre. Et en 
peu de temps les archers de France furent tel- 
lement duits à l'arc , qu'ils surmontoient à bien 
tirer les Anglois, et se mettoient tous commu- 
nément à l'exercice de l'arc et de l'arbalestre. 
Et en effect si ensemble se fussent mis, ils 
eussent esté plus puissans que les princes et 
nobles. Et pource fut enjoint par le roy qu'on 
cessast, et que seulement y eust certain nombre 
en une ville et pays , d'archers et d'arbales- 
triers. Et en après commença le peuple à jouer 
à autres jeux et esbatemens, comme ils fai- 
soient auparavant. 

En ce temps vint à Paris comme légat le 
cardinal de La Lune, commis pour le faict de 
l'union de l'Eglise, 

Et environ le caresme, lesdits faux lesmoins, 
qui avoient déposé contre maistre Jean Juve- 
nal des Ursins , garde de par le roy de la pre- 
vosté des marchands , eurent contrition et 
repentance de leur péché. Et vinrent un jour 
à leur curé , en luy exposant la faute qu'ils 
avoient faite, le plus secrètement et douce- 
ment qu'ils peurent tous ensemble, et en une 
mesme manière, et estoient bien trente ou en- 
viron. Quand le curé les eut ouys, il leur dit 
qu'il ne les ozeroit absoudre , et qu'ils allassent 
au pénitencier de l'evesque de Paris, et y allè- 
rent; et les envoya à l'evesque, et y furent , et 
les ouyt. Et leur dit que le cas de soy estoit si 
grand et si mauvais , qu'il craignoit bien de les 
absoudre. Et pource qu'ils allassent au cardi- 
nal de La Lune, qui estoit à Paris, et légat de 
nostre Sainct Père, lesquels y furent, et fai- 
soient toutes ces choses le plus secrètement 
qu'ils pouvoient. Lequel cardinal les ouyt, et les 
absolut, et leur donna en pénitence que le ven- 
dredy sainct au matin , ils fussent à l'huis dudit 
prevost tous nuds , en luy confessant leur cas 
et mauvaisetié , et le priant qu'il leur voulust 

25 



386 



HISTOIRE DE CHARLES 



pardonner. Et ils respondirent que si ledit Ju- 
venal les voyoit il les cognoistroit bien. Et 
pource ledit cardinal fut content qu'ils eussent 
chacun un drap affeuble , et fussent nuds des- 
sous. Lesquels ledit matin vinrent à Thuis du- 
dit Juvenal , lequel s'estoit levé bien matin , 
pour aller gagner les pardons , qui trouva à 
, son huis les dessus dits ainsi affeublés, dont il 
fut bien esbahy. Si leur demanda ce qu'ils 
vouloient, desquels l'un dit leur faute et péché. 
Et tous d'une voix en pleurant luy requirent 
pardon. Et adonc ledit Juvenal et ses serviteurs 
commencèrent à pleurer. Aussi n'y pensoit-il 
plus , et leur demanda qui ils estoient qui luy 
demandoient pardon. Lesquels dirent que par 
leur pénitence ils ne se dévoient point nom- 
mer. Mais parce qu'il avoit veu l'information, 
dont dessus est faite mention , il les nomma 
chacun par leur nom , tellement qu'il n'en ou- 
blia nul, et leur dit : u Vous êtes tel, et tel. » 
Puis bien doucement leur pardonna. Dont ils 
le remercièrent humblement, en baisant la 
terre, et pleurant effondemenl. Et puis par le 
moyen d'aucuns des dessus dits à qui il parla , 
il sceut toute la mauvaiselié , et d'où elle es- 
toit venue , et pourquoy. 

Et entre ledit cardinal , et ceux de l'univer- 
sité, pour le faict de l'union de l'Eglise, il y 
eut plusieurs diversités merveilleuses, et pro- 
positions bien et trop rigoureuses. Et baillèrent 
ceux de l'université une proposition , que le 
cardinal veid et leut, et eurent aussi de luy 
response bien rigoureuse. Et en outre, de l'auc- 
torité apostolique leur défendit, qu'ils n'usas- 
sent plus de telles manières de langages, dont 
ils ne furent pas bien contens , et de tout leur 
pouvoir poursuivoient ladite union. Et escrivit 
le papeau roy, qu'il luy voulust envoyer maistre 
Pierre d'Ailly, et maistre Gilles des Champs , 
qui estoient deux solemnels docteurs en théo- 
logie. Lesquels quand on leur en parla, dirent 
pleinement qu'ils n'y iroient point ^ car ils se 
doutoient de leurs personnes. Quand le pape 
veid que ceux de l'université estoient si aigres, 
il s'advisa qu'il falloit qu'il se joignist aves les 
seigneurs et ceux qui estoient près du roy. Et 
envoya messages bien garnis d'or et d'argent , 
et de choses plaisantes, et spécialement fit faire 
un plaisir au duc de Berry, tellement que luy 
et le cardinal se joignirent ensemble, et mena- 
cèrent fort aucuns de l'université. Lesquels s'en 
allèrent au duc de Bourgongne , et lui supplie- 



VI, ROI DE FRANCE, (1394j 

rent qu'il fisl tant envers le roy qu'ils fussent 
ouys. Lequel le fît , et tellement qu'ils furent 
ouys et firent une epistre , laquelle le roy vou- 
lut estre mise en françois , ce qui fut fait. Puis 
tout veu et considéré, leur fut défendu que d'i- 
celle, ny du contenu ils ne parlassent, ne usas- 
sent point. Dont ils furent très-mal contens, et 
délibérèrent que toujours poursuivroient le 
contenu en ladite epistre. Et pource qu'on les 
vouloit empescher , intimèrent cessations , et se 
sentoient bien avoir aucun port d'aucuns es- 
tans près du roy. Et en l'intimation desdites 
cessations estoit présent ledit cardinal: mais le 
duc de Berry estoit absent. 

Et cependant les cardinaux estant en Avi- 
gnon, desirans l'union de l'Eglise, considerans 
comme il leur sembloit, que le pape très-sage- 
ment y entendoit, s'assemblèrent en intention 
d'y remédier. Et de ce fut le pape tant mal 
content que merveilles. Et s'en retourna ledit 
cardinal de La Lune vers le pape, lequel le sei- 
ziesme jour de septembre cheut malade d'apo- 
plexie, dont il mourut comme soudainement. 
Riche et puissant estoit, tant en meubles que 
autrement, et est chose comme incroyable de 
la chevance qu'il avoit. Et lors les cardinaux 
après qu'il eut esté mis en sépulture honora- 
blement, ainsi qu'il appartenoit bien , délibé- 
rèrent de eux mettre en conclave. Laquelle 
chose le roy cuida plusieurs fois empescher par 
messagers, et autrement, espérant d'y mettre 
union. Dont ils firent difficulté, disans qu'il leur 
falloit un chef, et aussi que messire Raymond 
de Turaine, qui se disoit neveu du feu pape, 
leur menoit guerre très-grande , et avoit pris 
par la vaillance de son corps, plusieurs places 
ausquelles il avoit mis garnisons, parquoy il 
tenoitles cardinaux en Avignon en grande sub- 
jection. Dont les cardinaux escrivirent au roy, 
dequoy il fut bien desplaisant contre ledit Ray- 
mond, et luy escrivit qu'il se deportast. Lequel 
craignant le roy, le fit par aucun temps, et 
s'abstint de faire guerre. Et eux considerans et 
voyans qu'il leur falloit un chef, esleurent le 
cardinal de La Lune, lequel fut nommé Bene- 
dict. 

Et assez tost après recommença ledit mes- 
sire Raymond à faire guerre, et estoit sa que- 
relle, qu'il demandoit les biens meubles et suc- 
cessions du pape Clément son oncle. Et disoit- 
on , qu'il faisoit guerre au pape sans Rome , et 
au roy sans couronne , c'est à sçavoir au roy 



(1394) 

de Sicile , el au prince d'Orenge sans terre , 
car toutes ses terres esloient occupées. 

Le roy avoit dévotion d allei" à Saincl-Denys, 
el y alla et fit ses offrandes. Car continuelle- 
ment estoit en oraisons et prières , croyant par 
l'intercession de monseigneur sainct Denys, 
éviter l'inconvénient de maladie qui luy esloit 
advenue , doutant d'y recheoir. 

Et après l'eslectiondudit cardinal dcLaLune, 
il envoya devers le roy avant sa consécration, 
en luy signifiant son eslectioUj laquelle par l'im- 
pression et importunité des cardinaux il avoit 
accepté. Et faisoil sçavoir au roy, que par toutes 
voyes qu'on adviseroit , il estoit prest d'enten- 
dre à l'union de l'Eglise. Dont le roy et aussi 
ceux de l'univcrsilé furent bien joyeux. Et dé- 
libérèrent ceux de l'université d'envoyer vers le 
pape. Et de faict, ils envoyèrent une bien no- 
table ambassade, et escrivirent lettres exhor- 
tatoires à entendre à union. Et vinrent en Avi- 
gnon, et présentèrent les lettres au pape, lequel 
vouloit aller disncr. Et quand il eut veu les 
lettres , par lesquelles on l'exhortoit si douce- 
ment, il respondit en dépouillant sa chappe, 
qu'il estoit aussi prest de céder, comme il avoit 
esté prest de despouiller sa chappe, laquelle de 
faict il despouilla. Et depuis demandèrent au- 
dience en public, et l'eurent, et les ouyt le pape 
à leur plaisir, et leur dit qu'il estoit content de 
leur octroyer roolles pour avoir des bénéfices. 
Et que pour ouvrir la forme et manière de venir 
à la voye de cession , il faudroit avoir aucunes 
collocutions secrettes. Et s'en retournèrent les- 
dits embassadeurs trés-joycux. Et la response 
ouye à Paris, le roy y envoya son aumosnier, 
nommé maistre Pierre d'Ailly , qui estoit un 
bien notable docteur en théologie. Lequel pré- 
senta les lettres du roy, et eut audience. Et luy 
fit le pape pareille response, comme à ceux de 
l'université. Et après s'en retourna à Paris , et 
rapporta au roy la bonne volonté que le pape 
avoit pour Tunion de l'Eglise. Mais plusieurs 
doutoient que ce ne fust que toute fiction, et 
qu'il disoit d'un, et pensoit d'autre. 

Le roy par la délibération de son conseil, el 
de ceux de l'université, voulut et ordonna que 
les archevesques, evesques, abbés, religieux, et 
autres personnes ecclésiastiques fussent assem- 
blés, et leur manda qu'ils fussent à Paris à cer- 
tain jour, pour avoir leur advis de procéder en 
la manière. Et combien que tous n'y vinrenlpas 
(car aucuns avoient justes excusalions) toules- 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



.'^87 



fois la plus grande partie y vint. Et si y avoit 
plusieurs grands et notables clercs, tant de l'u- 
niversité de Paris, que d'autres universités et 
lieux de ce royaume. Et estoit belle chose el 
notable de voir l'assemblée. El pour demander 
les opinions, el en faire les relations au roy, el 
à son conseil , fut ordonné messire Simon de 
Cramaull, patriarche d'Alexandrie el evesquo 
de Carcassonne, qui estoit un des principaux du 
conseil du roy, et notable clerc. Les prélats et 
autres personnes ecclésiastiques, furent tous as- 
semblés au Palais à Paris. El là esloient prcsens 
ledit maistre Pierre d'Ailly aumosnier du roy, 
docteur en théologie , et les ambassadeurs de 
l'université, qui avoient esté en Avignon vers 
le pape Benedicl. Lesquels firent leur relation 
des responses que leur avoit fait le pape Bene- 
dicl, disant qu'il estoit prest el appareillé d'en- 
tendre à l'union de l'Eglise en toutes manières, 
jusques à céder son droict, si mestier estoit. Et 
ce fait, le patriarche leur exposa comme le roy 
les avoit mandés, pour avoir leur advis el 
conseil des manières de procéder, el de trouver 
la voye d'y parvenir. Lors lesdits prélats , en 
gardant les louables coustumes anciennes, firent 
une procession par la grande salle du Palais, 
et par la cour, pour venir à la Saincle-Chap- 
pelle,- où fut dite une messe du Sainct-Esprit 
par un prélat, pour invoquer l'aide de Dieu, à 
ce qu'il les voulust inspirer à bien délibérer , 
puis s'en retournèrent en ladite salle. Et les fil 
le palriarchejurer , qu'ils diroient leur vrayc 
opinion, sans aucune fiction, ny partialité , el 
demanda à chacun son opinion, dont yen eut 
plusieurs belles el hautes. Et finalement tous 
furent d'opinion, que la voye de cession esloil 
la plus expediente, imô nécessaire à trouver 
union el meilleure que la voye de compromis , 
dont aucuns avoient touché. Laquelle délibéra- 
tion fut rapportée au roy, aux seigneurs du 
sang, et du grand conseil , lesquels en furent 
très-contens. Et fut conclu que ladite voye di- 
ligemment se pratiqueroil. El y eut gens or- 
donnés à faire les instructions. El donna le roy 
congé aux prélats de eux en retourner, et leur 
fut chargé expressément de faire procession et 
oraisons pour l'Eglise, el aussi pour la santé du 
roy. 

En ladite année, la duchesse d'Orléans eut 
un fils nommé Charles , el à le baptiser y eut 
grande solemnilé. 

Et le douziesme jour de janvier ensuivant la 



388 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE 



rcyne eut une fille nommée Michelle. Et vou- 
lut le roy que la porte de Paris, par laquelle 
on va aux Chartreux, à Yanvres, et plusieurs 
autres villages, qu'on appelloit la porte d'En- 
fer y eust nom la porte Sainct-Michel , et la 
fit faire plus grande et ample qu'elle n'estoit. 

Depuis le mois de décembre jusques au pre- 
mier jour de mars , les rivières tant grandes 
que petites furent si giandes, terribles et mer- 
veilleuses qu'on veid oncques, et firent plu- 
sieurs grands dommages. Et estoit pitié de 
voir les maisons , hommes, femmes et en- 
fans , qui par ravines venoient à val les 
eaues. Et fut ce comme tout généralement en 
ce royaume. Qui estoit chose bien piteuse, et 
merveilleuse. 

1395. 

L'an mille trois cens quatre-vingt et quinze, 
le roy, comme très-chresticn et catholique , et 
bras dextre de l'Eglise, de tout son pouvoir 
voulut et délibéra d'entendre à mettre union 
en l'Eglise. Et combien que les Anglois eus- 
sent fait une epistre par l'une de leurs univer- 
sités, adressante au roy Richard, différente 
de l'université de Paris, leur semblant la voye 
de cession n'estre la plus convenable , et plu- 
sieurs grandes raisons sur ce alleguoient , res- 
ponsables à ceux de France, maintenansque la 
voye de compromis ou de faire concile gêne- 
rai , où toutes les deux parties fussent présen- 
tes , ou deuement appellées, estoit la plus con- 
venable. Toutesfois le roy délibéra d'avoir 
union par voye de cession, selon la délibéra- 
tion qui avoit esté faite en son Palais , et en- 
voya vers Benedict une bien notable ambas- 
sade , c'est à savoir les ducs de Berry et de 
Bourgongne, et son frère le duc d'Orléans, ac- 
compagnés de l'evesque de Senlis , de maistre 
Oudart de Moulins , du vicomte de Melun , et 
de messire Gilles des Champs, et autres, qui 
arrivèrent à Avignon le quatriesme jour de 
may, environ quatre heures après midy, et al- 
lèrent tout droit vers le pape, et luy présentè- 
rent les lettres du roy escrites et signées de sa 
main. Et pareillement l'evesque d'Arras en 
présenta une au collège des cardinaux. Et les 
receut le pape bien grandement et honorable- 
ment, et luy baisèrent le pied , la main , et la 
bouche. Et après prit la parole le duc de Ber- 
ry, en disant les causes pourquoy le roy les 
avbit envoyés. Et le pape respondit qu'ils cs- 



(1395) 

toient las et travaillés, et qu'ils s'en allassent 
reposer , et que le lendemain vinssent disner 
avec luy, et il leur diroit quand ils auroient au- 
dience. Ceux aussi de l'université de Paris 
avoient pour la matière mesme envoyé une no- 
table ambassade , et lettres , lesquelles furent 
présentées aux pape et aux cardinaux par 
maistre Jean Luquet, qui furent receus en la 
manière dessus dite , et leur fut dit comme 
ausdits seigneurs. Et les fit-on retraire en la 
chambre de parement, et prirent vin, et espi- 
ces, et s'en allèrent à Yille-Neufve, où ils es- 
toient logés. Et là fut le conseil assemblé, pour 
sçavoir s'ils auroient audience, et aussi si mais- 
tre Gilles des Champs proposeroit, qui en estoit 
chargé. Lequel recita ce qu'il avoit intention 
de dire. El luy fut ordonné ce qu'il diroit, et 
aussi ce qu'il tiendroit. 

Et le lendemain retour erent au palais, dis- 
nerent avec le pape , et furent grandement et 
honorablement servis, et de divers mets. Et 
après disner leur fut dit par le pape qu'ils vins- 
sent le lendemain et qu'ils auroient audience. 
Lesquels vinrent, et furent ouys en la pré- 
sence du pape et de vingt cardinaux, où pro- 
posa maistre Gilles des Champs, et prit son 
thème : « Illuminare his , qui in tenehris et in 
umhra mortis sedent, ad dirigendos pedes nos- 
tros inviampacis. » Lequel il déduisit bien no- 
tablement, en monstrant le bien de paix, en 
recommandant le roy et les seigneurs, et le 
royaume , et aussi la bonne volonté du pape, 
de tendre à fin d'union. Et demandèrent au- 
dience à part et particulière, et à leur donner 
jour. Le pape fît response incontinent, et prit 
son thème : aSubditi estote omni creaturœ prop- 
ter Deum , sive regem tanquam prœcellenti , 
sive ducibus, tanquam ab eo missis. » El Irès- 
benignemenl et gralieusement le déduisit, et 
pour conclusion dit, qu'il entendoit à trouver 
union en l'Eglise en toutes manières deues et 
raisonnables , qui luy seroienl conseillées. 

Et au lendemain assigna jour à avoir au- 
dience particulière, et y vinrent, et proposa 
l'evesque de Senlis, et prit son thème : ((.Spiri- 
tus sanctus docebit vos omnem veritatem. » La 
division de son discours, et la fondation de son 
thème estant faites, il requit au pape qu'il 
baillast la cedule , et toutes les escrilures qui 
avoient esté faites tant en son eslection, que en 
son entrée du conclave , et que expressément 
ils avoient charge de ce requérir, et qu'il avoit 



(1395) 

escrit au roy qu'ainsi le fcroit. Le pape rcspon- 
dit, que sur ceste matière il parleroit aux 
seigneurs à part. Lesquels respondirenl que 
s'il y parloit, si ne fcroienl-ils aucune res- 
ponse jusques à ce qu'ils eussent eu et veu au- 
tant de ladite cedule. Et lors il l'envoya quérir 
parle cardinal de Pampelune, qui l'avoit en 
garde, et fut leue, et en fit maistre Gonlier- 
Coul, notaire et secrétaire du roy , autant. La- 
quelle il envoya au roy et leur sembloit qu'elle 
serviroit très-bien à l' intention pour laquelle ils 
estoient venus; car expressément à l'entrée du 
conclave les cardinaux jurèrent et promirent 
d'entendre àla voje d'union, et que si l'un d'eux 
estoit esleu il y entendroit usque ad cessionem 
inclusive. Et estoit signée de toutes les mains 
des cardinaux. Toutesfois le pape requit et sup- 
plia qu'elle fust tenue secrette. Et le vingt-hui- 
tiesme jour de may , le pape en bref dit, que 
luy et ses cardinaux avoient advisé, que luy et 
l'antipape, et ses cardinaux d'un coslé et d'au- 
tre fussent assemblés en quelque lieu, près du 
royaume de France, et soubs la protection du 
roy, et qu'il falloit qu'ils fussent ouys, et qu'il 
n'y avoit autre voye plus seure, car il falloit 
avoir le consentement des deux parties. 

Le mardy premier jour de juin, les ducs et 
ambassadeurs retournèrent vers le pape, et les 
cardinaux. Et pour respondre à la voye que le 
pape avoit ouvert, proposa maistre Gilles des 
Champs, et prit son thème : af^'iam veritatis 
elcgi, et judicia tua non sum obligatus. » Lequel 
il déduisit, et déclara les voyes qui avoient 
esté ouvertes au conseil de l'Eglise à Paris. 
Dont la première estoit d'avoir concile gêne- 
rai ; la seconde , de s'assembler en un lieu 
soubs la protection du roy. Et en ce estoit com- 
prise la vo.ye de compromis. La tierce estoit , 
la voye de franche cession , et volontaire re- 
nonciation des deux parties à leur droict. Et 
qu'en ceste manière s'esloient tous arrestés, le 
roy et le conseil. Le pape persista en son ima- 
gination , et usa de gratieuses paroles, en dé- 
clarant plusieurs choses, et demanda qu'on lui 
baillast ladite voye , souslenue et roborée de 
toutes raisons, et la manière de la pratiquer. Et 
luy fut respondu qu'il pouvoit assez entendre 
ce qui luy avoit esté dit , sans rien bailler par 
escrit. Et lors usa d'aucunes paroles , mons- 
trant qu'il estoit aucunement desplaisant , di- 
sant que nul ne le pouvoit en rien contraindre 
sinon Dieu, dont il esloii \icaire.Et à tant s'en 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



389 



allèrent les seigneurs disncr. Et de par le roy 
privement fit-on prier aux cardinaux , qu'il 
leur pleust de venir devers eux à Villc-Neufve, 
lesquels y allèrent très-volonlicrs. Et leur re- 
quit monseigneur de Berry, qu'en leurs privés 
noms ils voulussent dire et déclarer leurs ima- 
ginations. Lesquels tous en effect furent d'opi- 
nion, qu'il n'y avoit voye sinon de faire bouler 
l'antipape dehors , ou la voye advisée par le 
pape , de convention. Et s'en retournèrent les 
cardinaux à leurs maisons. Et envoya le pape 
aux seigneurs un evesque, leur prier qu'à cha- 
cun d'eux parlast à part. Dont ils voulurent 
avoir l'opinion de leur conseil, qui fut différent, 
car aucuns disoient qu'ils dévoient parler, les 
autres non. 

Et le mercredy, veille de la Feste-Dieu , al- 
lèrent vers le pape, et disnerenl avec luy, et 
tous les principaux de l'ambassade , et y de- 
meurèrent jusques au vendredy malin, et fu- 
rent à vespres. Après lesquelles les ducs de 
Berry et d'Orléans allèrent souper , et Bour- 
gongne demeura avec le pape, et parla à luy à 
son aise, car tous deux jeusnoient. Le jeudy il 
parla à part à monseigneur de Berry, et le ven- 
dredy malin à Orléans, lequel se confessa à luy 
et de sa main receut le saint sacrement de l'au- 
tel. Si s'en retournèrent à Yille-Neufve , et au 
conseil récitèrent ce que le pape leur avoit dit, 
qui estoit tout un , qui estoit qu'il se plaignoit 
fort de ce qu'on vouloit ouvrir la voye de ces- 
sion , et dit aucunes paroles bien poignantes. 
A quoy le duc de Bourgongne luy avoit bien 
respondu, en soustenanl l'opinion du roy. 

Si luy fut requis par les seigneurs qu'il vou- 
lus! bailler conclusion finale de sa volonté 
en public. Et y eut un jacobin nommé frère 
Jean Halonis, qui mit aucunes conclusions er- 
ronnées, parquoy fut requis qu'il fustarresté, 
et saisi de son corps. Et finalement le pape le 
vingt-cinquiesme jour du mois de juin fit venir 
les seigneurs, et disnerenl avec luy. El après 
disner leur bailla certaine bulle déclarative de 
son intention. Et lesdits seigneurs respondi- 
renl qu'ils la feroienl voir et visiter, et se par- 
tirent cl allèrent à Ville-Neufve. El les con- 
duisoient les cardinaux d'Albanie , et de Pam- 
pelune. Entre lesquels cardinaux y eut de 
grosses paroles sur le faicl du contenu dans la- 
dite bulle. En imposant l'un à l'autre que ce 
a voit-il fait faire, et qu'il vouloit gouverner, et 
tant qu'ils procédèrent jusques à démentir l'un 



390 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (1395) 

messeigneurs les ducs, de ce qu'ils avoient pris 



l'autre bien hautement. Et dit Albanie à Pam- 
pelune qu'il avoit menti par la gueule et y eut 
entre eux plusieurs meschantes paroles, dont se 
rioienlles seigneurs. Et la nuict fut le feu bouté 
en deux arches dû pont, qui estuit de bois , tel- 
lement qu'il falloit passer à bateaux. Et de ce, 
ceux de la ville d'Avignon , et plusieurs cardi- 
naux furent fort troublés. Et disoient aucuns 
que ce avoit fait faire le pape à caulelle. Mais 
il s'en excusa grandement , en affermant qu'il 
n'en sçavoit rien , et en estoit desplaisant, et 
très-diligemment le fît refaire. Et qui voudroit 
mettre toutes les allées, venues, propositions , 
et allégations d'un costé et d'autre, la chose 
seroit longue. Et doit suffire de monstrer la 
bonne et vraye affection qu'avoit le roy et nos 
seigneurs de son sang à l'union de l'Eglise. 

Les jacobins d'Avignon , quand ils sceurent 
les conclusions de Hatonis,ils vinrent vers les- 
dits seigneurs, et ambassadeurs de l'université, 
déclarer que lesdites conclusions n'avoient onc- 
ques esté faites de leur sceu ou consentement , 
et qu'en rien ils n'y adheroient. 

Plusieurs assemblées et consultations furent 
faites, tant aux cordeliers d'Avignon, comme à 
Yille-Neufve , et autrement. Et fut conclu que 
lesdits seigneurs , et autres ambassadeurs du 
roy, et de l'université, se tiendroient fermes à 
la voye de cession, et non à la volonté du pape. 
Et en ce s'adjoignirent tous les cardinaux, ex- 
cepté deux , ou un nommé Pampelune. Et en 
rien n'approuvèrent la bulle que le pape avoit 
baillée. Et firent mettre par escrit leurs volon- 
tés, et offrirent de les signer. Et envoyèrent 
lesdits seigneurs et ambassadeurs vers le pape, 
luy requérir audience publique, et par deux 
fois : mais à chacune fois pleinement les refusa, 
et ne leur vouloit octroyer. Qui plus est, il dé- 
fendit aux cardinaux qu'ils ne signassent leurs 
opinions. Et lors lesdits ambassadeurs du roy 
requirent auxdits cardinaux, qu'ils voulussent 
dire leurs opinions publiquement. Laquelle 
chose ils firent très- volontiers , en recitant la 
conclusion faite au conclave, et les sermens et 
promesses, et en effecl le contenu de la cedule, 
à laquelle ils se tenoient. Et par ce adhérèrent 
à la voye conclue par le roy et l'EgUse de 
France. Et eussent bien voulu qu'on leur eust 
déclaré la forme et manière de pratiquer ladite 
voye. Par lesdits seigneurs leur fut respondu 
qu'ils ne s'en doutassent , et qu'ils le pratique- 
l'oienl très-bien. Et remercièrent grandement 



la peine et travail d'avoir passé le Rhosne à 
bateaux, veue la roide eaue, et le fort vent qu'il 
faisoit. L'université de Paris avoit envoyé une 
epislre , laquelle fut leue en la présence des 
seigneurs , lesquelles conclurent qu'elle ne se- 
roit point présentée. Et ce jour mesme au ma- 
tin, qui estoit le vingt-sixiesme jour de juin, 
fut mise la première pierre en l'église, de nou- 
veau édifiée, de Sainct-Pierre-Celestin, où es- 
toit enterré sainct Pierre de Luxembourg. Et y 
avoit foison de gens, et y eut un beau sermon 
fait par maistre Gilles des Champs, lequel re- 
commanda fort la vie dudit cardinal. Et fit-on 
deux cedules, l'une de l'intention du pape, l'au- 
tre de celle du roy. Et esleva-on le cercueil où 
estoit le corps, et dessus mit-on les deux cedu- 
les, en priant audit cardinal, qui avoit eu tant 
grand désir et affection à l'Eglise, qu'il voulust 
ficher au cœur des gens, laquelle voye estoit la 
meilleure. Et se tenoit tousjours fort le pape 
en son imagination , et aussi faisoient lesdits 
seigneurs et ambassadeurs , et les cardinaux 
avec eux , excepté le cardinal de Pampelune. 
Et après plusieurs allées et venues vers le pape, 
de Ville-Neufve aux cordeliers , et augustins 
d'Avignon , nos seigneurs desirans avoir issue 
et conclusion, et aussi les cardinaux requirent 
au pape d'avoir audience publique. El de ce 
faire délaya longuement. 

Et finalement le jeudy huictiesme jour de 
juillet, nosdits seigneurs et aussi les cardinaux 
vinrent au palais du pape , en la chambre de 
parement , et là firent supplier au pape qu'ils 
parlassent à luy. Et après aucunes excusations, 
il issit hors de sa chambre, et vint en ladite 
chambre de parement. Et les seigneurs s'age- 
nouillèrent, et par la bouche de monseigneur 
de Berry, le prièrent qu'il voulust ouyr lesdits 
cardinaux publiquement en paroles très-douces 
et humbles. Et allégua plusieurs raisons , en 
monstrant qu'il estoit plus raisonnable de les 
ouyr à part. Et à la fin Irès-envis et malgré luy 
se condescendit, et fit le cardinal de Florence 
pour tous les autres (excepté le cardinal de 
Pampelune) la proposition, et bien grandement 
recita tout le démené de la matière , et toutes 
les voyes qui avoient esté ouvertes de venir à 
union, et que tous estoient condescendans à la 
voye esleue par le roy et l'Eglise de France, 
c'est à sçavoir de cession. Et luy firent aucunes 
rcquesles raisonnables, mais en effecl il les re- 



(1395) 

fusa, et disoit qu'on les luy baillast par escrit, 
et esloienl paroles toutes frustratoires évidem- 
ment. Et pource lesdits seigneurs requirent au- 
dience publique , et estoient desplaisans de ce 
qu'il ne vouloit bailler la cedule , et qu'il ne 
vouloit pas révoquer le commandement qu'il 
avoit fait aux cardinaux, de non signer et scel- 
ler leurs opinions. Laquelle audience le pape 
leur refusa. Dont lesdits seigneurs furent moult 
courroucés , et prirent congé du pape , en di- 
sant qu'ils rapporteroient au roy ce qui avoit 
esté fait et dit. Après laquelle chose , le pape 
les pria bien affectueusement qu'ils disnassent 
le lendemain avec luy. Et mondit seigneur de 
Berry respondit qu'ils avoient assez mangé et 
parlé à luy tout à son aise. Et que s'il n'avoit 
volonté de condescendre à la voye que le roy 
luy conseilloit, qu'ils ne revicndroicnt plus. 
Et à tant se départirent , et allèrent à Ville- 
Neufve à leur logis. Et de là tirèrent à Paris 
devers le roy. 

Le jour de Sainct-Barthelemy, lesdits sei- 
gneurs et ambassadeurs arrivèrent à Paris de- 
vers le roy, et en briefves paroles récitèrent au 
roy et à son conseil ce qui avoit esté fait. Et 
supplièrent au roy, qu'il luy pleustde poursui- 
vre ce qu'il avoit commencé pour Tunion de 
l'Eglise, et que ce luy seroil grand honneur que 
la chose se conduisist tellement qu'elle peust 
parvenir à son intention. Et fut lors conclu par 
le roy et son conseil que le roy envoyeroit vers 
les autres roys et princes chrestiens pour ceste 
matière. Et de faict, furent ordonnés d'aller es 
Allemagnes l'abbé de Sainct-Gilles de Noyon , 
et maistre Gilles des Champs, notable docteur 
en théologie; lesquels y allèrent, et firent 
grandement et notablement leur devoir, mais 
très-petit fruict en rapportèrent. Et en Angle- 
terre furent envoyés messire Simon deCramault, 
patriarche d'Alexandrie, et l'archevesque de 
Tienne, et autres, lesquels y furent receus 
grandement et honorablement. Et après la pro- 
position faite, et la cause déclarée pourquoy ils 
estoient venus, eurent du roy d'Angleterre res- 
ponse gralieuse, disant que la voye que le roy 
de France avoit esleue estoit bonne et louable, 
à laquelle il s'adjoignoit. Et donna de ses biens 
ausdits ambassadeurs , puis s'en revinrent à 
Paris devers le roy, et firent leur relation bien 
notablement. Et quand le pape Benedict sceut 
Jes diligences que le roy faisoit, il fut bien es- 
bahi. Et pour leaucunementcuider desmouvoir, 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



391 



et aussi les seigneurs qui avoient esté devers 
luy, de son mouvement , et sans ce qui en fust 
requis, octroya au roy un dixiesme. Dont les 
gens d'église n'estoient pas bien contens. Et 
aussi pourtant ne fut pas la poursuite délaissée. 
En ce temps, comme dit est, s'enlrelenoient 
tousjours les traités des roys de France et d'An- 
gleterre. Et entre les seigneurs y avoit un cer- 
tain accord, que le roy d'Angleterre devoil 
avoir en mariage madame Isabeau, fille du roy, 
laquelle n'avoit d'aage que sept ans , et il en 
avoit trente, et qu'il y auroit trefve de trente- 
huict ans, csquelles il y eut plusieurs et diverses 
clauses concernans le bien public des deux 
royaumes. Et pour parfaire ledit traité, le roy 
d'Angleterre envoya à Paris le comte Roland 
de Corbe , admirai d'Angleterre , le comte de 
Norlhampton, mareschal d'Angleterre, et mes- 
sire Guillaume Sirop , grand chambelan , et 
autres nobles d'Angleterre, pour demander la 
fille du roy. Et avoient procuration suflisanle 
pour espouser, et passer l'accord en la forme 
et manière dessus déclarée. Et par aucuns jours 
furent assemblés messeigneurs les ducs de 
Berry et de Bourgongne, lesquels avoient con- 
duit ceste matière , et finalement accordèrent 
ledit traité. Ledit comte Roland, par le moyen 
de sa procuration, au nom et comme procureur 
du roy d'Angleterre, espousa madame Isabeau 
de l'aage dessus dit. Et furent les nopces au 
Palais , et y avoit trois roys , c'est à sçavoir le 
roy de France , le roy de Sicile et le roy de 
Navarre, et plusieurs ducs, comtes, princes et 
barons, archevesques, evesques, abbés et pré- 
lats, nobles , bourgeois et habitans des bonnes 
villes , et y eut huict mets , et chacun mets en 
huict paires de manières. El si on vouloit dé- 
clarer les assietes des personnes, les paremens 
et habillemens, tant en tapisseries, que robbes, 
trompettes , et menestriers , et ceux qui ser- 
voient . la chose seroit trop longue à reciter. 
Toutesfois le commun langage estoit , que là 
pouvoit-on voir la pompe et superQuité des 
François, et les bombans. Et dons merveilleux 
s'entre-donnoient les roys et les princes les uns 
aux autres. El pource que plusieurs choses , 
comme on disoit, se ftiisoient, qui n'estoient ho- 
norables ne profitables pour les royaumes, on se 
passe de les déclarer. Une chose toutesfois n'est 
pas à délaisser, que pour ledit temps, le roy 
d'Angleterre tenoit Cherbourg, qui est une place 
très-forte en Normandie, et Brest en Bretagne, 



392 



HISTOIRE DE CHARLES 



qui sont places, comme on dit , à faire guerre 
très-grande esdils pays, et comme imprenables, 
si gens de faict y esloient, et qui eussent vivres. 
Lesquelles n'esloient que engagées de certaine 
somme d'argent. Desquelles sommes ledit roy 
de France paya et contenta ledit roy d'Angle- 
terre, Et pource rendit-il lesdites places en l'o- 
beïsssance du roy, qui fut un grand bien pour 
le royaume et pour le pays. 

En cesle année furent merveilleux vents par 
l'espace de trois mois, et spécialement au mois 
de septembre furent si horribles et si grands , 
qu'ils abatoient gros arbres portans fruicts, fo- 
resls , maisons et cheminées , et estoit grande 
pitié des dommages qu'ils faisoient au diocèse 
de Maguelone. 

AU pays de Languedoc fut veue au ciel grosse 
estoile, et cinq petites. Lesquelles, comme il 
sembloit, assailloient et vouloient combatre la 
grosse, et la suivirent bien par l'espace de 
demie heure. Et oyoit-on voix au ciel par ma- 
nière de crys. Et après fut veu un homme qui 
sembloit estre de cuivre, tenant une lance en sa 
main, et jettant feu, qui empoignit la grande 
estoile, et la frappa. Et oncques plus rien ne fut 
veu. 

En aucunes marches de Guyenne furent ouyes 
voix, et froissemens de harnois, et de gens qui 
se combatoient. Lesquelles choses donnoient 
aux gens grande crainte et peur , et non sans 
cause. Et pource que lesdites choses advin- 
rent avant la bataille de Hongrie, aucuns di- 
soient que ce en estoit la signification. 

Or estoient les trefves fermées entre les deux 
roys de France et d'Angleterre , et alloit-on de 
l'un à l'autre qui vouloit. Et pour lors faisoit- 
on grandes chères et esbatemens , comme 
jousles, disners, etsoupers,et estoit toute abon- 
dance d'or et d'argent. Et regnoient en France 
merveilleuses pompes , tant en vesturcs et ha- 
billemens , que chaisnes d'or et d'argent. Et 
combien qu'il ne fust point de guerre, toutes- 
fois levoit-on toujours les aydes et l'argent sur 
le peuple, lequel fort murmuroit, et disoit que 
Dieu punissoit le royaume pour la cause dessus 
dite , par la maladie du roy. 

Aucuns disent qu'en ceste année le mares- 
chal de Boussicaut eut le gouvernement de 
Gcnnes pour le roy, et avoil bien dix ou douze 
mille chevaux, et mit en l'obeïssance du roy 
Milan , Plaisance , Pavie , et plusieurs autres 
i)laces. Et assez tost après fut deux fois sur 



YI, ROI DE FRANCE, (1395) 

les Sarrasins. Et estoit chef des Sarrasins le . 
Basac, qui fut longuement devant Contanti- 
nopte , où ledit mareschal fit moult de belles 
vaillances et armes , et aida fort à secourir la 
ville de Constantinople, qui estoit assiégée des- 
dits Sarrasins. Et dedans estoit un chevalier 
françois nommé Chasteaumorant , lequel vail- 
lamment se porta , et tellement que le Basac 
leva son siège. Et s'en allèrent luy et ses Sar- 
rasins. 

Les Turcs , qui comme dessus est touché, 
s'estoient retraits quand ils avoient sceu la ve- 
nue des chrestiens , et mesmement de France, 
s'assemblèrent en bien grand nombre. Et es- 
toit merveilleuse chose de la grande quantité 
qui estoit, et leur sembloit qu'ils pouvoient et 
dévoient conquester toute chrestienté. Le roy 
d'Hongrie assembla gens pour leur résister 
bien cinquante-deux mille chrestiens, et se mit 
sur les champs, et aussi y estoient les Sarra- 
sins. Et quand ils furent aucunement près l'un 
de l'autre, le roy d'Hongrie envoya environ 
quatre cens hommes d'armes , pour voir et 
conjecturer l'ost des Sarrasins. Lesquels furent 
enclos : mais vaillamment et longuement se 
défendirent, tellement que plusieurs Sarrasins 
tuèrent 5 et finalement ne peurent résister à la 
puissance de leurs ennemis, et tous furent mis 
à mort. Quand les chrestiens veirent ceste des- 
confiture, et sceurent la grande compagnée que 
les Turcs estoient , ils eurent ensemble advis 
de ce qu'ils avoient à faire. Et fut la plus 
grande partie d'opinion, qu'ils s'en retournas- 
sent. Mais le roy, qui estoit vaillant chevalier, 
et autres des plus grands seigneurs, eurent au- 
tre imagination , c'est à sçavoir qu'on les com- 
batist. Et ne fallut gueres marchander : car ils 
esloient les uns près des autres. Si frappèrent 
nos gens sur la première bataille , contre la- 
quelle lesdits quatre cens avoient combatu, et 
y en avoit de las et de blessés. Et y eut forte et 
aspre besongned'un costé et d'autre. Et ne peu- 
rent lesdits Sarrasins de la première bataille 
soutenir la vaillance des chrestiens, et se trou- 
vèrent desconfits. Lors le roy d'Hongrie leva 
sa baniere, en donnant courage à ses gens. Si 
frappa sur les Sarrasins, lesquels n'arrcsterent 
point, et furent desconfits, et y en eut plusieurs 
mille de morts. Et fut tué le fils dudit Basac, 
nommé l'Amaurabaquin. Et son neveu, ac- 
compagné de grand nombre de Sarrasins, qui 
vcnoit à l'aide de son oncle pour combatre les 



(1396) 

chresliens , quand il sceut ladite desconfiture , 
il s'en retourna d'où il estoit venu. Lesquelles 
choses venues à la cognoissance du roy, il fil 
faire processions par tout son royaume, et ren- 
dit el fit rendre grâces à Dieu. 

Aucuns seigneurs du pays de France es- 
toient allés en Lombardie en armes, el mes- 
memenl plusieurs de la comté d'Armagnac , 
dont estoit capitaine un chevalier nommé mes- 
sire Amaury de Severac, qui vaillant chevalier 
estoit, et pour lors jeune d'aage. El furent con- 
traints les François tant par famine que mor- 
talité de eux en retourner mal habillés, et 
comme tous nuds , et à grande difficulté pas- 
soienl par les destroits de Savoye, el du Dau- 
phiné , et n'avoient aucun argent , pour eux 
deffrayer en retournant. Et pource falloil qu'ils 
se pourveussent de vivres , dont ils se pour- 
voyoienl le plus doucement el gralieusement 
qu'ils pouvoient, en demandant et requérant 
qu'on leur donnast à manger, en les laissant 
passer et aller à leur pays. Et s'assemblèrent 
les nobles du Dauphiné, pour leur courir sus. 
Et pour ce faire assemblèrent le comte de Va- 
lentinois, l'evesque de Valence, le prince d'O- 
renge, el le seigneur de la Vernouilliere-, et 
pour abroger, tous les nobles du Dauphiné , et 
leurs alliés. Et les estimoit-on à bien huictcens 
chevaliers cl escuyers, el de faictse mirent sur 
les champs. Laquelle chose venue à la cognois- 
sance dudit Severac, il envoya devers eux un 
héraut, en les priant et requérant, qu'ils le 
laissassent passer luy el ses gens seurcmenl , 
et leur ordonnassent quelque peu de vivres. El 
encores estoient-ils contens de ce queDieu leur 
avoit donné d'en payer partie selon leur pos- 
sibilité. Lesquels n'en voulurent rien faire: 
mais persistèrent en leur imagination et opi- 
nion. Et pource Severac parla à ses compa- 
gnons, en leur monstrant qu'il valoil mieux 
qu'ils se défendissent, que de eux laisser pren- 
dre et tuer, et qu'il avoit espérance en Dieu el 
en leurs courages. Elfaisoientlesdits seigneurs 
la nuicl grands feux , mais petit guet, car en 
rien ils ne craignoient la puissance dudit Se- 
verac, el des siens, lesquels, comme dit est, es- 
toienl la grande partie tous nuds et sans arroy. 
Au poinct du jour vinrent frapper sur les no- 
bles du Dauphiné , el les desconfirent : el y 
furent pris ledit comte de Valenlinois, l'eves- 
que de Valence , le prince d'Orengc, el plu- 
sieurs autres. El pource que ledit Severac dou- 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



393 



toit que ceux qui s'en esloient fuys ne se ral- 
liassent ensemble, cognoissant que leur des- 
confiture estoit une chose soudaine, el que 
quand on vint frapper sur eux, ils n'avoient 
pas eu le loisir de s'armer, ny de s'habiller, 
désira de trouver une manière d'expédient avec 
eux. Car à tout considérer, combien que ses 
gens fussent armés de leurs harnois, toulcsfois 
il y avoit plusieurs passages difficiles. El quand 
il n'y eusl eu que les paysans du pays, si y 
eust eu fort à faire. Et pource lesdils seigneurs 
mesmes ayans désir d'estre hors de ses mains, 
et se doutans que si leurs gens s'assembloient, 
pour luy courir sus, qu'on ne les tuast, de- 
mandèrent audit Severac qu'il leur fisl bonne 
compagnée , et on les laisseroit passer seure- 
ment. Lequel en fut d'accord, et ses gens. El 
au regard desdils princes, ce qu'ils voulurent 
donner de leur franche volonté, Severac el ses 
gens en furent contens , el des autres gentils- 
hommes chacun paya un marc d'argent. Et 
par ce moyen ledit Severac , el ses gens , qui 
esloient tous nuds , mal habillés , et sans ar- 
gent, s'en vinrent à leur pays , et devers leur 
seigneur, le nouveau comte d'Armagnac, mon- 
tés , armés , et bien garnis. Ainsi va aucunes- 
fois des advenlures de la guerre. Et desdits du 
pays de Dauphiné se mocquoient les François, 
Anglois, et toutes autres nations. 

Ceux de la cité et pays de Gcnnes , eux sça- 
chans et sentans fort grevés, envoyèrent vers 
le roy, en luy priant et requérant qu'il les vou- 
lust prendre en sa garde. A laquelle chose le 
roy, et ceux de son sang et conseil délibérèrent 
d'entendre diligemment. 

Le roy devint en ceste saison merveilleuse- 
ment malade, el estoit grande pitié de le voir, 
el les choses qu'il faisoil. Et n'y Irouvoit-on 
remède sinon prier Dieu. Et estoit belle chose 
cl piteuse des dévotions, qu'avoienl toutes gens. 
Et faisoit-on aumosnes à églises, Hostels-Dieu, 
et pauvres gens. 

1396. 

L'an mille trois cens quatre-vingt et seize, le 
roy el son conseil advisercnl , que le schisme 
de l'Eglise estoit bien merveilleux , et par ice- 
luy pouvoit avoir plusieurs erreurs en la foy, 
et que à luy comme à roy très-chrestien,etbras 
dextre de l'Eglise, appartenoitde faire diligence 
de mettre paix en l'Eglise. Et pource conclud 
d'y entendre de son pouvoir, et envoya diver- 



394 



HISTOIRE DE CHARLES 



ses , grandes , et notables ambassades par de- 
vers presques tous les roys et princes chresliens, 
et y fit le roy de moult grandes despenses. Et 
en la matière , furent ouvertes par lesdits am- 
bassadeurs voyes, de mettre paix et union en 
l'Eglise, qui estoit chose bien nécessaire. 

En ce temps le roy d'Arragon lequel sou- 
venlesfois prenoit plaisir et déduit de chasser 
tant de grosses bestes, que de lièvres, et vo- 
lontiers couroit après ses chiens. Advint un 
jour luy prit volonté de voir courre un lièvre , 
et vint aux champs bien monté et accompagné, 
et fut par les petits chiens trouvé et levé un 
lièvre, qui commença fort à courir, et le sui- 
voient les lévriers, et aussi le roy alloit après, 
et faisoit fort courir son cheval, lequel cheut 
et tresbucha des pieds de devant. Parquoy 
le roy cheut à terre et se rompit le col, et 
mourut, qui fut grand dommage, comme on 
disoit. Et pource roys, princes, chevaliers, es- 
cuyers, et autres personnes prenans plaisir à 
tels déduits , doivent bien entendre à eux. Et 
est bien grande simplesse , de se mettre trop à 
telles choses ardemment, dont la mort se peut 
ensuivre sans profit et honneur. Et esloit lors 
le patriarche d'Alexandrie en Arragon , si fut 
aucunement retenu. Le service du roy fut fait 
bel et notable. Et ce fait furent renvoyés ledit 
patriarche, et les autres ambassadeurs du roy, 
sans autre response, à cause de la mort du 
roy. 

Les autres ambassadeurs aussi qui avoient 
esté envoyés en divers royaumes, retournèrent 
devers le roy, et firent leur relation, disans que 
la plus saine partie estoit d'opinion , que la 
voye par le roy esleue estoit la meilleure , et 
qu'elle estoit bonne, saincte, et juste. 

De par le roy d'Angleterre , et le clergé de 
son pays furent envoyés certains clercs bien 
aigus devers le roy, touchant le faict de l'E- 
glise, et firent une proposition , et à la fin di- 
rent que le roy n'acceploitpoint la voyc de ces- 
sion, et qu'il sembloit que la voye d'assembler 
gênerai concile esloit la plus expcdienle. Et on 
leur requit que avec aucuns ils voulussent par- 
ler de la matière, et conférer ensemble, pour 
sçavoir les causes qui les mouvoient, et ouyr 
aussi les causes du roy. A quoy ne voulurent 
entendre en aucune manière, et s'en retour- 
nèrent en Angleterre, combien que depuis ils 
changereiil leur imagination. 

Le comte de Hainaul avoit forte guerre con- 



VI, ROI DE FRANCE, (1396) 

tre les Frisiens , et envoya devers le roy luy 
prier qu'il luy envoyast des gens d'armes pour 
luy aider. Laquelle chose le roy luy octroya 5 
et de faict luy envoya gens de guerre large- 
ment , parquoy il surmonta ses ennemis. 

En ce temps fut advisé par le roy, et ceux 
de son sang et conseil, et aussi par les Anglois, 
qu'il falloit achever ce qui avoit esté encom- 
mencé touchant l'alliance par mariage de ma- 
dame Isabeau de France. Et requeroient les 
Anglois qu'on leur livrast ladite dame. Et fut 
advisé qu'il estoit expédient que les roys s'en- 
tre-veissent en quelque lieu, et qu'ils parlassent 
ensemble. Et de faict pour la cause le roy vint 
à Boulongne, et de là à Ardres, et le roy d'An- 
gleterre vint à Calais. Et furent ordonnées 
certaines lentes , où chacun roy en la sienne 
seroit. Et entre les deux tentes dévoient les 
deux roys parler ensemble, accompagnés cha- 
cun de quatre cens chevaliers et escuyers bien 
ordonnés et habillés. 

Le vingt-septiesme jour d'octobre audit an, 
le roy issit d'Ardres accompagné de ses oncles 
et de plusieurs ducs et comtes sesparens, et de 
quatre cens chevaliers el escuyers, bien ordon- 
nés et habillés , comme en bataille rangée. El 
devant le roy estoit le comte de Harcourt son 
prochain parent, lequel portoit l'espèe du roy. 
Et quand ils vinrent à un traict d'arc des 
tentes, ils descendirent tous à pied, excepté le 
roy et ses prochains parens , puis quand ils 
vinrent aux cordes qui soustenoient les tentes, 
le roy et les autres descendirent à pied. Et se 
divisa l'armée en deux, deçà et delà les tentes. 
Et leur fut ordonné qu'ils ne se bougeassent, 
et se tinssent sans mouvoir. Et pource que le 
roy doutoil qu'aucuns de jeune courage ne 
s'esmeussent, parquoy il eust peu s'ensuivre 
aucun inconvénient, il parla à eux bien douce- 
ment el gratieusemenl, en les exhortant et com- 
mandant qu'ils ne se bougeassent , en mons- 
trant quel deshonneur ce seroit, s'ils rompoient 
les formes et manières pourparlées entre luy 
et son adversaire d'Angleterre. Et lesdiles 
formes el manières gardèrent aussi les Anglois, 
sans les enCraindre. Eux estans à la veue l'un 
de l'autre, vinrent vers le roy les ducs deLan- 
claslre et de Clocestre, el autres comtes et sei- 
gneurs d'Angleterre. Lesquels bien humble- 
ment s'agenouillèrent , disans qu'ils venoient 
vers luy, pour sçavoir en quelle forme, habits, 
et ordonnance ils se dévoient assembler. Et 



(1396) 

pour cesle mesme cause, estoicnt allés vers le 
roy d'Angleterre nos seigneurs les ducs de 
Berry et de Bourgongne. Leroy receullesdils 
princes d'Angleterre honorablement. El la ros- 
ponse ouye, le roy leur donna à chacun un bel 
anneau. Lesquels les receurent, en remerciant 
le roy très-humblement, et s'en retournèrent 
devers leur maistre. Et voulut le roy, avant le 
parlement desdils princes, boire avec eux, et 
prirent vin et espices. Et pareillement fit le roy 
d'Angleterre à nos seigneurs. Et quant à la re- 
queste qu'on faisoit, de sçavoir quels habille- 
mens , et les manières qu'ils feroient l'un à 
l'autre , le roy d'vVngleterre respondit, que les 
convenances ou pactions de paix et amitié ne 
consistoient ou gisoient pas en superfluité de 
robbes et vestures , mais en cordial amour et 
affection. Laquelle chose fut fort notée, car 
par ce il monstroit la grande affection qu'il 
avoit au bien de paix. 

Or il est vray qu'entre la distance des tentes, 
et comme au milieu du chemin , y avoit un 
grand pal ou pieu fiché en terre, et à ce pal là 
se dévoient assembler les deux roys. Etenviron 
trois heures après midy se mirent en chemin 
à pied. Car la distance n'estoit pas longue. Le 
roy vint en un simple habit jusques au genouils, 
fourré de martres, son chapperon à une longue 
cornette entour sa teste, troussée en forme de 
chappeau, et estoit accompagné de ses oncles. 
Et d'autre part le roy d'Angleterre sortit hors 
de sa tente, vestu d'une robbe longue, jusques 
aux talons 5 et devant luy avoit messire Jean de 
Hollande, qui portoit son espée, et le comte 
Mareschal , qui portoit un baston royal doré. 
Et tantost que les deux roys se veirent l'un 
l'autre, tous leurs gens se mirent d'un costé et 
d'autre à genoux, j"usques à ce qu'ils fussent ve- 
nus audit pal. Et quand ils y furent, ils se bai- 
serentetsaluerent l'un l'autre, en bonne amour, 
paix et dilection , et lors on demanda les es- 
pices et le vin. Et servirent les ducs de Berry 
et de Bourgongne, et les ducs de Lanclastre et 
de Clocestre. Et estoit grande noblesse et pitié 
de voir ladite assemblée, etde joye pleuroient 
ceux qui les voyoient. Et en signe d'amour et 
de dilection donna le roy au roy d'Angleterre 
une très-belle couppe d'or , garnie de pierres 
pretieuses , et une aiguière. Et aussi le roy 
d'Angleterre luy donna un très-beau vaisseau 
à boire cervoise, avec un vaisseau aussi à met- 
tre caue, garnis de pierres pretieuses, lesquels 



PAR JEAN JIIYENAL DES URSINS. 



395 



dons ils receurent bcnignement, en se remer- 
cians l'un l'autre. Et à la requeste, au moins 
parla persuasion des princes et seigneurs pre- 
sens , ils jurèrent et promirent l'un à l'autre, 
que si Dieu leur donnoit grâce de venir à bonne 
et finale paix , qu'ils fonderoicnl , et feroient 
faire à communs frais et despens , pour mé- 
moire de leur vision mutuelle faite audit lieu, 
une chappclle. 

Quand les roys veirent que leurs gens, tant 
d'un costé que d'autre, gardoient si bien cl 
fermement ce qui leur avoit esté commandé, 
en monstrans le désir, l'affection et joye qu'ils 
avoient, que bonne paix fusl entre les deux 
roys , leurs royaumes et peuples , lors le roy 
d'Angleterre, et lesdits ducs et seigneurs de son 
sang, vinrent en la tente du roy de France, la- 
quelle estoit bien parée et ornée de beaux 
draps d'or riches , en laquelle y avoit deux 
chaires bien richement habillées. Et fut offerte 
par plusieurs et diverses fois au roy d'Angle- 
terre , la chaire dextre. Ce qu'il ne voulut ac- 
cepter, et tant plus luy offroit-on , tant plus la 
refusoit. Et finalement se assit à senestre, et le 
roy en la dextre. Et ne demeura en ladite lente 
que lesdits roys, les ducs de Berry, de Bour- 
gongne, de Bourbon , de Lanclaslre et de Clo- 
cestre, et les comtes Roland et Mareschal. El 
là ouvrirent et traitèrent les matières pour- 
quoy ils estoient assemblés , tendans à bonne 
amour, à fin de paix et alliance par mariage. 
Ce qui fut fait entre eux fut secret, car il n'y 
avoit que les roys et princes dessus dits , les- 
quels aucunement rien ne révélèrent , sinon 
du mariage d'Angleterre, et de la fille du roy. 
Car dès lors le roy appelloit le roy d'Angleterre 
son fils, et l'autre l'appelloitson père. Et après 
que leur conseil fut finy, prirent vin et espices, 
et furent servis en la forme dessus dite. Et au 
partir le roy donna à son fils une nef d'or, de 
grand poids , garnie de pierres qui estoient de 
grand prix, laquelle il prit en le remerciant. 
Et s'en a'ierent eux-deux jusques à l'autre 
lente d'Angleterre, parlans ensemble, et eux 
esbatans. Et eux à la tente venus, le roy d'An- 
gleterre donna à son père un beau fermai! 
garni de pierres pretieuses , et s'en revinrent 
ensemble jusques au pal. Et là venus ils s'en- 
Ir'accollerent , et baisèrent , et s'en retourna 
chacun en sa tente, en se recommandant à Dieu 
l'un l'autre. Et s'en retourna le roy à Ardres, 
et laissa à la garde de sa tente les comtes de 



396 



HISTOIRE DE CHARLES VI. ROI DE FRANCE 



Sainct-Paul, et de Sancerre, le seigneur d'Al- 
bret , messire Jean de Bueil maistre des arba- 
leslriers de France , et messire Jean de Trie. 
Et pareillement firent les Anglois , et mirent 
des princes et seigneurs du pays en la leur. 

Le samedy au matin environ neuf ou dix 
heures avant midy , comparurent en leurs es- 
tats et habits , comme ils estoient en la jour- 
née de devant , excepté que le roy d'Angleterre 
avoit un chapperon mis sur sa teste, et vinrent 
lesdils deux roys jusques au pal , et se bail- 
lèrent la main l'un à l'autre, en se saluant en 
tout amour et dilection, et les cérémonies gar- 
dées de chacune part, et comme dessus. Puis 
le roy de France prit le roy d'Angleterre par 
la main , et le mena en sa tente, accompagnés 
chacun de douze de leurs parens et conseil- 
lers. El tanlost survint un terrible temps de 
pluye , gresle et vent , par telle manière que 
ceux qui estoient hors des lentes, furent con- 
traints d'eux bouler dedans. Et furent lesdits 
roys, et leurs parens et conseillers, bien quatre 
bonnes heures ensemble. Et quand le conseil 
fut finy, aucuns s'enquirenlsecretlementde ce 
qui avoit esté conclu. Et fut respondu qu'on 
fit bonne chère, et que les roys en parole de 
roys, avoienl sur les saincts Evangiles touchés, 
juré que doresnavant ils seroient bons et loyaux 
amis ensemble, et que comme père et fils s'en- 
tr'aimeroient , et aideroient l'un à l'autre en- 
vers tous et contre tous. Et firent alliances 
perpétuelles pour eux et leurs successeurs, de 
pays à pays et de peuple à peuple, tant réelles 
que personnelles. Et les assistans tant d'une 
partie que d'autre , commencèrent à faire 
grande joye et grande chère, et louchoient l'un 
à l'autre, en rendant grâces à Dieu dudil traité. 
El fit-on venir vin et espiccs, et beurcnl tous 
ensemble. Et lors le roy à grande joye et liesse 
donna au roy d'Angleterre son gendre, quatre 
paires d'ornemens d'église , semés do perles à 
or baltu (esquels estoient signés la représenta- 
tion de la benoisle Trinité et du mont Olivet, 
et les images de saincl Michel et de saincl 
Georges) et deux gros pots d'or, ornés de 
pierres preticuses , valions de seize à vingt 
mille escus, dont il remercia le roy, et s'en re- 
vinrent au pal, en disant adieu l'un à l'autre. 
Et depuis revint le roy d'Angleterre , lequel 
joyeusement et de bon cœur donna au roy un 
beau collier d'or, riche et bien garni de pierres 
prclieuses. puis s'en retournèrent, et esloil ja 



(1396) 

tard près de soleil couchant , et envoya le roy 
avec son gendre pour le conduire jusques à 
Guines, les ducs de Berry et de Bourgongne, 
et souperent avec luy. Et pareillement les ducs 
de Lanclastre et de Cloceslre convoyèrent le roy 
jusques à Ardres, et avec luy souperent et tous 
firent joyeuse chère, et y furent jusques à neuf 
heures au soir. Et après se partirent desdits 
lieux lesdits ducs de Berry et de Bourgongne, 
comme aussi lesdils ducs de Lanclastre et de 
Cloceslre, pour revenir chacun devers son roy. 
Mais ce ne fut pas sans empeschcmenl ; car en 
icelle heure que lesdils princes se parloienl 
pour eux en retourner, survint une pluye si 
grosse et si terrible , qu'il sembloil que Dieu 
voulusl faire un nouveau déluge. Et qui plus 
est, un vent si horrible et véhément, que tous 
les luminaires furent esteints, et ne pouvoil-on 
cognoislre, ny s'appercevoir l'un l'autre. Et 
comme les besles sauvages vont parmy mon- 
tagnes el bois, ainsi alloient lesdits seigneurs, 
et n'y sceurent trouver remède, sinon recourir 
à Dieu. Ce qu'ils firent bien et dévotement, 
parquoy ils vinrent à port de salut. Et pour la 
grande violence du vent y eut des tentes du roy 
cent et quatre cordes rompues, et du roy d'An- 
gleterre quatre seulement , dont la cause fut 
qu'elles estoient en bas lieu. El furent les draps 
tant de soye que de laine rompus et déchirés, 
dont il y avoit foison de moult beaux. Plu- 
sieurs gens disoient qu'en icelle paix faisant y 
avoit trahison, ou qu'elle y adviendroil. Mais 
ceux qui sceurent etcognurent le vray amour, 
dont procedoienl les parties , conclurent et 
creurent fermement que le diable d'enfer , ad- 
versaire de paix, fit losdites tempesles, comme 
desplaisant de ce qu'il n'avoit peu empescher 
le bien de paix. Ce fut grande chose, comme 
les parens , gens et serviteurs gardèrent sans 
enfraindre les ordonnances , qui leur avoienl 
esté enjointes. La première chose qui fut dite, 
esloil que chacun roy auroil quatre cens che- 
valiers et escuyers, lesquels ne seroient point 
armés, el n'auroienl que chacun son espée, ou 
autre couslcau, el que autre harnois ils n'au- 
roienl soubs ombre d'achapl, ne autrement. 
En outre que soubs peine delà hard nul n'ap- 
prochast les lentes des roys. Avec ce fut dé- 
fendu que au parlement des roys, c'est à sça- 
voir du roy de France de Saint-Omcr et du roy 
d'Angleterre de Calais, nul ne les suivist soubs 
pareille peine, sinon ceux qui estoient député» 



(1396) 

et ordonnés, et furent contés et nommés ceux 
qui dévoient suivre. Toutesfois il csloit permis 
aux marchands menans vivres , merceries et 
autres choses , d'aller exercer leur faict de 
marchandise àArdres, ou à Guines, sans eux 
bouger de là. Et fut en outre ordonné , que 
nulles rioles , clameurs, débats, noises, dis- 
cords, ou paroles injurieuses , ne se mcussent 
entre les gens, ny d'un coslé, ny d'autre; et 
qu'on ne jouasl à jetter la pierre, luclcr, tirer 
de l'arc, ne à quelque autre jeu, dont peut venir 
murmure, impatience ou débat. Et que durant 
le temps que les roys parleroient ensemble, on 
ne sonnast, ne fil sonner trompettes, ne autres 
instrumens de musique, et que chacun obeï- 
roit sommairement et de plain à tout ce qui 
seroil ordonné. Toutes lesquelles choses furent 
gardées grandement et notablement , tant d'un 
costé que d'autre, sans les enfraindre. 

Le lendemain au matin que lesdites tempes- 
tes cstoient survenues , lesdits roys et leurs 
parens voulans procéder à la consommation et 
perfection des choses, pour lesquelles ils estoicnt 
assemblés, vinrent en leurs tentes , et chacun 
d'eux se départit pour venir au pal. Et en ve- 
nant arriva madame Isabeau de France, ac- 
compagnée du duc d'Orléans son oncle et de 
barons , chevaliers et escuyers , dames et da- 
moiselles, et avoient belles et grandes hacque- 
nées, lictieres, chevaux et chariots bien garnis. 
Et quant à ladite dame, elle esloit moult riche- 
ment habillée, de chappeau d'or, colliers et 
anneaux de grand prix. Quand elle fut assez 
prés desdits roys, elle fut descendue de dessus 
sa hacquenée et prise par les ducs d'Orléans, 
de Berry et de Bourgongne. Et aussi-tost qu'elle 
fut descendue , vinrent en grand appareil les 
duchesses de Lanclaslreetde Clocestre, accom- 
pagnées de foison de dames et damoiselles bien 
ornées et appareillées, lesquelles firent la ré- 
vérence en la manière accoustumée. Et n'avoit 
onques esté veu de mémoire d'homme chose si 
haute, ny si notable, ne dames et damoiselles 
si richement habillées. Et la présentèrent les- 
dits ducs , accompagnés desdites duchesses, au 
roy d'Angleterre. El en allant vers luy s'age- 
nouilla deux fois. Lors le roy d'Angleterre se 
leva de sa chaire , et la vint embrasser et bai- 
ser. Alors le roy lui dit : « Mon fils , c'est ma 
« fille que je vous avois promise. Je la vous 
)> livre et délaisse, en vous priant que la veuil- 
» liez tenir comme vostre espouse et femme. » 



PAR JEAN JUVENAL DES UKSINS. 



397 



Lequel ainsi le promit. El lors les père, mary 
cl oncles la baisèrent , et la délaissèrent es 
mains desdiles duchesses, qui la menèrent à 
Calais. Et peut-on penser que ce n'esloit pas 
que plusieurs ne pleurassent à grosses larmes, 
et spécialement ladite dame, en faisant grands 
sanglots et merveilleux. Le roy d'Angleterre 
pria son père qu'il disnast avec luy, ce qu'il fit 
volontiers. Si luy fit tout le plus d'honneur 
qu'il peut, tellement qu'il le fil seoir à la dex- 
Ire , et n'y avoil que eux deux à table , et le fit 
servir par les ducs de Lanclastre et de Cloces- 
tre. El après disner prirent vin et espices. Et 
servit le duc d'Orléans le roy son frère, et le 
duc de Lanclaslre le roy d'Angleterre. Puis 
donna le roy à son fils un drageoir, garny de 
pierres pretieuses,avecun très-riche fermillet. 
El le roy d'Angleterre donna à son père un 
autre fermillet, qui avoil esté au feu roy Jean, 
et esloit le plus riche de tous les dons qui avoient 
esté faits. Et ce fait, les roys montèrent à che- 
val , et vinrent jusques au pal, pour prendre 
congé l'un de l'autre, et dirent adieu, en eux 
baisans de bon et loyal amour. Et donna le roy 
à son fils au partir un beau et riche diamant cl 
un saphir. Et son fils luy donna deux beaux 
coursiers bien ornés et parés. Puis se départi- 
rent, et s'en revint le roy à Paris et son fils à 
Calais. 

En cesle année combien , comme dessus a 
esté louché, que le roy d'Hongrie eust eu grande 
victoire sur les Sarrasins , toutesfois ils s'assem- 
blèrent très-grande quantité de Sarrasins , et 
se mirent sur les champs pour destruire les 
chrestiens, et mesmement ceux d'Hongrie et 
leurs voisins , et leur faisoient maux innume- 
rables. Pour laquelle cause le roy d'Hongrie 
envoya devers le roy une ambassade de gens 
de bien. Lesquels exposèrent en effet ce que dit 
est, en suppliant et requérant au roy, qu'il luy 
pleust d'envoyer gens pour résister à la mau- 
vaise volonté des mescreans. Et les ouyt le roy 
très -doucement et benignemenl. Et comme 
ayant pitié des maux qu'ils faisoient aux chres- 
tiens, assembla son conseil pour y envoyer. Et 
au conseil esloit présent le duc de Bourgongne, 
nommé Philippes le Hardy, lequel dit qu'il y 
envoyeroilson fils aisné Jean comte de Nevers. 
De-laquelle offre il fut honoré et prisé; et fut 
dit qu'il y venoit de vaillant courage d'olTrir 
son fils aisné. Et lors le comte d'Eu connesta- 
ble de France, messire Jean Le Maingre, dit 



398 



HISTOIRE DE CHARLES 



Roucicaut, mareschal, et messire Jean de 
Vienne admirai de France , et les seigneurs de 
Coucy, deRoye,de La Trimouille, et plusieurs 
chevaliers et escuyers s'offrirent d'y aller, ce 
qui leur fut accordé. Puis assemblèrent gens 
d'armes et de traict , et se mirent en chemin , 
en intention de passer le plustost qu'ils pour- 
roient. Le duc de Rourgongne conduisit son 
fils jusques à Saincl-Denys, et là fit ses offran- 
des , et le recommanda à la garde de Dieu et 
de monseigneur sainct Denys; puis pria aux 
seigneurs qui esloient en sa compagnée, qu'ils 
l'eussent pour recommandé. Si s'en partirent 
et passèrent par les Allemagnes, où ils trouvè- 
rent plusieurs plaisirs et gratuités: mais pour- 
tant ne laissoicnt-ils point qu'ils ne pillassent 
et dérobassent, et fissent maux innumerables 
depillerieset roberies, lubricités et choses non 
honnestes. Et mirent à passer, avant qu'ils 
fussent es marches où ils avoicnt à besongner, 
bien trois mois. Et sans avoir dommage de leurs 
gens et biens, passèrent la Dunoue, qui est 
une grosse rivière, et envoyèrent un vaillant 
chevalier de Rourgongne, nommé messire Gau- 
cher de Rupes , devers le roy d'Hongrie , pour 
avoir conseil de ce qu'ils avoient à faire, et de 
la manière d'entrer en la terre des Sarrasins et 
de les assaillir, et aussi de eux défendre si on 
les assailloit. Et leur fit à sçavoir le roy qu'ils 
ne fussent pas chauds ne trop hastés en ceste 
guerre, et qu'il conseilloit qu'on laissast en- 
commenccr les gens de pied du pays et autres 
qui avoient accouslumé la guerre es frontières 
et cognoissoient la manière des Sarrasins , et 
puis qu'ils allassent après. Et qu'ils seroient 
tous frais et les Sarrasins lassés, par les affai- 
res qu'on leur auroitja baillées. Dont les Fran- 
çois ne furent pas contens , ny de ceste opi- 
nion , et disoient qu'ils iroient des premiers. 
Les gens d'église sceurent que les François 
avoient des manières bien lubriques d'excès en 
mangeries , beuveries, jeux de dés, puteries 
et ribauderies, et leur monstrerent le danger 
où ils esloient, et que les Sarrasins estoient 
grande quantité de peuple. Et que supposé 
qu'ils fussent suffisans pour résister, toulesfois 
s'ils ne se mettoient en bon estât, comme bons 
chrestiens, il estoil à douter qu'il ne leur mes- 
cheust, mais de tout ce que dit est ne tinrent 
conte. Ils avoient grandes poulennes à leurs 
souliers , et estoit grande pitié des dissolutions 
qu'ils avoient. Toutesfois ils sceurent qu'en un 



VI, ROI DE FRANCE, (1396) 

lieu y avoit grand peuple de Sarrasins, assez 
près d'un chasteau lequel on nommoit Richo, 
lesquels en rien ne se doutoient. Les François 
et autres chrestiens vinrent soudainement frap- 
per sur eux , et y eut bien trente mille Sarra- 
sins morts ou pris , et les autres se mirent en 
fuite. Et assez tost après les chrestiens assiégè- 
rent ledit chasteau de Richo. Et premièrement 
n'y envoyèrent que cinq cens combatans et les 
autres suivirent. Quand le roy d'Hongrie le 
sceut, il s'en vint par la Dunoue et assaillirent 
la place. Ceux de dedans se défendirent vail- 
lamment, et finalement fut le chasteau pris , et 
ceux de dedans mis à mort et tués. 

Après vinrent devant Nicopoli forte cité, bien 
garnie de Sarrasins vaillans en armes, et l'as- 
siegerent, et tousjours leuraidoit et confortoit 
le roy d'Hongrie et les gens du pays. Et par 
diverses fois livrèrent plusieurs assauts, telle- 
ment que ceux de dedans furent si lassés qu'ils 
n'en pouvoient plus. Et y furent les chrestiens 
dix-sept jours devant. Mais les Sarrasins estans 
dedans la place sceurent la venue du Rasac et 
de ses gens, pour combalrc les chrestiens. Et 
parlèrent les chrestiens au roy d'Hongrie, pour 
sçavoir ce qu'ils avoient à faire. Trop bien 
Yoyoient et appercevoient qu'ils estoient venus 
à la bataille et qu'il falloit combatre. Car le 
Rasac venoit, lequel avoit grande multitude de 
Sarrasins. Et d'autre part aussi le roy d'Hon- 
grie, et les princes du pays et marches voisines 
assemblèrent le plus de gens qu'ils peurent avec 
les François, lesquels demandèrent àavoirl'a- 
vant-garde. Et sur ce eurent conseil, et assem- 
blèrent des chefs de guerre. Et le roy d'Hon- 
grie bien grandement s'acquitta, et monstra 
qu'il estoit expédient qu'il eust l'avanl-garde. 
Et disoit que ses gens cognoissoient les Sarra- 
sins , et sçavoient leur manière de combatre , 
car tous les jours ils avoient escarmouches en- 
semble, ce que les François ignoroient. Et si 
disoit plus, que si ses gens estoient devant, et 
ils voyoient les François en volonté de bien 
faire, ils s'efforceroient de bien combatre, et 
si ne pourroient fuir ou reculer, car les Fran- 
çois les suivroient de près. Et que si au con- 
traire se faisoit , et que les François eussent 
l'avant-garde , et il venoit une rupture tant fust 
petite, tous les Hongres et autres des pays 
d'Allemagne se mettroient en fuite , et demeu- 
reroient les François perdus et desconfils. Les 
seigneurs de France persistèrent en leur opi- 



(1396) 

nionet requesle d'avoir l'avant-garde, combien 
que le seigneur de Coucy fust de l'opinion du 
roy d'Hongrie, disant que la bataille scroit plus 
scurement conduite. IMais messire Guy de La 
Triniouille luy dit qu'il avoit peur. Lequel de 
Coucy , qui esloit grand seigneur et vaillant 
chevalier, luy dit qu'il ne le faisoit uiie par 
crainte ne peur, mais pource que c'estoit le plus 
seur. Et qu'on doit prendre sur ses ennemis 
tout l'avantage, et ouvrer le plus sagement et 
prudemment que faire se peut. Et que à la be- 
songne il monstreroit qu'il n'avoil pas peur, et 
qu'il mettroit la queue de son cheval en tel lieu, 
où il n'ozeroit mettre le museau du sien. Et 
loua grandement le roy d'Hongrie la vaillance 
et le courage des François : mais il se doutoit 
fort de la fuite de ses gens, et estoit bien des- 
plaisant qu'on ne vouloit croire son conseil. H 
envoya visiter les Turcs par le comte d'Hon- 
grie , lesquels venoient pour combatre. Ce qu'il 
fit à sçavoir aux François , dont ils furent bien 
joyeux, et en louèrent Dieu. Et combien qu'ils 
eussent plusieurs prisonniers , ausquels ils 
avoient promis de non les tuer, mais les met- 
tre à finance 5 toutesfois ils les firent tous mou- 
rir. Et pour abréger, les François eurent l'a- 
-vant-garde, et furent les batailles ordonnées 
tant d'un costé que d'autre, c'est à sçavoir des 
chresliens et Sarrasins. Et quand ce vint à l'as- 
sembler, les François moult fièrement et vail- 
lamment se portèrent, et avec eux y avoit au- 
tres nations. Les Sarrasins aussi faisoient le 
mieux qu'ils pouvoient. Et entre les autres 
François estoient le seigneur de Coucy, l'admi- 
rai de Vienne, et autres qui merveilles de leurs 
corps faisoient et soustenoient grand faix en la 
bataille, comme ceux qui de tous temps estoient 
réputés vaillans , et aussi faisoient les autres. 
Mais finalement les Sarrasins entamèrent et 
firent ouverture es chresiiens , ayans l'avant- 
garde. Aussi estoient les Sarrasins dix contre 
un. El finalement les autres nations estans en 
la grosse bataille et arriere-garde se relrahi- 
renl, et n'ozerent attendre le faix des batailles 
des Sarrasins. Et furent les François et ceux 
de leur compagnée desconfits, et tous morts ou 
pris. Et plusieurs furent pris sans tuer, et mes- 
mement le comte de Nevers , le mareschal Bou- 
cicaut , Vienne , Coucy et autres , lesquels fu- 
rent menés devant le Bazac. Et dit-on une chose 
merveilleuse,queleseigneurdeCoucy, qui estoit 
vaillant et bon preud'homme , estoit mené tout 



PAR JEAN JU VENAL DES URSINS. 



399 



nud , et le chassoil-on en le boulant et frappant 
devant les autres. Mais au bout d'une haye un 
manteau soudainement le couvrit. D'où il vint 
on ne sçait. Après quand on les eut amenés de- 
vant le Basac, qui estoient environ trois cens 
chrestiens , il ordonna et commanda que tous 
fussent tués en sa présence et mis à mort. La 
cause si fut, car les chrestiens avoient pris une 
cité nommée Craco, où ils trouvèrent plusieurs 
Sarrasins , lesquels ils mirent tous à l'espée. Là 
eust-on veu grande pitié de voir chresliens 
ainsi mettre à mort, lesquels par apparence pa- 
tiemment la rcceurent. Entre les autres fut ré- 
servé et gardé de mourir le mareschal Bouci- 
caut. Car autresfoi» en guerre avoit fait bonne 
compagnée à plusieurs Sarrasins. El combien 
que le comte de Nevers fut en bien grand dan- 
ger d'eslre tué, toutesfois il fut sauvé. Etdisoit- 
on communément qu'il y eut un Sarrasin, nom- 
mé Nigromancien , devin ou sorcier, qui dist 
qu'on lesauvasl, et qu'il estoit taillé de faire 
mourir plus de chrestiens que le Basac , ny 
tous ceux de leur loy ne sçauroient faire. Et par 
ce moyen fut sauvé, et les autres mis à mort 
piteuse. Et estoit comme commune renommée, 
que ladite desconfiture esloit venue sur les 
François et chresliens , par l'orgueil des Fran- 
çois, et parce qu'ils n'avoienl pas voulu croire 
le roy d'Hongrie. Et aussi que Dieu le permit 
pour leurs péchés , car ils firent en allant moult 
de maux, et avoient toujours ribaudcs, et 
jouoient à jeux dissolus. Helas I la chose fut tant 
douloureuse et piteuse au royaume de France 
que merveilles, comme gens ayans entende- 
ment peuvent considérer. El y en eut plusieurs 
qui s'enfuirent de la bataille, quand ils veirent 
que les Sarrasins avoienlle dessus. Et presque 
tous ceux du pays s'enfuirent. Une chose mer- 
veilleuse et miraculeuse advint. Car les Sarra- 
sins laissèrent les chresliens morts emmy les 
champs, pour les faire dévorer aux loups et 
besles sauvages, sans vouloir souffrir qu'ils 
fussent mis en terre. Et furent treize mois tous 
nets et blancs , sans ce que oncques beste y 
louchasl, et disoienlles Sarrasins que les bes- 
les n'en daignoient manger. Le comte de Ne- 
vers fut mis à finance, et pareillement Bouci- 
caul, lesquels la payenînt, puis s'en revinrent 
en France. Quand en France les nouvelles fu- 
rent sceues, y eut grandes pleurs et douleurs , 
et non sans cause. Elmesmemenl les dames et 
damoiselles demeurées vefves sans maris et les 



400 



HISTOIRE DE CHARLES 



enfans sans pères. Et furent ordonnés par les 
églises services , et mesmement en la ville de 
Paris furent en toutes les églises faites de Irôs- 
belles vigiles, et des coinmendaces , et messes 
le neutîesme jour de janvier. 

En ceste année, le roy estant en compagnée 
de ses oncles, la duchesse de Brabant vint le voir 
et visiter. Et s'offrit à lui aie servir envers tous, 
et contre tous. Et déclara au duc de Bourgon- 
gne en la présence du roy, que la duché de 
Brabant après la mort d'elle lui competoit et 
appartenoit. Mais elle le prioitque Antoine, fils 
second dudit duc, eust la duché après sa mort. 
De laquelle chose ledit duc fut d'accord. Le roy 
la receutbien et honorablement, et lui fit très- 
bonne chère, et au partir luy donna de ses 
biens. 

Quand le duc de Milan sceut que les Gene- 
vois s'estoient adressés au roy pour estre en sa 
garde, il n'en fut pas bien content, et tascha 
par toutes manières à rompre le coup, et les en 
faire départir par gralieuses paroles. Mais les 
Genevois en rien n'y voulurent entendre, et en- 
voyèrent à Paris, etsesousmirentde touspoincts 
à la seigneurie du roy. 

En ce temps fut fait le mariage du fils du duc 
de Bretagne, et d'une des filles du roy, et luy 
fut promis trois cens mille francs, mais elle 
trespassa. 

Le roy d'Angleterre voulant tousjours com- 
plaire à son père, lui fit à sçavoir qu'il vouloit 
espouser sa femme à Calais, en face de saincte 
Eglise , en priant aux ducs de Berry et de Bour- 
gongne, qu'ils voulussent estre audit lieu à cer- 
tain jour,lesquels par le vouloir du roy y allèrent. 
Etl'espousabienetsolemnellementen l'église en 
la forme accoustumée. Et y eut un bien notable 
disner, où on fut servi de plusieurs mets, et di- 
verses manières de jeux et esbatcmens, et le len- 
demain joustes. Et se monstrerent en toutes cho- 
ses les Anglois bien pompeusement, ainsi qu'ils 
ont bien accoustumé de faire. Et quand la gran- 
de solemnité des nopces fut passée, ils tinrent 
un grand conseil pour sçavoir ce qu'on avoit à 
faire, pour tousjours entretenir les alliances. El 
fut ordonné que les trefves, qui avoient esté or- 
données, et par mer et par terre, seroient criées 
publiquement, gardées et observées. Et qu'on 
ordotmeroit conservateurs, qui seroient commis 
à les faire garder et observer. Et pource que le 
roy requeroit diligemment à son fils le roy 
d'Angleterre, qu'il voulust entendre avec luy à 



VI, ROI DE FRANCE, (i39Ci 

l'union de l'Eglise, à laquelle chose sondit fils 
estoit fort enclin, et y avoit grande volonté, il 
délibéra d'envoyer vers les deux contendans. Et 
de faict y envoya bien notable ambassade, la- 
quelle vint premièrement à Avignon devers Be- 
nedict. Mais oncques il ne les voulut voir, ny 
ouyr-, et pource ne passèrent point outre, ny 
n'allèrent devers l'antipape, mais s'en retour- 
nèrent en Angleterre. Et fut lors délibéré que 
pour ceste matière lesdits ducs de Berry et de 
Bourgongne s'assembleroient avec le roy d'An- 
gleterre le dimanche de Lœtare Jérusalem. Et 
s'arresta fort le roy à la voye de cession. Et que 
cependant tous les deux roys envoyeroient cha- 
cun ambassade devers les contendans, à cequ'ils 
voulussent consentir, et avoir agréable la voye 
de cession, et pareillement vers le roy des Ro- 
mains, pour le requérir qu'il voulust accepter, 
et avoir agréable ladite voye de cession. El de 
faict y envoyèrent. 

En ce temps vinrent en l'église de monsei- 
gneur sainct Denys aucuns qui avoient esté ma- 
lades. Lesquels s'estoient voués à monseigneur 
sainct Denys, et à ses compagnons, et par leurs 
mérites affermoient avoir esté guaris. L'un avoit 
esté empoisonné, l'autre estoit enragé, et hors 
du sens et entendement, et le tiers avoit un flux 
de sang, et ne le pouvoit-on reslraindre, et s'en 
vinrent à l'église de Sainct-Denys rendre grâces 
à Dieu, et aux glorieux saincts. 

Audit temps la reyne eut un fils, lequel mon- 
seigneur le duc d'Orléans leva sur les fons. Et fut 
au sainct sacrement de baptesme nommé Louys. 
Et en fit-on à Paris, et par tout le royaume 
grande joie et solemnité. 

Le roy d'Espagne envoya vers le roy et aussi 
vers Benedict pour le faict de l'union de l'E- 
glise. Et quand ils furent vers Benedict, il les 
corrompit par argent, tellement qu'ils ne vou- 
lurent oncques dire ce qui leur estoit enchargé. 
Toutesfois le patriarche d'Alexandrie fit tant 
quand lesdits ambassadeurs vinrent devers le 
roy, qu'il eut les lettres et instructions que ledit 
roy d'Espagne leur avoit baillé. Par lesquelles 
apparoist assez, que si Benedict ne s'advisoit, 
qu'il avoit volonté de luy faire substraction. Et 
fut la matière mise au conseil du roy, et ouverte 
par divers clercs. Et finalement fut advisé et 
presque conclu, veu la manière de procéder 
de Benedict, qu'on lui pouvoit faire substrac- 
tion. 

Or est ainsi que le roy d'Angleterre avoit 



(1397) 

renvoyé après le retour de ses autres ambassa- 
deurs àBoniface luy signifier d'entendre à l'u- 
nion de l'Eglise, et qu'il voulust accepter la voye 
de cession. Mais ils s'en vinrent sans response 
elTectuelle. Et disoit-on que c'estoitpource qu'il 
avoit sceu, que Benedict l'avoit refusée. Revin- 
rent aussi les ambassadeurs, qui avoient esté 
envoyés par les roys de France, et d'Angleterre 
ensemble. Et furent vers les deux contendans, 
et leur exposèrent les prières et requestes des 
deux roys, touchant ladite union, et affection 
qu'ils avoient au bien de l'Eglise. En leur re- 
quérant qu'ils y voulussent entendre, en la for- 
me et manière qu'ils declareroient. Mais ils s'en 
retournèrent et rapportèrent que tous les deux 
contendans estoient tant pleins de convoitise et 
d'avarice, et aveugles de vraye connoissance, 
qu'à autre chose ils ne vouloient entendre. 

Au royaume de France regnoient plusieurs 
péchés, et lenoient plusieurs, que les maux, et 
les accidens qui venoient, estoient pour les pé- 
chés publics qu'on y faisoit , non corrigés ne 
punis. Et pource que principalement il n'y avoit 
si meschant, qui en jeux et manières de parler, 
ne reniassent Dieu , maugréassent et despitas- 
sentses saincts, et la benoiste glorieuse "Vierge 
Marie, y eut certaines ordonnances par le roy 
faites, et publiées par mandemens patens, con- 
tenans les punitions qu'on devoit faire. Les- 
quelles par aucun temps durèrent et furent 
exécutées. Mais pource que des plus grands 
aucune punition n'en estoit faite, les choses re- 
tournèrent en leur premier estât, à la très- 
prande desplaisance des gens de bien. 

1397. 

L'an mille trois cens quatre-vingt-dix-sept, le 
roy de Navarre envoya devers le roy, pour luy 
requérir qu'il luy fîst justice, et envoya l'eves- 
que de Pampelune , qui estoit un très-notable 
clerc, lequel présenta ses lettres au roy, qui 
estoient seulement de créance, en luy priant et 
requérant , qu'il luy voulust bailler audience 
pour dire sa créance, et assigner jour à la dire, 
lequel luy fut assigné. Et bien notablement re- 
cita ce qui luy estoit enchargé , en déclarant la 
prochaineté de lignage, que le roy de Navarre 
avoit au roy, et les terres et seigneuries qu'il 
devoit avoir au royaume de France, et mesme- 
ment en Normandie, en requérant qu'il les luy 
voulust faire bailler et délivrer , et qu'aussi- 



PAR JEAN JU VENAL DES URSINS. 



401 



lost son maistre et seigneur estoit prest et ap- 
pareillé de faire ce qu'il apparticndroit. Iceluy 
evesque fut grandement rcceu par le roy, et 
aussi par les seigneurs. Et luy fut dit, que les 
demandes estoient grandes et pesantes , et que 
le roy y auroit regard, ad vis et conseil. Et en 
cesle matière y eut de grandes difficultés. Et 
disoient aucuns , que ce seroit mal fait de luy 
rien bailler, veu les horribles et détestables 
maux que son père avoit fait en ce royaume. 
Et qu'on ne sçavoit la volonté de son fils, et 
que s'il avoit en Normandie les places qu'il 
demandoit, et il vouloit faire guerre, que 
grands inconveniens en pourroient advenir. 
Les autres disoient qu'il y avoit eu accord avec 
le père, et ferme paix faite, et qu'on ne devoit 
point avoir regard au temps passé. Et pour 
pourvoir à l'inconvénient allégué , s'il avoit 
places en Normandie, fut dit par ceux de cesle 
opinion qu'on luy en baillast ailleurs. Et ainsi 
fut fait. Et fut érigé Nemours en duché. Et en 
Gastinois et Champagne luy furent baillées ter- 
res et seigneuries jusques à dix milles livres 
tournois de revenu. El à messire Pierre de Na- 
varre , son frère , le comté de Mortaing. Et à 
tant se partit ledit evesque , et disoit-on que 
son maistre en avoit esté content. 

Et pource que toujours, et comme continuel- 
lement on faisoit diligence tant en ce royaume 
que dehors, de trouver moyen de guarir le roy^ 
et remède de pourvoir à son inconvénient, vin- 
rent deux augustins à Paris, qui s'offroient à 
guarir le roy. Et demandèrent plusieurs cho- 
ses à faire les remèdes , et n'y voulut-on rien 
espargner. Et couroient divers langages entre 
le peuple, en disant que la maladie du roy es- 
toit punition divine, pour les grandes exactions 
qui se faisoient sur le peuple, sans rien en em- 
ployer au faict de la chose publique. 

Quand le roi Richard d'Angleterre se veid 
au-dessus de ses besongnes, comme il luy sem- 
bloit, et il fut en Angleterre, il cuidoit que tous 
murmures cessassent contre luy. Si fit grande 
exaction sur son peuple d'or et d'argent, di- 
sant que c'estoit pour son mariage avec la fille 
de France , et aussi que les Irlandois se rebel- 
loient contre luy, et qu'il y vouloit aller. Et de 
ces exactions et tailles la plus grande partie du 
peuple, nobles, et gens d'église estoient très- 
mal contens. Et de faict, le duc de Glocestre 
et le comte d'Arondel murmurèrent fort en 
plusieurs manières, et faisoient alliances secret- 

26 



402 



HISTOIRE DE CHARLES 



tes. Lesquelles choses vinrent à la cognoissance 
du roy Richard. Si les fit tous deux prendre , 
et examiner, et après qu'ils eurent confessé le 
cas, il leur fit coupper les testes, c'est à sçavoir 
au duc de Glocestre son oncle à Calais, et au 
comte d'Arondel à Londres. A cause dequoy se 
levèrent plusieurs divisions, et paroles. Et di- 
soient les aucuns, que c'estoit sans cause, et 
que ce n'estoit que pource qu'ils advertissoient 
le roy qu'il faisoit mal de souffrir à faire faire 
les griefves exactions qui se faisoient sur le 
peuple. Les autres disoient , qu'ils avoient 
voulu attenter à la personne du roy, sous om- 
bre qu'il avoit trefves avec le roy de France, et 
baillé Cherbourg et Brest. Et quelque chose 
qu'il en fust , les deux princes moururent , et 
furent exécutés. 

Le roy revint à santé, mais elle ne luy dura 
gueres. Et estoit chose bien piteuse d'ouyr les 
regrets qu'il faisoit quand il sentoit qu'il de- 
voit renchoir , en invoquant et reclamant la 
grâce de Dieu, et de Nostre-Dame, et de plu- 
sieurs corps saincts. Les gentilshommes, da- 
mes , et damoiselles , et tous ceux qui le 
voyoient , pleuroient à chaudes larmes , et 
ceux aussi qui l'oyoient reciter, de grande pi- 
tié et compassion qu'ils en avoient. On prit 
son barbier , et aucuns des serviteurs du duc 
d'Orléans, pour sçavoir si on ne luy avoit rien 
fait, dont la maladie en peust venir. Mais à la 
fin on trouva qu'ils esloient innocens en toutes 
manières, et furent délivrés. 

En ce temps y eut grande mutation d'offi- 
ciers, car plusieurs estoient morts en la bataille 
de Hongrie, et fut fait connestable Sancerre, 
lequel paravant estoit mareschal, et messire 
Jean Le Maingre dit Boucicaut, fut fait et or- 
donné mareschal, messire Jacques de Bourbon 
grand chambellan , et messire Hutin d'Omont 
ordonné à porter l'oriflambe. Et furent ces 
choses faites le vingt-sixiesme jour de juillet. 

Et combien que comme dit est que le ma- 
riage eust esté tout accordé , de Jean V, fils du 
duc de Bretagne, et de Jeanne dite la Jeune, 
quatriesme fille du roy, et qu'il y eust desja eu 
quelques solemnités faites, toutesfois encores 
de nouveau furent-elles faites à Paris en gran- 
des pompes, tant de vestures, que de joyaux, et 
habillemens des dames et damoiselles, et y eut 
joustcs , et autres choses accoustumées d'eslre 
faites. 

Madame Marie de France , qui dès le temps 



YI, ROI DE FRANCE, (1397) 

de sa nativité avoit esté ordonnée à estre reli- 
gieuse, fut menée à Poissy, et là rendue, reli- 
gieuse de son bon gré et volonté. Et lui fut ha- 
billé et ordonné son hoslel et logis ainsi comme 
il appartenoit bien, et lui ordonna-on assigna- 
tion à tenir son estât, et luy furent baillées des 
dames de religion , estans en ladite abbaye , 
pour luy tenir compagnée. 

Le roy revint derechef en santé. Et pource 
qu'à Sainct-Denys, estoit l'un des clous, dont 
Nostre-Sauveur fut crucifié, lequel n'estoit pas 
bien envaisselé ainsi qu'il appartient, le roy fit 
faire un beau et riche reliquaire, et le donna à 
l'église de Sainct-Denys, à ce que ledit clou fut 
mis richement et honorablement. 

En ladite année l'empereur de Conslantino- 
ple envoya vers le roy demander aide et con- 
fort contre les Turcs, lesquels lui faisoient forte 
guerre , et laschoient d'avoir la cité de Cons- 
tantinople. Et y vinrent de bien notables gens, 
qui monstroient que sans aide l'empereur ne 
pourroit résister, et en toute humilité firent 
leur proposition : eux retirés la matière fut ou- 
verte au conseil. Et furent tous d'opinion, que 
combien que l'année de devant le roy y eust eu 
grand dommage, encores devoit-on entendre 
à leur aider. Et lors s'agenouilla monseigneur 
le duc d'Orléans frère du roy, en luy suppliant 
et requérant qu'il luy pleust luy donner congé 
d'y aller, et que très-volontiers il y employe- 
roit sa personne. Laquelle requeste luy fut ré- 
putée à bien grand honneur et vaillant courage. 
Et sur ce le roy ne luy fit aucune response. Et 
appella-on les ambassadeurs , et leur fit faire 
response le roy, qu'en temps convenable il ai- 
deroit et conforteroit l'empereur, et luy envoye- 
roit gens. Et leur fut fait dons beaux et hono- 
rables , et s'en retournèrent vers leur maistre. 

Le connestable du Basac , et son principal 
capitaine , envoya de très-gracieux presens au 
roy, lesquels le roy receut très-benignement, 
et renvoya les messagers. 

Le roy de Bohême avoit grand désir de voir 
le roy et sceut que le roy devoit venir à Rheims, 
et que par aucun temps se tiendroit là, si fit di- 
ligence d'y venir. Laquelle chose venue à la 
cognoissance du roy, il en fut bien joyeux , et 
délibéra de luy faire bonne cher. Et ainsi 
comme le roy s'esbatoit aux champs à chasser, 
et voler, environ à deux lieues de Rheims, 
survint le roy de Bohême, lequel il receut bien 
et honorablement, et à grande joye le mena à 



(1398) 

Rheims, et fui festoyé en toutes manières bien 
grandement. El luy fît le roy de beaux dons et 
plusieurs presens. Et cependant qu'il y fut, 
survint une ambassade d'Allemagne, pour avoir 
union en l'Eglise, disant qu'ils avoient esleu la 
voye de cession comme luy , dont le roy fut 
moult joyeux. 

1398. 

L'an mille trois cens quatre-vingt dix-huit, il 
vint à la cognoissance de Benedict, que le roy 
avoit envoyé devers les roys et princes de la 
chrestienté pour le faict de l'union. Et qu'en 
ce le roy d'Angleterre s'estoit joint avec luy. 
Dont ilfutbien desplaisant, doutant qu'il n'eust 
fort à faire. Parquoy il envoya devers le roy le 
cardinal dePampelune, qui luyestoit fort allié. 
Le roy et ceux de son sang le sceurent assez 
tost. Et pource fut mandé audit cardinal qu'il 
ne vint point, et aussi ne f]t-il. Et si Benedict 
avoit esté para vaut mal-content, encores le fut-il 
plus. Et escrivit au roy et à monseigneur de 
Berry, ainsi que bon luy sembla. Et es lettres 
escrivoit plusieurs choses, touchant ledit messire 
Simon de Cramault patriarche d'Alexandrie, en 
le chargeant. Mais le roy et nos seigneurs ne s'y 
arresterent ja, car ils voyoient et appcrcevoient, 
que ce n'estoit que pour ce qu'i^ avoit à cœur, 
d'aider à son pouvoir à exécuter l'intention du 
roy, qui estoit juste et raisonnable. 

Le roy pour pourvoir au schisme de l'Eglise, 
délibéra d'assembler à Paris les prélats de son 
royaume, pour avoir advis et conseil sur ce 
qui estoit à faire en la matière. Et y eut bien 
grande et notable compagnée de gens d'église, 
clercs, et autres notables personnes , docteurs, 
maistreset gradués. Par diverses fois on avoit 
envoyé par devers Benedict, qui estoit à Avi- 
gnon, pour le prier de requérir qu'il y voulust 
adviser, et qu'il n'y avoit provision, sinon que 
tous les deux contendans fissent cession : et 
qu'on fîst un concile gênerai, où les cardinaux 
tant d'un costé que d'autre, fussent avec les 
prélats de la chrestienté ^ et que là on advisast, 
qu'il y eust un pape seul et unique. Mais Be- 
nedict en rien n'y vouloit entendre. Et pour 
trouver la manière d'y procéder, y eut plusieurs 
grandes et notables consultations faites. Etfina- 
lement fut délibéré et conclu, qu'on ne sous- 
trayeroitpas seulement à Benedict la collation 
et disposition des bénéfices : mais qu'on luy fe- 
roit pleniere soustraction de toute obéissance. 



PAR JEAN JU VENAL DES URSIINS. 



403 



Et sur ce furent lettres bien notablement faites, 
et composées, lesquelles furentenvoyéeset pu- 
bliées par tout le royaume de France. Et fut 
conclu que l'Eglise de France seroit réduite à 
ses anciennes libertés et franchises; c'estàsça- 
voir que les ordinaires donneroient les béné- 
fices estans en leurs collations , et que toutes 
grâces expectatives et réservations cesseroient. 
Et qu'aux bénéfices on procederoit par voj^e 
d'eslection, et en apparliendroit la collation 
aux ordinaires. Et pour ceste cause fut ordon- 
née une notable procession à Saincte-Gene- 
viefve, en laquelle furent les ducs de Berry, de 
Bourgongne et de Bourbon. Et là fit un nota- 
ble sermon ou prédication maistre Gilles des 
Champs, lequel sçavoit bien la matière, et avoit 
tousjours esté présent en la déduction d'icelle. 
Et advint que tantost vacqua l'abbaye de 
Sainct-Denys , par la mort de Guy II de Mon- 
ceaux abbé d'icelle. Et fut esleu messire Phi- 
lippes de Vilette, qui estoit un bien notable 
clerc , docteur en théologie. Et y eut des diffi- 
cultés beaucoup touchant la confirmation de 
l'eslection, bien qu'ils estoient exempts, tant 
et si avant que l'exemption se peut estendre. 
Et fut dit quel'evesque de Paris, qui estoit or- 
dinaire du lieu, confirmeroit , ou inflrmeroit 
ladite eslection. A laquelle chose Tevesque pro- 
céda, et trouva que l'eslection estoit juste, 
saincte et canonique. Et pource la confirma, 
et si luy bailla le don de bénédiction. Mais il y 
eut lettres faites et baillées par l'evesque de 
Paris, que ce fusl sans préjudice de l'exemp- 
tion des religieux, abbé, et convent de ladite 
egise de Sainct-Denys. Et pource que sembla- 
ble cas de jour en jour pouvoit advenir, le roy 
assembla ceux de son sang, des gens d'église, 
et de l'université, pour sçavoir ce qu'on auroit 
à faire, quand le pareil cas adviendroit, tou- 
chant les exemptions. Et fut ordonné générale- 
ment que si aucunes églises, ou bénéfices vac- 
quoient, qui fussent électifs, on y procederoit 
par voye d'eslection, dont la consécration, 
confirmation, oubenediction apparliendroit aux 
ordinaires, sans préjudice des droicts, préro- 
gatives et exemptions des exempts et ordinai- 
res. Et furent lesdites choses touchant lesdites 
substraction et réduction de l'Eglise de France, 
conclues le vingt- septiesme jour de juillet. 
Quand les cardinaux estans en Avignon , sceu- 
rent la conclusion de substraction faite par le 
roy, et l'Eglise de France , ils firent pareille- 



404 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



(1398) 



ment substraction àBenedict, et soudainement 
et secretlcment ils partirent d'Avignon, et s'en 
vinrent à Villeneufve, qui est au royaume. 

En ce temps , le comte de Perigort , qui es- 
toit grand seigneur, et puissant au pays de 
Guyenne , assembla gens de guerre, et les mit 
en ses places. Et sous ombre qu'il se disoit tenir 
le party des Anglois , commença à faire aspre et 
forte guerre aux François , vers les marches de 
Guyenne. Et faisoit maux infinis, et pilloit , 
desroboit, et faisoit courre tout le pays. Pour 
laquelle cause , le roy délibéra d'y envoyer. Et 
futde'iberéque lemareschal Boussicault iroit. 
Et y alla à grande compagnée de gens de guerre, 
tant d'hommes d'armes, quede traict, et mit le 
siège devant Montignac, où ledit comte estoit, 
lequel finalement se soumit à la cour de parle- 
ment du tout. Et mit ledit mareschal la comté 
en l'obeïssance du roy, et prit Montignac, 
Bourdille, Auberoche , Saulac, et autres pla- 
ces, et y eut grande peine, et de belles armes 
faites. Et amena Boussicault ledit comte de 
Perigort à Paris. Etluyouy, à grande et meure 
délibération, fut dit par arrest, que ledit comte 
avoit forfait corps et biens. Toutesfois la vie 
luy fut sauvée. Et fut ladite comté de Perigort, 
avec les appartenances, donnée à monseigneur 
le duc d'Orléans, frère du roy, et luy fut bail- 
lée par appanage à luy et à ses hoirs masles , 
procréés de sa chair. 

Et pource qu'on voyoit que Benedict ne vou- 
loit faire obéissance, et que tousjours estoit obs- 
tiné en son opinion , on délibéra qu'on l'as- 
siegeroit dedans le palais d'Avignon. Et de faict 
y fut le siège mis, et y souffrit moult de misères, 
peines et travaux, tant de vivres , que autre- 
ment : mais il avoit moult grand courage , et 
tousjours se tenoit fort , et confortoit ceux qui 
estoient avec luy . Rodrigo de La Lune son frère, 
faisoit toutes les diligences qu'il pouvoitde luy 
faire avoir vivres, et quelque siège qui y fut , 
bien souvent, par manières subtiles on y met- 
toit vivres. Or advint que aucuns estans audit 
siège, advisoiçnt souvent manières de trouver 
moyens subtils d'entrer en la place du palais 
où estoit Benedict. Et advisercnt qu'il y avoit 
un esvier ou conduit d'eaues, de la cuisine du- 
dit palais, qui estoit grand et large, et que par 
iceluy, enostant un treillis de fer qui y estoit, 
on pourroit très-aisément entrer. Et trouva-on 
moyen de oster ledit treillis de nuict, si subti- 
lement, qu'on leremettoit et ostoit quand on 



vouloit. Ceux de dedans s'apperceurent et ima- 
ginèrent bien que par ledit lieu on avoit inten- 
tion d'entrer. Et pource y mirent guet secret, 
et considérèrent qu'on ne pouvoit entrer que 
l'un après l'autre, et que ceux qui entreroient, 
quand bon leur sembleroit , ils seroient pris et 
attrapés par ceux de dedans, et ainsi fut fait. Car 
aucuns de ceux du siège, et des plus vaillans, 
vinrent audit esvier ou conduit de cuisine 
et entrèrent dedans , et à mesure qu'ils en- 
troient estoient pris , et tant qu'il y en eut de 
pris cinquante à soixante. Dont ceux qui te- 
noient le siège furent moult esbahis , et non sans 
cause, car il y avoit de leurs parens et amis. Et 
finalement y eut traité et accord , par lequel 
ceux du siège se levèrent, et les prisonniers 
furent rendus , et s'en alla chacun où il voulut. 

Et est à advertir qu'il y avoit ja grandes hai- 
nes , envies et divisions entre les ducs de Bour- 
gongne Philippes le Hardy, et Orléans frère du 
roy, lequel soustenoit Benedict , et disoit que 
c'estoit mal fait de luy avoir fait substraction , 
et plusieurs mesmes de France le tenoient pour 
vraypape.Et quand telles divisions venoient à 
la cognoissance dudit maistre Jean Juvenal des 
Ursins garde de par le roy de la prevosté des 
marchands, il alloit parler à eux, et à autres qui 
pouYoient aider à reprimer leur ire 5 et tellement 
qu'ils s'appaisoient, ou au moins dissimuloient. 

Et comme dessus a esté touché, vinrent à 
Paris deux augustins , qui se faisoient forts de 
guarir le roy, et leur furent baillées toutes les 
choses qu'ils vouloient et demandoient , et eu- 
rent bien grande finance. Et de faict , mirent 
la main à la personne du roy, et comme l'on 
dit luy firent aucunes incisions au chef, et 
comme il fut trouvé , mirent le roy en grand 
danger delefairemourirpiteusement.Etpource 
furent pris et emprisonnés, interrogés et ques- 
tionnés. Et pour abréger, confessèrent qu'ils 
ne s'y cognoissoient. Ety eut plusieurs notables 
gens assemblés, tant d'église que lais , lesquels 
conclurent qu'ils seroient dégradés, et qu'ils 
auroientles testes couppécs. Et pour ceste cause 
furent faits escharfauts en Grève devant l'Hos- 
telde Ville, et du Sainct-Esprit. Et y eut une 
manière de pont de planches fait, qui venoit à 
l'endroitd'unedes fenestres delà salle duSainct- 
Esprit , laquelle fenestre on mit en Testât et 
semblance d'un huis, et furent mis Icsdils au- 
gustins sur lesdits escharfauts. Et fit-on une 
manière de briefve prédication. Et après issil 



(1398) 

l'evesque de Paris en habil pontifical par ladite 
feneslrc , et vint jusques aux deux auguslins, 
lesquels estoient revestus comme s'ils eussent 
voulu dire messe. Et après ce qu'il eut parlé à 
eux> il leur osla à chacun d'eux les chasuble, 
estole, manipule, aube, et surplis, en disant 
certaines oraisons, puis s'en retourna par où il 
estoit venu. Et paravant en sa présence furent 
raiz et ostés leurs cheveux, sans apparence de 
couronnes. Et tantost ceux de la jurisdiclion 
laye les prirent et les despouillerent, el leur 
laissèrent seulement leurs chemises, el à chacun 
une petite jacquette par dessus. Et furent mis 
en une charelle. et liés el menés aux halles , 
et là eurent les testes couppées, et si furent es- 
carlelés , el les corps portés au gibet , et les 
testes mises sur deux demies lances , en l'es- 
charfaut aux halles, où ils avoienl esté decolcs. 
Et furent plusieurs hesbahis comment on les 
avoit dégradés , et baillés à la justice séculière. 
Mais par clercs notables , veu les cas par eux 
commis en la personne du roy, fut dit que 
c'estoit justice. Et disoienl aucuns, que lesdils 
auguslins se disoient au due d'Orléans, et que 
par haine que le duc de Bourgongne avoit au- 
dit duc d'Orléans , il leur avoit fait faire et pro- 
curé ce qui fut fait. A cause que le duc d'Or- 
léans avoit fail brusler un nommé maislre Jean 
de Bar, qui esloit nigromancien et invocateur 
de diables, et estoit au duc de Bourgongne. Et 
disoit-on que pour les envies, qui estoient entre 
lesdits deux ducs , diverses choses se faisoient. 
En ceste année , après que le roy Richard 
eut en Angleterre fait coupper les testes des 
seigneurs d'Angleterre dessus dits, plusieurs 
divisions se commencèrent. Et mesmement 
Henry de Lancastre , fils du duc de Lancastre, 
lenoit plusieurs diverses et estranges maniè- 
res, sentans murmures et conspirations contre 
le roy Richard, lesquelles vinrent à sa cognois- 
sance. Et pource manda le duc de Lancastre, 
père dudit Henry, et luy dit ce qui estoit venu 
à sa cognoissance touchant sondit fils. Et selon 
ce qu'on disoit, y avoit de meschanles choses 
entreprises contre le roy et trouvoient assez de 
matière pour le faire mourir. Quand le roy 
d'Angleterre apperceut les choses dessus dites, 
il délibéra de tenir un parlement à Wincestre, 
et assembla les trois estais du pays ; et y eut 
grande assemblée, et fit des ducs et des comtes. 
Et en ce parlement Henry de Lancastre dit au 
comte Mareschal , qu'il estoit faux ; traislre et 



PAR JEAN JUYENAL DES URSINS. 



40i 



desloyal et mauvais, el qu'il avoil faussement 
et mauvaisement tué ou fail mourir son oncle, 
le duc de Glocestre frère de son père. El qu'il 
avoil emblé les deniers du royaume, el les avoil 
appliqués à son profit , et plusieurs autres 
trahisons avoir fail. Le comte respondil qu'il 
avoil faussement el mauvaisement menty. Et y 
eut gage jelté el adjugé, et dit qu'il cheoitgage 
de bataille. El pour ce faire y eut jour assigné. 
El lousjours cuidoille duc de Lancastre père de 
Henry, muer le propos du roy , et des parties. 
Au jour assigné les parties tous armés compa- 
rurent en champ. Et après les sermens fut à 
chacun permis faire son devoir. El quand Henry 
de Lancastre veid son adversaire , il marcha 
bien vaillamment huit pas, sans que l'autre 
commençasl à marcher. Toulesfois il s'esmeul, 
el comme de grand courage venoil à Henry , 
mais quand il vint à l'approcher, tous deuxjel- 
terent leurs lances. El ce fail le roy d'Angle- 
terre les fit tous deux prendre, el les bannit de 
son royaume, le comte Mareschal à perpétuité, 
el Henry de Lancastre jusques à dix ans. Et 
de ce fui le père bien content. Henry s'en vint 
à Paris vers le roy de France el les seigneurs, 
el fut receu bien grandement el honorable- 
ment, et lui fil-on très-bonne chère. Et luy 
ordonna le roy son estai bien honorablement. 
Dont le roy d'Angleterre fut très -mal con- 
tent, et très-impatiemment le porta; el luy 
sembloil, veu l'alliance, que le roy el les sei- 
gneurs de France ne le deussenl point avoir 
receu. El depuis le père dudit Henry alla de 
vie à Irespassement. Et cuidoil bien Henry de 
Lancastrequeleroy d'Angleterre deustappaiser 
son courage et le rappeller, el lui laisser la suc- 
cession de son père, tant de meubles, que 
d'immeubles. Mais il fil tout le contraire, car 
il prit tous les meubles, qui estoient grands, e». 
les appliqua à son profit. Et de ce ledit Henrj 
eut bien grande desplaisance. Dont monsei- 
gneur de Berry le conforloit el l'appaisoit le 
plus qu'il pouvoit. Toulesfois il sembloil bien 
à sa manière el contenance , qu'il avoil un cou- 
rage bien dcspileux, et intention s'il eust peu 
de s'en venger. 

Cette année la reyne Blanche alla de vie 'à 
Irespassement, à Neaufle-le-Chaslel , le cin- 
quiesme jour d'octobre, dont ce fui grand dom- 
mage. Elle fui portée en terre à Saincl-Denys 
bien solemnellemenl, ainsi qu'il apparlenoit. 
Elle avoit une partie de l'un des clouds, donl 



406 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI LE FRANCE 



Nostre-Seigneur fut crucifié, qu'elle fil bien 
et honorablement enchâsser, et le donna à Nos- 
Ire-Dame des Carmes, pour mettre en leur église. 

Le roy , la reyne et nos seigneurs les ducs 
envoyèrent à leur fille et niepce d'Angleterre, 
de beaux et riches dons , par notables cheva- 
liers et escuyers qui furent en Angleterre, et 
là les présentèrent. Et quand ils furent retour- 
nés , ils rapportèrent qu'en Angleterre y avoit 
plusieurs divisions, et qu'on murmuroit fort 
contre le roy pour les exactions qu'il faisoit , 
et qu'ils doutoicnt fort qu'il n'y eust un grand 
brouillis , car il n'y avoit ny gens d'église , ny 
nobles, ny autres, qui n'en fussent mal-con- 
tens. Et quand Henry de Lancastre qui estoit 
par deçà , le sceut , il en fut bien joyeux et se 
réconforta fort. 

Les cardinaux de Thury et de Saluées vin- 
rent à Paris en grandes pompes et estais, de- 
vers le roy et nos seigneurs les ducs , et firent 
une proposition par la bouche dudit de Thury, 
et disoient mau-x infinis de Benedict et plu- 
sieurs autres paroles. Et firent deux reques- 
tes , l'une , que le roy voulust escrire aux roys 
et princes diligemment, touchant le faict de l'u- 
nion. La seconde fut, qu'il voulust faire dili- 
gence, et mettre peine à prendre Benedict. Sur 
la première leur fut respondu que le roy y avoit 
entendu et entendroit le mieux que faire se 
pourroit. A la seconde requesle fut fait res- 
ponse que n'estoit pas à faire au roy de faire 
prendre Benedict , ny mettre la main sur luy. Et 
ausssi que ce n'estoit pas chose aisée à faire. 
C'estoit merveilles des pompes et estais desdits 
cardinaux, lesquels estoient à toutes gens de 
quelque estât qu'ils fussent , à grande desplai- 
sance et abomination. 

Il y eut deux cardinaux, l'un nommé Mar- 
tin et l'autre Boniface , lesquels se cuiderent 
eschapper du palais d'Avignon, en habits dis- 
simulés , et furent rencontrés par les gens du 
mareschal Boussicaut, et pris. Et dit-on que 
Martin dedesplaisance, pauvreté et indigence, 
alla de vie à trespassement. Et au regard de 
l'autre nommé Boniface, l'on disoit que Bous- 
sicaut en avoit bien eu cinquante mille ducals. 

En ce temps un bourgeois de Vitré en Bre- 
tagne , nommé Pierre Pilet, jetta son gage de 
bataille contre un gentilhomme dudit pays, 
nommé Guillaume Marcille. Et le chargeoit 
d'avoir fait tuer par ses fils un sien parent. 
Ledit Marcille au contraire mainlcnoil, que 



(1399) 

jamais n'en avoit esté consentant. Et estoit le- 
dit Pilet un bel homme , fort et roide , et Mar- 
cille estoit vieil et ancien : et luy fut permis 
qu'en son lieu il mist le bastard du Plessis. Et 
soustenoit fort ledit Pilet monseigneur de La- 
val, devant lequel se faisoit le gage. Et furent 
les sermens faits -, et fut ledit Pilet jette à terre 
d'un coup de lance par le bastard, et après tira 
son espée et le tua. Et tantost après on envoya 
quérir le bon-homme vieil , qui estait prison- 
nier, comme raison estoit , et fut délivré. Et si 
son champion eust esté desconfit , il eust souf- 
fert mort. 

1399. 

L'an mille trois cens quatre-vmgt dix-neuf, 
le roy retourna en santé, etavoitbon senseten- 
tendement, et fit la solemnité de Pasques en 
son hostel à Sainct-Paul. Au huictiesme jour 
après, l'evesque de Paris vint ausdit hostel en 
la chappelle , et de sa main le roy receut le 
sainct sacrement de confirmation , en grande 
dévotion. Et si firent plusieurs autres seigneurs, 
chevaliers est escuyers. 

Les ducs de Berry , de Bourgongne , et de 
Bourbon, avoient grand désir de sçavoir d'où 
venoit la maladie du roy, et firent assembler 
tous les physiciens de l'université de Paris, et 
autres , dont il estoit mémoire. Et fut mise la 
matière en termes, et spécialement si la maladie 
qu'il avoit venoit de choses et causes intrinsè- 
ques , ou par accidens extrinsèques. Et y eut 
divers argumens et imaginations. Et finale- 
ment on ne sceut que conclure, et demeura la 
matière indiscusse, et sans aucune décision ny 
détermination, dont les seigneurs ne furent pas 
bien contens, 

En ce temps , aucuns de l'ordre de Sainct- 
Bernard apportèrent, comme ils disoient , le 
sainct Suaire, où nostre benoist Sauveur Jesus- 
Christ fut ensepulturé, et le mirent à Sainct- 
Bernard à Paris. Et y eut grande affluence de 
peuple , et en levèrent une bien grande finance 
d'argent. Et disoit-on qu'il y eut de beaux mi- 
racles faits , combien qu'on n'en déclarasl au- 
cuns particulièrement. 

Ceux de Venise envoyèrent vers le roy , de- 
mander aide et confort contre les Turcs , les- 
quels avoient occupé plusieurs villes. Et leur 
donna-on espérance de leur aider, et aussi en 
avoit le roy bonne volonté. 

On disoit que aucuns mieux aimansleur pro 



(1399) 

fit particulier que le bien public, procuroienl et 
faisoient diligence qu'on mist un dixième sus. 
Et estoil renommée , que le principal qui pour- 
suivoil ccsle matière, estoit messire Simon de 
Cramault patriarche d'Alexandrie, qui disoit 
qu'il avoit fait plusieurs grandes mises en am- 
bassades, et autrement, pourle faict deTEglise. 
Et qu'autrement il ne pou voit estre contenté, ne 
satisfait. Et furent les gens d'cgiisc assemblés, 
pour avoir leur consentement 5 plusieurs quand 
ils ouyrent parler delà matière s'absentèrent, 
et départirent. Et de ceux qui y demeurèrent 
aucuns oncques ne s'y voulurent consentir. 
Toutesfois fut le dixiesme mis sus, à la grande 
desplaisance de la plus saine partie : et ne 
Irouva-l'on à peine personne ecclésiastique, 
qui se voulust mesler de le recevoir, et lever. 
Et fut ordonné, qu'on le feroit lever par per- 
sonnes layes. Et ainsi fut fait bien rigoureuse- 
ment , et en fut levé grande finance. Et disoit- 
on que c'estoit pour le faict de l'Eglise et de 
la poursuite de l'union. Mais tout s'en alla en 
autres choses bien inutiles, et en prirent les 
princes et autres ce qu'ils peurent, à leur profit 
particulier. 

En ce temps , les Turcs et Sarrasins gre- 
Yoient fort Constantinople , et fesoient forte et 
aspre guerre. Pour laquelle cause l'empereur 
de Constantinople envoya devers le roy requé- 
rir aide et secours. Et y envoya le roy le ma- 
reschal Boussicaut , avec douze cens comba- 
lans-, eten sa compagnée estoit Chasteaumo- 
rant, un chevalier de Bourbonnois. Lesquels 
se portèrent vaillamment , et firent plusieurs 
grands dommages aux Sarrasins, et résistèrent 
à leur mauvaise entreprise et volonté. Et 
quand ils eurent fait le mieux qu'ils peurent, 
délibérèrent d'eux en retourner, dont les Grecs 
furent bien desplaisans. Mais l'air estoit non 
propice aux François , et desja aucuns se com- 
mençoient à mourir, et si avoient faute d'ar- 
gent, et souvent de vivres. Et de faict, le ma- 
reschal Boussicaut s'en partit , et laissa ledit 
Chasteaumorant vaillant chevalier avec seule- 
ment cent combalans. Lequel très-volontiers y 
demeura, dont les Grecs , encores combien 
qu'ils fussent peu de gens, furent grandement 
reconfortés. 

En ceste année, fut moult grande abon- 
dance d'eau<»s , se creurent les rivières mer- 
veilleusement, et se desriverentau grand dom- 
mage des biens de dessus la terre. Et em- 



PAR JEAN JUVENAL DES LRSINS. 



maisons, gens. 



407 

enfans, cl biens 



menoient 
meubles. 

Et en cet an y eut grande, horrible et piteuse 
mortalité en Bourgongne, Champagne, Brie, 
Paris, et Normandie, et pour abréger, par tout 
le royaume de France. Et quand elle cessoit en 
un pays elle commençoit en un autre. Et est 
comme chose incroyable de la grande quantité 
de peuple qui mourut. Et disoit-on, que c'es- 
toit à cause des horribles et détestables péchés, 
qui se commettoient publiquement et notoire- 
ment sans aucune reprehension. Et quand on 
en parloit en prédications, au conseil du roy , 
ou autre part, on contemnoitet desprisoit ceux 
qui en parloient à bonne intention. Les gens 
d'église ne sçavoient que faire, sinon prières 
et processions solemnelles, dont ils faisoient 
grandement leur devoir. Elles religieux, abbé, 
et couvent de Sainct-Denys, à la requeste d'au- 
cuns seigneurs, et autres, en une bien notable 
procession , portèrent jusques à Paris en la 
Saincte-Chapelle, le corps de monseigneur 
sainct Hippolyte, et célébrèrent une bien no- 
table messe , et puis le rapportèrent à Sainct- 
Denys, et cessa la mortalité. 

Une merveilleuse comète apparut au ciel. Et 
combien qu'on die que telles choses sont natu- 
relles, toutesfois elle sembla fort estrange , car 
elle dura huict jours entiers enflambée, et es- 
toit de grande estendue. Et disoient aucuns as- 
tronomiens que c'estoit signe de quelque grand 
mal à venir. 

LesAllemans eurent en aucune desplaisance 
leur empereur, si le désappointèrent, et en mi- 
rent un autre'. 

Il y eut grandes alliances jurées et promises 
entre monseigneur d'Orléans, et Henry de Lan- 
ca8tre,et se monstroient grands signes d'a- 
mour, et souvent estoient ensemble. 

Or est vray, comme dessus a esté dit, que 
Henry de Lancastre avoit esté banni du royaume 
d'Angleterre , et s'en vint en France, où il es- 
toit bien desplaisamment, et ne faisoit que pen- 
ser et ruminer, comme il pourroit trouver ma- 
nière et moyen de faire un grand brouillis. Et 
en ce temps ceux de Hibernie se rebellèrent 
contre le roy d'Angleterre, et fut content d'y 
aller en personne -, et de faict y alla. Et après 
son parlement plusieurs monopoles, conspira- 
tions , et séditions se commencèrent à esmou- 

• Robert, comle palatin. 



408 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (1399) 

baillé el livré es mains de son adversaire. Et 



voir. Lesquelles choses vinrent à la cognois- 
sance de Henry de Lancastre , duquel le père 
estoit mort, car durant sa vieil eust résisté 
aux entreprises et malices de son fils. Et déli- 
béra de trouver manière de passer en Angle- 
terre. Et après le passement dudit roy d'An- 
gleterre en Hibernie, aucuns pleins de mau- 
vaise volonté vinrent là où la reyne fille de 
France estoit. Et luy osterent tous ses servi- 
teurs et servantes de la langue de France, ex- 
cepté une damoiselle et son confesseur , et au- 
cuns Anglois entendans et parlans quelque peu 
de la langue de France : et en un chasteau la 
mirent, qui fut un exploict bien merveilleux, 
dont ledit de Lancastre fut bien joyeux. Et luy 
sembla qu'il estoit temps qu'il passast en An- 
gleterre, et à ce faire se disposa le plus secrette- 
ment qu'il peut. Toutesfois il vint à la cognois- 
sance d'aucuns seigneurs de France , qui se 
doutoient bien qu'il ne voulust faire quelque 
mauvaise besongne ou entreprise contre le roy 
Richard, gendre du roy. Et de ce on luy parla : 
mais il affermoit que ce n'estoit pas son inten- 
tion, ny ne fut oncques, de faire chose préju- 
diciable ou dommageable au roy d'Angleterre 
son souverain seigneur; et que ce qu'il faisoit, 
c'estoit pour son honneur et profit, et pour luy 
cuider faire service et plaisir : toutesfois l'issue 
monstra tout le contraire. Et pour abréger , 
s'en alla en Angleterre, et passa la mer, et tan- 
tost trouva satellites qui luy promirent l'aider 
et ainsi le firent. H escrivit lettres très-sedi- 
tieuses à plusieurs prélats , nobles , et gens des 
bonnes villes , faisans mention de plusieurs 
bourdes et mensonges. Et tantost trouva gar- 
des , suittes et alliances. Et s'en vint devers le 
duc dTorck son oncle, qui le reprit fort : mais 
il jura et afferma, comme dessus il avoit dit en 
France, combien que desja il avoit fait pren- 
dre plusieurs nobles d'Angleterre, et autres, et 
leur avoit fait coupper les testes , et icelles en- 
voyer à Londres. Et avoit obéissance desja en 
plusieurs places et villages , et presque tout le 
peuple se retiroit vers luy, el obeissoit. Quand 
la chose vint à la cognoissance du roy Ri- 
chard, il fut moult troublé, et non sans cause, 
et délibéra de s'en venir en Angleterre, et re- 
tourner , et de faict ainsi le fit. Et quand il y 
fut, quasi de tous ses gens comme tout seul il 
fut délaissé, dont il fut moult esbahi. Etenco- 
rcs luy vint-il bien pis, car par ceux ausquels 
U se fioit fut Dris , détenu , et emprisonne , et 



lors tout le peuple commença à crier el dire, 
tant gens d'église, nobles, que autres, qu'on 
le devoit priver du royaume, el mettre en char- 
Ire perpétuelle, car il avoit fait mourir ses 
parens sans cause, et baillé Cherbourg et Brest, 
et fait paix avec le roy de France et les Fran- 
çois sans le consentement du peuple. Et qu'il 
avoit fait de grandes et excessives exactions 
sur le peuple, sans l'avoir employé au faict de la 
chose publique, et du royaume. Et prenoit-on 
gens de tous estais , qui avoient servi le roy Ri- 
chard, qui estoient exécutés à mort, pillés et 
dérobés. Et fut conclu qu'il falloit faire un au- 
tre roy par eslection. El fut esleu Henry de Lan- 
castre, et constitué et ordonné roy par les trois 
estais. El l'archevesque de Canlorbie l'oignit, 
el fil une grande proposition , et prit son 
thème : « Habuit Jacob benedictionem. » Et le 
déduisit ainsi que bon luy sembla. Et se nomma 
et porta ledit Henry publiquement el notoire- 
ment roy. Et monstra une ampoulle , qu'un 
ange , comme il disoit, avoit apportée à sainct 
Thomas, pour en oindre el sacrer les roys d'An- 
gleterre. El avoit le roy de France envoyé gens 
devers ledit Henry de Lancastre, pour sçavoir 
ce que c'estoit qu'on faisoit en Angleterre con- 
tre son fils , ausquels on monstra ladite am- 
poulle. Et si paravant il avoit fait mourir plu- 
sieurs personnes d'Angleterre bien notables , 
encores quand il se trouva maislre , il en fit 
plus mourir sans cause et sans raison. Et qui 
pis est, il fil tant que les serviteurs du roy Ri- 
chard mesmes, et ausquels il se fioit, le mirent 
à mort bien inhumainement. Et pource que 
plusieurs en cesle matière en ont escril, on s'en 
passe en bref. Et trouve-on bien que les An- 
glois ont aulresfois fait de tels exploits. 

Environ ce temps , estoit à Paris monsei- 
gneur le duc de Berry oncle du roy, el en sa 
compagnée estoit le comte d'Estampes, lequel 
souvent beuvoil el mangeoil à sa table, et un 
jour le mal d'apoplexie le prit, et à la table sa 
teste mit sur ses bras, qui estoient sur la table 
comme croisés, et cuidoit-on qu'il dormisl. Et 
disoit ledit monseigneur de Berry en riant : 
<i Beau cousin dort. )> Mais il dormit tellement, 
que oncques puis n'en reveilla. 

Quand le roy sceut ce qui avoit esté fait en 
Angleterre contre son gendre, il en fut bien 
desplaisanl, et cognul-on bien que toutes al- 
liances el trefves estoient rompues , el qu'oq 



(1400) 

estoit revenu à la guerre. Toutesfois Henry soy 
disant roy d'Angleterre, envoya vers le roy luy 
faire sçavoir, que s'il vouloil envoyer à Boulon- 
gne de ses gens, qu'il envoyeroil à Calais. Et 
ainsi fut fait. Et y eut personnes notables en- 
voyées decosté et d'autre, et parlèrent ensem- 
ble. Et y eut seulement une trefve conclue à la 
Penlecoste ensuivant. 

Pource que l'année d'après y avoit pardon 
gênerai et indulgences en cour de Rome , et 
que le royaume estoit bien appauvri, et que si 
on pennetloit d'aller à Rome, que ce seroit 
grande évacuation de pecunes, veu qu'à Rome 
ils tenoient l'antipape " pour pape , il fut dé- 
fendu qu'on y allast point, par cry public: 
mais ce nonobstant grand peuple y fut. 

Pource que par les ordonnances royaux, qui 
avoient esté mises sus, l'Eglise de France avoit 
esté remise en ses libertés et franchises, et or- 
donné que les ordinaires donneroient les béné- 
fices, ils en disposèrent en faveur de leurs va- 
lets et serviteurs. Et de ce, ceux de l'univer- 
sité se plaignirent, et non sans cause. Et aussi 
on entreprenoit fort sur leurs privilèges, et en 
diverses manières n'en pouvoient jouyr. Ils re- 
quirent au roy qu'on y pourveust , ou autre- 
ment ils faisoient sçavoir qu'ils cesseroient. Et 
de faict, pource qu'on ne leur fit aucune pro- 
vision valable, ils cessèrent de faict, et durèrent 
leurs cessations tout au long du caresme. Et 
depuis fut trouvé expédient, et recommencè- 
rent leurs leçons. 

En Sicile , et Naples, Louys II, roy de Sicile 
en plusieurs lieux estoit obey, et tenu pour 
roy, et spécialement à Naples. Et y eut un 
comte du pays mesme, auquel il se fioit, le- 
quel par trahison mit le roy Ladislaus ou Lan- 
celot dedans Naples. Et pource quand la chose 
vint à la cognoissance du roy de Sicile , il en- 
voya le comte de La Marche au pays pour faire 
guerre. 

1400. 

L'an mille quatre cens, il vint à la cognois- 
sance du roy, que l'empereur de Constantino- 
ple avoit grand désir de venir en France, tant 
pour voir le roy , que aussi pour luy requérir 
aide et confort , pour résister alencontre des 
ennemis de la foy -, et de plus , pour le remer- 
cier des secours, aides , et courtoisies qu'illuy 

• Boniface IX. 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS, 



409 



avoit faites. Et quand le roy sceut sa venue, il 
fit faire diligence qu'à l'entrée du royaume il y 
eust chevaliers et escuycrs pour le conduire et 
défrayer partout où il passeroit. Et quand il 
fut assez près de Paris, il envoya ses oncles au 
devant de luy, et le roy mesme le receut à l'en- 
trée de Paris , et luy donna un beau coursier 
bien enharnaché, tout blanc. Et l'amena le roy 
jusques au Palais, et puis le fit mener au Lou- 
vre, où il fut logé. Et estoit l'hostel très-bien 
habillé et paré, et là tenoit son estât aux des- 
pens du roy. Et faisoient le service de Dieu se- 
lon leurs manières et cérémonies, qui sont bien 
estranges, et les alloit voir qui vouloit. 

En ce temps fut ordonné par le roy et ceux 
de son sang, qu'on feroit diligence d'avoir ma- 
dame Isabeau reyne d'Angleterre, qui estoit 
pucelle , car oncques le roy Richard compa- 
gnée charnelle n'avoit eu avec elle. Et envoya- 
on quérir sauf-conduit, lequel fut accordé et 
et envoyé par Henry de Lancastre. Et y furent 
commis Jean de Hangest seigneur de Hugue- 
ville, et maislre Pierre Blanchet conseiller, et 
maistre des rcquestes de l'hostel du roy. Les- 
quels arrivèrent en Angleterre, et firent leur 
requeste, et ce qui leur estoit enchargé par le 
roy. Et y eut par les Anglois des difficultés, et 
vouloient avoir descharge de plusieurs pro- 
messes, qui avoient esté faites au traité de ma- 
riage, et de ce qu'elle avoit eu et apporté. El 
pource que ledit maistre Pierre Blanchet deba- 
toit fort les matières au profit et à l'honneur du 
roy, les Anglois conceurenl grande haine con- 
tre luy, et aussi contre son compagnon. Et fut 
aucune renommée que tous les deux furent 
empoisonnés -, et quoy qu'il en fust , mourut 
maistre Pierre Blanchet, et ledit de Hugucville 
fut en tel poinct , qu'il vomit jusques au sang 
clair, dont il fut bien malade : mais par laps de 
temps il guarit. Les autres disent, qu'il y avoit 
grande snortalité en Angleterre , et que tous 
deux furent frappés , et que maistre Pierre 
Blanchet. y mourut, et Hugueville eschappa. 
Et furent bien long-temps en Angleterre, sans 
ce qu'ils y eussent rien fait. 

En ce temps maislre Jean Juvenal des Ur- 
sins, qui avoit la garde de la prevosté des mar- 
chands de par le roy, fut ordonné par eslection 
de la cour de parlement , conseiller et advocat 
du roy en ladite cour. Lequel audit office de la 
garde de la prevosté, s'estoit grandement gou- 
verné et honorablement. Et tousjours quand il 



410 



HISTOIRE DE CHARLES 



y avoil aucun discord entre les seigneurs , il 
mettoit peine à tout appaiser, tellement que de 
son temps, nonobstant la maladie du roy, au- 
cun inconvénient n'en advint. 

En ce mesme an fut fait le mariage de Louys 
duc d'Anjou, cousin du roy, et de la fille du 
roy d'Arragon, nommée loland, qui esloit une 
des belles créatures qu'on peust point voir. Et 
y eut bien grande et solemnelle feste, comme 
à tel seigneur et dame appartenoit bien. 

Le roy de Bohême , qui avoit esté esleu em- 
pereur d'Allemagne, fut pour aucunes causes , 
par l'ordonnance des électeurs de l'empire, et 
des gens d'église , princes, et nobles d'Allema- 
gne, désappointé de l'empire. Et disoient au- 
cuns que c'estoit de son consentement. Et fut 
ordonné empereur le duc Robert de Bavière , 
renommé d'estre bon et vaillant prince. Et sur 
ce envoyèrent ledit empereur et ceux d'Alle- 
magne devers le roy. Et aussi sur le faict de 
remédier au schisme, et avoir union en l'Eglise. 
Les ambassadeurs furent honorablement re- 
ceus, et de ce qu'ils avoient signifié au roy les 
choses dessus dites, on les remercia, et leur fit- 
on aucuns presens , et s'en retournèrent. Et 
pource qu'ils n'avoient aucunement particuliè- 
rement déclaré la forme et voye qu'ils enten- 
doient de venir à union , combien que le pa- 
triarche Cramault eust rapporté, que quand il 
fut en ambassade , ils se adheroient au roy, et 
estoient d'opinion d'eslire la voye de cession. 
Toutesfois le roy délibéra d'envoyer vers les 
esliseurs de l'empire, pour sçavoir leur inten- 
tion, et de faict y envoya.Et leur fut respondu, 
que à avoir union ils estoient prests d'entendre, 
mais non mie par la voye de cession, ainsi que 
le roy l'avoit advisé. Dont les ambassadeurs 
furent bien esbahis, car ils affermèrent que à 
Cramault n'avoient fait autre response. La- 
quelle chose fut rapportée au roy. Dont luy et 
ceux du sang furent trés-mal contens dudit pa- 
triarche Cramault. Et pource luy fut défendu, 
que plus ne vint au conseil du roy. 

En ceste année, la reine de Dacie, qui n'a- 
Yoit qu'un seul fils , jeune d'aage, envoya vers 
le roy luy requérir, et prier qu'il luy pleust 
qu'elle eust une fille de la lignée de France, 
pour son fils. Et estoit présent à faire la requeste 
au roy par les ambassadeurs, le duc de Bour- 
bon. Lequel respondit, mais que l'une de ses 
filles fust en aage , que volontiers il luy en- 
voyeroit. 



VI, ROI DE FRANCE, (1401) 

Charles fils du roy, qui estoit un très-bel en- 
fant, fut trés-griefvement malade, et devint 
eclique et tout sec. On ordonna prières estre 
faites par toutes les églises de Paris , et fut fait 
ainsi , et en plusieurs et divers lieux. Toutes- 
fois il alla de vie à trespassement , dont tous 
furent desplaisans. Et disoit-on plusieurs et 
diverses paroles, à la grande charge d'aucuns 
seigneurs. 

L'empereur fut couronné à grande solem- 
nilé, en la forme et manière accoustumée. 

Combien, comme dessus a esté touché, le 
roy eust donné au bastard de Foix la comté de 
Foix , toutesfois le roy depuis ordonna , que le 
captai de Beu en Guyenne l'auroit. 

Monseigneur le duc de Berry, qui avoit 
donné à Sainct-Denys une partie du chef et 
bras de monseigneur sainct Benoist, y fit faire 
un plus beau reliquaire que celuy où ils estoient 
enchâssés , et le donna à ladite église de Sainct- 
Denys. 

1401. 

L'an mille quatre cens et un, après le retour 
de monseigneur de Hugueville , et que maislre 
Pierre Blanchet avoit esté trespassé comme dit 
est , qui estoient allés pour le faict de la reyne 
d'Angleterre, femme et vefve du roy Richard, 
les Anglois cognoissans qu'ils feroient leur hon- 
neur de la renvoyer au roy son père , luy firent 
ramener jusques à Calais. Et là par l'ordon- 
nance du roy, allèrent Jean de Montagu eves- 
que de Chartres, messire Jean de Poupaincourt, 
premier président du parlement , et autres , 
pour requérir aux Anglois, qu'ils la leur vou- 
lussent délivrer, lesquels en furent contens. El 
à Lelinguehan firent tendre une très-belle lente, 
bien ornée et garnie. Et le sepliesme jour 
d'aoust , ladite dame estant bien accompagnée 
de seigneurs d'Angleterre , ils la firent venir 
jusques à ladite tente. Et là survint le comte de 
Sainct-Paul ordonné avec les autres pour la re- 
cevoir, et furent baillés les vins et espices, et 
donnèrent à la dame de beaux dons , cl aussi 
à ses damoiselles, et à aucuns de ses serviteurs. 
Et prirent les Anglois congé d'elle pleurans à 
grosses larmes, et la bonne dame ausi pleuroit, 
et plusieurs des assistans. Et puis la prirent le 
comte de Sainct-Paul , et autres, pour l'amener 
à Boulongne. Assez près estoit le duc de Bour- 
gongne avec cinq cens chevaliers et escuyers , 
lequel la receut bien honorablement, et la con- 



(1402; PAR JEAN JUVENAL DES URSINS 

duisil jusques à Boulongne, et de là l'amena 
jusques à Paris. Et en passant par les villes de 
Picardie elle fut grandement fesloyée. Et quand 
elle approcha prés de Paris , allèrent au devant 
d'elle messeigneurs les ducs d'Orléans, de Berry 
et de Bourbon , qui la conduisirent jusques à 
Sainct-Denys , et de là à Ihoslel de Sainct-Paul 
devers le roy son pore, et la reyne sa mcre, 
qui la receurent à grande joye , combien que 
la bonne dame pleuroit fort. 

En cesle année , en Beauvoisis , et bien seize 
lieues de pays, y eut de merveilleux vents, et 
cheut grosses grcsles en aucunes places, comme 
gros œufs d'oye, qui fit de grands dommages, 
et fut environ le mois de may, et furent mer- 
veilleux tonnerres, corruscations , et esclaire- 
mens. Et cheut le tonnere en une manière de 
feu , qui entra en la chambre de la reyne , la- 
quelle gissoit d'enfant, qui arditetbrusla toutes 
les custodes et courtines de son lict, et autre 
mal n'y fit. Et cependant que le Lendit se te- 
noit (qui estoit lors grande chose des mar- 
chands et marchandises qui y affluoient), sur- 
vint soudainement grandes corruscations et 
tonnerre, et cheut gresle presques partout ledit 
Lendit, grosse comme œufs d'oye, et abbatit 
plusieurs loges , et presque toute la grange du 
Lendit. 

Le duc d'Orléans frère du roy, fit confédé- 
rations et alliances avec le duc de Gueldres 
d'Allemagne , et y alla le duc d'Orléans jus- 
ques à Mouson, avec bien mille cinq cens 
hommes d'armes, et le duc de Gueldres en avoit 
bien cinq cens. Et de faict l'amena jusques à 
Paris par Coucy, et y eut grands sermens et 
alliances faites. Et pource qu'il n'en avoit parlé 
à ses parens les ducs de Berry et de Bourgon- 
gne, ils en furent trés-mal contens. Et dés lors 
y eut de grands grommelis , et manières tenues 
entre eux bien estranges, tellement qu'on ap- 
percevoil évidemment qu'il y avoit haines mor- 
telles. Et toute la principale cause estoit pour 
avoir le gouvernement du royaume , et mesme- 
ment des finances. Et mandèrent chacun des- 
dits d'Orléans et Bourgongne gens d'armes à 
foison , lesquels vinrent autour de Paris , et fi- 
rent des maux beaucoup. Et finalement le duc 
de Berry s'entremit de faire la paix. Et de faict 
les requit de venir à son hostel à Nesle. La- 
quelle chose ils firent, et là furent d'accord le 
quatorziesme jour de janvier, se baisèrent l'un 
l'autre et firent promesses d'amour et allian- 



411 

ces ensemble, lesquelles ne durèrent gueres. 
Et en ce mesme mois , y eut une comète mer- 
veilleuse , qui s'estendoit du septentrion en oc- 
cident, et apparut bien pendant quinze jours. 
El s'imagi»oient dés lors plusieurs personnes 
d'entendement, tant astrologiens que autres, 
que c'estoit signe de quelque maie fortune qui 
devoit advenir en ce royaume. 

1402. 

L'an mille quatre cens et deux, il y eut au- 
cunes divisions touchant la substraction à Be- 
nedict, et mesmemenl entre les princes. Car 
le duc d'Orléans souslenoit fort Benedict. Et 
disoit que ceux qui avoient fait ladite substrac- 
tion estoient fauteurs de schisme, et qu'il eust 
mieux vallu de le tolérer, que d'estre sans pape 
souverain en l'Eglise. Et la chose venue à la 
cognoissance de l'université , ils firent prescher 
publiquement, que quiconque vouloit soustenir 
que la substraction ne fust bien faite, on le 
devoit repuler fauteur de schisme. Ceux d'Espa- 
gne, et autres qui avoient adhéré, et adheroient 
à Benedict , tenoient fermement que la subs- 
traction ne se pouvoit valablement faire, ny 
soustenir. L'evesque de Sainct-Pons monstra 
que d'avoir mis le siège devant le chasteau 
d'Avignon , qui estoit une manière d'incarcé- 
ration, et de le tenir prisonnier là dedans, es- 
toit chose damnée et non soustenable, quelque 
substraction qu'on luy eust fait. Laquelle ne 
pouvoit empescher qu'il n'eust esté et fust pape. 
Et sur ce y avoit entre les clercs mesmes de 
merveilleuses imaginations -, lesquelles aucuns 
n'ozoient monstrer. 

En ce temps , le roy estant en santé , il or- 
donna qu'en son absence le duc d'Orléans eut 
le gouvernement etadministration du royaume, 
puis le roy devint malade. Adonc il entreprit 
ledit gouvernement, et commença à faire au- 
cunes exactions. Et fit faire une grosse taille sur 
le peuple, en laquelle furent compris les gens 
d'église , voire comme contraints, et si vouloit 
qu'ils payassent des impositions et aydes : la 
chose venue à la cognoissance de l'archevesque. 
de Rheims, il s'y opposa pour luy, et tous ses 
adherans. L'archevesque de Sens s'efforça d'ex- 
communier tous ceux qui y contrediroient. Et 
y avoit de grands brouillis et murmures, qui 
pouvoient estre cause de grand mal. Et firent 
les ducs de Berry, de Bourgongne, et de Bour- 



412 



HISTOIRE DE CHARLES 



bon, publier et dire que ce n'estoil point de leur j 
consentement que telles choses se faisoient, et 
qu'ils en estoient desplaisans. Le roy toutesfois 
revint à santé, et fît le duc d'Orléans publier , 
comme le roy l'avoit ordonné lieutenant et 
gouverneur du royaume en son absence, et que 
encores vouloit-il qu'il le fust. Mais lesdits ducs 
et plusieurs notables gens remonstrerent que 
ce n'estoit pas chose raisonnable, ny honora- 
ble , veu sa jeunesse , qu'il l'eust , et qu'il avoit 
meilleur mestier de gouverneur que de gou- 
verner, et les choses estoient apparentes. El 
pource il fut ordonné qu'il n'auroit point de 
gouvernement, dont il fut bien mal content, et 
de ce qu'il fut dit, que le duc de Bourgongne, 
nommé Philippes le Hardy, l'auroit, Et l'eut 
sans ce qu'il voulut souffrir que le duc d'Or- 
léans en eut quelque auctoi ité , gouvernement 
et administration. Et dès lors ils eurent gran- 
des haines conceues et malveillances les uns 
envers les autres. 

Quand le duc de Bourgongne se veid en si 
grande auctorité , comme d'avoir le gouverne- 
ment du royaume, il voulut trouver certaines 
manières de reformations , pour reformer tou- 
tes gens, qui avoient administrations, tant du 
roy, que d'autres, tant sur gens d'église que 
lais. Et ce pour avoit argent. Et la chose venue 
à la cognoissance de l'archevesque de Rheims, 
qui estoit noble prélat, et de grande représen- 
tation , il vint devers le duc de Bourgongne , 
et en sa compagnée aucuns notables gens, qui 
s'opposèrent et contredirent à ce qu'il vouloit 
faire, et si firent plusieurs autres. Et pource 
le duc de Bourgongne cessa d'exécuter son in- 
tention. 

Et quand le duc d'Orléans veid qu'il n'avoit 
point le gouvernement, il fit semblant et fit 
publier qu'il ne luy en chaloit, et s'en alla en 
la duché de Luxembourg, où il fut receu bien 
et honorablement. Et pour lors y avoit guerre 
entre le duc de Lorraine, et ceux de Metz. Et 
les mit le duc d'Orléans en bon accord. El se 
gouverna tellement et si grandement, qu'il y 
eut grant honneur et profit. 

En ce temps y avoit forte guerre entre les 
Anglois et Escossois ^ plusieurs nobles du 
royaume de France allèrent pour aider aux 
Escossois; et y eut bataille dure et aspre, en 
laquelle les Escossois et François furent des- 
confils , pour s'estre trop advancés, en cuidant 
faire vaillance, par outrecuidance plus, que 



Y I, ROI DE FRANCE, (1402) 

par sens et discrétion. Là fut pris le comte du 
Glas et plusieurs autres nobles d'Escosse et 
gentilshommes de France, entre lesquels mes- 
sire Pierre des Essars, natif d'assez près de 
Paris, fut mis à finance, et autres François, 
lesquels furent rachetés tant par dons du roy et 
des princes, comme par aumosnes. Et les re- 
commandoit-on aux prosnes des paroisses, et 
es sermons, plusieurs bonnes gens, hommes 
et femmes, leur donnoient, tellement que par 
ce moyen ils furent délivrés. 

En ce temps, l'empereur de Grèce qui avoit 
esté deux ans et demy à Paris, se partit pour 
s'en retourner à Constanlinople. Tant qu'il fut 
à Paris, et dès qu'il entra au royaume, il ne 
despendit rien , et fut deffrayé par le roy, qui le 
fit conduire bien notablement par un chevalier 
vaillant homme , qui aulresfois avoit esté en 
Grèce , nommé Chasteaumorant. 

En ceste année, un vaillant chevalier estant 
es marches de Guyenne , nommé messire Jean 
de Herpedenne, seigneur de Belleville et de 
Monlagu , qui estoit pour le roy seneschal de 
Saintonge, esquelles marches souvent y avoit 
de belles rencontres et faicls de guerre, fil sça- 
voir à Paris à la cour du roy, qu'il y avoit cer- 
tains nobles d'Angleterre, ayans désir de faire 
armes pour l'amour de leurs dames , et que s'il 
y avoit aucuns François qui voulussent venir, 
ils les recevroient à l'intention dessus dite. 
Quand aucuns nobles estans lors à Paris , spé- 
cialement à la cour du duc d'Orléans, le sceu- 
renl, ils levèrent leurs oreilles, et vinrent audit 
duc d'Orléans luy prier qu'il leur donnast congé 
d'aller résister à l'entreprise des Anglois, en in- 
tention de combatre lesdits Anglois, lesquels et 
d'un coslé et d'autre estoient renommés vail- 
lantes gens en An.gleterre et G uyenne. Les noms 
des Anglois estoient le seigneur de Scales, mes- 
sire Aymon Cloiet, Jean Héron, Richard Wile- 
valle, Jean Fleury, Thomas Trays, et Robert 
de Scales, vaillantes gens , forts et puissans de 
corps et usités en armes. Les noms des François 
estoient messire Arnaud Guillon seigneur de 
Barbasan, messire Guillaume du Chastel de la 
basse Normandie, Archambaud de Villars, 
messire Colinel de Brabant , messire Guillaume 
Bataille, Carouis et Champagne, qui estoient 
tous vaillans gentilshommes. Et leur donna 
congé ledit duc d'Orléans , se confiant en leurs 
prouesses et vaillances. Toutesfois aucune dif- 
ficulté fut faite de Champagne, lequel oncque* 



rH02) 

n'avoitesté en guerre, ny en telles besongncs, 
mais il estoit un des bien luictans qu'on eust 
peu trouver. Et pource ledit seigneur de Bar- 
basan dit au duc d'Orléans : « Monseigneur, 
» laissez-le venir, car s'il peut une fois tenir 
» son ennemy aux mains , et se joindre à luy, 
» par le moyen de la luicle il l'abbatra et des- 
» confira. » Et ainsi fut donné congé audit 
Champagne, comme aux autres. Ils partirent 
de Paris bien ordonnés et garnis de harnois, et 
autres choses nécessaires en telles matières. Et 
s'en vinrent bien diligemment en Guyenne vers 
ledit seneschal de Saintonge. Et fut chef desdits 
sept François le seigneur de Barbasan , et des 
Anglois le seigneur de Scales. Et fut la journée 
prise au dix-neufiesme jour de may. Auquel 
jour comparurent les parties bien ordonnées, 
armées et habillées comme il appartenoit. Le 
matin bien dévotement ouyrent messe, et s'or- 
donnèrent en grande dévotion, et receurent 
chacun le pretieux corps de Jésus -Christ. 
Grandement et notablement les exhorta ledit 
seigneur de Barbasan de bien faire, et de garder 
leur bien et honneur. En leur demonstrant la 
vraye et raisonnable querelle que le roy avoit 
contre ses ennemis anciens d'Angleterre, sans 
avoir esgard à combatre pour dames , ny ac- 
quérir la grâce du monde, et seulement pour 
eux défendre contre l'entreprise de leurs ad- 
versaires , avec plusieurs autres bons enseigne- 
mens. Quant aux Anglois , ce qu'ils firent , on 
ne le sçait pas bien : mais aucuns disent qu'en 
s'habillant ils beuvoient et mangeoient très- 
bien. Et vinrent aux champs enlalentés de bien 
combatre , et eux faire valoir. Et estoient hauts 
et grands, monslrans fier courage. Et les Fran- 
çois monstroient bien signes d'avoir grande 
volonté de eux défendre. Et estoient garnis les 
Anglois de targes ' et pavois pour le jet des 
lances. Après il fut crié par le héraut, du com- 
mandement dudit seneschal de Saintonge , 
juge ordonné du consentement des parties, que 
chacun fist son devoir. Lors ils s'approchèrent 
les uns des autres, et jetterent leurs lances sans 
porter aucun effect, et vinrent aux haches. Et 
pource qu'il sembloit aux Anglois, que s'ils 
pouvoient abatre messire Guillaume du Chas- 
tel , qui estoit grand et fort, du demeurant 
plus aisément viendroient à leur intention , ils 

• Targes , « espèce de boucliers presque quarrés , et 
plissés par le travers en forme de la lettre S. » {Gode- 
(roy. 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



413 



délibérèrent d'aller deux contre luy. Et de faict 
ainsi le firent, tellement que Archambaud se 
trouva seul , sans ce qu'aucun luy demandast 
rien, de sorte qu'il vint à celuy qui avoit à 
faire à Carouis , qui estoit le premier qu'il 
trouva, et luy bailla tel coup de hache sur la 
teste , qu'il cheut à terre. C'estoit ledit Robert 
de Scales qui y mourut. Quant est de Cham- 
pagne, ce qu'on en avoit dit advint, car il se 
joignit à son homme, et l'abbatit à la luicte 
par dessous luy, de façon qu'il se rendit. Ar- 
chambaud alla aider à messire Guillaume du 
Chastel , qui avoit bien affaire, lequel les An- 
glois n'approchèrent pas si tost, l'un desquels 
fut contraint laisser ledit du Chastel, et de se 
prendre à Archambaud. Là y eut de belles ar- 
mes faites d'un coslé et d'autre, enfin se ren- 
dirent les Anglois. Et y eut messire Guillaume 
Bataille beaucoup à faire ; car il cheut, et fut 
abalu à terre par l'Anglois , mais tantost fut 
secouru par aucuns des François. El pour 
abréger, les Anglois furent desconfits. 

La duchesse de Bretagne se maria au roy 
Henry, laquelle avoit trois fils du duc de Bre- 
tagne , Jean, Artus et Richard. Et vinrent nou- 
velles qu'elle vouloit trouver moyen de tirer 
avec elle en Angleterre lesdits trois enfans , et 
y mettoit peine , et faisoit diligence. Laquelle 
chose vint à la cognoissance du roy, et de ceux 
de son sang, spécialement du duc de Bourgon- 
gne Philippes le Hardy, lequel le plus diligem- 
ment qu'il peut alla en Bretagne, où il trouva 
lesdits enfans, et les amena à Paris bien gran- 
dement accompagnés 5 ils estoient tous trois ves- 
tus de mesmes robbes, c'est à sçavoir de velours 
vermeil. Et les receurent le roy et les autres 
seigneurs à grande joye. Et par ce, fut fraudée 
ladite duchesse de son intention. 

11 y avoit audit an à Paris un notable homme, 
procureur en parlement, nommé maisIreJean 
Le Charton , qui avoit espousé une belle jeune 
et gratieuse femme , en un jour de vendredy 
on lui avoit donné d'une sole, laquelle il man- 
gea, après quoy il dit ces paroles : « H me sem- 
)) ble que j'ay mangé un mauvais morceau. » 
Et environ quatre jours après , il alla de vie à 
Irespassement , il n'avoil aucuns enfans, mais 
il avoit des parens lesquels furent ses hé- 
ritiers. Assez tost après son Irespassement la- 
dite femme se remaria, et prit son clerc qui es- 
toit bien habile homme 5 lesquels après leur 
mariage parfait firent adjourner les héritiers du 



414 



HISTOIRE DE CHARLES 



premier mary , pardevant le prevost de Paris. 
Il y eut plusieurs faicts et cousiumes proposées 
d'un costé et d'autre. Entre les autres faicts, les 
héritiers dudit premier mary proposèrent 
qu'elle avoit mauvaise renommée de sa per- 
sonne, et qu'elle avoit empoisonné son premier 
mary. Et de ce fut faite information, laquelle 
veue, le lieutenant dudit prevost fit emprison- 
ner ladite femme , et son nouveau mary. Et y 
avoit matière pour les questionner. Et de faict 
le furent très-bien, mais rien ne vouloient con- 
fesser, Finalenentun jour ledit lieutenant vint 
à la femme, et usa de belles paroles, et luy dit 
que son mary avait tout confessé, et que ce 
avoit esté par elle. Et lors elle s'escria , et dit 
que ce avoit-il fait. Et fut amenée devant le 
mary, et l'appella traistre de ce qu'il avoit con- 
fessé, et loutesfois il n'en estoit rien. Et à la 
fin confessa tout , et aussi fit le mary. Et fut la 
femme arse en la présence du mary. Et après 
le mary fut mené au gibet, et pendu. Qui fut 
exemple aux autres femmes de non ainsi faire. 

En ce temps , les Tartares sarrasins firent 
guerre au Basac , et aux Turcs. Et y eut une 
merveilleuse bataille, et aspre, et grande quan- 
tité de Sarrasins morts d'un costé et d'autre, et 
à peine le compte d'eux est-il croyable. Toutes- 
fois les Tartares eurent victoire , et furent les 
Turcs desconflls, et le Basac, et les nobles Turcs 
furent pris. Le prince des Tartares leur fit à 
tous coupper les testes , et au Basac fil mettre 
aux narines des anneaux de fer , comme aux 
bugles ' pour les dompter et maistriser, et aux 
anneaux mit des cordes , et le faisoit ainsi me- 
ner par ses villes et cités. 

Les Anglois equipperent des vaisseaux sur 
mer, et mirent gens dedans, quifaisoient maux 
infinis sur mer, et spécialement grevoient fort 
les isles estans en la mer , obeissans au roi de 
France. Les François se mirent sus es marches 
estans sur la mer, obcïssans au roy de France, 
et firent tant de diligence, que souvent trou- 
voient les Anglois sur mer , et les assailloient , 
et aussi les Anglois se défendoient le mieux 
qu'ils pouvoienl. Toutesfois les François plu- 
sieurs petites victoires eurent aucunement sur 
leurs ennemis , et tellement qu'ils ne s'adven- 
turcr plus d'ainsi voguer sur mer. 

Le duc d'Orléans , pour aucunes causes qui 
le mouvoient , envoya défier le roy d'Angle- 

• Taureaux sauvages et indomptés. 



VI, ROI DE FRANCE, (H02) 

terre, et es lettres de deffîance, y avoit plusieurs 
choses contenues , lesquelles le roy d'Angle- 
terre très-impatiemment porta, et en fut très- 
desplaisant. Et dit que le duc d'Orléans avoit 
faussement et mauvaisement menty, et fit pu- 
blier en ses pays les delfiances. 

Le roy commanda que les prélats fussent 
mandés, touchant le faict de l'union del'Eglise. 
Et sur ceste matière le roy d'Espagne envoya 
messages au roy, lui faire sçavoir qu'il adhe- 
roit en toutes manières à Benedict, et le tenoit 
pour vray pape et unique. 

En l'année dessus dite, alla de vie à trespas- 
sement le vaillant connestable de Sancerre. 
C'estoit belle chose d'ouir les paroles qu'il di- 
soit en requérant mercy et pardon à Dieu , et 
à tout le monde , en mesprisant cette vie pré- 
sente : il remercioit Dieu de ce qu'il l'avoil 
préservé dans tant de périls et dangers où il 
avoit esté, de mort soudaine en guerre, et au- 
trement. Et à la fin de ces paroles rendit l'es- 
pée de connestable , et supplia qu'il fust en- 
terré à Sainct-Denys, où il fut mis et sépulture 
en grand honneur. Et offrit le duc d'Orléans 
de prester trois mille écus, pour luy fonder une 
messe. 

Le roy le vingt-uniesme jour de janvier, eut 
un fils nommé Charles, qui fut baptisé à Sainct- 
Paul. 

Combien que le siège de devant Benedict au 
palais d'Avignon fust levé, toutesfois y avoit-il 
gens qui se donnoient tousjours garde s'il sor- 
tiroit, en intention de l'arrester. Il y avoit 
un gentilhomme vaillant, nommé messire Ro- 
binet de Bracquemont, qui avoit en sa compa- 
gnée des François armés et habillés , assez 
près d'Avignon , lequel alloit et retournoit 
quand il vouloit audit palais parler à Benedict. 
Lequel se descouvrit audit Bracquemont, et tant 
qu'il luy accorda de le mettre dehors. Si le mit 
sans quelconque solemnité. Et prit Benedict le 
corps de Nostre-Seigneur en une belle bouette, 
et le porta en sa main avec lettres du roy , par 
lesquelles il cerlifioit, que oncques n'avoit 
esté consentant qu'on fist substraclion à Bene- 
dict. Et quand il fut aux champs trouva des 
François, qui le conduisirent là où il luy pleut. 
Et lors il fit faire sa barbe , laquelle il n'avoit 
fait faire depuis qu'il avoit esté assiégé. Et 
ceux d'Avignon furent bien esbahis, car la de- 
meure qu'il avoit faite , et faisoil à Avignon , 
leur estoit profitable , et aussi au pays. Les 



(H03) PAR JEAN JU VENAL DES URSINS. 

cardinaux , au moins aucuns , quand ils vei- 
rent qu'il estoit sortycuiderent faire leur paix, 
en offrant d'aller vers luy , et promettant plu- 
sieurs choses. Mais lors il n'y voulut entendre, 
et envoya vers le roy luy signifier sa sortie , 
espérant que le roy lui rendisl obéissance , 
mais pour lors rien n'y fut ordonné. 



415 



1403. 

L'an mille quatre cens et trois, le mariage ,ja 
pieça pourparlé de monseigneur le dauphin 
Louys , et de la fille du comte de Nevers , fils 
du duc de Bourgongne Philippes , fut accordé 
et conclu : il y avoil pour la proximité du li- 
gnage dispensation , et furent les nopces faites 
au Louvre. Le duc de Bourgongne fit faire un 
beau et grand disner , et il y eut belle feste , 
bien servie , avec plusieurs entremets, et très- 
beaux et grands dons. 

On a accoustumé à Pasques de faire une ta- 
ble, attachée au cierge bénit. Et y met-on les 
années que le pape fut créé , et le roy cou- 
ronné. El en plusieurs églises , estoit déclaré 
l'an de la création du pape Benedict: mais 
pource qu'on luy avoit fait substraction , cela 
despleut à aucuns seigneurs. Et furent envoyés 
sergens es églises , et là où ils trouvoient les 
tableaux, où estoit faite mention de Benedict, 
ils les arrachoient et emportoient. Et pource 
qu'entre les autres on chargeoit fort le duc de 
Berry, il s'en excusa fort , en affermant qu'il 
n'en estoit coulpable, et que ce qui avoit esté 
fait , estoit sans son sceu et volonté. 

Le mareschal Boucicaut, qui estoit à Gennes, 
appaisa plusieurs divisions et différens qui es- 
toient entre eux. Dont il fut fort prisé et aimé, 
puis se mit sur mer , et porta plusieurs grands 
dommages aux Sarrasins , et leur faisoit très- 
forte guerre. Une journée en flotant sur la mer, 
il rencontra aucuns navires , qui estoient aux 
Vénitiens, et menoient plusieurs choses défen- 
dues aux Sarrasins. Et pource il les prit , et 
en eut beaucoup de profit: mais les Vénitiens 
se ravisèrent et raillèrent , et firent tellement 
qu'ils curent victoire contre Boucicaut. Et luy 
fut bon meslier , que en un moyen vaisseau il 
se sauvast. 

Comme dessus a esté touché, quand les car- 
dinaux sceurent que Benedict estoit en sa fran- 
che volonté, considerans que les Espagnols luy 
adheroient , et qu'au royaume de France y 



avoit des difiicullés , et que aucuns pour pape 
le tenoient et rcputoient, ils délibérèrent do 
faire leur paix envers Benedict, et pareillement 
ceux d'Avignon. Et pourchassèrent tellement , 
que Benedict les receut en sa grâce : pourveu 
que ceux d'Avignon fissent refaire les murs du 
palais, qui avoient esté rompus durant le siège 
d'Avignon. 

Et ce fait, ledit pape Benedict délibéra d'en- 
voyer devers ie roy , et de faict y envoya le 
cardinal de Poictiers, et aussi celuy de Saluées. 
Eux estans arrivés à Paris , ils vinrent devers 
le roi , et demandèrent audience , laquelle ils 
eurent le vingt-cinquiesme jour de may. Et fit 
la proposition le cardinal de Poictiers , qui 
monstra bien grandement les vertus qui es- 
toient au pape Benedict, et que oncques il n'a- 
voit refusé d'entendre en toutes manières justes 
et raisonnables, à avoir union en saincle Eglise, 
et encores estoit tout prest d'y entendre. Et à la 
fin il requeroit au roy , qu'il se voulust dépor- 
ter d'user de ladite substraction , et tenir Be- 
nedict loyal pape , comme il avoit fait aupara- 
vant. Età ce rinduisoit par belles paroles. Après 
que lesdits cardinaux furent retirés , le roy 
mit en délibération ce qu'il avoit à faire. Il y 
eut là dessus diverses opinions et imaginations, 
et soustenoient fort les ducs , excepté Orléans, 
qu'on se devoit tenir à la substraction , et qu'à 
bonne et juste cause elle avoit esté faite. Plu- 
sieurs autres estoient de contraire opinion , et 
disoient que le Roy et son royaume demeure- 
roient seuls en cesle imagination : car tous les 
tenans et estans en l'obéissance de l'antipape 
ne luy avoient fait aucune substraction , ny les 
autres rois chrestiens tenans Benedict pour pape, 
et que si le roy demeuroit seul en ceste opi- 
nion ce luy seroit mal et deshonneur. Et que 
c'estoit moins mal de non user *de ladite subs- 
traction , que de la tenir. Quand le roy eut 
tout ouy , lequel estoit lors en bon poinct , il 
dit 5 qu'il n'avoit pas mémoire que oncques il 
fust consentant de ladite substraction , et qu'il 
vouloit obeïr à Benedict , comme à vray pape, 
et jura et promit de lui obéir, et de faire annul- 
1er ladite substraction , ce qui fut fait le jour 
de Pasques. Dont les ducs et ceux qui tenoient 
leur party furent mal-contens , mais à la fin 
ilss'appaiserent.Ety fut faite une notable pro- 
cession, où estoient les ducs de Berry, de Bour- 
gongne, d'Orléans, et de Bourbon, et plusieurs 
princes et barons. Et là fut publiée l'obeïssan- 



•416 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE 



ce , et y eut un bien notable sermon , fait par 
maislre Pierre d'Ailly, qui prit son thème : «Z^e- 
nedictus Deus, qui dédit voluntatem in cor régis . » 

Les jacobins, et plusieurs de l'université, 
qui avoient esté mis hors durant ces brouillis, 
furent rappelles , et tenus et réputés de l'uni- 
versité, comme devant. Mais il y eut, et avoit 
une grande difiiculté, touchant l'abbé de Sainct- 
Denys , qui avoit esté esleu par les religieux , 
et confirmé et bénit par l'evesque de Paris du- 
rant la substraction , combien qu'ils fussent 
exempts. Car Benedict, quand il sceut que la 
restitution luy avoit esté faite, il se tenoit fort, 
et disoit qu'il en pouvoit disposer. Et pour 
ceste cause on envoya vers luy une ambassade, 
et encores depuis une autre, luy requérir qu'il 
voulust confirmer toutes les eslections, confir- 
mations, consécrations, bénédictions, colla- 
tions , et provisions de bénéfices , qui avoient 
esté faites durant ladite substraction : mais il 
n'en voulut rien faire. Le duc d'Orléans, qu'on 
tenoit tant son amy que merveilles, y alla, cui- 
dant qu'à sa requeste il fîst ce que dit est. Et fut 
receu à grande joye et solemnité par le pape , 
et luy fit une grande chère : mais il s'en re- 
tourna sans rien faire, ny qu'il peust muer l'i- 
magination et opinion du pape. Dont le roy 
fut moult desplaisant , quand son frère luy eut 
rapporté cela. Si assembla son conseil, pour 
sçavoir ce qu'il avoit à faire. Où fut conclu , 
que le roy defendroit ceux qui estoient posses- 
seurs en leurs possessions, lesquels ils avoient 
à juste titre , et ne souffriroit point qu'on s'ai- 
dast au contraire de bulles apostoliques. Ou- 
tre , furent défendues les exactions d'argent, 
que faisoit Benedict sur vacans , et autrement. 
Dont les gens d'église du royaume furent bien 
joyeux. Mais le pape Benedict au contraire en 
fut bien desplaisant, quand on luy envoya si- 
gnifier. Et en ordonna le roy lettres du vingt- 
neufiesme jour de décembre. 

Aussi en ce mois il y eut un bien notable 
bourgeois de la ville de Paris , qui se pendit et 
estrangla , et oncques ne peut on en sçavoir 
la cause. 

En ce temps, un prestre nommé Ives Gilem- 
me, damoiselle Marie de Blansy, Perrin He- 
mery serrurier, et Guillaume Floret clerc, fai- 
soient certaines invocations de diables , et 
disoit le prestre qu'il en avoit trois à son com- 
mandement , et se vantoient qu'ils guariroient 
le roY. Il fut délibéré qu'on les essayeroit , et 



(1403) 

leur souffriroit-on faire leurs invocations. Ils 
demandèrent qu'on leur baillast douze hommes 
enchaînés de fer. El ainsi fut fait , ils firent un 
parc , et dirent ausdits douze hommes qu'ils 
n'eussent aucune peur, et firent tout ce qu'ils 
voulurent, mais rien ne firent. Puis furent in- 
terrogés pourquoy ils n'avoient rien fait, ils 
respondirent que lesdits douze hommes s'es- 
toient signés, et garnis du signe de la croix, et 
pour ce poinct seul avoient failly ; laquelle chose 
n'estoit que tromperie, qui fut révélée par 
ledit clerc au prevost de Paris , lequel les fit 
prendre. Et finalement le vingt-quatriesme 
jour de mars furent publiquement preschés, et 
les punitions faites selon les cas, c'est à sçavoir 
ards et bruslés. 

Un autre homme y eut qui s'efforça de trou- 
ver moyen de parler au diable , et fut en plu- 
sieurs et divers lieux pour s'enquérir s'il y 
avoit personne qui s'en meslast , mais rien n'y 
trouvoit : il luy fut conseillé qu'il allast en Es- 
cosse la sauvage, et de faict y alla, et luy fut 
enseigné une vieille, qu'on disoit se mesler de 
telles besongnes. A laquelle il parla , et elle luy 
dit qu'elle le feroit bien. Et de faict luy mons- 
Ira un vieil chasteau ancien, tout rompu, où 
n'y avoit que les murs et parois, pleins de ron- 
ces et espines. Et y avoit un corbeau ' contre 
le mur, comme pour soustenir un gros bois, et 
qu'il se tint là sans avoir peur. Et il trouve- 
roit un homme en manière d'un More de la 
Mauritanie en Afrique , et qu'il luy demandas! 
ce qu'il voudroit, et il luy respondroit. Lequel 
compagnon alla au lieu , et quand il y eut 
esté par aucun temps , on apporta sur deux 
grosses pierres une manière de bière ou cer- 
cueil, où il y avoit une personne toute nue, la- 
quelle fut mise sur ledit corbeau. Et lors il veid 
venir plus de dix mille corbeaux qui deschar- 
nerent ceste personne, et luy mangèrent toute 
la chair, et ne demeura que les os. Et ce fait, 
fut remis audit cercueil et emporté. Et après ce 
il veid venir ledit More de Mauritanie , dont la 
vieille luy avoit parlé, et luy demanda ce que 
c'estoit de cet homme ainsi deschiré , lequel 
luy dit que c'estoit le roy Salomon. El lors il 
l'interrogea s'il estoil damné, lequel luy dit 
que non, mais que tous les jours il soullViroit 
jusques à la fin du monde telle pénitence et 
mal, comme s'il estoil en vie. Et après ce il luy 

' Pierre de taille sortant d'une muraille et servant 
à supporter le bout d'une poutre. 



(1403) 

fit trois demandes , l'une de ce qu'il queroit et 
vouloit sçavoir, laquelle chose il ne voulut 
oncques à personne révéler, ny la demande, 
ny ausssi la responce. La seconde, il luy re- 
quit qu'il luy enseignast les trésors perdus. Et 
à ce fit response , que luy ny ses compagnons 
jamais ne les enseigneroicnt : car ils les gar- 
doienl pour leur maislre l'Antéchrist. La tierce 
demande fut , si Paris ne seroil point destruit , 
veu que les gens qui y estoicnt, estoienlsi dis- 
solus en estats, et que infinis maux s'y faisoient 
tous les jours. Et il respondit qu'il ne seroit 
pas destruit du tout : mais il souffriroit beau- 
coup, car plusieurs grandes divisions y se- 
roicnt , mais finale destruction ne souffriroit-il 
pas. Car supposé que plusieurs maux s'y fis- 
sent, toutesfois aussi y faisoil-on beaucoup de 
biens . et qu'il y avolt plusieurs bonnes per- 
sonnes, dont les prières empescheroient la des- 
truction. 

Pource qu'on voyoit évidemment les envies 
qui estoient et regnoient entre les ducs d'Or- 
léans et de Bourgongne, on advisa qu'il seroit 
expédient de les séparer, et employer au faict 
delà guerre, sans ce que ny l'un ny l'autre se 
meslast du gouvernement. Car pour ceste 
cause estoit leur division. Et fut ordonné que 
l'un iroit vers Calais faire guerre aux ennemis, 
et l'autre vers Bordeaux. Et se partit le duc 
dOrleans de Paris, et voulut en passant faire 
son entrée à Orléans. Et de faict la fit , et y fut 
grandement et notablement receu. Les rues 
tendues, et fontaines artificielles par la ville 
en divers lieux, jetlans vin,laict et eaue. Il se 
logea en son hostel. L'université fut par devers 
luy. Et proposa messire Raoul du Refuge, un 
bien notable docteur, bien grandement et no- 
tablement. Et aussi respondit le duc mes- 
mes bien sagement et prudemment. Et reprit 
tous les poincts, touchés parle proposant, et à 
chacun d'iceux respondit. II receut aucuns 
presens qui luy furent faits. Et si fit son entrée 
à monseigneur Sainct-Aignan d'Orléans, en 
habit de chanoine , en la forme et manière ac- 
cousluméc. Et puis cuida passer outre : mais 
il fut remandé, et fallut qu'il s'en retournast, 
et toute sa compagnée-, et en effcct il n'y eust 
rien fait qui vallust, et si y eut une grande des- 
pense. Et pareillement le duc de Bourgongne 
s'en alla en Flandres , en intention d'aller à 
Calais, et fit faire des bois merveilleux , comme 
chasteaux , pour eux loger devant la place. 



PAR JEAN JU VENAL DES URSINS. 



417 



Mais tout vint au néant, qui estoit grande pitié, 
d'avoir levé tant d'argent, comme on disoit 
d'avoir fait, et sans rien faire au profit de la 
chose publique. 

Les Anglois incommodoicnt fort les Fran- 
çois sur mer, et mesmement les Bretons , et 
estoient bien grosse compagnée. Pour laquelle 
causemcssireOlivierdcClisson ctmossireGuil- 
laumedu Chasteau, vaillans chevaliers, se mi- 
rent sur mer en trente vaisseaux. Lesquels ils 
equipperent, et garnirent très-bien de vaillan- 
tes gens de guerre, et autres choses nécessaires. 
Et sceurent que les Anglois estoient vers les 
rais de Sainct-Mahé , et assez près sur le ves- 
pre, les apperceurent les Bretons, et délibé- 
rèrent de les combalre le lendemain matin. 
Quand ce vint au malin , ils approchèrent les 
uns des autres: les Bretons divisèrent leurs 
navires en deux parties, comme pour faire 
deux batailles. Aussi pareillement firent les 
Anglois, et approchèrent hardiment les uns des 
autres, combatirent fort, et y eut de belles ar- 
mes faites d'un costé et d'autre, la bataille dura 
depuis un grand matin jusques à midy. Et fi- 
nalement les Anglois furent desconfits, et y en 
eut cinq cens de morts , et tous armés les jet- 
toient en la mer, et en emmenèrent bien mille 
prisonniers, et tous leurs navires , où ils trou- 
vèrent de bonnes choses, et de grande valeur. 
Et encores derechef les Bretons se mirent sur 
mer, et y avoit autres chefs de Bretagne, que 
les dessus nommés , et vinrent naviger proche 
des rivages d'Angleterre , vers les isles de Jar- 
say et Grenesay, et firent des desplaisirs beau- 
coup aux Anglois, et gagnèrent merveilleuse- 
ment, et avec toute leur gagne et proye s'en 
retournèrent en Bretagne. Et disoit-on que 
c'estoit grande richesse de ce qu'ils avoient 
gagné. 

Quand les Anglois virent que les Bretons 
leur faisoient si forte et aspre guerre, ils assem- 
blèrent grand nombre de navires qu'ils esquip- 
perent et garnirent de gens, jusques à cinq ou 
six mille combatans, et de tout ce qui leur 
sembloit estre nécessaire, et voguèrent sur 
mer, tant qu'ils vinrent sur les marches et ri- 
vages de Bretagne, dont les Bretons ne se don- 
noientde garde-, ils descendirent en Bretagne, 
et commencèrent à faire tous les maux que 
ennemis ont accouslumé de faire. Très-dili- 
gemment les Bretons pour les débouler s'as- 
scmblerenl, et vinrent es marches où les An- 

27 



418 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



(H04) 



glois esloient sur les rivages de la mer ; les 
Anglois qui esloient en diverses courses se ras- 
semblèrent, et joignirent ensemble, et s'appro- 
chèrent tellement les uns des autres , qu'il yeut 
bataille aspre et dure, durant une grosse demie 
heure, tellement qu'on n'eust sceu dire lequel 
avoit le meilleur. Enfin les Bretons furent des- 
confils, et plusieurs morts d'un costé et d'autre, 
mais beaucoup plus des Bretons : ramenlevans 
les Anglois ce qui avoit esté fait sur la mer aux 
rais Sainct-Mahé, lesquels se retirèrent en leurs 
vaisseaux avec leur proye , et avec très-grande 
foison de navires, qui pouvoienl bien porter dix 
mille tonneaux de vin, puis s'en retournèrent 
en Angleterre en grande joye et liesse. 

Thomas de Persi et ses alliés, parens pro- 
chains du roy Richard, desplaisans de ce qu'on 
avoit ainsi Iraistreusem-ent pris et tué ledit roy 
Richard, se mirent sus en armes. Et quand 
la chose vint à la cognoissance du roy Henry, 
il manda à Thomas qu'il vinst parler à luy. Le- 
quel respondit qu'il n'y entreroit ja , et que 
faussement, traistreusement et mauvaisement 
il avoit fait mourir son souverain seigneur, et 
qu'il esloit faux , traistre et desloyal. Et pource 
le roy assembla des gens le plus qu'il peut, 
et aisément en fina, car ils le tenoient pour roy, 
et vint en bataille contre Thomas de Persi. Et 
combalirent les uns contre les autres longue- 
ment, et fut Henry de Lancastre deux fois pris, 
et aussi rescous. Et finalement le roy Henry 
eut victoire contre Thomas de Persi ; il y eut 
d'un costé et d'autre de neuf à dix mille An- 
glois morts, et y mourut Henry de Persi. Et 
fut Thomas pris, et aucuns jours après le roy 
Henry le fit prendre, attacher à un pieu, et 
le fendre -, puis luy fist osier les entrailles 
de de dans le corps , et les fit jetler en un feu. 
Et après le fit destacher, et luy couppcr. la 
leste. 

Le comte de Sainct-Paul , lequel avoit es- 
pousô la sœur du roy Richard , et en avoit un 
fils, envoya défier le roy Henry, dont il tint 
peu de conte. Toutosfois ledit comte se mit sur 
mer en personne, et avoit pris gens de navires 
bien habillés et ordonnés , et vint sur les ri- 
vages de la mer d'Angleterre, où il prenoil tout 
ce qu'il pouvoit trouver, tant prisonniers que 
biens meubles. Et voulut meltre les feux par 
lou» les villages; mais il y eut un priîslre en 
habit de religieux, qui estoil Anglois , lequel 
luy dit, qu'il valoil mieux qu'il pris! argent et 



qu'on rachetasl les feux. Et que s'il vouloit en- 
tendre, que luy-mesme feroit diligence d'aller 
aux villages pour avoir de l'argent, et en pro- 
melloil bien huiclàdix mille nobles, de ce fut 
le comte de Sainct-Paul content. Et le tint le- 
dit preslre en ces paroles bien quatre jours. Et 
cependant les Anglois s'assemblèrent, et ve- 
noient de toutes parts pour combatre ledit 
comte-, lequel quand il les veid, il s'apperceut 
bien qu'il n'estoit pas suffisant pour résister. 
Si se retira en ses vaisseaux, et s'en vint en 
France. Tanlost après le roy d'Angleterre en- 
voya un héraut vers ledit comte, en luy rescri- 
vant lettres dérisoires , et en se mocquant de 
luy, luy manda qu'en bref le visileroil, et aussi 
fît-il, car il envoya gens d'armes en la comté de 
Sainct-Paul , et fit piller et ravager toute la 
comté et terre dudit de Sainct-Paul, sans ce 
qu'ils trouvassent aucune résistance, puis s'en 
retournèrent en leur pays. 

1404. 

L'an mille quatre cens cl quatre, on fit une 
bien grande taille, el disoit-on qu'elle monloit 
à dix-huict cens mille livres, il avoit esté déli- 
béré que l'argent qui en seroit levé, seroit mis 
en la tour du Louvre, afin qu'on s'en aidast en 
temps et lieu, pricipalcment pour passer en 
Angleterre, mais elle ne porta oncques profit. 
Et fut tout pris par les seigneurs , et despendu 
très-inutilement. Le duc de Bourgongne lascha 
d'empescher qu'elle ne fust levée, mais il ne fut 
pas creu. Et si disoit-on que le duc d'Orléans 
avoit esté rompre les huis où le trésor du roy 
esloit, el qu'il prit tout ce qu'il y lroii\a. 

Au printemps, fut le temps Irès-piuvieux, 
et s'en ensuivirent plusieurs maladies de rheu- 
mes de testes, et de fièvres dont en moururent 
aucuns. 

Audit an, mourul Philippes, duc de Bour- 
gongne, dit le Hardy, qu'on tenoil vaillant, 
sage et prudent. El esloit prince de grande 
louange, sinon que très-envis il payoit, comme 
on disoil. Et tant, que tous ses meubles n'eus- 
sent pas suffy à payer ses debles. En ce temps, 
le duc de Berry esloit à Paris, lequel quan'i il 
sceut les nouvelles que son frore esloit Ires- 
passé, il en fut moult dolent. Et luy dit-on, 
comme il esloit mort à Nostre-Dame de Halles 
en Brabant, et qu'il avoit eu moult belle fin, et 
se fit porter en l'église : laquelle chose aucune- 



(H04) 

ment le conforta, nonobstant qu'il luy prit une 
très-mauvaise maladie , tant du cas susdit, que 
d'autres accidens qu'il avoit, et lellenient qu'on 
n'y sçavoit remède, sinon prières à Dieu , les- 
quelles il fit faire diligemment , et par toutes 
les églises de Paris fit des aumosnes , et fit re- 
mettre de la taille vingt mille escus. Et si donna 
à Nostre-Dame de Paris une belle croix, si re- 
couvra santé. Puis fit faire un beau et notable 
service pour son frère aux Augustins, de mes- 
ses et vigiles, comme il est accoustumé. El pa- 
reillement le fit faire le roy aux Celestins, près 
de son lioslel de Sainct-Paul. 

Aucuns jeunes hommes nobles, et autres de 
la duché de Normandie, voyans et considérans 
qu'ils ne faisoient rien, ny ne s'occupoient en 
manière quelconque, mais estoient oiseux, 
s'assemblèrent et disposèrent d'aller en Angle- 
terre 5 et de faict y allèrent , mais estoient 
comme sans chef. Assez près de la rive d'An- 
gleterre, ils furent rencontrés par des Anglois, 
combatus et desconfits, par faute de bonne 
conduite, et gouvernement en faict de guerre. 
Cela arriva près d'une isle, laquelle ilsavoient 
toute pillée et dérobée. Quand aucuns de la 
compagnée seurent que les Anglois vcnoient et 
estoient assemblés, ils conseillèrent qu'on s'en 
retournast, et estoient des anciens, qui sça- 
voient l'usage de guerre, et cognoissoient les 
Anglois. IMais les jeunes hommes disoient, que 
ce seroit chose non convenable de fuir et se 
retraire devant vilains , et furent ainsi descon- 
fils, et plusieurs morts et pris. 

Messire Guillaume du Chasiel , un vaillant 
chevalier de Bretagne, assembla aucuns gens 
de guerre, et descendit en Angleterre. Tantost 
les Anglois s'assemblèrent, et le vinrent com- 
batre, et h l'assemblée fut tué. Si se retirèrent 
ses gens le pluslost qu'ils peurent, et retournè- 
rent en Bretagne. Messire Tannéguy du Chas- 
tel, frère dudit messire Guillaume aussi vail- 
lant chevalier, quand il sceut la mort de son 
frère, il en fut desplaisant. Et délibéra d'aller, 
et descendre en Angleterre, et assembla bien 
quatre cens combatans, gens de faict, et usités 
en faict de guerre, en divers lieux descendit, 
y fut bien huict semaines, et porta aux Anglois 
(les dommages largement, en boutant feux, 
et prenant tous les meubles de valeur qu'ils 
trouvoient; et les mcltoicnt en leurs vaisseaux. 
Et si y eut des Anglois pris, amenés prison- 
niers comme on a accoustumé faire en tel cas, 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



[19 



puis luy. et ses compagnons s'en retournèrent 
en Bretagne, avec bien grand gain et profit, 
et sans quasi point de dommage des leurs 

A La Rochelle esloil un marchand, demeu- 
rant et résidant en la ville, logé près des murs, 
lequel avoit un frère qui tenoit le party des 
Anglois, et demeuroit vers Bordeaux, lecjuel 
par diverses fois par messages et autrement, 
induisoit son frère de trouver moyen de bailler 
la ville de La Rochelle aux Anglois. Et sondit 
frère luy accorda, comme mal conseillé. Et 
avoit deux moyens , l'un par escheller, l'autre 
par gagner la porte, et donner entrée aux en- 
nemis, lesquels eussent esié en certaine em- 
busche, prés de la ville. Et de faict ledit An- 
glois vint occullement à La Rochelle', à l'hostel 
de son frère, lesquels avoient intention de par- 
faire leur mauvaise volonté, et de la mettre en 
effect. Ce qui vint à la cognoissance d'un de la 
ville, qui révéla que ledit Anglois estoil en la 
maison de son frère. On y alla , et tous deux 
furent pris par la justice, et mis en prison. Et 
tantost furent interrogés, confessèrent le cas, 
et furent décapités, ainsi que raison vouloit. 

Le treiziesme jour de juillet audit an , ceux 
de l'université firent une belle et notable pro- 
cession , pour la santé du roy. Et partirent de 
SaincteGeneviefve, et vinrent à Saincte-Ca- 
Iherine du Val des Escoliers bien ordonne- 
ment , ainsi qu'il est accoustumé de faire. 
Quand ils furent arrivés, ils firent commencer 
la messe et le sermon. Plusieurs jeunes esco- 
liers s'en alloient esbatans autour de Saincte- 
Calherine, vers l'hostel de messire Charles de 
Savoisi. Et y eut pages, qui emmenoient de 
boire leurs chevaux, qui passèrent sciemment 
parmy lesdits escoliers , en faisant ruer les che- 
vaux, et tellement que aucuns desdits escoliers 
cheurent à terre. Les autres escoliers prirent 
des pierres, qu'ils joltcrent après des pages, 
qui se mirent dedans l'hostel , et jusques là les 
poursuivirent les escoliers. Quand les gens 
dudit Savoisi ouyrent le bruit, ils saillirent à 
tout arcs et flèches de l'hostel, et commencèrent 
à tirer tellement, que les flèches cheurent de- 
dans l'église, et où on faisoit le sermon. Et 
furent tous ceux qui estoient à la procession 
moult effrayés. Et esloit ledit messire Charles 
de Savoisi en son hostel , lequel n'en fit sem- 
blant. Les docteurs, escoliers, et ceux qui es- 
toient en la procession s'en retournèrent, et y 
eut des escoliers bien vingt-quatre deblessés. Le 



420 



HISTOIRE DE CHARLES 



recteur alla bien accompagné devers mcssirc 
Guillaume de Tignonville prevost de Paris, luy 
requérir qu'il fist prendre les malfaicteurs , veu 
que le cas estoit grand et énorme. El si allè- 
rent vers le duc d'Orléans, pource qu'on disoit 
ledit Savoisi estrc à luy. Et après vinrent à la 
cour de parlement , laquelle leur respondit 
qu'elle leur feroit justice et raison. Et y en eut 
de pris, et mis à la Conciergerie. Et les parties 
ouyes, où fut Savoisi en personne , s'ensuivit 
l'arresl ; c'est à savoir que Savoisi fut condamné 
à asseoir cent livres de rente amortie, et à 
bailler deux mille francs, et que son hostel se- 
roit abalu. Et ne fut point condamné à faire 
amende honorable, car il estoit clerc non marié, 
mais trois de ses gens le furent. C'est à sçavoir, 
que eux en chemise, une torche en leur poing, 
iroient à Saincte-Genevicfve, au carrefour de 
Sainct-Severain , et devant Saincte-Catherine , 
et seroienl battus de verges par les carrefours, 
et bannis pendant trois ans. Ledit arrest fut 
donné le vingt-troisiesme jour d'aoust. 

Le Ircnliesme jour d'aoust, Louys dauphin 
de Viennois, et duc de Guyenne, espousa Mar- 
guerite fille du duc de Bourgongne, .Tean , et 
y eut grande feste. Et le sixiesme jour de sep- 
tembre , il alla à Nostre-Dame vestu en habit 
royal, grandement accompagné du roy de Na- 
varre, et des ducs d'Orléans, de Berry, Bour- 
gongne, et Bourbon, des comtes du Perche , 
de Sainct-Paul, La Marche, Dammartin, Tan- 
quarville, et de plusieurs barons , chevaliers , 
et escuyers ; il estoit très-bel enfan, et le fai- 
soit beau voir. 

Un piteux cas advint à Paris, à l'eschole de 
Sainct-Germain , en une maison d'un notable 
marchand de Paris, où le feu se mit d'advenlure 
auprès d'un chantier de bois. Et fut le feu si 
aspre et si grand qu'on n'y peut mettre remède, 
et le seigneur de la maison , la femme et une 
fille qu'ils avoienl, ne sceurent oncques trou- 
ver moyen de se sauver. Si se jelterent dedans 
une chambre coye, et là moururent tant par la 
force de l'eaue qu'on jeltoit, que étouffés par 
la force du feu. 

Ai)iès la mort du roy de Navarre, lequel fit 
tant de maux au royaume de France, et lequel 
jusques à sa mort ne cessa de le grever et doni- 
mager, son fils n'eut pas l'imagination comme 
son père. Et envoya à Paris, comme dessus est 
dit , devers le roy gens notables. Lesquels eu- 
len; a rcsponsc cy-dcssus déclarée, dont leur 



VI, ROI DE FRANCE, (H04) 

maislre fut aucunement content. Et desiroit 
que exécution réelle fust faite , et qu'il sceusl 
ce qu'il auroit pour récompense de ce qu'il de- 
mandoit, c'est à sçavoir des comtes de Cham- 
pagne, d'Evreux, et Cherbourg, et autres terres 
qu'il pretcndoitluy appartenir. El pource vint 
en France devers le roy, et luy exposa et à son 
conseil bien doucement les causes de sa venue, 
en requérant au roy qu'il luy voulust faire rai- 
son et jusiice, El sur ses demandes il y eut plu- 
sieurs et diverses consultations et assemblées. 
Et finalement iceluy roy de Navarre céda et 
transporta tout le droict qu'il pouvoit avoir, et 
avoil es comtés de Champagne et d'Evreux, et 
tout ce qu'il avoil en Normandie. Et en recom- 
pense , le roy érigea Nemours en Gastinois en 
duché, et luy assigna en Gastinois et Champa- 
gne douze mille livres de revenu. Et depuis il y 
eut aucune difficulté de Cherbourg, et disoit le 
roy de Navarre, qu'il n'cstoit point compris en 
la comté d'Evreux. Mais pour tout appaiser , il 
eut certaine somme d'argent. Et alors fut con- 
tent qu'il demeuras! au roy , et en effect fut 
bien acheté, 

Combien qu'on voulut dire, qu'il y eust tref- 
ves avec les Anglois , toutefois sur la mer fai- 
soient maux innombrables. Messire Charles 
de Savoisi, dont aucunement est fait mention , 
avoil grand désir de se faire valoir. Et envoya 
en Espagne pour sçavoir s'il pourroit finer de 
navires, en intention de faire armée contre les 
Anglois. Et sur ce , en escrivit au roy d'Espa- 
gne, et n'eut pas response telle qu'il eust bien 
voulu, dont il fut bien desplaisant. Et aucune- 
ment déclara sa volonté de faire la guerre aux 
Anglois, dont le roy fut mal content, et fit sça- 
voir en Espagne qu'on ne luy baillasl point de 
navire. Et disoient aucuns près du roy, que Sa- 
voisi faisoitmal de vouloir exécuter son entre- 
prise, veues les trefvcs. Et quand Savoisi sceut 
les paroles , il dit publiquement, qu'il faisoit 
comme bon et loyal François. Et s'il y avoit 
gentilhomme qui voulust dire le contraire , il 
estoit prest de s'en défendre , et en jetta son 
gage , lequel personne ne receut. 

Et disoient les Anglois qu'ils pouvoient faire 
guerre, et qu'il n'en chailloit au roy. Et qu'il 
n'y avoit chose si secretle au conseil du roy, 
que tantost après ils ne sceussent, et qu'on ne 
leur fist sçavoir. Et pour ceste cause fut pris un 
capitaine, qu'on appelloitle seigneur de Cour- 
scray , et mené au Chaslelel: il fit sçavoir au 



(1404) 

roy qu'il cstoit prestde se sousmcllrc, ot sous- 
mettoit à la cour du parlement, dont le roy fut 
content. La cour ordonna commissaires pour 
faire information, et fut examiné sur les char- 
ges. Le tout veu, il fut trouvé pur et innocent, 
et délivré par la cour. Tout ce qu'on luy impo- 
soit ne provenant que d'envies et haines parti- 
culières, qui estoient entre les seigneurs qui es- 
toient en la cour, causées, comme l'on disoit, de 
choses non bien honorables , entre les servi- 
teurs des seigneurs. 

Depuis la mort du roy Richard, qui estoit 
fils du vaillant prince de Galles , les Gallois 
faisoient guerre aux Anglois. Et envoya le 
prince de Galles en France devers le roy, pour 
avoir argent, et du harnois , et aide de gens. 
Dont le roy fut content, et luy envoya un beau 
bassinet bien garny, un haubergeon , et une 
cspée. Et au surplus dit aux messagers , que 
très-volontiers il l'aideroit etconforteroit, et luy 
envoyeroit gens. Et pour y aller ordonna le 
comte de La Marche de son consentement, le- 
quel assembla navires et gens , et trouva 
soixante et deux vaisseaux d'armes garnis de 
toutes choses, qui se rendirent tous à Brest en 
Bretagne. 

Comme dessus a esté dit, les Anglois par 
moyen avoient cuidé avoir La Rochelle, et s'es- 
toient embuschés une grosse et grande com- 
pagnée , dont estoient chefs un surnommé de 
Beaumont, qu'on disoit comte de Beaumont, 
et le bastard d'Angleterre. Quand ils virent 
qu'ils avoient failly, ils s'adviserent, veu qu'ils 
estoient beaucoup de gens, que de s'en aller 
sans rien faire, ce leur seroit réputé à lascheté 
de courage. Et délibérèrent d'entrer et descen- 
dre en Bretagne vers Brest, pource que ledit 
bastard sçavoit le pays, et avoit esté capitaine 
de Brest ; ils commencèrent à piller, desrober, 
et bouler feux, et faire tout ce que ennemis 
peuvent faire. Parquoy diligemment se mirent 
sus les nobles du pays. Le duc mesmes fit 
mandement : et aussi Clisson, et le seigneur de 
Rieux, qui estoient au pays, assemblèrent gens 
le plus qu'ils peurent , et se mirent sur les 
champs. Et fut ordonné le seigneur de Rieux, 
pour aller voir quelles gens c'estoient , mais il 
trouva que ceux du pays mesmes avoient déli- 
béré de les combalre, etdesja avoient comme 
commencé l'escarmouche; il descendit à pied 
comme les autres , et commença bien dure 
meslée. Tantost survint le duc et Clisson , et 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



42t 



depuis les Anglois ne firent aucune résistance. 
Là fut tué ledit comte , et dit-on que messirc 
Tanneguy du Cliastcl le perça d'une lance tout 
outre. Le bastard s'enfuit avec son navire ; il 
envoya en suite demander au duc sauf-con- 
duit pour aller parler à luy , ce qui luy fut ac- 
cordé. Si fit dire au duc , que la guerre qu'il 
faisoit estoit pour cause du douaire de la du- 
chesse de Bretagne , qui avoit espousé le roy 
d'Angleterre. Et ce fait, descendit en une mar- 
che de Bretagne où il brusla deux villages et 
une église. Et de là s'en alla es isles , prenant 
son chemin en Angleterre. 

Les Anglois en Guyenne faisoient forte guerre, 
et avoient entre autres places, une nommée 
Corbcfin, forte et comme imprenable. Et tous 
les ans levoient cinquante mille escus de patis. 
Et envoya-l'on vers le connestable luy requérir 
qu'il y voulust remédier, et se mit sus : lequel 
amassa gens de toutes parts. Il y eut aucuns 
de Bordeaux, pour le cuider décevoir, qui luy 
dévoient bailler la ville de Bordeaux, dont ils 
ne firent rien. Et fut apperceue leur mauvaise- 
tié, et pource ils furent décapités. Puis s'en 
alla le connestable mettre le siège devant Cor- 
befin , à la requeste de ceux du pays, et y tint 
le siège par douze semaines. Enfin, après plu- 
sieurs assauts et essayemens d'avoir la place , 
ceux de dedans parlementèrent , et furent con- 
tens de s'en aller , saufs leurs corps et leurs 
biens , et quatorze mille escus qu'ils eurent 5 et 
les paya le pays , à qui ce fut un grand profit. 
Car d'avoir eu la place, la chose estoit bien 
douteuse, et avec ladite place y eut treize au- 
tres places réduites en l'obéissance du roy. Le 
comte de Clermont bien accompagné vint au- 
dit pays de Guyenne ; quand les Anglois le 
sceurent, ils luy envoyèrent offrir bataille, dont 
ledit comte fut joyeux et content, et se disposa 
à les recevoir. Mais ils n'y vinrent ny compa- 
rurent, et en assez peu de temps il conquesta 
bien trente-trois places. Et délibéra de se tenir 
au pays Thyver. Les unes prit par force , les 
autres par accord, et aucunes fit abattre, et les 
autres remparer , pour résister aux ennemis. 

En ce temps , la duchesse de Bar alla de vio 
à trespassemcnt. 

Le duc d'Orléans acheta la seigneurie de 
Coucy, et plusieurs autres belles terres et sei- 
gneuries. Et fut adjourné en parlement en 
cas de rctraict. IMais la chose demeura en cet 
estât. 



422 



HISTOIRE DE CHARLES 



La reyne de Sicile Tancienne alla aussi de 
\io à Irespassement. Et déclara son meuble 
qu'elle avoit , c'est à sçavoir deux cens mille 
escus , et plusieurs joyaux. Il luy fut demandé 
pourquoy elle les avoit gardés , veu la grande 
nécessité en laquelle avoit esté le roy de Sicile 
son mary. Elle rcspondit qu'elle douloit que 
sondit mary ne fiist prisonnier audit pays, et 
les avoit épargnés et gardés pour le racheter , 
et que ladite chevance seroit bonne pour ses 
cnfans. Et c'estoit une très-bonne et saincte 
dame , qui eut une moult belle fin. 

Le pape Benedict voulant monslrer qu'il 
avoit bonne volonté à l'union de TEglise, en- 
voya l'evesque de Sainct-Pons, et autres nota- 
bles personnes devers l'anlipape, nommé Bo- 
niface, à ce qu'il voulust eslire jour et lieu, où 
ils peussentseurement convenir ensemble, pour 
trouver remède d'oster, et faire cesser le schis- 
me qui cstoit en l'Eglise. Quand ils furent à 
Rome, et que l'antipape le sceut , il leur fît 
sçavoir qu'il ne les oiroit, ny à eux parleroit , 
sinon qu'ils parlassent à luy comme pape, 
dont lesdils ambassadeurs furent en grande 
perplexité. Et à la fin, veu que c'estoit pour si 
grand bien , et que ce qu'il vouloit n'esloit 
qu'une manière de vaine gloire transitoire, ils 
le firent. Et proposa Tevesque de Sainct-Pons, 
qui exhauçoit fort Benedict , et sa bonne et 
saincte volonté à l'union de l'Eglise, en faisant 
la requeste dessus dite. De laquelle proposition 
l'antipape fut très-mal content, et se retira en 
sa chambre, et soudainement luy vint une fiè- 
vre dont il mourut. Quand le capitaine du chas- 
Icau de Sainct-Angc ved que son maislre estoit 
mort, il prit lesdits ambassadeurs, et les mit 
audilchasteau,etlàlesretintprisonniers. Après 
la mort de l'antipape, les cardinaux en esleu- 
rent un autre, lequel ils nommèrent Innocent, 
auquel lesdits ambassadeurs firent prier qu'il 
le voulust faire délivrer, et sembloit qu'il en 
cust bonne volonté. Mais le capitaine n'en vou- 
lut rien faire s'il n'avoit argent. Et par ce 
moyen, et non autrement, s'en allèrent et s'en 
retournèrent devers le pape Benedict, et sans 
aucune! response, dont ledit pape fut bien des- 
plaisant, et délibéra d'aller en personne jus- 
ques à Rome pourveu qu'il y fust conduit par 
les fleurs de lys , ce qu'il fit sçavoir au roy. 
Et s'olTrit le bon duc de Bourgongne Louis II 
de l'y mener: mais le roy ne le voulut consen- 
tir. Et à tant aussi se li;îl Bencdicf, devers Ic- 



YI, ROI DE FRANCE, (1405) 

quel plusieurs abbés vinrent de divers pays , 
et le plus du royaume, et mesmement de ceux 
qui estoient promeus durant la substraction. 
Et leur fit le pape bonne et grande chère , et 
leur donnant à chacun le don de bénédiction , 
et à disner , et à chacun un anneau , et avec 
ce permission et congé d'user de mitre en leurs 
églises , en faisant le service divin. 

Le comte de La Marche, comme dessus est 
dit, avoit assemblé plusieurs navires vers Brest 
et Bretagne, pour aller en Galles. Et se mit sur 
mer, et y fut depuis la my-aoust jusques à la 
my-novembre, attendant tousjours nouvelles 
de par les Gallois, pour sçavoir où il descen- 
droit, mais oncques n'y vint personne à luy. 
Et tousjours estoit sur les rivages de la mer 
d'Angleterre, où il fit aucuns exploicts de 
guerre , puis s'en revint sans aucun fruict. Ils 
avoient mis en un vaisseau d'armes leurs har- 
nois et autres biens : mais le vaisseau périt, et 
fut perdu dans la mer. 

La duchesse de Bourgongne mourut en ce 
temps. 

Et combien qu'au commencement de l'année 
on eust mis une grosse taille sus, laquelle ne 
porta aucun profit à la chose publique du 
royaume, neanlmoins à la fin de ladite année, 
en fut une autre faite aussi grosse, dont tout 
le profit alla en bourses particulières. Dequoy 
gens d'église, et autres se plaignoient et mur- 
murorenl fort. 

1405. 

L'an mille quatre cens et cinq, le comte de 
Sainct-Paul , qui estoit lieutenant du roy es 
frontières de Calais , assembla foison de gens, 
tant du pays que d'autres, en intention d'aller 
assiéger un chasteau , qui estoit assez près de 
Calais , nommé le IMarc. Et de faict y alla, en 
intention d'y metire le siège, ou d'assaillir la 
place, et ainsi le firent. Et comme ils estoient 
à l'assaut , le comte de Pembroc et ses gens 
saillirent de certaine embusche où ils estoient, 
et frappèrent trés-vaillamment sur les Fran- 
çois, lesquels furent desconfils. Et yen eut 
plusieurs morts et aussi de prisonniers. E' 
quant au comte de Sainct-Paul, il se retira sans 
avoir dommage de sa personne, ny de prise ny 
de mort. Le comte de Pembroc voyant ceste 
advenlure , qui luy esloit advenue , délibéra 
d'aller à l'Escluse pour faire guerre. Et de faict 
y alla , et y fit plusieurs maux. IMais il fut rc- 



(1405) PAR JEAN JU VENAL DES URSINS 

boulé, tant par plusieurs Allemans, qui esloient 
es marches , comme aussi par les Flamens et 
François. Et fut contraint de s'en retourner 
d'où il estoit party. 

Le gouvernement, comme on disoit , pour 
lors estoit bien petit. Et en fut le roy, et aussi 
les seigneurs y par plusieurs fois advertis par 
propositions, et autrement : mais nulle provi- 
sion n'y estoit mise. Et si disoit-on beaucoup 
de choses publiquement, qui esloient bien ordes 
et deshonncsles. 

En ce temps les eaues furent merveilleuse- 
ment grandes et horribles, et firent moult de 
maux, lant es bleds qu'es prés. Et es villages 
qui esloient près des rivages, furent par ladite 
inondation plusieurs pelitcs maisons comme 
abalues, et en venoil le marrein , et morceauv 
de bois aval l'eaue. 

Environ le treiziesmejour de juillet, il y eut 
horribles lempesles de tonnerres et gresles. Et 
cheul le tonnerre sur le pontdeCharenlon, où 
il abalit trois cheminées , et les jetta en la ri- 
vière. Et rencontra un compagnon auquel osta 
le chapperon, et la manche dextrede sarobbe, 
et passa outre sans luy mal faire. Et par un 
trou entra en la maison de monseigneur le 
dauphin , et en une chambre rencontra un 
jeune enfant, lequel il tua, luy consommant la 
chair, les os et tout, et ne luy laissant que la 
peau toute noire, et plusieurs autres blessa en 
diverses manières. Et continuoit jusques à ce 
qu'on prisl de l'eau benisle, en l'aspergeant en 
la chambre, et ailleurs par l'hostel : et ne sceut- 
on oncques depuis qu'il devint. 

Tousjours se plaignoit-on du gouvernement, 
qui estoit très-mauvais , et le voyoit-on évi- 
demment, mais aucune provision ne s'y met- 
toit. Les seigneurs commencèrent fort à mur- 
murer les uns contre les autres, et leurs servi- 
teurs aussi. 

Le dix-neufiesme jour de juillet, la reyne et 
le duc d'Orléans s'en allèrent à Poissy. La cause 
estoit pour induire madame Marie de France, 
qui avoit esté rendue religieuse audit Poissy, 
afin qu'elle voulust sortir dehors de l'Eglise, 
pour eslre mariée à Edouard fils du duc de Bar. 
Et en parlèrent à ladite dame Marie, en luy 
disant plusieurs paroles, pour à ce la mouvoir. 
Mais il ne fut oncques en leur puissance qu'elle 
y voulust consentir, et demeura ferme et stable 
en son imagination , en disant que puis qu'il 
avoit pieu au roy, à la reyne, et à ses parens 



42S 

et amis , que jamais hors de Testai de religion 
ne seroit. Et y eut, comme on dit, plusieurs 
choses non honnesles faites en ladite abbaye, 
etquoy qu'il en fust , renommée en estoit. 

Et s'en retournèrent la reyne et le duc d'Or- 
léans à Paris. Et le sepliesme jour ensuivant 
se partirent de Paris, et vinrent au Val-la- 
Reyne, en une place nommée Pouilly, en in- 
tention de tirer à eux monseigneur le dauphin. 
Et do faict , le duc de Bavière , le marquis du 
Pont et IMontiigu délibérèrent de l'y transpor- 
ter , sans ce que le duc de Bourgongne en 
sceust rien. Et le firent passer par la rivière 
jusques à Sainct-Viclor, et le vouloient emme- 
ner, comme on disoit, où estoit la reyne et le 
duc d'Orléans. Et en le menant il se leva une 
merveilleuse et horrible tempeste de pluyc, 
vent et tonnerre, tellement qu'ils furent con- 
traints de demeurer la nuicl à Yille-Neufve au- 
près Paris. 

Or est-il vray que le duc de Bourgongne ve- 
noil à Paris, et estoit logé à Louvres en Parisis, 
auquel haslivement on envoya dire les nou- 
velles, comme on emmenoit monseigneur le 
dauphin , et ceux qui esloient en sa compa- 
gnée. El lors il monta achevai le plus diligem- 
ment qu'il peut, pour poursuivre et atteindre 
ledit monseigneur le dauphin , lequel ceux qui 
le menoienl bien matin avoient fait monter à 
cheval, et s'en alloient. Mais ledit duc de 
Bourgongne fit telle diligence qu'il les attrapa, 
et ramena à Paris ledit monseigneur le dau- 
phin, à grande joye du peuple. En la présence 
duquel dauphin il fil faire une notable propo- 
sition, où esloient le roy de Navarre, le duc de 
Berry et plusieurs autres seigneurs, prélats et 
barons, en faisant monslrer le mauvais gou- 
vernement qui estoit, et les maux qui s'en en- 
suivoient. Et que ce qu'il avoit fait c'cstoit 
pour bien , et fil dire qu'il estoit venu pour 
quatre causes. ((Premièrement pour legouver- 
» nement du roy, et procurer sa santé. Secon- 
)) dément pour mettre justice sus en ce royaume, 
» auquel maux infinis se faisoient, sans ce que 
)) justice et raison s'en fist. Tiercement pour 
» mettre le domaine sus , dont les profits es- 
» toient comme nuls , et mis à nonchaloir et 
» grande négligence, Quarlemenl pour asscm- 
» bler les trois estais, pour pourvoir aux af- 
» faires du royaume , et adviser au gouver- 
)) nement. Car ceux qui se disoient l'avoir 
n gasloienl tout. » comme il fit monslrer clai- 



424 



HISTOIRE DE CHARLES YI, ROI DE FRANCE, 



(1-105} 



rement el évidemment. Et après que tout fut 
grandement et notablement demonslré par ce- 
luy qui proposoit , monseigneur le dauphin se 
leva , et dit que ce que le duc de Bourgongne 
lavoit emmené à Paris esloit de son consen- 
tement et franche volonté. Après ladite propo- 
sition faite , le roy de Navarre et le duc de 
Berry allèrent à Sainct-Paul, où les autres en- 
fans du roy estoient, et les prit le duc de Berry 
en sa garde. Et après que monseigneur le 
dauphin eut dit les paroles dessus dites, le duc 
de Bourgongne dit que ce qu'il avoit fait , il 
l'avoit fait « comme vray et loyal sujet du roy, » 
et s'il y avoit personne qui voulust dire le con- 
traire, il esloit prest d'en respondre de sa per- 
sonne. Lejeudy ensuivant, le duc de Limbourg 
frère du duc de Bourgongne, entra à Paris avec 
huictcens hommes d'armes, lesquels entrèrent 
par la porte Sainct-Denys , le long de la rue, 
et s'en vinrent au Louvre où monseigneur le 
dauphin estoit, et luy fit la révérence, ens'of- 
frant en son service. Puis s'en revint devers 
ses gens , et monta à cheval -, ses gens se lo- 
gèrent en hostelleries , lesquels se gouver- 
nèrent bien doucement et gratieusement. Et 
demeurèrent le duc de Bourgongne et ses 
deux frères , avec monseigneur le dauphin, 
el firent mettre les communes et gens de 
Paris sus, et armer. Et fut ordonné monsei- 
gneur de Berry capitaine de Paris, et comme 
capitaine chevaucha par Paris. Si peut-on 
penser que grands débats y avoit, et que la 
reyne et le duc d'Orléans estoient très- mal 
cojitens, et se disposoient les choses à un bien 
grand mal , pour estrc cause de la destruction 
finale du royaume. 

Or pourcc que le roy revint à aucune con- 
valescence , il prit les choses en sa main , en 
défendant ta voye de faict tant d'un costéque 
d'autre. Il fut ordonné par le roy en son con- 
seil, qu'ils envoyeroient une notable ambassade 
à la reyne at devers le duc d'Orléans. A quoy 
furent commis et députés le duc de Bourbon et 
le comte de Tancarville , et messire Jean de 
IMonlagu grand maistre d'hostel du roy, les- 
quels allèrent à Melun où la reyne et le duc 
d'Orléans estoient. Ausquels fut exposé l'in- 
convénient qui pouvoit advenir, des manières 
qu'on tcnoit tant d'un costé que d'autre. Et 
que tout le plat pays esloit plein de gens 
d'armes , qui pilloient et dcstroussoient tout, 
à la desplaisance du roy bien grande. En leur 



requérant qu'ils voulussent rappaiser leurs 
courages , et que le duc de Bourgongne estoil 
prest en toutes choses de faire le plaisir du roy. 
El à ce fut fait response par la reyne, et le duc 
d'Orléans, que sur ce ils auroient à loisir advis 
et conseil, et que lors ils ne pouvoient faire res- 
ponse, ne n'y estoient disposés, veu la grande 
injure qu'on leur avoit faite , et mesme à la 
reyne , laquelle avoit mandé son fils le dau- 
phin, qui venoit vers elle, accompagné de ses 
parens simplement, sans aucunes armes inva- 
sibles , et que ce luy estoit forte chose à dissi- 
muler. La response ouye, lesdits ambassadeurs 
s'en retournèrent sans rien faire. Et deman- 
doient expressément la reyne, et monseigneur 
le duc d'Orléans qu'on leur restituast et en- 
voyas! monseigneur le dauphin. Cependant le 
duc d'Orléans faisait mandement de gens 
d'armes de toutes parts, et desja y en avoit foi- 
son en Brie, Gastinois, Solongne et Beausse, 
et avoit avec luy le duc de Lorraine et le comte 
d'Alençon. Le roy de Sicile vint aussi à Paris, 
accompagné de gens de guerre, et autres qu'il 
avoit sur les champs, il fallut qu'il fit certains 
sermens , qu'on vouloit aussi que la reyne et le 
duc d'Orléans fissent. Biais rien n'en voulurent 
faire. Toulesfois par le moyen du duc de Bour- 
bon, qui tousjours les asseuroit , ils vinrent 
jusques ù Corbeil, et de là après jusques à au- 
cun temps vinrent au bois de Vincennes. Le 
vingt-huictiesme jourd'aoust vint l'evesquede 
Liège, pour servir le duc de Bourgongne avec 
huict cens lances, douze censcoustillers et cinq 
cens archers, et mit bien deux heures à entrer. 
Et fit des difficultés avant qu'il voulust entrer. 
Dans Paris y avoit bien lors mille chevaux 
d'estrangers : mais oncques rien n'en renché- 
rit, excepté le bled, et bien peu. Le premier 
jour de septembre arrivèrent entour de Paris, 
ceux des comté et duché de Bourgongne, se 
montans bien à deux mille combatans. Et par 
force entrèrent dedans Lagny, et se logèrent 
entre Paris et Pontoise, et tout destruisoient. 
Les gens aussi du duc d'Auslriche, du comte de 
Wirtcmberg, du duc de Savoye et du prince 
d'Orenge vinrent au mandement du duc de 
Bourgongne, qui faisoient six mille chevaux, 
logés autour de Provins. Et vers le pont Sainct- 
Messence estoient logés ceux de Hollande, Ze- 
lande, Hainaut, Brabant et Flandres , lesquels 
tout destruisoient, et c'cstoit grande pitié des 
maux qu'ils faisoient. Le duc de Berry capi- 



(1405) PAR JEAN JU VENAL DES URSINS 

laine de Paris , fit remellre les chaisnes au 
travers de la rivière deçà et delà Fisle Noslre- 
Damc, et planter grosses poutres pour ieelles 
soustenir, et ordonner en estât les portes pour 
fermer, lesquelles n'avoient fermé y avoit plus 
de vingt-quatre ans. Le samedy quinziesmc 
jour d'octobre, on cria alarme à Paris, et s'ar- 
mèrent les gens de guerre, et aussi ceux de la 
ville : il y eut grande esmeute , et vouloient sail- 
lir par la porte Sainct-Antoine 5 mais monsei- 
gneur de Berry monta à cheval, etappaisa tout, 
et défendit et empescha que personne ne saillist . 
Dansleboisde Vincennes estoitlareyne elle 
duc d'Orléans, et y allèrent tous les princes estans 
à Paris, ety eut plusieurs gens de conseil. E tfut 
advisé et conclu qu'on ne pouvoit appaiser ceste 
division, sinon qu'on accomplistau duc de Bour- 
gongne ses requestes, ou la pluspart de ce qu'il 
demandoit. Et futconclu qu'ainsi se feroit. Et de 
le faireet accomplir le jurèrent tous les seigneurs 
presens, excepté le duc d'Orléans, qui ne voulut 
oncques faire aucun serment. Lemercredy ensui- 
vant, le duc d'Orléans manda le prevost des mar- 
chands, et aucunsnotables gens de Paris, ctleur 
ditqu'il estoitbien esbahi des manières qu'on te- 
Eoit envers luy, et mesmement le duc de Bour- 
gongne, qui n'estoit pas si prochain de la cou- 
ronne qu'il estoit. Que quant à luy son intention 
estoit de servir le roy.et la chose publique du 
royaume, et de tenir ce qui seroit advisé pourle 
profit du royaume, ens'offrantauxditsdeParis, 
faire poureux et parleurconseil ce qui luy seroit 
possible. Et uza de moult belles et gralieuses pa- 
roles, car il en estoit bien aisié. Et lors quand la 
cognoissance en vint au ducdeBourgongnc, il 
délibéra, vcu les gens qu'il avoit, d'aller devant 
ledit bois en armes, pour assiéger la place : mais 
les autres le réprimèrent et empeschcrent. Et 
après plusieurs difficultés le duc d'Orléans fitle 
serment conimelesautres. Et futcriéà Pari» que 
tous gens d'armes vuidassent. Et le jeudy parti- 
rent de Paris le duc de Limbourg, Tevesque de 
Liège, lecomte de Ne vers, tous armez qui s'en al- 
lèrent en leur pays. Aussi fut-il mandé à ceux qui 
tenoient les champs, lantd'uncosté qued'autre, 
qu'ils s'en partissent et qu'ils s'en retournassent 
d'où ils estoient venus, et ainsi le firent. Le ven- 
dredy après midy la reine entra à Paris à grandes 
pompes tant de lictieres , chariots branlans cou- 
verts de draps d'or, et hacquenées, que d'autres 
divers parcmens. Et estoient en sa compagée les 
roy s de Sicile, et de Navarre, cl les ducs de Rcrry , 



425 

dOrleans, et de Bourgongne, cl plusieurs sei- 
gneurs, comtes, et barons. Le samedy fut tenu 
encores un grand conseil, où furent les sermens 
renouvelles , et y eut bon accord fait entre les sei- 
gneurs, dont le peuple et toutes personnes fai- 
soientgrandcjoye. Le dimanche la reyne alla à 
Nostre-Danie en un chariot, et ses deux fils avec 
elle, accompagnée des seigneurs dusdits, qui es- 
toit belle chose et noble à voir. Il fut tenu un con- 
seil comment on avoit à se gouverner, où fut déli- 
béré entre autres choses , qu'on restraindroil les 
officiers de l'hostel du roy, et de ceux de la reyne, 
et des enfans, et de ceux qui dcmeureroient on 
leur diminueroit leurs gages. Plusieurs belles 
ordonnances y furent faites , lesquelles, comme 
on dit, ne durèrent gueres. 

Audit an , y avoit eu un débat entre le fils du 
seigneur de Gravilleet messire Geoffroy Bou- 
cicaut, pour paroles injurieuses dites l'un à 
l'autre en la chambre de la reyne. Et disoit-on 
que Boucicaut avoil baillé un coup de pied à 
Graville, et que lors Graville jura que avant 
qu'il fusl le bout de l'an il le battroit. Si advint 
que le dernier jour de décembre , qui estoit le 
dernier jour de l'an , Graville accompagné de 
cinq ou six valets rencontra Boucicaut vers les 
marches de Grève , et le battit très-bien d'es- 
pées par bras et jambes. Etdisoit-on qu'il estoit 
bien employé , et qu'il avoit eu tort d'avoir in- 
jurié Graville , qui estoit bien gentilhomme de 
nom et armes. 

Le comte d'Armagnac , qui avait espousé la 
fille du duc de Berry, se mit sus en Guyenne, 
et fit forte guerre aux Anglois ladite année. Et 
gagna bien soixante places, les unes par force, 
et les autres par composition, et fit un bien grand 
dommage aux Anglois. 

Audit an mille quatre cens et cinq , le pape 
Benedict voulut aller à Gennes, et ordonna un 
dixiesme estre levé en ce royaume, et en toute 
son obéissance : dont ceux de l'université ne 
furent pas conlens. Et aUerent le recteur et au- 
cuns de l'université, devers les seigneurs, en 
leur requérant qu'il leur pleust, qu'en ce 
royaumeledixiesme ne se levast point 5 et quoy 
que fusl, que ceux de runiver,sité n'en payassent 
rien, et que sur ce on en escrivistau pape. Mais 
on leur respondit en cffecl que le dixiesme se le- 
veroit, et qu'ils enpayeroient, dont ils ne furent 
pas bien contens. Et disoit-on communément 
que lesdits seigneurs, ou leurs gens, en dévoient 
avoir leur part. Et conclurent ceux de l'univer- 



4-26 



HISTOIRE DE CHARLES 



«ité d'envoyer vers Benedict pour cesle cause 
gens noiables, et firent sureuxunecolecte, qui 
monta bien jusques à deux mille cscus. 

L'anlipape estant à Rome, envoya une bulle 
bien faite à l'université, en s'oiïrant en toutes 
manières à l'union de l'Eglise. Et s'excusoit fort 
de la détention qu'on fit des ambassadeurs de 
l'université de Rome, devant sa création, les- 
quels furent mis au chasteau de Sainct-Ange , et 
que ce ne fut point de son consentement, ny de 
ses cardinaux. Mais le capitaine le fit faire, pour 
doute qu'on ne leur fist desplaisir, et pour la 
garde et conservation de leurs personnes. 

Le duc de Berry enyoya à Rome vers l'anti- 
pape, et luy escrivit, en l'exhortant d'entendre 
à l'union de l'Eglise. Et furent ses ambassa- 
deurs grandement et honorablement receus. Il 
rescrivil audit duc de Berry, qu'il ne tenoit 
point à luy, et qu'il estoit prest et appareillé d'y 
entendre , et faire tout ce qui seroit advisé , et 
grandement se mettoit en son devoir. 

Le mariage se fit enire le duc de Gueldres et 
la fille du comte de Harcourt. Pour laquelle 
cause le ducde Gueldres vint à Paris 5 et luy y 
estant, le duc de Limbourg l'envoya detTier. 
Pour laquelle cause, s'en retourna le plustost 
qu'il peut. 

Le pape Benedict, comme dit est , se disposa 
d'aller à Gennes , et de faict y fut , et y fut re- 
ceu grandement et honorablement par les Gen- 
nois. Ledit pape avoit foison de gens de guerre, 
lesquels tous entrèrent en la ville, dont les 
Gennois n'estoient pas bien contens. Benedict 
y fit une belle proposition, en déclarant qu'il 
avoit bonne intention en toutes manières pos- 
sibles d'entendre à l'union de l'Eglise. Et pour 
ceste cause il estoit venu en ladite ville de Gen- 
nes , en leur requérant qu'ils lui voulussent 
aider de navires , et qu'il vouloit aller à Rome, 
afin d'entendre à l'union de l'Eglise. Les Gen- 
nois voyansen leur ville tant de gens d'armes 
que le pape y avoit mis , feignoient que en tous 
temps passés ils avoient accoustumé de faire 
une manière de monstre de leurs gens de guerre, 
pour sçavoir la puissance de la ville. Et aussi 
qu'il estoit grandement expédient, de voir les 
gens de guerre du pape, pour sçavoir s'ils es- 
toicnt en nombre suffisant pour conduire le 
pape à Rome. Et l'induisirent qu'il se consentit 
à faire ce que dit est, lequel tres-envis en fut 
d'accord, et feignit qu'il en estoit content. Etde 
fnicl sniiiront dcliors tous les gens de guerre, 



VI, ROI DE FRANCE, (1405) 

mais quand ils furent dehors ils fermèrent les 
portes, et laissèrent rentrer seulement leurs 
gens , ne voulant souffrir que de ceux du pape 
un tout seul y rentrast. Dont le pape fut très- 
mal content, et se doutoit fort de sa personne. 
Mais ceux de Gennes envoyèrent vers luy pour 
l'appaiser, et fut toute leur excusequ'ils se dou- 
toient de leurs femmes , qui estoient belles , et 
qu'il ne vint soubs ombre d'aucune d'elles 
brouillisetinconvenient.Etautrechosen'enfut. 
En ce temps on parloit fort de lareyne etde 
monseigneur d'Orléans, et disoit-on , que c' es- 
toit par eux que les tailles se faisoient , et que 
les aides couroient et levoient, sans ce que au- 
cune chose en fust mise et employée au faict de 
la chose publique, et assez hautement par les 
rueson les maudissoit , et en disoit-on plusieurs 
paroles. La reyne en un jour de feste voulut 
ouyr un sermon , et y eut un bien notable 
homme , lequel à ce faire fut commis. Lequel 
commença à blasmer la reyne en sa présence , 
en parlant des exactions qu'on faisoit sur le 
peuple, et des excessifs estais qu'elle et ses 
femmes avoient et tenoient , et comme le peu- 
ple en parloit en diverses manières, etque c'es- 
toit mal fait, dont la reyne fut très-mal con- 
tente. Et ledit prescheur en s'en retournant de 
la prédication, fut rencontré d'aucuns hommes 
et femmes de la cour, et luy dirent qu'ils es- 
toient bien esbahis comme il avait ozé ainsi 
parler. Et il respondit, qu'encores estoit-il 
plus esbahi comme on ozoit faire les fautes et 
péchés , qu'il avoit dit et déclaré. Et en s'en 
allant outre, il rencontra encores un autre 
homme , qui luy dit en jurant le sang de Nostre- 
Seigneur, que qui le croiroit qu'on l'envoyeroit 
noyer. Et le bon-homme dit : Il n'en faudroit 
qu'un autre de telle volonté que tu es , avec toy, 
pour faire un grand mal. Ladite prédication 
vint à la cognoissance du roy, et luy rapporta-on 
plus pour mettre à indignation le bon-homme, 
que autrement. Et dit le roy qu'il le vouloit 
ouyr prescher, et fut ordonné que le jour de 
Pentecoste il prescheroit. Lequel prescha,et 
prit son thème, « Spiritus sanctus docebit vos 
omnem veritatem, « et le déduisit bien grande- 
ment et notablement. Et s'il avoit parlé en la 
presencede la reyne des grandspechèsqui cou- 
roient , encores en parla-il plus amplement et 
largement en la présence du roy : et fit tant que 
le roy fut content, et si luy fit donner aucune 
légère soirmie d'argent. 



(1405) 

EnSainlonge, y avoiliincplacc nommée Mor- 
taing, qui devoileslre au vicomle d'Aunay, la- 
quelle les Anglois lenoienl moull fort. El n'es- 
toil année , à cause de ladite place, qu'ils n'eus- 
sent d'appatis sur le pays bien quatre-vingt 
mille escus. Laquelle les François délibérèrent 
d'assiéger; et de faict y mirent le siège, et y as- 
sortirent canons , et coullars, et autres «engins, 
et firent toutes les diligences en tel cas accous- 
tumées. Ceux de dedans faisoient merveilles de 
se défendre, et aucunes fois faisoient saillies, et 
de grands dommages aux François. Celle qui 
s'en disoit dame estant en place, esloit fort 
obstinée, et ne vouloit pour rien ouyr parler de 
traité, ny de rendre la place-, il fut procédé par 
les François à faire mines, et si endommagoient 
fort ceux de dedans les coullars, par où on jet- 
toit grosses pierres , et pesantes. Un jour ad- 
vint, qu'une grosse pierre cheutsurlefaistede 
- la chambre où esloit la fille de ladite dame, la- 
quelle pierre foudroya et abatit tout ledit faisle, 
et y fut ladite fille tuée , dont ceux de dedans 
firent grande plainte et douleur, et mesmement 
sadile mère. El furent les Anglois à ce réduits, 
après sept semaines que le siège y avoit esté 
mis, qu'ils n'avoient plus que manger, et si 
voyoient etappercevoient bien qu'ils n'auroient 
point de secours. Et par une fausse poterne 
trouvèrent manière de s'en aller par la mer. 
Les François voyans , que plus n'y avoilde dé- 
fense , entrèrent dedans et gagnèrent la place , 
et la rendirent au vicomte d'Aunay, auquel 
elle apparlenoit. 

En ceste saison , advint à Cluny une bien pi- 
teuse chose, car il y survint soudainement une 
si grande abondance d'eaues, et si merveilleu- 
ses ravines en iceluy lieu, et tout le pays d'en- 
viron , qu'elle abalit et prosterna plusieurs 
gros villages et maisons. C'estoit grande pitié 
d'ouyr les clameurs et voix du peuple, criant à 
Dieu mercy, et y en eut un grand nombre de 
noyés, ladite ravine dura quinze heures , la- 
quelle passée, c'estoit pitié de voir les hommes 
et femmes morts, qui furent bien diligemment 
ensevelis. 

Comme dessus a esté dit, il y eut un mer- 
veilleux tonnerre, et grande tempeste en Thos- 
tel de monseigneur le dauphin ^ mais un autre 
audit an , vint à Sainct-Germain-en-Laye bien 
grand et horrible auquel esloient la reyne, et 
le duc d'Orléans, qui avoient esté voir madame 
Marie de France à Poissv. Il faisoil à une ves- 



PAR JEAN JU VENAL DES URSINS. 427 

prée depuis disner beau temps , et net. Par- 
quoy délibérèrent d'aller chasser au bois , et se 
mit la reyne en un chariot, et ses damoiselles 
avec elle , et le duc dOrleans, et autres fem- 
mes, à cheval. Et soudainomcni survint une 
merveilleuse tempeste de vents , grosse gresie 
et pluye, tellement que ledit duc d'Orléans fut 
contraint de se mettre dedans ledit chariot où 
la reine esloit. A cause dequoy les chevaux d'i- 
celuy chariot, qui esloient forts et puissans , 
furent tellement espouvenlés qu'ils commen- 
cèrent à courir tant qu'ils peurent, jusques à 
ce qu'ils se trouvèrent en la vallée , vers le pont 
du Pec , et s'en alloient tout droit à la rivière. 
El disoit-on qu'ils se fussent fourrés et boutés 
dedans l'eaue, et que tous ceux qui esloient 
dedans eussent esté noyés , si ce n'eust esté un 
homme qui s'advisa de coupper les traits des 
chevaux. Et de ce furent grandes nouvelles à 
Paris, et partout. Et y eut aucunes gens nota- 
bles, et catholiques, qui advertirent la reyne et 
le duc d'Orléans que c'estoit exemple divin , et 
punition divine, et qu'ils esloient taillés que de 
brief leurmescherroit, s'ils ne faisoient cesser 
les aides et charges qu'on donnoit au peuple, 
et qu'ils payassent leurs debles qu'ils dévoient 
aux marchands, qui leur avoient livré leurs 
marchandises. El pour ceste cause le duc d'Or- 
léans fil sçavoir partout que ceux à qui il de- 
voit vinssent à certain temps à Paris, et il les 
feroit^ contenter et payer : dont plusieurs de 
divers pays y vinrent, et furent aucunement 
contentés les aucuns, spécialement ceux qui 
esloient de loinglains pays, et qui avoient des- 
pendu en venant et retournant : aux autres fut 
donné partie de ce qu'on leur devoit , et aux 
autres néant. 

Le roy estant malade , le duc d'Orléans vou- 
lut avoir le gouvernement de Normandie , et 
de faict alla vers Rouen, et cuida entrer au 
chasleau , et en la ville. Mais il trouva résis- 
tance , et luy fut rcspondu qu'ils esloient au 
roy, et qu'ils lui obeïroienl , et non à autre. Si 
s'en retourna très-mal content. Quand le roy 
fut en santé, leditducluy pria et requit qu'il en 
eust le gouvernement, et qu'il s'y voulusl con- 
sentir. Mais oncques n'en voulut rien faire , et 
c'estoit grande pilié de voir le schoses en Testât 
qu'elles étoieni, car on levoil foison d'argent et 
grandes chevances , cl toutes fois le roy n'a- 
voil rien , et à peine avoit-il sa despense. Or 
advinl uf^c fois qu'il disnoit, cl esloit à table, 



428 



HISTOIRE DE CHARLES 



que la nourrisse, laquelle nourrissoit monsei- 
gneur le dauphin, vint devers le roy, et dit 
qu'on ne pourvoyoit en rien ledit seigneur, ny 
à celles ou ceux qui estoient autour de luy, et 
qu'ils n'a voient que manger, ny que vestir. Et 
qu'elle en avoit plusieurs fois parlé à ceux qui 
avoient le gouvernement des finances , mais 
nulle provision n'y estoit mise. Le roy de ce 
fut très-mal content, et respondit à ladite nour- 
risse que luy-mesme ne pouvoit rien avoir, et 
qu'il n'avoit autre chose, et futle roy très-mal 
content des façons qu'on tenoit. Et pour y pour- 
voir, manda le duc de Bourgongne qu'il vint 
devers luy le plustost qu'il pourroit. Lequel y 
vint volontiers, et diligemment; nonobstant 
que pour lors il estoit empesché pour les par- 
tages de luy et de ses frères, louchant les suc- 
cessions de leurs père et mère, esquelles cho- 
ses il fut longuement embesongné. Et finale- 
ment partit estant grandement accompagné, et 
eut nouvelles en chemin , assez prés de Paris, 
du parlement de la reyne , du duc d'Orléans et 
de monseigneur le dauphin. Et fit les choses 
dessus touchées , sans plus les reciter. 

Messire Charles de Savoisi vaillant chevalier, 
assembla des gens de guerre du royaume de 
France, ce qu'il en peut finer, en intention d'al- 
ler sur mer vers la coste d'Angleterre. Et de 
faict lui et sa compagnée vinrent sur les mar- 
ches de Bretagne, et là trouvèrent plusieurs 
vaisseaux d'Espagne, garnis de gens de guerre, 
et s'assemblèrent en intention de venir vers la 
coste d'Angleterre pour grever les Anglois. Et 
de faict y vinrent, et sur la mer trouvèrent plu- 
sieurs petits vaisseaux, esquels y avoit certains 
Anglois , et sembloit que ce ne fussent que pes- 
cheurs. Dont aucuns vaisseaux et tout ce qui 
estoit dedans furent noyés, et les autres tirèrent 
vers Angleterre , et firent à sçavoir la venue 
desdits François. Lesquels arrivèrent au port 
de Tache , et là trouvèrent vingt-six naves, où 
estoient plusieurs Anglois , lesquelles estoient 
chargées de diverses marchandises. Et combien 
que aucuns Anglois estans esdits vaisseaux, se 
Guidassent mettre en défense, esperans d'avoir 
secours des villes et villages anglois près dudit 
port, toutesfois leur défense en rien ne profita; 
car les François bruslerent la plus grande partie 
desdits navires , et celles qui estoient chargées 
de marchandises, comme laines et autres cho- 
ses, firent seurement conduire et mener jus- 
ques au port de la ville de Ilareflcur , laquelle 



VI, ROI DE FRANCE, (1405) 

est située en Normandie. Les François descen- 
dirent à terre audit pays d'Angleterre , et ad- 
viserent une ville bien peuplée , et trouvèrent 
les Anglois d'icelle appareillés à résister aux 
François. Mais quand les François les virent 
coKime sans ordonnance, ils les assaillirent, 
et y eut tant d'un costé que d'autre assez aspre 
besongne. Enfin par le moyen des arbalestriers 
françois et espagnols, les François eurent vic- 
toire. Il y eut plusieurs Anglois de morts, les 
autres s'enfuyrent. Et lors bruslerent les Fran- 
çois la plus grande partie de la ville , et prirent 
tout ce qu'ils peurent emporter , puis s'en re- 
tournèrent à leurs navires. De là s'en partirent, 
et s'en vinrent en l'isle de Piolent, où messire 
Jean de Martel un vaillant chevalier de Nor- 
mandie avoit esté autrefois pris. Là se trou- 
vèrent les Anglois environ mille à douze cens 
archers armés et habillés, avec les communes 
de ladite isle , prêts de résister aux François , 
lesquels cuiderent prendre terre, mais fort es- 
toient empeschés par lesdits Anglois de traict. 
Finalement ils ne peurent soustenir le faix et 
charge des arbalestriers , parquoy se mirent 
en fuite ; et y en eut de quatre à cinq cens de 
morts et pris. Et marchèrent outre les Fran- 
çois en ladite isle , et trouvèrent une abbaye, 
en laquelle ils ne firent aucun dommage, puis 
allèrent en cinq villages, lesquels ils mirent en 
feu et flamme. En icelle isle ils trouvèrent plu- 
sieurs biens meubles de plusieurs et diverses 
manières, lesquels ils prirent, et firent em- 
porter et mettre en leurs navires. De là s'en 
retournèrent les François , et s'en vinrent en 
l'isle de AVis , de laquelle isle le comte de La 
Marche fut dechassé. Sur le rivage vinrent en- 
viron quatre cens Anglois, tous armés et ha- 
billés, lesquels se mocquoient des François, et 
estoient, ce sembloit, en volonté de défendre 
que les François ne descendissent. Mais quand 
ils les virent approcher ils s'enfuirent, et y en 
demeura vingt-deux sur la place. Lesdits Fran- 
çois marchèrent avant en ladite isle, et trou- 
vèrent un très-gros et bon village bien garny de 
plusieurs biens, dont ils prirent à leur volonté 
ce que bon leur sembla, puis mirent le feu par- 
tout , et s'en retournèrent bien garnis en leurs 
nefs. De ladite isle ils s'en allèrent au port do 
Ilantonne. Les Anglois se doutans de leur 
venue, avoient mis grands pauls ou pieus de- 
dans la mer, pour cmpeschcr que les François 
ne prissent terre, et si avoient mis canons cl 



(H05) 

autres habillcmens. Quand on appcrceut la 
manière desdits Anglois, les François vaillam- 
ment allèrent à eux , les uns à batleaux et les 
autres à petites coques. Et se cuiderent les An- 
glois défendre; mais rien n'y vallut, et furent 
vaincus, et y en eut de morts et de pris, et 
gagnèrent les François leurs habillemens de 
canons, et autres engins de guerre, puis al- 
lèrent au village, et prirent ce que bon leur 
sembla. Et boutèrent le feu et bruslerent le 
Village ; après quoy ils s'en retournèrent en 
leurs nefs, puis s'en vinrent à toute leur gagne 
â Harefleur. 

Le comte de La Marche, comme dessus a 
esté touché, avoit esté ordonné d'aller en Gal- 
les , et ne fut pas sa faute , car luy, ny ses gens 
ne pouvoient avoir aucun payement , dont il eut 
grande desplaisance. Le mareschal de Rieux, 
et le seigneur de Hugueville , considérans que 
grand deshonneur seroit au roy, si on n'alloit 
aider aux Gallois , veu que le roy l'avoit pro- 
mis, ils délibérèrent et conclurent d'y aller, et 
de faict y allèrent. En allant ils eurent diverses 
rencontres sur mer, et aussi quand ils furent 
arrivés au pays de Galles , desquelles ils sorti- 
rent à leur honneur. Ils furent rcceus grande- 
ment et honorablement par les seigneurs et 
gens dudit pays-, et requirent lesdits seigneurs 
françois, que le plustost qu'on peust on les mist 
en besongne. De faict ils mirent le siège devant 
une ville fermée, estant esdites marches de 
Galles, tenue parles gens de Henry, quiestoit 
située assez près de la mer. Ils n'y eurent pas 
esté longuement, qu'ils apperceurent sur mer 
assez près navires , où il avoit par apparence 
gens de guerre. Quand les Gallois les virent ap- 
procher des rivages de la mer, il leur sembla 
qu'on venoil lever le siège, et bien soudaine- 
ment se levèrent et partirent. Et quand les 
François les virent , aussi se partirent-ils dudit 
siège, et se retirèrent où il leur fut ordonné. 
Esdites marches y avoit une autre ville bien 
forte , tenue par les gens dudit Henry de Lan- 
castre , laquelle nuisoit fort au pays de Galles , 
elle fut assiégée par les François et Gallois. Et 
se défendirent fort les Anglois, elfaisoient des 
saillies, mesmement du costé des François, et 
de belles armes. Et s'esmerveilloient fort ceux 
de dedans la place , et les Gallois aussi, de la 
vaillance des François , lesquels s'y portèrent 
fort vaillamment. Finalement les Anglois rendi- 
rent la place par certaine composition ; icelle 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



420 



estant rendue, prirent ce qu'ils peurcnl prendre, 
et y boutèrent les Gallois le feu, et mirent en 
feu et en flamme toute la ville, et rasèrent les 
murs. Et ce faict, pource qu'il estoit hy ver, les 
François furent logés en divers lieux, et passè- 
rent riiy ver sans ce qu'on les embesongnast en 
aucune manière. Et pource environ rentrée de 
caresme se mirent sur mer, et s'en retournèrent 
en leur pays de France. 

Comme dessus a esté touché, il y avoit divi- 
sion entre les seigneurs, lesquels avaient gens 
d'armes sur les champs, qui faisoie ^\l^ in- 
nombrables. Les ducs de Berry et "gon- 
gne estans à Paris, et la reync e. d'Or- 
léans dehors, on sceut bien app" tnment et 
certainement qu'il y avoit en vaisseaux bien 
equippés et habillés , en la vilîe de Paris, gens 
armés qui voguoient sur la rivière. Et se dou- 
toit-on que ce ne fust pour trouver moyen et 
manière de prendre le roy en l'hostel de Sainct- 
Paul, et de le mener où estoient la reyne et le 
duc d'Orléans-, ce qui fut la cause que le duc de 
Berry fit mettre gros pieus et grosses chaisnes 
de fer à travers la rivière. 

En ce temps, le duc de Bourgongne fil assem- 
bler le peuple de Paris , et fit une manière de 
proposition, en monstrant le mauvais gouverne- 
ment du royaume, et que si ceux de Paris lui 
vouloient aider, qu'il y meltroit bien remède 5 
et fit plusieurs requestes en cesle matière, les- 
quelles en effcct ils luy accordèrent, excepté 
une, car il requeroit que ceux de la ville s'ar- 
massent sur les champs avec luy quand il iroit. 
A quoy ils respondirent qu'ils garderoient bien 
leur ville , mais qu'ils s'armassent ny qu'ils sail- 
lissent avec luy, ils ne le feroient point. Et 
pource que on voyoit évidemment que tous ces 
brouillis ne venoient que pour avoir le gouver- 
nement, il fut ordonné et conclu le septiesme 
jour de novembre que monseigneur le dauphin 
auroit le gouvernement. Mais aucuns disoient 
que la provision n'estoil pas suffisante, pource 
qu'en effect le duc de Bourgongne l'auroit, car 
sa fille estoit mariée avec monseigneur le dau- 
phin , lequel estoit tout au gouvernement dudit 
duc , et sans luy ne faisoit rien. 

En ceste saison un notable docteur en théo- 
logie, nommé maistre Jean Jarson, chancelier 
de l'église de Nostre-Dame de Paris , et curé 
de Sainct-Jean-en-Greve, fit une notable pro- 
position , et prit son thème : « f^ivat rex, vivat 
rex, vivat rex. » Laquelle proposition est assez 



430 



HISTOIRE DE CHARLES 



commune, et escrile en plusieurs lieux. Et si 
on eust voulu garder le contenu en icelle, 
en bonne police et gouvernement du royau- 
me, les choses eussent bien esté. Mais on 
avoil beau preschcr, car les seigneurs , et 
ceux qui esloient enlour eux n'en tcnoient 
compte , et ne pensoient qu'à leurs profils par- 
ticuliers. 

C'esloit grande pilié de la maladie du roy, 
laquelle lui lenoit longuement, et quand il man- 
gcoit c'estoit bien gloutcment et louvissement. 
"■ ■ " Mvoit-on faire despouiller, et esloit 



n 



Et ne le r)( 

tout plein ^G poux, vermine et ordure, et avoit 
un pelillopinidefer, lequel il mit secreltement 
au plus près de sa chair. De laquelle chose on 
ne sçayoit rien, ■^tluy avoit tout pourry la pauvre 
chair, et n'y avoil personne qui ozast appro- 
cher de luy pour y remédier : touiesfois il avoit 
un physicien qui dit, qu'il esloit nécessité d'y 
remédier ou qu'il esloit en danger, et que delà 
guarison de la maladie il n'y avoit remède, 
comme il luy scmbloil. Et advisa qu'on ordon- 
nast quelque dix ou douze compagnons desgui- 
sés, qui fussent noircis, et aucunement garnis 
dessous , pour doute qu'il ne les blessast. Et 
ainsi fut fait, et entrèrent les compagnons, qui 
esloient bien terribles à voir, en sa chambre : 
quand il les veid, il fut bien esbahi, et vinrent 
de faicl 5 luy ^ et avoil-on fait faire tous les ha- 
billemcns nouveaux , chemise , gippon , robbe, 
chausses, bolles qu'on porloit. Ils le prirent, 
luy cependant disoit plusieurs paroles, puis le 
despouillerent, et luy veslirent lesdiles choses 
qu'ils avoient apportées. C'esloil grande pilié 
de le voir, car son corps esloit tout mangé de 
poux et d'ordure. El si trouvèrent ladite pièce 
de fer : toutes les fois qu'on le vouloil nettoyer, 
fa/ioilque ce fust par ladite manière. Et esloit 
une chose dont aucunes gens s'esmerveilloienl : 
car on le venoit voir aucunes fois , et luy regar- 
doit fort les gens, et ne disoil mol quelconque. 
Mais quand messire Jean Juvevnal des Ursins 
y venoit, lequel avoit eu le gouvernement de 
la ville de Paris long-temps, et esloit son ad- 
vocat fiscal , il luy disoit : « Juvenal, regardez 
» bien que nous ne perdions rien de nostre 
» temps. » 

Le roy revint à santé et bonne mémoire, 
cl pensoil des besongnes du royaume le mieux 
qu'il pouvoil, et octroya à l'université qu'elle 
ne payeroit rien du dixiesmc mis sus par Bc- 
nedicl. 



VI, ROI DE FRANCE, (M06) 

En Bourdclois , le comte d'Armagnac fai- 
soil de grandes conquestes, et alla devant Bour- 
deaux accompagné de seize cens hommes d'ar- 
mes , et quatre mille hommes de traicl, et leur 
présenta bataille , mais oncques hommes ne 
sortit. 

Il y eut aucunes trefves entre les François 
et les Anglois, lesquelles ne durèrent gueres : 
pendant icelles , les Anglois envoyèrent en 
France requérir , qu'on leur laissast pren- 
dre des bleds en France, car en leur pays ils 
en avoient nécessité. Mais par ordonnance 
du conseil fut ordonné qu'ils n'en auroient 
point, et défendu qu'on ne leur en vendist 
aucunement. 

Souvent on envoyoit messsages pour l'u- 
nion de l'Eglise en divers royaumes, et devers 
les conlendans. Et y faisoil faire le roy toutes 
diligences, qu'il esloit possible de faire. 

En cesle année messire Regnaull de Trie 
admirai de France, se désista de son office au 
profit de messire Clignet de Brebanl. Et di- 
soil-on qu'il lui en avoit baillé quinze cens 
escus. 

Après l'accord fait des seigneurs , l'armée du 
roy se divisa en trois parties. L'une fut envoyée 
àBourdeaux, auquel lieu on avoil espérance 
que les Anglois combalroient les François Les 
autres furent envoyés en Picardie , contre les 
Anglois de Calais, et pour résister à la descente 
que aucunes fois ils faisoient. La tierce fut en- 
voyée en Lorraine contre le duc qui avoit fait 
plusieurs exceds au préjudice du roy et de ses 
subjels. 

1406. 

L'an mille quatre cens et six, un nommé 
]Mahiet de Ruilly, sergent à cheval au Chalel- 
let de Paris , disoit et avoil dit plusieurs et di- 
verses fois de très-deshonnestes paroles tou- 
chant la foy : pour laquelle cause le vingt-cin- 
quiesme jour de may, il fut pi esche au parvis 
Nostre-Dame, et persista ce nonobstant en plu- 
sieurs erreurs , parquoy le seiziesme jour de 
décembre il fut ars et brusié au marché aux 
pourceaux. 

Le seiziesme jour de juin , entre six et sept 
heures au matin , fut éclipse de soleil bien mer- 
veilleuse, qui dîna près de demie heure. El ne 
voyoil-on quoique chose que ce fusl non plus 
que s'il eust esté nuicl, el défaut de lune, (res - 
toit grande pilié de voir le peuple se retirer dans 



(HOG) 



PAR JEAN JLVENAL DES URSINS. 



4SL 



les églises, el cuidoit-on que le monde deust 
faillir. Toulesfois la chose passa, et furent as- 
semblés les astronomiens, qui dirent que la 
chose estoit bien estrange, el signe d'un grand 
mal à venir. 

El tanlosl après y eut vents terribles el hor- 
ribles , qui arrachoient arbres portans fruicls, 
el autres gros arbres es forests. Et si y eut grcsle 
au Lendit et à Sainct-Denys, merveilleuse el 
grosse : l'une , comme un homme a le poing, 
el comme un pain d'un denier; l'autre, comme 
les deux poings -, el aucune comme œufs d'oye. 
El y eut foison de beslail mort aux champs, el 
oiseaux aux bois, et plusieurs, cheminées et 
maisons abatues. Et fit ladite gresle des dom- 
mages beaucoup. 

Le vingt-neufiesme jour de juin , Jean qua- 
Iriesme fils du roy, espousa Jacqueline de Ba- 
vière fille el héritière de Guillaume comte de 
Hainaut ; et Isabeau la fille du roy, laquelle 
avoil esté mariée au roy Richard II d'Angle- 
terre , fui conjointe par mariage avec Charles 
fils du duc d'Orléans. El pleuroit fort ladite 
Isabeau , laquelle estoit assez de bon aage, 
comme de douze à treize ans, et Charles audit 
temps n'avoit que onze ans. El furent faites 
les nopces à Senlis grandes et notables. Ce fait, 
la comtesse de Hainaut emmena avec elle en 
Hainaut le fils du roy. 

Un cardinal fut envoyé d'Avignon devers le 
roy et les seigneurs du sang, de la part de Be- 
nedict, lequel fit une proposition belle el no- 
table, de par ledit Benedict, en le louant mer- 
veilleusement, et en blasmant l'esleclion d'In- 
nocent, qui estoit à Rome, et tout son faict. 
El y estoienl presens le recteur de l'université, 
et aucuns députés ; lesquels requirent d'eslre 
ouys. Laquelle chose par plusieurs cl diverses 
fois leur fut refusée. Et finalement par impor- 
tunité ils curent audience. El le dix-sepliesme 
jour de may , proposa maislre Jean Petit , le- 
quel estoit bien notable docteur en théologie, 
en condamnant les faicts de Benedict el en dé- 
clarant plusieurs choses , en respondant aux 
choses et raisons que avoil dit ledit cardinal, 
et que substraction luy devoit estre faite, el 
ainsi le requeroit. Ceux de l'université deThou- 
louze avoienl fait certaine epistre, contenant 
aucuns poincts , qu'il ne faut ja réciter, la- 
quelle fut condamnée le dix-sepliesme jour de 
juillet, par arresl du parlement. Et contre la 
mesme epistre proposa maistre Pierre Plout, en 



monstrant liniquitéct mauvaiselié des choses 
contenues en icelle en faveur de Benedict. El 
fut monstrée aux advocals et procureur du 
roy, laquelle veue, ils conclurent de se joindre 
avec l'université. Et sur ce parla bien el hau- 
tement, comme il en estoit bien aisié, messire 
Jean Juvenal dnsUrsins, en prenant grandes 
conclusions, tant contre ceux de l'université 
de Thoulouze , que contre ceux qui l'avoient 
apportée, ils s'en partirent bien hastivcment 
et s'en allèrent d'où ils estoienl venus. Le 
samedy septiesme jour d'aoust , fut faite subs- 
traction à Pierre de La Lune, entant qu'il tou- 
choit les finances, et défendu qu'on n'en por- 
tasl aucunement hors du royaume : el ordonna- 
on à ceux qui avoienl la garde des passages, 
tant par ponts, que par bacs el bateaux, qu'on 
visitast ceux qui passeroient, pour sça voir s'ils 
porteroienl aucunes finances : à l'occasion de 
ce le roy en eut plusieurs grands profils. Et à 
faire sceller ladite lettre , y eut de grandes dif- 
ficultés, car ceux qui tenoienl la partie de Be- 
nedict, y donnoient de grands empeschemens : 
finalement messire Charles de Savoisi fit telle 
et si grande diligence, que les lettres furent 
scellées et publiées, et lors il fut fort en la 
grâce de l'université de Paris. Et au regard de 
faire substraction, il fut dit que toutsurséeroit 
jusques à la Toussaincls. Et touchant le faict 
de l'Eglise et Pierre de La Lune, furent mandés 
tous les prélats du royaume de France el du 
Dauphiné, tant archevesques, qu'evesques, 
abbés et chapitres , pour estre à Paris à la 
Sainct-Martin d'hyvcr ensuivant. 

Pource que à Paris y avoil lousjours aucuns 
grommelis et plaintes entre les ducs d Orléans 
et de Bourgongne , il fut ordonné que comme 
du temps de Philippcsle Hardy duc de Bour- 
gongne, son fils iroit à Calais , et le duc d'Or- 
léans en Bourdelois, Ils partirent donc, en in- 
tention d'accomplir ce qui leur avoit esté or- 
donné. Le duc de Bourgongne s'en alla en Flan- 
dres , étés marches de par delà il fut faire ses 
préparatoires. A Bruges en Flandres, en ce 
temps y eut une grande division , mais le duc 
appaisa tout , et trouva la chose bien difficile 
que d'assiéger Calais. Et veu le temps pluvieux, 
et que c'estoit surl'hyver, il fut advisé qu'il ne 
seroit pas possible qu'il en peust sortir à son 
honneur. Si garni lies places françoises d'environ 
Calais, ety mit gens de guerre, qui souvent cou- 
roient devant Calais , cl aussi faisoient les An- 



43-2 



HISTOIRE DE CHARLES 



glois sur les François. Et au regard du duc 
d'Orléans , il fut en Bourdelois , et mit le siège 
à Bourg, et à Blaye, il avoit belle et grande 
compagnée. IMais le temps si mal se disposa , 
que par son ost à peine pouvoit-on aller, et 
csloicnt ses gens en la bouejusquesaux ge- 
nouils, et si commcnçoient aucunement à mou- 
rir. Elpource luy et sa compagnée furent con- 
traints de s'en retourner à Paris , lequel retour 
luy cousta cher, comme après sera dit. 

A la Sainct-Martindliyvcr furent assemblés, 
comme dit est, et mandés les prélats de par le 
roy, lesquels y vinrent bien diligemment. Et 
esloit grande chose du peuple qui estoit alors à 
Paris , tant à cause desdits prélats , comme des 
chapitres , et autres gens d'église. 

En ce temps , les comtes d'Alençon et de 
Clermont , et le connestable mirent le siège de- 
vant une place nommée Brantonne , qui estoit 
forte place ; il y avoit dedans de vaillans An- 
glois et Gascons. Et pour lors en Guyenne y 
avoit des capitaines anglois renommés, puis- 
sans et vaillans en armes. L'un nommé Pierre 
Le Biernois , l'autre Archambaut de Raussac, 
lesquels délibérèrent de venir faire lever le 
siège ; pour ce ils assemblèrent foison ds gens, 
et se mirent ensemble , en intention de frapper 
sur lesdits seigneurs, lesquels furent de ce ad- 
vertis , et délibérèrent de les combatre : et 
pour ce faire ils levèrent leur siège , et vinrent 
au devant desdits Anglois : ils se mirent tant 
d'un costé que d'autre en belle ordonnance, et 
se rencontrèrent les uns les autres ; à l'abord il 
y eut m.ainte lance rompue. Après que la chose 
cutaucunement duré, etqu'ils eurent fort com- 
batu tant d'un costé que d'autre, tellement qu'on 
ne sçavoit lesquels avoient le meilleur, Pierre 
Le Biernois commença sa retraite, et à se met- 
tre en fuite, parquoy oblinrent les François 
leur intention , et furent les Anglois desconfits. 
Etdisoit-on, que si ledit Biernois ne se fust 
retiré, et qu'il eust tousjours tenu pied , et 
aussi ses gens, que la besongne eust esté bien 
périlleuse pour la partie des François. Là y fut 
pris ledit Archambaut de Raussac, et huict 
vingts autres prisonniers , outre neuf vingts de 
morts. Quand ceux de Brantonne virent la des- 
confilure de leurs gens , ils se rendirent et mi- 
rent en l'obéissance du roy. Ledit de Raussac 
rendilsa propre place de Raussac avec trois au- 
tres , et si fut mis ù finance et rançon à vingt 
mille t'scus. Après ce lesdits deux comtes d'A- 



VI, ROI DE FRANCE, (1406) 

lençon et de Clermont s'en retournèrent àParis : 
mais le connestable demeura au pays. Puis s'as- 
semblèrent les François après ladite desconfi- 
turedes Anglois, en plusieurs et diverses parties, 
et gagnèrent plusieurs places, mesmement en 
la compagnée dudit connestable, les unes par 
force, et les autres par composition. 

Et combien que grandes finances fussent exi- 
gées, tant de tailles que gabelles, quatriesmes, 
et impositions, toutesfois elles estoient mal dis- 
tribuées, et les appliquoient les seigneurs et 
ceux qui en avoient le gouvernement, à leurs 
plaisirs et profits , tellement qu'à grande difli- 
culté le roy et la reyne en avoient-ils, ou pou- 
voient avoir, pour leur despense ordinaire, et 
aussi leurs enfans pour leurs nécessités. 

En ce temps messire Charles de Savoisi as- 
sembla des gens de guerre en assez compétent 
nombre, et fit equipper vaisseaux d'armes. Et 
à Boulongne et environ ces marches se mit sur 
mer, en intention de trouver les Anglois, pour 
les endommager s'il eust peu. Et de faict^ il 
les trouva à la bouche de la Tamise , c'est à 
sçavoir environ le lieu où ladite rivière entre 
en la mer, en cinq nefs bien equippées, pour- 
veues et emparées, et entre les autres , y en 
avoit une bien grande : si s'assemblèrent vail- 
lamment tant d'un costé que. d'autre-, la meslée 
dura assez long espace de temps. Finalement 
les François eurent victoire, et furent les An- 
glois desconfits, dont y eut cinq cens de morts 
et trois censprisonniers amenés avec leurs nefs. 
Etdisoit-on communément, que luy et ceux 
de sa compagnée s'y estoient vaillamment por- 
tés. 

Or faut retourner à la matière de l'Eglise , 
pour laquelle les prélats et autres estoient as- 
semblés à Paris, où il y avoit de bien notables 
clercs , qui n'estoient pas tous d'une opinion, 
car les uns soutcnoicnt Benedict, et les autres 
disoient qu'on le devoit desappointer, et que 
c'estoit par luy que en l'Eglise n'avoil union , et 
que la subslracion estoit nécessaire. Finale- 
ment fut appointé par le roy en son grand con- 
seil , qu'on esliroit douze clercs théologiens, et 
canonistes. Dont les uns soustiendroientle faict 
du pape , et que à luy faire soubstraction lou- 
cher en rien ne se pou voit ou devoit faire, et 
les autres sousliendroient le contraire. Et que 
ce fait , le roy auroit avec eux-mcsmes et ceux 
de son sang conseil de ce qu'il auroit à faire. 
Lequel appoinlement tout à pleuts. Or fureu» 



(HOC) 

choisis les douze, eslcus el nommes. Premiè- 
rement il y eut deux propositions faites de par 
1 université de Paris. Dont la première fit un 
notable docteur de l'ordre deSainct-François, 
nommé maistre Pierre aux Bœufs, natif de 
Paris, et prit son tlicme : (.iAdestis omnes, ftlii 
Israël , decernite quid faccre debeatis (Judic, 
cap.W. )) A. 7). Lequel il déduisit bien gran- 
dement et notablement. Après en une autre 
journée proposa maistre Jean Petit, un doc- 
teur en théologie séculier, bien notable clerc , 
et prit son thème : aRecedite à tabernaculis im- 
piorum hominum^ et nolite tangere ea quœ adeos 
pertinent, ne involvamini in peccatis eorum.n 
Et tendoient lesditsdeux proposans, à ce que 
Pierre de La Lune devoil céder, et que s'il ne 
cedoilon luy devoit faire subslraclion. Et que 
le roy en son Eglise de l'rance pouvoit pour- 
voir par ses prélats à la collation des bénéfices , 
qui cheoient en collation , et aux eslections de 
ceuxqui cheoienl en esleclion. 

Le samedi du premier dimanche de l'ad- 
venl, audit an mille quatre cens et six, pro- 
posa messire Simon de Cramault patriarche 
d'Alexandrie et evesque de Poictiers , et prit son 
thème du premier chapitre du prophète Ozée, 
onziesme section : « Congregati sunt filii Israël 
et Juda, ut ponant sibi caputunum. » Lequel il 
déduisit bien etgrandement, en soustenant l'opi- 
nion de l'université dessus déclarée,par les pro- 
posans dessus dits. Après qu'il eut finit, le chan- 
celier demanda à ceux quidevoient tenir leparty 
du pape s'ils estoient prests , lesquels demandè- 
rent dclay : il leur fut dit expressément qu'ils 
vinssent le lundi ensuivant, ce qu'ils firent. 

Et proposa maistre Guillaume Fillastre , un 
bien notable légiste et canoniste, lequel estoit 
doyen de l'église de Pvheims , et prit son thème : 
(iManeteindilectionemea. Jo. XV cap. B.9.) » 
Et le déduisit, tendant à monstrer qu'on ne de- 
voit point toucher à contraindre Benedict à 
faire cession , ne luy faire substraclion. El parla 
aucunement trop, comme on disoit, en dimi- 
nuant l'auctorité et puissance du roy, el de 
lEglise de France. Et que le roy estoit sujet au 
pape, el ne pouvoit faire ny conclure ce que 
luniversilé et les proposans devapt dits de- 
mandoient et requeroient.Mais il ne respondit 
point aux raisons et mouvemens des proposans 
dessus dits. Et pource fut dit, que à un autre 
jour ceux qui tcnoient le parly du roy y res- 
pondroient. 



PAR JEAÎS JUVENAL des LTuSINS. 



^30 



Le samcdy ensuivanl , qualricsmc jour de 
décembre, proposa un bien notable prélat ar- 
chevesque de Tours, surnommé du Breuil, le- 
quel prit son thème : n Principes populorumcou' 
gregati sunt cum Deo Abraham , quoniam DU 
fortes terrœ rehcmenter elevati sunt. In illo 
psalhio 46. Omnes gentes. » Et respondit bien el 
grandement aux raisons de ceux qui mainte- 
noient que le pape Benedict ne devoil céder, 
ou qu'on ne luy devoit faire subslraclion. 

Après le onziesme jour de décembre en sous- 
tenant le faict du pape, proposa un très-excel- 
lent docteur en théologie, nommé maistre 
Pierre d'Ailly evesque de Cambray , cl depuis 
cardinal, lequel prit son thème : uPax Dei, quœ 
exsuperat omnem sensum, custodiat corda ves- 
tra et intelligentias vestras. {Ad Philippens. 
4. cap. B. 7.)» Ce qu'il déduisit, comme il es- 
toit bien aisé, et monstroil que pour cesle ma- 
tière on devoit faire un concile gênerai. Et que 
procéder par les matières ouvertes, il sembloit 
que ce scroit chose non raisonnable , ny pos- 
sible à faire. 

Or pource que le roy et aucuns de son 
sang, estoient très-mal conlens dudil doyen de 
Bhcims , à cause d'aucunes choses par luy al- 
léguées, ladite proposition finie il se voulut en 
toute humilité excuser, et prit son thème : « Lo- 
cutus sum in lingua mea , notum fac mihi Do- 
mine finem meiim. » Et qui eusl creu aucuns du 
sang, et autres jeunes, on luy eusl fait une 
très-mauvaise compagnée. Mais il paria si hum- 
blement et doucement qu'on pourroit faire, en 
priant et requérant qu'on luy voulusl pardon- 
ner pour cesle fois. Et pour lors ne luy fut fait 
aucune response, combien que hors du conseil 
on luy monslra bien qu'il avoit mal parlé, et 
qu'il ne luy advint plus. Et fut receu en grâce 
comme devant. 

Ceux qui tcnoient le party de Luniversilé de 
Paris , proposèrent après par la bouche d'un 
notable prélat bon clerc , docteur en décret, 
abbé du mont Sainct-Michel , qui prit son 
thème en la présence du roy : «Z>a nobis auxi- 
lium de tribulatione , quia vana sains hominis. 
(Psalm 107. 13. et cap. caiionW. distinct.))) 
Tendant à la fin que lendoit l'université de Pa- 
ris, et allégua plusieurs notables auctorilés. 
El ensuivant leur matière, proposa un Irès-so- 
lemncl docteur en théologie, nommé maistre 
Pierre Plout. qui prit son thème : « Convertan- 
tur retrorsum omnes, qui oderent Sion. In 

28 



434 



HISTOIRE DE CHARLES 



Psalm. Sœpe expugnaverunt me, etc.» Et 
inonstra bien la puissance du roy en telles ma- 
tières , et respondit Lien grandement à plu- 
sieurs raisons alléguées par les-parties adverses. 
La proposition finie , se leva ledit Philastre 
doyen de Rheims , et répliqua à ce qui avoit 
esté dit contre luy et ses adherans , et prit son 
thème : « Obmutui et silui a bonis , quia dolor 
meus renovatus est;->y et soustcnant son faict et 
ceux de sa partie. Et pource qu'on avoit fort 
chargé le pape Benedict de plusieurs abus 
qu'on disoit par luy avoir esté faits, ledit doyen 
y respondit. Et lors le patriarche Cramault 
aussi voulut répliquer : mais pource que ledit 
doyen en sa première proposition avoit pris en 
son thème : « Manete in dilectione mea,'» il prit 
ce qui s'ensuit au chapitre : « Si prœcepta mea 
servaveritis , manehilis in dilectione mea. » Ce 
qu'il déduisit à son bon plaisir. L'archevesque 
de Tours voulut aussi répliquer, et fut ouy en 
la présence du roy, et prit son thème : « Deus in- 
dicium tuum régi da , et justitiam tuam filio 
régis. (Psalm. 71.).» Et monstra fort qu'on ne 
devoit point faire de substraclion à Benedict. 
î\îais maistrc Jean Petit, qui avoit proposé une 
autre fois, voulut encores proposer, et prit son 
thème, en adjoustanl au thème de monsieur de 
Canibray : " In Domino Jesu Christo. ■» Et fut fi- 
nale proposition. Laquelle finie, fut dit par le 
chancelier de France : « Lundy parleront les 
» advocals et procureur du roy, par la bouche 
» de maislre Jean Juvenal des Ursins, premier 
)) advocat du roy. » 

Lequel à la journée prit son thème : cf^irili- 
ter agite , et confortetur cor vestrum , omnes 
qui speratis in Domino. {Psalm. 26.) » Lequel 
il déduisit bien grandement et notablement: 
principalement il monstra deux choses. L'une 
la puissance du roy de France, qui est le bras 
dcxtre de TEglisc , et qu'il luy est juste et doit 
assembler les personnes ecclésiastiques de son 
royaume, touchant le faict de l'Eglise, pour 
avoir conseil , et en iceluy présider comme 
chef quand il en est requis, et sans aucune re- 
queste de personne, si bon luy sembloit, comme 
au cas qui s'offroit, où il avoit esté requis par 
l'université, cl aucuns prélats et personnes ec- 
clésiastiques. Et que sans supplication de per- 
sonne, quand il verroit estre expédient il le 
ponrroit faire, et en iceluy conclurre, et faire 
exécuter ce qui serolt conclu et advisé en iceluy 
conseil. Dans la donxicsme chose il monstra 



VI, ROI DE FRANCE, (N06) 

plusieurs notables raisons, par lesqueiles on 
devoit adhérer à la requeste de l'université de 
Paris et de ceux qui avoient parlé selon son in- 
tention en la matière , en répugnant et repri- 
mant aucunes choses qui avoient esté alléguées 
au contraire. Et par ce furent les matières bien 
debatues d'un costé et d'autre, et ne restoit 
plus qu'à dire leurs opinions. C'estoit moult 
belle, solemnelle et notable chose de ouyrles 
raisons des opinans. Aussi en toute chreslienté, 
on eusl bien failli à trouver plus notables clercs : 
finalement fut ouvert et advisé qu'il estoit né- 
cessité d'avoir un concile gênerai pour refor- 
mer l'Eglise, tant au chef qu'aux membres. 
Et pour abréger fut faite substraclion à Pierre 
de La Lune, dit Benedict, et l'Eglise de France 
réduite à ses anciennes libertés et franchises. 
Et que les ordinaires donneroient les bénéfices 
estans en leurs collations , et aux électifs on 
pourvoyeroit par esleclions et confirmations, 
selon le droict ancien escrit : et furent faites 
nominations, tant pour les officiers du roy, que 
pour l'université et personnes ecclésiastiques. 

Le seiziesme jour de janvier y eut une no- 
table procession faite à Paris , en laquelle y 
avoit bien soixante-quatre tant archevesques, 
qu'evesques et d'abbés foison. Etdisoit-on que 
à Paris y avoit lors de deux cens à douze vingts 
archevesques , eves^iues et abbés. Et de doc- 
teurs et licentiés sans nombre, lesquels furent 
en ladite procession : et y furent les ducs, 
comtes et barons. Si peut-on penser que c'es- 
toit belle chose à voir. 

En ce caresme, l'Annonciation Nostre-Dame 
fut le vendredy sainct. Et dit-on que quand 
elle echet le jour dudit vendredy , qu'il y a 
pardon gênerai de peine et de coulpe, au Puy. 
Il y fut tant de monde et de peuple que mer- 
veilles. Et y eut bien deux cens personnes 
mortes et esteintes. 

Grands murmures, plaintes, et haynes cou- 
vertes couroient tousjours à Paris , dont grand 
mal s'en ensuivit. 

Audit an mille quatre cens et six. il vint à la 
cognoissance du comte de Hainaut que le roy 
estoit en bonne santé : c'est pourquoi il s'en 
vint à Paris devers le roy, lequel le récent 
grandement et honorablement. Il remercia 
bien humblement et regratia le roy de l'alliance 
qu'il luy avoit pieu faire de sa fille, en s'offrant 
au service du roy, et des siens. Le roy, pour 
plus entretenir l'nmour dudit romle el le faire 



(1406) 



PAR JEAN JLVKNAL DES URSINS. 



435 



eslre en son service , luy donna quatre mille 
livres de renie sur la recopie de Verniandois : 
el cuire, pour eslre de son conseil, i)ar ma- 
nière de pension luy ordonna six mille livres, 
que ceux de Tournay dévoient par chacun an 
au roy, laquelle chose venue à la cognoissance 
des habitons de Tournay, ils dclihererenl qu'ils 
ne le soulTriroient point. El disoient que dès 
long-temps ladite somme se devoit employer 
en laumosne du roy. Et pour ceste cause en- 
voyèrent devers le roy, el firent tant qu'ils 
obtinrent ce qu'ils demandoient. 

Il y eut un mariage fait de la fdie du duc de 
Bourgongne el du comie dePonthievre, fils de 
la fille de mcssire Olivier deClisson, jadis con- 
neslable de France. 

Quand le duc de Lorraine sceul que le roy 
estoil mal content de luy et qu'il cnvoyoit gens 
d'armes au pays pour luy faire guerre, el ré- 
sister aux entreprises qu'il faisoit contre le roy, 
et les droits de sa couronne , il envoya devers 
le roy une bien notable ambassade , en priant 
au roy qu'il fusl en sa grâce : el de tout ce qu'il 
pouvoit avoir fait, il se mil au jugement du roy 
et de sa cour. Et pource les gens d'armes qui 
estoient envoyés s'en retournèrent. 

L'autre armée, comme dit est, fut envoyée 
en Picardie, où il y eut plusieurs courses entre 
les Anglois et les François, sans faire comme 
nul dommage les uns aux autres, quoy que ce 
soit les Anglois y eurent peu de dommage. El 
pource qu'il y avoit esdiles marches une place 
nommée Belingaut, laquelle leur porloil grand 
dommage par fois, lesdils Anglois y mirent le 
feu et la razerenl. Puis mirent le siège devant 
Guines , où estoient les François, et y firent 
de durs assauts , mais ceux de dedans vail- 
lamment se dcfendoient. Et y avoit souvent, 
tant d'un costé que d'autre de beaux faicls 
d'armes : finalement lesdils Anglois honleusc- 
mcnt se levèrent. Et esdites marches estoient le 
seigneur de Sainct -Georges de Bourgongne, 
messirePhilippes de Cervelles son neveu, et au- 
tres chevaliers et escuyers, lesquels couroient 
souvent sur ceux qui lenoientle siège. Les An- 
glois délibérèrent un jour de faire course de- 
vant la place où estoient les François , et 
mirent une embusche, et devant envoyèrent 
vingt de leurs gens bien armés et montés, cou- 
rir devant les François. Messire Philippes de 
Cervelles, qui estoil vaillant chevallier, saillit 
hors , et autres de sa compagnée ; et en escar- 



mouchant chassèrent tellement les Anglois, 
qu'ils passèrent outre leur embusche , de la- 
quelle les Anglois saillirent, et fut pris ledit 
de Cervelles, el le menèrent à Calais. La chose 
est venue à la cognoissance dudit seigneur de 
Sainct-Georges, cuidanl trouver les moyens de 
rencontrer les Anglois, el rescourre ledit Phi- 
lippes, il saillit hors bien et vaillamment, mais 
rien ne fit, car lesdils Anglois s'esloient ja re- 
tirés avec leur prise dedans leur ville el place 
de Calais. El s'en retournèrent ceux qui y es- 
toient envoyés sans autre chose faire. 

En Guyenne lousjours se faisoient exploits 
da guerre , et au partir de Briancour, les Fran- 
çois assiégèrent une place bien forte , nommée 
Floue: quand ils eurent esté devant par aucun 
temps, ils firent tant que par force ils eurent 
ladite place. De là ils s'en allèrent devant Li- 
meuil et y livrèrent plusieurs assauts. Finale- 
ment par composition les Anglois rendirent la 
place, el y trouvèrent les François foison de 
vivres, et autres choses à eux nécessaires, qui 
leur fut un grand reconfort et consolation , et 
là grandement se rafraischirenl. Depuis ils al- 
lèrent devant Mussiden bien forte place : quand 
ils y eurent esté par aucun temps , et fait plu- 
sieurs et divers assauts, un chevalier François 
qui avoit espousé la fille du seigneur dudit 
ftiussiden , fit tant que ladite place fut mise en 
la main du roy et en son obéissance. 

Ceux d'Angleterre, qui estoient desplaisans 
de la mort du roy Richard, s'assemblèrent vers 
les marches de Galles , et envoyèrent vers le 
roy une ambassade, en demandant aide et con- 
forl de gens, pour venger la mort dudit roy 
Richard. Et firent une proposition bien nota- 
ble , en condamnant la Irès-inique et détestable 
mort dudit Richard : el en monstrant que de 
tout temps, le royaume estoil venu parsucces- 
sion, elnon mie par esleclion, et dévoient suc- 
céder les plus prochains, et que à Henry de 
Lancastre, supposé qu'il n'eust commis le 
meurtre en la personne de son souverain sei- 
gneur, loulesfois le royaume ne devoit com- 
pctcr ny appartenir, mais en devoit eslre roy, 
comme plus prochain, le comte de La Marche 
d'Angleterre. El furent ouys bien au long, 
puis eurent response , que le roy estoil prest 
el appareillé de leur aider, mais qu'ils fussent 
fermes en leur opinion. Et leur fil donner le roy 
bien largement de ses biens , els'en retournè- 
rent en Angleterre. 



436 



HISTOIRE DE CHARLES vl, ROI DE i RANGE, 



En ce temps c'esloit grande pitié de voir le 
gouvernement du royaume : les ducs prenoient 
tout, et le distribuoicnl à leurs serviteurs, ainsi 
que bon leur sembloit. Et le roy et monsei- 
gneur le dauphin n'avoientdequoy ils poussent 
soustenir leur moyen estât. Et s'en allèrent les 
ducs , comme dessus a esté touché. Le duc 
d'Orléans fut à Sainct-Denys , où il requit de 
voir le chef de monseigneur Sainct Denys à 
nud, lequel luy fut monstre : les religieux di- 
saient qu'ils l'avoicnt tout entier, mais ceux de 
Nostre-Dame de Paris soustenoient qu'ils en 
avoient une grande partie. Et sur ce y eut 
grand débat et procès. Le duc de Bourgongne 
s'en retourna de devers Calais sans rien faire, 
dont en la présence du roy il s'excusa grande- 
ment, disant qu'il s'en estoit retourné, d'au- 
tant qu'aucun payement ne se faisoit à ses gens. 
Et disoit que le roy de Sicile , en Anjou et au 
Maine, avoit pris l'argent de toutes les tailles et 
aydes , lequel luy estoit ordonné pour payer 
ses gens, et que rien n'en avoit peu avoir, et 
que le duc d'Orléans avoit le demeurant. Et 
au regard du duc dOrleans, qui alla en 
Guyenne, veu que l'hyver approchoit, il luy 
fut conseillé qu'il laissast passer l'hyver, le- 
quel estoit très-pluvieux , et qu'en la nouvelle 
saison il fit sa guerre. Ce que luy conseillèrent 
les vaillans et anciens chevaliers et escuyers 
estans avec luy : mais les jeunes gens non bien 
stilés en armes, luy conseillèrent le contraire, 
et creut leur opinion, dont ne s'en ensuivit pas 
bonne issue. De faict il assiégea Blaye, qui es- 
toit une forte place, bien garnie de vivres, d'ar- 
tillerie et de gens do guerre. Et en avoient plus 
largement que ceux de dehors qui tenoienl le 
siège, lesquels ne pouvoient avoir vivres sinon 
de La Rochelle, par la mer. Une fois entre 
les autres, leur venoit grande quantité de vi- 
vres et artillerie dudit lieu, et envoya au de- 
vant pour les conduire jusques à l'ost, trois 
cens combalans : ceux de Rourdeaux qui es- 
toient sur la mer, lesquels faisoient tous les 
jours diligence de grever les François, les ren- 
contrèrent-, ils combalirent d'un coslé et d'au- 
tre bien vaillamment, par l'espace de deux 
heures, et y en eut de part et d'autre plusieurs 
navres et blessés, mais enfin les François fu- 
rent desconfits, et y en eut plusieurs de morts, 
tant de noyés que autrement, et de pris envi- 
ron sjx vingts, et les autres s'en retournèrent 
en Tost. El s'en retourna le duc d'Oilcans. el 



(1406) 

leva son siège, dont on ne luy donna point 
d'honneur. En sa compagnée y avoit un vail- 
lant chevalier, nommé messire Robert de Char- 
lus, lequel estoit moult desplaisant de ce qu'on 
s'en alloit sans rien faire : il exhorta plusieurs 
gentils compagnons de faire quelque cliose 
avant qu'ils s'en retournassent , et délibéra 
d'aller assiéger une place, qu'on lenoit forte el 
comme imprenable, nommée Lourde. Et de 
faict, luy et sa compagnée y allèrent, et jurèrent 
que jamais n'en partiroient jusques à ce qu'ils 
eussent la place, sinon que par force ils fussent 
combatus. Ils y tinrent le siège un an entier, 
et eurent beaucoup de mal-aises, tant pour oc^ 
casion de neiges, lesquelles audit an furent fort 
grandes el excessives, comme par le défaut de 
vivres, car à gran(Je peine en avoient-ils. Fi- 
nalementceux de dedans voyans qu'ils n'avoient 
aucun secours, et que vivres leur failloient, ils 
rendirent la place au roy. Laquelle entreprise, 
et de ce qu'ils en estoient venus à leur inten- 
tion, sembla à ceux qui s'y cognoissoient estre 
un bien grand honneur des François. 

Comme dessus a esté touché, subslraclion 
fut faite à Pierre de La Lune le dix-huicliesme 
jour de février , non mie du consentement de 
tous, car l'archevesque de Rheims et plusieurs 
autres estoient d'opinion et soustenoient qu'elle 
ne sedevoit point faire. Cependant vinrent nou- 
velles que l'antipape Innocent estoit mort à 
Rome. Avant que les anticardinaux procédas- 
sent à faire quelque eslection, ils firent certains 
grands sermens, tendans à avoir union en l'E- 
glise; iceux faits, ils procédèrent à leur eslec- 
tion, et en esleurent un qu'ils tenoient pour 
pape, nommé Grégoire douziesme. Après sa 
coronalion, luy et ses anticardinaux esleurent la 
voye de cession, et délibérèrent que c'estoit la 
voye la meilleure et la plus seure qu'il sepeust 
trouver; et comme la plus nécessaire l'approu- 
vèrent. Et envoya Grégoire à Bencdict sur ce 
une bulle bien faite , et pareillement à tous les 
roys et princes chrestiens , de la datte de la 
douziesme calende de novembre ' . Renedict ré- 
cent l'ambassadeur de Grégoire bien grande- 
ment et honorablement, et luy fit une très- 
bonne chère. Et les deuxiesmes calendes de 
février" il luy fit une très-gratieuse response, 
en monstrant tout signe d'avoir volonté d'en- 
tendre à union de l'Eglise. Le roy, et tous ceux 

' C'est-à-dire le 21 octobre. [Godefroy.) 
" Ix 31 janvier, (fdem.) 



(1407) 

(le son sang, cl conseil furent bien joyeux 
quand ils apperceurenl que Grégoire avoil cesle 
volonté, et furent d'opinion qu'il cstoit néces- 
saire de poursuivre la matière jusques à la 
conclusion. Donc furent ordonnées plusieurs 
ambassades, pour envoyer tant devers Grégoire 
que Bencdict, avec belles et notables instruc- 
tions. On faisoit toutes les diligences qu'on 
pouvoit faire en ceste matière. Derechef on 
escrivit lettres à Benedict et aux princes chres- 
liens, du huicliesmc jour de mars , en mons- 
trant tous signes d'avoir grande affection à 
l'union de l'Eglise. Ce nonobstant , plusieurs, 
tant prélats que de l'université, poursuivoient 
tant qu'ils pouvoient, que la substraction faite 
à Benedict fust publiée, et y procedoient au- 
cuns bien rigoureusement et aigrement. Mais 
ce nonobstant, pource qu'aucuns disoient qu'il 
avoit escrit si gralieusement à Grégoire son 
adversaire, en monstrant grands signes de vo- 
lonté d'entendre à l'union de l'Eglise, il fut 
concludque rien ne se feroit jusques à ce qu'on 
eustla response des ambassadeurs, qui estoient 
allés devers luy de la part du roy. 

1407, 

L'an mille quatre cens et sept mourut Oli- 
vier de Clisson, le vingt-qualriesme jour d'avril, 
qui avoit esté Connestable de France , moult 
vaillant chevalier : et l'appelloit-on le Boucher, 
pource qu'es besongnes, où il estoit contre les 
Anglois, il en prenoit peu à rançon, et de son 
corps faisoit merveilles en armes. Et trouve- 
on qu'il fut né le jour deSainct-Georges, et fait 
chevalier aussi le jour de Sainct-Georges, et en- 
cores qu'il mourut la veille ou lejour de Sainct- 
Georges. C'est celuy que bâtit à Paris messire 
Pierre de Craon ^ duquel de Craon , en répa- 
ration d'iceluy meffait, la représentation est en 
une croix devant le gibet de Paris. 

En ce temps, il cheut tant de chenilles, lima- 
çons, et autres vermines, que toutes les feuilles 
et herbes des grains furent comme toutes du 
tout mangées et gaslées. 

Le seiziesme jour d'octobre, Tignonville, 
prevost de Paris, fit prendre deux compagnons 
de très-orde et deshonneste vie, lesquels a voient 
commis plusieurs delicls, crimes et maléfices; 
et les fit pendre, combien qu'ils se dissent 
clercs, et aussi estoient-ils. Et fut faite grande 
poursuite par l'université, et aussi par l'eves- 
que de Paris, contre ledit Tignonville. 



PAR JEAN JUYENAL DES URSINS. 



437 



En ce mesme temps plusieurs choses se fai- 
soient par les seigneurs, comme prises de bleds 
et de vins sur les rivières, et autres vivres , et 
se faisoient plusieurs mangeries parles oiTiciers 
particuliers, et pource par le roy et son conseil, 
fut ordonné que telles manières ne se fissent 
plus, et fut crié publiquement à son de trompe, 
que plus ne se fit. 

Tousjours y avoit quelque grommelis entre 
les durs d'Orléans et de Bourgongne, et sou- 
vent falloil faire alliances nouvelles, tellement 
que le dimanche vingtiesme jour de novembre, 
monseigneur de Berry et autres seigneurs as- 
semblèrent lesdits seigneurs d'Orléans et de 
Bourgongne, ils ouyrent tous la messe ensem- 
ble , et receurent le corps de Nostre-Seigneur. 
Et préalablement jurèrent bon amour et fra- 
ternité par ensemble : mais la chose ne dura 
gueres, car le mercredy ensuivant, au soir, un 
nommé Raoulet d'Octonville s'embuscha en 
un hostel , en la rue de Barbette. Et s'estoit 
allé esbatre ledit duc d'Orléans audit hostel 
de Barbette, auquel on disoit que la reyne es- 
toit. Et en s'en retournant pour aller à son 
hostel, ledit Raoulet, accompagné de dix ou 
douze compagnons, saillit et bailla audit duc 
d'Orléans plusieurs coups, luy fendit la teste, 
luy couppa le poing, et le tua, et mourut. Et 
y eut un de ses serviteurs. Allemand, qui se 
jeta sur son maistre , pour le cuider garentir, 
qui fut tué avec luy. Pour lors on ne sçavoit 
qui l'avoit tué, et disoit-on que ce avoit esté le 
seigneur de Canny, pource qu'on disoit qu'il 
luy avoit osté sa femme. Ny jamais on n'eust 
pensé que ce eust fait faire le duc de Bourgon- 
gne, veu les sermens qu'ils avoient faits, et al- 
liances, et autres amitiés promises, et réception 
du corps de Jesus-Christ. Et si fut à l'enterre 
ment vestu de noir, faisant deuil bien grand, 
comme il sembloit. Et disent aucuns que le 
sang du corps se cscreva^ Il fut enterré aux 
Celestins, en une belle chappelle qu'il avoit 
fait faire. Le samedy matin , le duo de Bour- 
gongne alla parler au roy de Sicile, et au duc 
de Berry, qui estoient ensemble à Nesle , et 
lequel leur confessa le cas , disant qu'il l'a- 
voit fait faire. Lors le duc de Berry luy dit 
qu'il feroit bien de s'en aller et partir; aussi 
s'en alla-t-il monter à cheval, et partit de 
Paris. 

' ncjailiil ou rebondit hors de sa place. [Godofroy.) 



^38 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



(1407) 



Le vingt-huicfiesme jour de décembre , il y 
eut une manière de lict de justice tenu , où on 
fit plusieurs ordonnances. Et entre les autres , 
pource qu'on voyoi le roy souvent malade, il 
fut ordonné , que si le roy alloit de vie à tres- 
passement, que son fils aisné, quelque aage 
qu'il eust, seroit couronné et sacré roy. Et que 
le roy estant essonié ■ de maladie , le dauphin 
son fils aisné regenteroit, et comme régent gou- 
verneroit. 

En ce temps y eut merveilleuses gelées , et 
fut toute la rivière de Seine prise, tellement que 
de la Cité on alloit en Grève, et de Sainct-Ber- 
nard aussi , et passoient chariots et charettes 
par dessus , c omme ils eussent peu faire en 
pleine terre. Et en janvier la glace se despeça 
et rompit, et s'en alloient les grands glaçons , 
qui firent maux infinis, et mesmement rompi- 
rent-ils aucuns des ponts de Paris. Or, il y eut 
une chose merveilleuse , c'est qu'on veid venir 
un grand glaçon, sur lequel y avoit un enfant, 
et disent aucuns qu'il estoit en un vaisseau, il y 
eut gens qui se mirent en grande diligence de 
le sauver, et de faict le sauvèrent. 

La duchesse d'Orléans vint à Paris, pour se 
plaindre au roy de la mort de son mary : mais 
pour lors elle ne fit gueres. Après ces choses le 
duc de Bourgongne vint à Amiens. Et devers 
luy allèrent le roy de Sicile et le duc de Berry , 
le comte de Tancarville, et Montagu. Ce qu'ils 
firent ensemble, on ne le sceut, sinon eux-mes- 
mes : excepté que le duc de Bourgongne dit , 
que ce qu'il avoit fait faire de la mort du duc 
d'Orléans , il avoit bien fait, et s'en excuseroit 
bien ; puis s'en vint ledit duc jusques à Sainct- 
Denys, et là fut par aucuns temps , devers luy 
allèrent lesdils de Sicile, et de Berry, et le duc 
de Bretagne, et plusieurs autres seigneurs. En 
fin, en unmardy du mois de février, il délibéra 
de venir à Paris, et de faict y vint, accompagné 
de bien environ mille hommes d'armes. Avec 
luy avoit les ducs de Limbourg et de Lorraine, 
il vint devers la reyne accompagné desdits ducs: 
et fit monseigneur de Berry un disner en son 
hostel de NesIe,où estoient monseigneur le 
dauphin , et lesdits seigneurs. Et comme tout 
publiquement crioienl à Paris , Five le duc de 
Bourgongne ! Ei y avoit divers monopoles, et 
langages. Le jeudy huictiesmejour de mars, il 

' F.ssyync, exoiiié ou cxoyné, c'est-à-dire débililé, 
ahallu «le maladie. [Codcfwy.) 



fit faire une proposition par un docteur devant 
nommé maistreJean Petit, lequel s'efforça de 
justifier le cas advenu en la personne du duc 
d'Orléans frère du roy, par ledit duc de Bour- 
gongne, ou par son ordonnance, alléguant plu- 
sieurs cas de diverses espèces , qu'on disoit 
avoir esté commis par ledit duc d'Orléans, pour 
lesquels il soustenoit qu'on le devoit tenir et 
reputer tyran. Et concluoit qu'il estoit licite à 
un chacun de le tuer , ou faire tuer, veu que 
autrement, comme il disoit, ne se pouvoit faire. 
Laquelle chose sembloit bien eslrange à au- 
cunes gens notables, et clercs : mais il n'y eut 
si hardyqui en eust ozé parler au contraire. Le 
vendredy, ledit duc de Bourgongne vint de- 
vers le roy , en le priant que ladite mort il le 
voulust tenir pour excusé , et qu'il ne cuidoit 
aucunement avoir mal fait, mais entant qu'il en 
auroit aucune rancune contre luy , qu'il luy 
voulust pardonner. Lors le roy benignement 
et doucement luy pardonna, et faisoitce qu'on 
Youloit : aussi estoit-il aucunement empesché 
de maladie. 

Ceste nuict , le roy alla coucher avec la 
reyne, et disoit-on qu'à cause de ce qu'il avoit 
esté plus malade, qu'il n'avoit esté dix ans au- 
paravant : etusoit-on de divers langages, et 
merveilleux. 

La reyne se doutant que aucune commotion 
ou grand inconvénient n'advint à Paris, s'en 
alla à Melun , et emmena monseigneur le dau- 
phin, sa femme et tous ses enfans avec elle. Pa- 
reillement audit lieu s'en allèrent et partirent 
de Paris le roy de Sicile, les ducs de Berry et 
de Bretagne, le connestable et Montagu, et plu- 
sieurs autres, dont le duc de Bourgongne fut 
tres-mal content. Et estoit ladite ville de Melun 
bien garnie de gens de guerre. Ledit de Bour- 
gongne envoya vers ladite reyne, et fit tant 
par belles paroles qu'elle fut appaisée. 

Messire Clignet de Brebant admirai de 
France, qui estoit à feu monseigneur d'Orléans, 
fut desappointé, et messire Guillaume de Chas- 
tillon seigneur de Dampierre, fait admirai en sa 
place. 

En ce temps , y eut une fille de laboureur, 
qui fut née sans bras et jambes, et en autres 
membres très-bien formée. 

En ce temps, grandes diligences se faisoicnt 
de l'union de l'Eglise, par tous les roys et prin- 
ces chrcstiens, desirans fort d'avoir un seul 
pape, et unique. Grégoire l'antipape envoya à 



(1408) 

Benedicl de bien notables cl- bons clercs, les- 
quels eurent audience , et proposèrent ce que 
bon leur sembla , en souslenanl leur rnaistre. 
Et d'autre coslé, de la partie de Benedicl et de 
son obeïssance on leur respondit bien. Et y eut 
diverses paroles d'un costé et d'autre aucune- 
ment arrogantes et aspres. Et finalement il fut 
convenu que pour estre assemblés, le lieu de 
Gennes en Lombardie estoit propice et conve- 
nable. Et de ce par notaires presens fut or- 
donné d'en faire instruniens publics , et par 
gens notables, esleus tant d'un coslé que d'au- 
tre, il fut ordonné que instrumens se feroient 
bien amples, de la manière de convenir, et de 
la garde delà ville, et des personnes etbiensde 
ceux qui y viendroientet comparoislroient. Et 
de ce, spécialement furent faites de moult gran- 
des diligences. Benedicl avoit esté content de la 
voye de cession, et par plusieurs et diverses 
fois , tant par le roy que ceux de l'université , 
fut sommé et requis qu'il en baillast ses bulles : 
mais oncques il ne le voulut faire, dont on fut 
bien mal content. Le roy envoya une notable 
ambassade à Rome devers l'antipape Grégoire, 
en luy priant qu'il luy pleustde persévérer en 
sa poursuite de l'union de l'Eglise, et firent les 
ambassadeurs leur proposition. Mais il sem- 
bloitbien aux manières que tenoit Grégoire, et 
à ses paroles, qu'il ne queroit que subterfuges, 
et délais frivoles. Et quand on apperceut ses 
manières de faire , on le somma qu'il tint ce 
qu'il avoit promis , c'est à sçavoir la voye de 
cession. Et nulle response n'y fit, dont les am- 
bassadeurs de Benedict, qui estoient presens , 
se plaignoient fort , en disant qu'il tardoit trop 
à faire sa response. Et à la fin fit une response 
bien maigre, laquelle ne fut point acceptée. Et 
aussi n'estoit-ce qu'une manière d'évasion mal 
colorée. Et pource derechef fut sommé qu'il 
declarast sa volonté, et qu'il voulust entendre 
et tant faire, que en saincte Eglise y eust bonne 
et parfaite union. Mais autre chose les ambas- 
sadeurs n'en eurent. Et pource s'en retournè- 
rent devers le roy , et ceux qui les avoient en- 
voyés, et firent leur relation de ce qu'ils avoient 
trouvé à Rome. 

Les prises des bleds, avoines, vins, et autres 
vivres, lesquelles se faisoientpourle roy et les 
seigneurs se continuoient, et quand les mar- 
chands et pauvres cens venoient demander leur 
argent, on ne leur en bailloil point, que d'ad- 
venture la moitié ou le tiers. Dequoy les plain- 



p.;r jeain jl^enal des ersins. 



439 



tes vinrent au roy, dont il fut bien mal con- 
tent, et fit défendre et crier à son de trompe 
que plus cela ne se fist. Toutesfois on disoit 
que la reyne, et le duc de Bourgongne avoient 
fait audit cry limiter temps, seulement de qua- 
tre ans. 

L'université tousjours poursuivoll le faict 
des clercs qui avoient esté pendus, dont le roy 
ordonna qu'ils fussent despendus simplement : 
mais l'université n'en fut pas contente. 

Paroles s'esmeurent fort en la ville touchant 
la proposition de maistre Jean Petit, des condi- 
tions du feu duc d'Orléans, et plusieurs nota- 
bles gens en estoient très-mal contens. 

1408, 

L'an mille quatre cens et huict, après la subs- 
traclion faite à Benedict, et les ordonnances 
royaux mises sus, par lesquelles l'Eglise de 
France fut réduite à ses anciennes libertés, et 
franchises, ce fut chose nécessaire de pourvoir 
à la forme et manière de conférer les bénéfi- 
ces , tellement que les supposts de Funiversité 
fussent bien pourveus : et y eut ordonnances 
faites, belles et notables, dont tous furent con- 
tens. 

Il y eut en parlement des procès, louchant 
les comtés de Roussy et de Brenne, entre le 
roy de Sicile et les vrays héritiers de ceux de 
Roussy : il y avoit long-temps que la cause es- 
toit introduite , et avoit eu le roi de Sicile, ou 
ses prédécesseurs, la recreance : mais audit 
an ceux qui estoient héritiers obtinrent le prin- 
cipal. 

Audit an , le cinquiesme jour de may, mes- 
sire Guillaume de Tignonville, qui estoit clerc, 
et bien notable chevalier , fut desappointé de 
Testai de prevost de Paris. Et disoit-on que 
c'estoit pource qu'il avoit fait pendre lesdits 
clercs, dont dessus est faite mention, dont au- 
cuns l'éxcusoient, car il n'avoit rien fait, que 
par le conseil des gens du roy de Chaslelet , et 
s'en excusoitbien grandement et notablement. 
Mais la vraye cause estoit, pource qu'il fre- 
quenloit souvent en l'hostel de feu monseigneur 
le duc d'Orléans, et si ne vouloit pas faire beau- 
coup de choses estranges , qu'on vouloit qu'il 
fist, en délaissant et omettant l'ordre de justice : 
et y fut mis messire Pierre des Essars, qui es- 
toit de l'hostel du duc de Bourgongne, lequel 
en eut un bon salaire, comme cy-aprés sera 



440 



HISTOIRE DE CHARLES 



dit en temps et lieu : et au regard dudil Tignon- 
vilie, il fut ordonné estre président de la cham- 
bre des comptes lai. 

Le lundy qualorziesme jour de juin , fut ap- 
portée une bulle de Benedict, par laquelle il 
excommunioit et metloit tout le royaume en in- 
terdit. Et pource que aucuns disoient, que la 
conclusion prise l'an mille quatre cens et six, 
n'avoit pas esté deuement exécutée, et qu'il y 
eut diverses opinions , et que aucuns encores 
tenoient Benedict pour pape , et qu'il avoit dit 
qu'il ne tiendroit chose qui fust délibérée , ny 
ne cederoit point , il fut délibéré que desdites 
sentences on appel'leroit en diverses manières 
et formes , qui lors furent advisées , et si luy 
fit-on substraclion plus ample qu'auparavant. 

Pour appaiser l'université de Paris , et aussi 
l'evesque, sur ce que les clercs, dont dessus est 
faite mention , avoient esté pendus , il fut or- 
donné qu'ils seroiont despendus et mis en terre 
saincte. Parquoy le seiziesme jour de may ils 
furent despendus , et mis en coffres de bois par 
le bourreau : puis à processions grandes et so- 
lemnelles ils furent apportés au parvis de Nos- 
tre-Dame. De là ils furent portés à Sainct-Ma- 
thurin , où ils furent enterrés : et pour ceste 
cause on sonna toutes les cloches des collèges 
et paroisses de Paris. 

Le vingt et uniesme jour du mois de may, le 
roy fut amené au Palais , où fut exhibée la 
bulle dessus dite : et fit une notable proposi- 
tion un bien notable docteur en théologie , 
nommé Courtecuisse, qui monstra les iniquités 
et incivilités de ladite bulle, et nullité -, parquoy 
publiquement fut deschirée, et fut dit et déclaré 
devoir estre arse , et ainsi fut fait. Et sceut-on 
que à Paris y avoit deux hommes eslans à Pierre 
de La Lune , se disant le péipe Benedict , l'un 
nommé Cousseloux , et l'autre Gonsalve, qui 
avoient apporté ladite bulle : lesquels furent 
pris et emprisonnés, escharfaudés, miclrés , et 
preschés publiquement. Et leur fit le sermon un 
notable docteur en théologie, ministre des Ma- 
Ihurins. 

Au Liège y avoit bien grand débat, entre 
l'evesque du Liège et ceux du pays , lesquels 
s'esloient mis sus , et allèrent assiéger la ville 
de Traict, et se tinrent devant par aucun temps. 
IMais le comte de Hainaut à grande puissance 
entra au pays, et très-piteusement tout destrui- 
sit, en faisant tous maux que ennemis ont ac- 
couslumô de faire. Et diooit-on pub!i(iuciiicnl 



VI, KOI DE FRANCE, (1408) 

que c'estoit, pource qu'ils vouloient que leur 
evcsque fust prestre. Lequel evesque requit 
aide au duc de Bourgongne, luy priant qu'il 
luy voulust aider et secourir comme son parent, 
ce qu'il délibéra de faire : et pour ceste cause 
il partit de Paris , et s'en alla en Artois , et en 
Flandres, et manda gens de toutes parts. 

Après le parlement du duc de Bourgongne , 
lareyne vint à Paris le penultiesme jour d'aoust, 
bien accompagnée de deux à trois mille com- 
batans , et monseigneur le dauphin avec elle , 
et s'en vint loger au Louvre : et disoit-on 
qu'elle avoit mandé la duchesse d'Orléans , 
qu'elle vint à Paris , demander justice de la 
mort de son mary. 

Le cinquiesme jour de septembre , cheut à 
Paris grosse gresle, qui fit maux innumerables, 
tant aux champs qu'en la ville , car elle estoit 
grosse comme œufs d'oye. 

Les officiers et conseillers du roy estoient en 
grand soucy, comme on pourroit pourvoir au 
gouvernement du royaume. Le roy estoit ma- 
lade, monseigneur le dauphin jeune, les sei- 
gneurs en division et hayne les uns contre les 
autres. Et fut advisé que c'estoit le moins mal 
que la reyne presidast en conseil , et eust le 
gouvernement, que de laisser les choses en 
restât qu'elles estoient. Et fut ordonné que ce 
se monstreroit par messire .Tean Juvenal des 
Ursins advocat du roy, dont dessus a esté faite 
mention , et par le procureur gênerai du roy. 
Laquelle chose il fit bien grandement et nota- 
blement en la présence de ceux du sang, et 
des prélats , et de foison de peuple. Et après la 
proposition faite, il fut conclu que la reyne, le 
roy estant malade, presideroit au conseil, et 
auroit le gouvernement du royaume. 

Le vingt-huictiesme jour d'aoust, la duchesse 
d'Orléans vint à Paris , et la fille du roy femme 
du jeune duc d'Orléans avec elle. Laquelle du- 
chesse estoit moult fort esplorée, et non sans 
cause : elle s'en vint loger en Behaingne, et les 
enfans demeurèrent à Blois. Et le cinquiesme 
jour de septembre , ladite duchesse bien hum- 
blement vint devers monseigneur le dauphin, 
et les ducs de Berry, de Bretagne , et de Bour- 
bon , et fit sa complainte bien piteusement. Il 
luy fut dit qu'elle fust la bien-venue, et que un 
autre jour on luy feroit response, et s'en re- 
tourna en son hoslel de Behaingne. Et le neu- 
fiesme jour vint le duc d'Orléans à Paris , en 
bien humlle cslat . vcstu de noir, cl tout droict 



(1408) PAR JEAN JU VENAL DES URSINS 

s'en alla à Sainct-Paul vers le roy , luy faire la 
révérence, et demander vengeance de la mort 
de son père : il luy fut respondu qu'on luy fe- 
roit toute raison. De là il s'en alla en Thostel de 
Roheme vers sa mère et sa femme. Le mardy 
ensuivant, l'abbé de Serisi fit une proposition 
en la présence de monseigneur le dauphin , et 
des seigneurs dessus dits , et prit son thème : 
Justifia et judicium , prœparatio sedis tuœ. 
Lequel il déduisit bien grandement et notable- 
ment, en détestant la mort de monseigneur le 
duc d'Orléans , et monslrant la grande enor- 
milé du cas. En respondant aux excusations et 
mouvemens du duc de Bourgongne, en mons- 
lrant qu'il n'avoil cause ou apparence de l'avoir 
fait, et que des choses qu'il alleguoit, si n'es- 
toit-ce pas à luy à faire de le faire tuer : et fit 
tant et si grandement sadite proposition , que 
tous ceux qui estoient presens, disoient pleine- 
ment que oncques si grande faule ne fut faite 
au royaume de France, si justice n'en estoit 
faite , et que le duc de Bourgongne clairement 
avoit confisqué corps et biens. Et après que le- 
dit abbé eut proposé, et esté ouy longuement, 
niaistre Guillaume Cousinot , un notable advo- 
cat en parlement , commença à parler, et en ef- 
fectprit conclusions les plus hautes et grandes, 
qui se pouvoient faire en la matière : alors 
après ladite proposition sur ce faite, og les fit 
retraire , et eut monseigneur de Guyenne advis 
avec ceux de son sang et autres presens, du 
conseil du roy , de ce qu'il avoit à respondre. 
La délibération estant faite, en fit appeler la 
dame d'Orléans , et les enfans. Et leur fit res- 
ponse monseigneur le dauphin , que la mort du 
duc d'Orléans son oncle luy desplaisoit, et à 
tous les presens , tant de son sang que autres, 
et qu'ils auroient justice. Et après ce, tous ceux 
des fleurs de lys là presens promirent d'aider 
à en faire justice , et se déclarèrent parties for- 
melles contre le duc de Bourgongne. Et pource 
qu'on appercevoit bien que ledit dauphin fa- 
vorisoit aucunement le duc de Bourgongne , et 
son party, il fut délibéré qu'on mettroit gens 
d'armes dedans Paris. Et ainsi fut fait. 

Le duc de Bourgongne pendant ces choses 
esloit es marches du Liège, et en sa compagnée 
le comte deïlainaut, l'evesque du Liège, et 
bien dix à douze mille combalans : les Liégeois 
s'estoicnt aussi mis sus, ayans grande volonté 
de oombalre ; ils saillirent hors de la ville du 
Liège, en intention de résister aux aulres. 



Ni 



qu'ils tenoient pour leurs ennemis, et approchè- 
rent tellement, qu'ils se virent les uns les autres: 
les Liégeois estoient de trente quatre à trente 
six mille testes armées : au regard des gens de 
Bourgongne c'esloient gens de guerre 5 et y 
avoit des archers du Boulonnois , et autres de 
Picardie. Les seigneurs et capitaines du pays 
de Bourgongne estoient le prince d'Orenge, les 
seigneurs de Sainct-Georges de Vergy, d'Espa- 
gny, et aulres. De Picardie les seigneurs de 
Crouy, de Basse , et de Hely. De Flandres , les 
seigneurs de Guislelles , de Fouckemberg, de 
Duinckerke, et de Robois. De Champagne, les 
seigneurs de Chasteauvilain, et de Dampierre. 
De France, mcssire Guichard Dauphin, le sei- 
gneur de Gaucourt, et autres. El si y estoit le 
comte de Marre, d'Escosse. Et quand ils virent 
les Liégeois, ils ne s'effrayèrent de rien, et leur 
sembloitbien que ce n'estoient pas gens, quel- 
que multitude qu'ils fussent, qui arrcsiassent 
gueres , et qui ne fussent point aisés à descon- 
fire, et ainsi en advint, car après que les ba- 
tailles s'assemblèrent, les Liégeois n'arrestercnt 
comme point, et furent desconfils. Et y en eut 
bien de vingt à vingt quatre mille de morts , et 
fut ladite bataille le vingt-troisiesme jour de 
septembre audit an. Et de la partie du duc de 
Bourgongne y eut seulement de septante à qua- 
tre-vingts personnes mortes. Et disoit-on com- 
munément que la pluspart desdits Liégeois 
mourut sans coup ferir, et pour la multitude 
cheurent l'un sur l'autre à grand tas , et s'es- 
touffoient, et les esbahit bien le traict des Pi- 
cards , qui estoit merveilleux. 

Quand les nouvelles vinrent à Paris de ladite 
victoire, aucuns n'en furent pas joyeux. Et 
commença-l'on à faire venir gens d'armes , et 
garder fort les portes de Paris , et les ponts et 
passages des rivières d'Oise , Ainne , et autres, 
afin que le duc de Bourgongne, et ses gens , 
n'eussent aucun passage pour venir en France. 
A Paris les choses estoient bien douteuses , et 
usoit-on de merveilleuses paroles et langages, 
qui estoient fort à la faveur du duc de Bour- 
gongne. Et y eut aucuns , qui pour les plus en- 
flammer, firent semer qu'on leur vouloit ester 
leurs chaisnes, etharnois, et semèrent cedules 
très-seditieuses contre le prevost des marchands, 
qui estoit bien notable homme. La reyne déli- 
béra d'ester et faire partir le roy , et voulut 
emprunter argent : mais elle ne trouva oncques 
porsoiuie qui luy voulust rien prcsler. Tous- 



U2 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



jours esloit en son imagination de s'en ailcr, 
et d'enimencr le roy et les enfans. Et manda 
ceux de la ville en grande quantité , et leur dit 
qu'elle cstoit desplaisanle, de «;e qu'on luy 
avoit rapporté , qu'elle vouloil faire oster les 
chaisnes cl Imrnois, et que oncques n'y avoit 
pensé. Et que s'ils n'en avoient à Paris assez , 
qu'elle en fineroit largement, et qu'ils demeu- 
rassent bons et loyaux , et vrays subjels du roy, 
et en bon amour et dileclion. Après le chance- 
lier de France prit la parole, et dit qu'on ne 
se devoit pas esmerveiller si on avoit mandé 
des gens d'armes, veu les divisions qui com- 
mençoient, et les murmures qu'on faisoit, et 
qu'ils feroient bien qu'ils s'en voulussent dé- 
porter. Le Iroisiesme jour de novembre le roy 
partit de l'hostel Sainct-Paul , en la compagnée 
du duc de Bourbon , et de Montagu. Et se mit 
en un batteau aux Celestins, et passa jusques 
à Sainct-Victor, et y avoit bien mille et cinq 
cens hommes d'armes pour l'accompagner. 
C'esloit grande pitié des pillories et roberies qui 
se faisoient sur les champs , et ne passoit per- 
sonne qui ne fust deslroussé, pillé, et desrobé. 
Et falloit quand les prélats , gens d'esglise , ou 
autres personnes d'estatvouloient aller dehors, 
qu'ils fussent accompagnés de gens d'armes. 
Le cinquiesme jour, par la porte Sainct-Anloine 
partirent la reyne, monseigneur le dauphin, 
sa femme , les roys de Sicile et de Navarre , le 
duc de Berry, et autres seigneurs , et s'en allè- 
rent tous jusques à Gyen. Et à Gyen se mirent 
sur la rivière de Loire, et s'en allèrent à Tours. 

Le quatriesme jour de décembre au dit an , 
mourut de courroux et de deuil la duchesse 
d'Orléans, fille du duc de Milan , et de la fille 
du roy Jean. C'estoit grande pitié d'ouyr avant 
sa mort ses regrets et complaintes. Et piteuse- 
ment regretloit ses enfans, et un bastard nommé 
Jean ' , lequel elle voyoit volontiers, en disant 
« qu'il lui avoit esté emblé, et qu'il n'y avoit à 
» peine des enfans , qui fust si bien taillé de 
» venger la mort de son père, qu'il estoit. » 

Do l'allée du roy, de la reyne, et des sei- 
gneurs, ceux de Paris furent moult troublés et 
esbahis. Quand le duc de Bourgongnc sceut 
ledit parlement, il n'en fut pas bien content, et 
délibéra de venir à Paris. Le vingt-huictiesme 
jour de décembre il y entra avec le comte de 



« Ferdinand, hàlard d'Orléans, comte de Danois cl 
fie Longiievillc. 



(1408) 

Hollande, et grande quantité de gens d'armes, 
et n'alla personne au devant de luy. Et fut 
par aucun temps à Paris , et ses gens estoient 
sur les rivières de Seine, Marne, Yonne, et une 
partie sur la rivière de Loire. Et le premier jour 
de février se partit le duc de Paris , et envoya 
le comte de Hainaut à Tours devers le roy, la 
reyne, et les seigneurs qui y estoient, et parla 
à eux. Et fut prise une journée à Chartres , 
pour trouver la paix et accord entre les sei- 
gneurs, et pacification des differens, sous om- 
bredesquels plusieurs grands mauxsefaisoient. 
Le roy à Tours fut très-fort malade, jusques 
au vingt-neufiesme jour de novembre, auquel 
il recouvra santé. Et traita-on avec le comte 
de Hainaut, qu'il fist tant que le duc de Bour- 
gongne confessast qu'il eust mal fait, et qu'il 
demandasl pardon au roy. Et pour ceste ma- 
tière fut envoyé avec ledit comte de Hainaut 
Montagu grand maistre d'hostel. Ils parlèrent 
au duc de Bourgongne , et y eut plusieurs pa- 
roles d'un costé et d'autre : finalement respon- 
dit le duc de Bourgongne , qu'il n'en feroit 
rien , et qu'il cuidoil avoir très-bien fait. Ces- 
toit pitié des pilleries qui regnoient. Ceux de 
Paris allèrent à Tours prier au roy qu'il re- 
tournast à Paris. Et le vingt-clnquiesme jour 
de février, le duc de Bourgongne en son sim- 
ple esl^t entra à Paris, et avoit-on bonne espé- 
rance que tout s'appaiseroit. 

Le vingl-huicliesme jour dudit mois de fé- 
vrier, environ midy, survint une merveilleuse 
lempeste de vents et tonnerres, avec une grosse 
pluye, qui fit beaucoup de maux, et entre les 
autres foudroya une très-belle abbaye de sainct 
Bernard, nommée Royaumont, que Sainct- 
Louis fonda : et si le temps estoit merveilleux , 
encores faisoient plus grands dommages les 
gens de guerre eslans sur les champs. 

Assez tost après le duc de Bourgongne, en- 
treront à Paris le comte de Hollande, et le 
comte de Namur. Et pource que le duc de 
Bourgongne craignoit et se doutoit d'aller à 
Chartres, pour doute de sa personne, il fut ad- 
visé que le comte de Hollande iroit à Chartres, 
accompagné de gens de guerre , afin que in- 
convénient n'advint ny d'un costé ny d'autre. 
Le deuxiosme jour de mars y entra ledit comte 
de Hollande accompagné de cinq cens hommes 
d'armes non armés , et de deux cens très-bien 
armés et ordonnés. Dés auparavant y estoient 
le roy, la reyne, et les seigneurs dessus dits. 



(U09) 

Enfin le neufiesnic jour de mars y entra le duc 
de Bourgongne , qui s'en vint droit devers le 
roy et la reyne ; là y estoit presens le jeune duc 
d'Orléans : et fut ouverte la matière du traité, 
tel qu'il se pouvoit pour lors faire. H y avoil 
foison de gens de Paris, c'est à sçavoir l'un des 
presidens de la cour, certain nombre des sei- 
gneurs, les advocats et procureur du roy, le 
prevosl des marchands , et les eschevins , et 
plusieurs bourgeois, et autres personnes d'es- 
lat. Et fut la paix faite, el y eut certains ac- 
cords, traités, et promesses faites, et sermens, 
et se entrebaiserent Orléans et Bourgongne. 
Et devoit avoir le comte de Vertus la fille du 
duc de Bourgongne en mariage : et pria le duc 
de Bourgongne au roy, que s'il avoit aucune 
rancune contre luy pour ledit cas, qu'il la vou- 
lust oster de son cœur, et pareillement au duc 
d'Orléans. Et le fit le roy, et aussi fit Orléans 
par le commandement du roy : et y eut grandes 
joyes faites par tous. Ce faict, le duc de Bour- 
gongne sans boire ny manger en la ville, monta 
à cheval, et s'en partit. Et avoit un très-bon 
fol en sa compagnée , qu'on disoit estre fol- 
sage, lequel tantost alla acheter une paix d'é- 
glise, et la fit fourrer, et disoit que c'estoit une 
paix fourrée. Et ainsi advint depuis. 

En ceste année fut tenu à Pise concile gêne- 
rai. Et y avoil huict vingt archevesques, eves- 
ques, et abbés, six vingt maistres en théologie, 
et bien trois cens docteurs qu'en loix , qu'en 
droict canon , sans les ambassadeurs des roys, 
princes, universités, collèges , el autres sans 
nombre. 

En ce temps, Aimé de Broy envoya défier le 
duc de Bourbon , disant qu'il devoit faire cer- 
tain hommage au duc de Bourgongne, et luy 
fit guerre. Mais ledit duc se mit sur les champs, 
el contraignit ledit Aimé à lui venir crier mer- 
cy. Et pource qu'il avoit pris aucunes places 
sur ledit duc de Bourbon, il les rendit. Etaussi 
ledit duc avoit bien grande-puissance. 

Audil concile gênerai furent privés du papat 
Grégoire et Benedict. Et fut esleu un cardinal 
cordelier, et nommé Alexandre. 

Le dimanche dix-septiesme jour de mars, le 
roy entra à Paris , et fut receu à moult grande 
joye. Il y avoit trois cardinaux , c'est à sçavoir 
celuy de Bar, de Bordeaux, et d'Espagne, et 
les roys de Sicile et de Navarre, et les ducs 
dessus dits, excepté Orléans, et Bourbon. Le 
jeudy ensuivant la reyne y entra, accompagnée 



PAR JEAN JU VENAL DES URSlNS. 



443 



comme dessus, c'est à sçavoir desdits roys, et 
ducs, sans les cardinaux. Et estoient toutes les 
dames de la reyne vestues de blanc. Lors se 
faisoienl grandes chères à Paris aux hostels du 
roy, de la reyne , et de tous les seigneurs , el 
es maisons des bourgeois de Paris en divers 
lieux. 

1409. 

L'an mille quatre cens el neuf, les Genevois 
estoient sous le gouvernement du roy, où le 
mareschal Boucicaul estoit commis pour le 
roy, et par long-temps y fut , durant lequel il 
fit le mieux qu'il peut. Et fut en Sarrasinisme 
faire guerre aux Sarrasins. Mais soudainement 
les Genevois le mirent dehors. Et disoit-onque 
c'estoit pource que les François, et autres gens 
de diverses nations, qui estoient en sa compa- 
gnée, faisoienl plusieurs choses qui ne leur 
plaisoienlpas. 

Il y avoit un Anglois nommé Haymon, qui 
fil appeller de gage de bataille messire Guil- 
laume Bastaille. Et maintenoil que à la be- 
songne des sept François contre sept Anglois, 
dont dessus est faite mention, il s'estoit rendu 
à son frère, rcscous ou non. Et que combien 
que les François en la fin obtinssent, ([ue 
loutesfois ledit Bastaille devoit estre et demeu- 
rer prisonnier : lequel Bastaille disoit le con- 
traire. El sur ce y eut gage adjugé. El vinrent 
en champ bien armés, et habillés. Et avoit-orr 
conseillé audit Bastaille, qu'il n'assaillist au- 
cunement ledit Anglois : mais seulement se 
defendisl. El l'Anglois qui avoit grande vo- 
lonté de le grever, souvent s'efforçoit de frap- 
per Bastaille , lequel tousjours dcsfournoit de 
son pouvoir les coups de l'Anglois. Et telle- 
ment par bonne manière se défendit, que l'An- 
glois n'obtint pas à son intention, sans ce que 
l'un ny l'autre fussent blessés. 

En ce temps aussi y avoit un Anglois nommé 
Cornouaille, qu'on tenoitgrand seigneur en An- 
gleterre, el vaillantchevalier. Il vint en France, 
à sauf-conduit, pour faire armes pour l'amour 
de sa dame, voires à outrance. Aussi y avoit-il 
en la cour du roy, un vaillant chevalier, qu'on 
disoit seneschal de Ilainaut, lequel fit sçavoir 
audit Cornouaille qu'il estoit prest de luy ac- 
complir le faict d'armes , ainsi qu'il le reque- 
roil. Le dix-huicliesme jour dudit mois de juin, 
ne comparurent en la présence du roy, bien 
montés , el armés , presls de s'assembler l'un 



4AA 



HISTOIRE DE CHARLES 



contre Taulre : mais le roy les fit tous deux 
prendre , et séparer, en leur défendant qu'ils 
ne fissent plus. Et fut lors fait une loi ou or- 
donnance : « Que jamais nuls ne fussent re- 
» cens au royaume de France, à faire gages de 
» bataille, ou faict d'armes, sinon qu'il y eust 
» gage jugé par le roy, ou la cour du parle- 
» ment ». 

En ce mois, fut le mariage consommé de 
monseigneur le dauphin et de la fille du duc 
de Bourgongne. Et celuy du comte de Charo- 
lois fils dudit duc , et de la fille du roy. 

Et combien que dessus a esté faite mention 
de la privation de Benedict et de Grégoire, 
faite l'année passée, et de l'eslection d'Alexan- 
dre, toutesfois aucuns disent que ce fut ceste 
année présente, et en ce mois. Et en fit-on 
grande solemnité à Paris, tant de feux , que de 
chanter Te Deum laudamus , et sonner les 
cloches. 

Au mois de juillet, leseiziesme jour, mourut 
l'evpsque de Paris , nommé d'Orgemont, dont 
le père avoit esté chancelier de France. Et fut 
celuy qu'on dit avoir esté mort en sa cave, 
consommé de gravelle, et de poux, par puni- 
tion divine, à cause qu'il avoit fait mourir mes- 
sire Jean des Mares sans cause. Et maislre 
Pierre du Pré , bourreau de Paris , mit en un 
certain lieu les os dudit des Mares, où ils furent 
bien vingt-quatre ans. Et après par ses enfans 
et amis furent ostés , et mis Saincte-Catherine 
du Val des Escoliersen sa sépulture. 

Au mois de may, feu messire Guy de Roye 
archevesque de Piheims , lequel avoit eu trois 
archeveschés, c'est à sçavoir Tours, Sens et 
Bhcims , se mit en chemin pour aller au con- 
cile gênerai. Et vint en une ville prés de Gen- 
ne», et se logea en une hostellerie. H avoit un 
valet mareschal, lequel prit débat avec aucuns 
de la ville, et y eut une manière de commo- 
tion. Et quand l'archevesque ouyt ladite com- 
motion , il voulut descendre les degrés de sa 
chambre , pour aller tout appaiser. Et en des- 
cendant il y eut un de la ville , qui tiroil d'une 
arbaleslre, et d'adventure le vireton ou traict 
d'arbalestre entra par une petite veue, qui es- 
toit au long des degrés par où il descendoit, 
et assena sur ledit archevesque, dont il mou- 
rut, et alla de vie à Irespassement, qui fut 
grand dommage. Et fit la justice de la ville 
Irés-grande punition de celuy qui avoit tiré le 
vireton. 



VI, ROI DE FRANCE, (M09) 

Le Ireiziesme jour de septembre, dame Isa- 
beau de France , femme du duc d'Orléans, alla 
de vie à Irespassement , et mourut en enfan- 
tant, qui fut grand dommage et pitié. 

A Paris , et ailleurs en ce royaume, on pre- 
noit par auctorité de justice tous les Genevois 
qu'on trouvoit, pour la rébellion qui avoit esté 
faite à Gennes , et en prenoit-on argent le plus 
qu'on pouvoit. 

Le seplicsme jour d'octobre, fut pris monsei- 
gneur messire Jean de Montagu grand maistre 
d'hostel du roy, qui avoit presques de seize à 
dix-sept ans comme tout gouverné le royaume 
de France, et avoit marié ses filles bien gran- 
dement et hautement en grands lignages, et fait 
plusieurs acquests. Et fut fils d'un clerc des 
comptes , et sa femme fille d'un advocat de par- 
lement. Et avec luy fut pris maistre Martin 
Gouge evesque de Chartres, etun nommé mais- 
tre Pierre de Lesclat. Les causes n'estoient que 
pour oster ledit Montagu du gouvernement qu'il 
avoit. Et ne furent lesdits Gouge et Lesclat gue- 
res prisonniers , et payèrent certaine somme de 
deniers. Mais au regard duditMonlagu , le dix- 
septiesme jour dudit mois d'octobre, il fut 
condamné par messire Pierre des Essars, à es- 
tre décapité aux halles de Paris. Combien qu'il 
fust clerc marié cu7n unica virgine, et avoit esté 
pris en habit non difforme à clerc. Mais en le 
menant à la justice, on luy vestit une robbe my- 
parlie de blanc et de rouge , qui estoit comme 
on disoit sa devise. Et estoit moult plaint de 
tout le peuple. Et doutoit fort ledit des Essars 
qu'il ne fust rescous, et pource en allant il di- 
soit : « Qu'il estoit traistre et coupable de la 
» maladie du roy, et qu'il desroboit l'argent 
» des tailles et aydes. » Et tenoit ledit Mon- 
tagu en ses mains une petite croix de bois qu'il 
baisoit , et en très-grande patience et dévotion 
souffrit la mort. Et disoit-on communément que 
ce estoit plus par volonté que raison. 

Les choses estoient bien merveilleuses lors à 
Paris , en grands murmures et divisions , tant 
des princes que du peuple. Et y eut une refor- 
mation mise sus, et commissaires ordonnés, 
par lesquels on exigea grande finance de tous 
les officiers du temps passé, comme de ceux 
ausquels le roy avoit fait dons. Et prenoit-on 
argent des subjets sans lesouyr en cognoissance 
de cause. Et presidoit monseigneur de Guyenne, 
par lequel fut ordonné que monseigneur de 
Bourgongne auroil le gouvernement. Le roy de 



0410) 

Navarre et le duc de Berry et autres du sang, 
nobles , et des plus notables de Paris estoient 
bien mal contcns des manières qu'on tenoit. Et 
parla le duc de Berry bien aigrement au duc 
de Bourgongne , lequel en tint peu de compte. 
Et combien que le roy de Navarre eust grandes 
alliances avec le duc de Bourgongne par scr- 
mens et promesses : toulcsfois il s'allia au duc 
de Berry : et assez tost après s'en allèrent et 
partirent de Paris. 

Aucuns disent que cesle année, de nouveau 
furent créés les eschevins à Paris , avec le pre- 
vost des marchands. Quelque année que ce fust, 
tous ceux qui avoient eu amour ou alliance avec 
le seigneur de IMontagu eurent à souffrir. Il 
avoit deux frères, l'un archevcsque de Sens, 
l'autre evesque de Paris, qui receurentles fem- 
mes parentes, et aucuns de leurs serviteurs leur 
faisoient beaucoup de bien. 

Le duc Pliilippes de Bourgongne, et depuis 
le duc Jean aussi, avoient fait faire plusieurs 
grands engins de bois pour bastiller Calais. Et 
estoil belle chose de voir le marrain qui y es- 
toit. Aucuns meus de mauvaise volonté en une 
nuict y boutèrent le feu, et fut tout ars et bruslé. 
Et ne peut-on oncques sçavoir qui ce avoit 
fait. 

Audit an mille quatre cens et neuf, fut en 
risle de France vers Sentis un merveilleux ton- 
nerre, qui cheut en une bien notable abbaye , 
nommée Pioyaumont. Et y arditbien la moitié 
de Teglise, et le clocher, où estoient les cloches, 
lesquelles de la force du feu furent toutes fon- 
dues , et le plomb dont ladite église estoit cou- 
verte. 

Aimé de Broy estoit un capitaine de gens, de 
compagnées de diverses nations , faisans maux 
infinis. Et avoit tousjours esté au duc de Bour- 
gongne ; mais il se disoit au duc de Savoye. Et 
de rechef commença à faire guerre au duc de 
Bourbon , qui estoit vaillant en armes. Et di- 
soit Aimé , que c'estoit pour son seigneur le duc 
de Savoye : pource que le duc de Bourbon ne 
luy vouloit faire hommage d'aucunes terres 
que il tenoit de luy. Parquoy le duc de Bour- 
bon assembla assez hastivement gens de guerre, 
et se mit en chemin, près du lieu où estoit le- 
dit Aimé, lequel quand il veid la puissance du 
duc, il se mit en fuite. Mais il ne se sceut tant 
haster, que ses gens ne fussent morts ou pris, 
et la plus grande partie noyés. Et si prit le duc 
une place, qu'on disoit estre audit Aimé. Le 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



445 



duc de Bourgongne y vint, et fit la paix dudit 
Aimé envers le duc, et luy envoya en fers, pour 
en faire à son plaisir. Et en faveur dudit duc de 
Bourgongne il luy pardonna. Et promit ledit 
Aimé d'estre serviteur de monseigneur de 
Bourbon, 

Le quinziesme jour de juillet, leducdeBra- 
bant cspousa la fille du marquis de Moravie. 

Leduc dOrleans impetra un mandement, 
pour adjourneren la cour de parlement le comte 
de Nevers, sur certaines demandes qu'il avoit 
intention défaire. Et fut par un sergent adjourné 
en sa personne , lequel sergent en s'en retour- 
nant fut pris, et ses leltr4]s deschirées, et fut 
pendu à un arbre , qui fut un horrible et détes- 
table cas. Quand le comte de Nevers le sceut 
il en fut bien dcsplaisant , et s'en vint devers le 
roy et sa cour de parlement, et s'en purgea tant 
par serment, que aussi par tesmoins. Mais tou- 
tesfois le pauvre sergent demeura mort. Et ne 
peut-on oncques sçavoir qui ce avoit fait. 

Le pape Alexandre après sa nouvelle créa- 
tion, envoya le cardinal de Bar devers le roy, 
lequel fut très-honorablement receu. Aussi es- 
toit-il prochain parent du roy. 

1410. 

L'an mille quatre cens et dix , le roy de Si- 
cile estant vers Naples, accompagné de plu- 
sieurs François, Bretons et Angevins, pour ré- 
sister à l'entreprise du roy Lancelot, s'allia 
d'un vaillant capitaine de gens d'armes, estant 
au pays de Romanie, nommé Paul des Ursins. 
Lequel lignage des Ursins est bien grand et 
puissant es marches de Naples et de Romanie. 
Et estoit ledit Lancelot à Rome, et se rencon- 
trèrent comme en batailles les uns contre les 
autres. Et fut ledit roy Lancelot desconfit, par- 
quoy il se relira. Et disoit-on qu'il y avoit eu 
de beaux et vaillans faicts d'armes , et que le- 
dit Paul fut cause de la victoire qu'eut le roy 
Louys. Et si ce n'eust-il esté, ceux du pays de 
France eussent fait une grande occision des 
gens de Lancelot. Mais il l'empescha, disant 
que ce n'estoit pas la manière du pays. Et re- 
couvrèrent les François Rome et le chasleau de 
Sainct-Ange. 

En l'annéedessusdilemourutlepape Alexan- 
dre Y et fut esleu un nommé Ballhasar de Cos- 
se, qui estoit cardinal et homme de faict, e» 
avoil esté légal à Boulongne , et avoit tenu les 



14 G 



HJSTOmE DE CHARLES 



lioiilonnois en grande subjection , lequel fut 
appelle Jean vingt et troisiesme. 

Il vint un jour à Paris un fol, qui sembloit 
avoir sens et entendement, à qui Teust voulu 
ouyr parler. Et disoit qu'il guariroit le roy, et 
fit en Grève assembler beaucoup de peuple, et 
fit semblant et manière de prescher. Et toute sa 
conclusion sur ce qu'on envoyast devers le pape, 
et qu'il feroit merveilles : et cognut-on bien que 
c'estoit un vrai fol, et s'en alla. 

Le mariage du fils du roy de Sicile et de la 
fille du duc de Bourgongne fut fait, et grandes 
alliances et sermens entre eux. 

Les ducs de Bcrry et de Bourbon partirent 
de Paris , comme dessus est dit, et allèrent à 
Gyen , où estoient les ducs d'Orléans et de 
Bretagne, et les comtes d'Alençon , de Cler- 
mont et d'Armagnac : et là fit une manière de 
proposition le duc de Berry, en déclarant plu- 
sieurs choses contre le duc de Bourgongne. Et 
s'allièrent tous ensemble, et firent sermens et 
promesses de se aider et conforter l'un l'autre 
contre ledit duc de Bourgongne. Et escrivirent 
au roy, et aussi aux bonnes villes , et prélats 
du royaume lettres, esquelles estoient incorpo- 
rées celles qu'ils escrivoient au roy, et les en- 
voyerentaux prélats et bonnes villes, desquelles 
la teneur s'ensuit : 

« Les ducs de Berry, d'Orléans et de Bour- 
bon , les comtes d'Alençon et d'Armagnac , à 
révérend père en Dieu l'evesque , doyen et 
chapitre de la ville de Beauvais , salut et di- 
Icclion. Nous rescrivons à notre trés-redouté 
et souverain seigneur, monseigneur le roy, 
en la manière qui s'ensuit : 
)) Vous très-haut et excellent prince, nostre 
très-redouté et souverain seigneur le roy, ex- 
posons et signifions en très-grande clameur 
complainte, les choses cy-après déclarées : 
Nous les ducs de Berry, d'Orléans et de Bour- 
bon , et les comtes d'Alençon et d'Armagnac, 
vos très-humbles oncles, parens et subjels, 
pour nous , pour tous nos adherans, et vos 
bienvcuillans, comme les droicts de vostre 
couronne, seigneurie etmajesté royale, soient 
si notablement institués, vous en iceux , et 
iceux fondés en vous , en justice , puissance, 
et vraye obeyssancc de vos subjets , tellement 
que en tons les royaumes et seigneuries du 
munde. Testât et l'auctorilé devons et de 
voslrc dite seigneurie en resplendit. Soyez 
aussi onoinct et consacré si dignement , que 



VI, ROI DE FRANCE, (1410) 

> du sainct siège de Rome, et de toutes nations 
) et royaumes chrestiens, vous êtes tenu et ap- 

> pelle roi très-chrestien, et singulièrement rc- 
) nommé en administration de vraye justice, 
) et à icelle puissamment exercer, et exécuter 
) sans acception de personne, tant au pauvre 
) comme au riche, et comme empereur en 
) vostre royaume, sans cognoissance d'aucun 
) souverain , fors seulement de la divine ma- 
jesté , dont ce vous est seulement et singuliè- 
rement octroyé. Soit aussi le noble corps de 
ceux de vostre sang ferme et joint par obeys- 
sance en vraye unité à l'auctorité de vostre 
seigneurie et majesté, pour icelle servir, gar- 
der, soustenir, et défendre comme membres, 
et subjets de vous, et à proprement parler 
comme membres et parties de vostre propre 
corps , les premiers et principaux pour vous 
obeyr, eux et chacun d'eux plus que nuls au- 
tres, tant pource qu'ils y sont plus tenus et 
obligés , comme pour bon exemple à tous vos 
autres subjels de révérence, etde vraye obeys- 
sance. Pour garder aussi et faire garder Tes- 
tât etauctorité de vosire dite seigneurie, par 
telle manière que vous ayez sur eux et sur 
tous vos subjets pleine puissance et seigneu- 
rie, en telle liberté, auctorité, faculté et 
exercice , comme roi et empereur peut et doit 
avoir sur ses subjets. Et tellement que par 
vostre puissance , et le sceptre de vostre ma- 
jesté royale, vous premiez etguerdonniez les 
bons , punissiez les mauvais et corrigiez les 
malfaicteurs , rendiez à un chacun et le main- 
teniez en ce qui est sien, teniez et adminis- 
triez justice indifféremment et communément 
à un chacun. Par telle manière , que par icelle 
vous teniez vosire royaume paisible, à la 
louange premièrement de Dieu nostre créa- 
teur, après à l'honneur de vous, au bien de 
vos subjels , et bon exemple de tous autres, 
en ensuivant les nobles et sainctes voyes de 
vos prédécesseurs roys de France, qui en cesle 
manière ont tousjours gouverné ce noble 
royaume , et parce tenu en paix , honneur et 
tranquillité. Et tellement que toutes nalions 
chrestiennes, voisines et loingtaines, voire 
souventesfois les mescreans ont recouru par 
devers vous , et vostre noble conseil en leurs 
grands débats et affaires , comme à la vraye 
fontaine de justice et de toute loyauté. Et il 
soit ainsi, nostre très-redouté et souverain 
seigneur, que de présent vous, vosire bon- 



fl4lO) 

> neur, justice, et l'eslal de vostre seigneurie , 
) soient foulés et blessés, et ne vous laisse-on 
) seigneurier voslre royaume, ny gouverner la 
chose publique d'iceluy en telle franchise et 
liberté , comme raison voudroit, comme c'est 
chose bien évidente à toutes gens d'enlende- 
) ment. Pource, nostrc Irès-redouté et souvc- 
) rain seigneur, nous cy-dessus nommés, som- 
) mes alliés et assemblés , pour aller par devers 
) vous, pour vous humblement remonslrer et 
i) informer au vray de Testât de vostre per- 
sonne, et de monseigneur de Guyenne vostre 
aisnc fils , et comme vous estes détenus et dé- 
menés , du gouvernement aussi de vostre sei- 
gneurie , de voslre justice , de Vostre royau- 
me et de toute la chose publique d'iceluy. A 
ce que nous ouys à plain en ceste matière, et 
aussi ceux, si aucuns y en a, qui veuillent 
dire aucune chose au contraire, par Tadvis, 
conseil et délibération de ceux de vostre sang 
et lignage , des preud'hommes de vostre con- 
seil et autres , qu'il vous plaira pour ceste 
cause mander, et appeller en tel , et si grand 
nombre comme vous verrez estre à faire, 
vous pourvoyez reaument et de faict, ainsi 
qu'il vous plaira, à la scurcté, franchise et 
liberté de vostre personne, et de monseigneur 
de Guyenne vostre aisné fils , de vostre estât, 
de vostre seigneurie, et de vostre justice, et 
bon gouvernement de vostre peuple, et de 
vostre royaume , et de toute la chose publi- 
que d'iceluy. Et que la seigneurie de ce 
royaume , l'auctorité , l'exercice , et la puis- 
sance d'iceluy, réside et demeure en vous 
franchement et liberallement, comme raison 
est, et non à autre quelconque. A ces fins et 
conclusions obtenir, exécuter, et mettre sus 
reaument et de faict. Nous cy-dessus nommés, 
voulons employer et exposer en vostreservice 
nos personnes, nos chevances, nos amis et 
nos subjets, et tout ce que Dieu nous a donné 
et preste en ce monde : à résister aussi et dé- 
bouter ceux qui voudroient venir, ou faire 
aucunes choses alencontre, si aucuns y en 
avoit. Et au plaisir de Dieu, nostre très-re- 
douté et souverain seigneur, ne pensant ja- 
mais départir d'ensemble, jusques à ce que 
nous ouys, vous ayez pourveu et remédié aux 
iîiconvenicns dessus déclarés, et que nous 
voyons et cognoissions vous estre à plain res- 
lably, et remis en honneur, et hautesse de 
vostre royale majesté , et en l'auctorité , li- 



PAR JEAN JU VENAL DES URSINS. 



447 



berté, franchise, et pleine puissance de vous, 
et de vostre justice et seigneurie. A ce faire, 
nostre Irès-redouté et souverain seigneur, 
nous sommes contraints, tenus et obligés, 
tant par ce que dit est , comme pour crainte, 
honneur et révérence de Dieu nostre créateur 
premièrement, duquel procède vostre sei- 
gneurie 5 mesmement pour satisfaire à justice, 
et à vous après, qui estes nostre royal, seul, 
et souverain seigneur en terre , à qui par ce, 
et aussi par prochainetéde lignage, sommes 
tant tenus et obligés, que plus ne pouvons 
estre. En vérité, nostre très-redoulé et sou- 
verain seigneur, la chose du monde en quoy 
nous doutons plus d'avoir offensé Dieu nostre 
créateur, et vous après, et aussi blessé nostre 
propre honneur, ce sont les inconveniens des- 
sus touchés, que nous avons longuement ainsi 
laissé passer par dissimulation. Et afin que 
ces choses soient notoires à un chacun , et 
démenées en la forme et manière que faire se 
doit, nous les signifions en effect semblable- 
ment que à vous, aux prélats, seigneurs, 
universités, cités, et bonnes villes de vostre 
royaume et à tous vos bien-veuillans. Si vous 
supplions, nostre Irès-redouté et souverain 
seigneur, tant humblement comme plus pou- 
vons, qu'il vous plaise considérer aussi, et 
advertir nostre intention, et propos, et les fins 
ausquelles nous tendons, qui sont seulement 
comme dit est , à la réparation de vostre es- 
tât et honneur. Et qu'il vous plaise de vous y 
employer de voslre pouvoir, et tellement que 
par vous soit pourveu reaument et de faict , à 
la conservation, franchise et liberté de vous, 
et de vostre seigneurie, au bon gouverne- 
ment de vostre peuple et de vostre justice, 
et de vostre royaume, et de toute la chose 
publique d'iceluy : à la louange de Dieu pre- 
mièrement, après à l'honneur de vous, au 
bien aussi de tous vos subjels , et bon exem- 
ple de tous autres. Et à ceste fin, doivent ten- 
dre avec nous tous les preud'hommes de vos- 
tre royaume , tous vos vrays et loyaux sub- 
jels, et tous ceux quibien vous veulent. Donné 
à Gyen, soubs nos seaux, le second jour de 
septembre, l'an mille quatre cens et dix. » 
Le duc de Bourgongne fit plusieurs grandes 
exactions d'argent à Paris, et ailleurs, et mes- 
mement sur ceux qu'on s'imaginoit favoriser , 
ou qui estoient ausdits seigneurs absentés , es- 
tans à Gyen. Et n'y avoit personne receue à 



448 



HISTOIRE DE CHARLES YI, ROI DE FRANCE, (1410) 

El fil muer aucuns des portiers, faire guel, et 



quelque excusalion. Et se disposoient les choses 
à bien grands débats, divisions, et séditions de 
guerres : et craignoit fort le duc de Bour- 
gongne à avoir à faire. El fit tant que le roy 
envoya devers lesdits seigneurs défendre la 
voye de faict. Et aussi la defendit-il au duc de 
Bourgongne. 

Environ le premier jour de juillet, il advint 
choses merveilleuses, carlescicognes s'assem- 
blèrent d'une part, et les hérons d'une autre , 
et se combalirent cruellement ; et pareillement 
les pies contre les corneilles. Et y eut desdits 
oiseaux de morts bien deux chariots pleins. El 
aussi les moineaux, ou passereaux, et autres 
oiseaux es maisons , se combaloient et tuoient 
les uns les autres. Laquelle chose estoit en 
grande admiration , et espouvente à plusieurs 
gens d'entendement. 

L'oncle du roy d'Espagne', qui avoit le gou- 
vernement du royaume, pource que le jeune 
roy d'Espagne estoit mineur d'aage , assembla 
plusieurs vaillantes gens du royaume d'Espa- 
gne, tant de nobles , que d'autres , pour aller 
contre le roy de Grenade Sarrasin qui, d'autre 
part avoit assemblé Sarrasins sans nombre. 
Et se trouvèrent vers les marches de Grenade, 
et s'assemblèrent les batailles les uns contre les 
autres, qui combatirent bien asprement, et 
cruellement, tant que finalement les chrestiens 
eurent victoire, et furent les Sarrasins descon- 
fits, dont y eut bien trente mille de morts. 

Le comte de Clermont estoit capitaine de 
Creil pour le roy : mais on luy osta la capitai- 
nerie, qui fut baillée au seigneur de Mouy, 
lequel estoit chambellan de monseigneur le 
dauphin. 

Les seigneurs dont dessus est faite mention, 
eslans à Gyen, partirent dudit lieu, et s'en al- 
lèrent chacun en son pays. Et sceut-on bien 
que c'estoit pour assembler gens de guerre : 
pource de par le roy fut envoyée une ambas- 
sade devers monseigneur de Berry, qui estoit 
à Poictiers : c'estoit pour luy requérir , que 
nulle guerre ne fust faite, ni assemblée de gens 
d'armes. Mais ceux qui y allèrent s'en revinrent 
sans rien faire. Le duc de Bourgongne, voyant 
et sachant que l'armée se faisoit contre luy, se 
pourveul et manda gens de guerre , et en mit 
dedans la ville de Paris assez competemment. 



• Jcan-lc-Jiislc. Son neveu était Jean H, fils de 
Henri III. 



garder les portes , et envoya gens à tous les 
passages pour les garder, et empescher que 
gens de guerre dosdits seigneurs ne passassent, 
ny autres, sans sçavoir qu'ils esloienl, et d'où 
ils venoienl , et regarder et visiter ce qu'ils 
portoient. Le duc de Berry vint à Tours, d'oii 
il envoya une ambassade devers le roy, et le 
roy après vers luy : pour abréger, il y eut plu- 
sieurs ambassades d'un costé et d'autre, qui 
s'en retournèrent sans rien faire. Plusieurs let- 
tres aussi se escrivoient d'un costé et d'autre 
lesquelles ne portèrent aucun effect. Et pource 
que le duc de Bourgongne estoit à Paris , et 
avoit en ses mains le roy et monseigneur le 
dauphin, toutes les lettres qui s'escrivoient à 
monseigneur de Berry et autres seigneurs, se 
faisoient au nom du roy, ou dudit monseigneur 
le dauphin. 

Le duc de Bourgongne manda gens d'armes 
de toutes parts , et entre les autres le duc de 
Brabant son frère, qui y vint accompagné de 
trois cens hommes d'armes. Et de plaint bout 
se vint fourrer dedans Sainct-Denys, où il pilla 
toutes les bonnes gens de la ville ; ce qui luy 
fut un bien grand deshonneur, veu que c'estoit 
la première armée qu'il avoit oncques faite. Et 
si redonda bien au deshonneur au duc de Bour- 
gongne , qui l'avoit mandé, ne oncques n'en 
tint conte, et n'en fil faire aucune réparation. 
Les ducs de Berry, d'Orléans et de Bourbon, et 
les comtes d'Alençon , de Richemont et d'Ar- 
magnac, vinrent accompagnés de trois à quatre 
mille chevaliers et escuyers devant Paris, et 
de toutes parts couroient, et n'esloitque pille- 
ries, roberies et destruction de peuple, qui es- 
toit chose très-pitoyable. Et combien que lar- 
gement , et trop y eust gens de guerre d'un 
costé et d'autre : loutesfois ils ne se rencon- 
troienl pas trop volontiers. Si y avoit-il des 
Gascons avec le comte d'Armagnac, qui eussent 
volontiers rompu lances, lesquels vinrent prés 
des portes : mais personne ne saillit. Aussi 
avoit-il esté défendu de par le roy que per- 
sonne ne saillist dehors, et estoit toute la guerre 
seulement contre les pauvres gens du plat pays. 
El y furent depuis le mois d'aousl jusques en 
novembre. Plusieurs se Iravailloienl de trouver 
paix et accord : finalement le comte deSavoyc 
par plusieurs et diverses fois y alla, et vint tel- 
lement qu'il y eut un accord et traité fait : que 
lous ceux qui es^toicnl du sang de France se 



(Hll) 

partiroient de Paris et ne seroicnt plus cmprùs 
le roy, ne en la ville de Paris , excepté messire 
Pierre de Navarre, comte de Mortaing, et que 
les autres s'eniroient en leurs terres et seigneu- 
ries. Et furent ordonnés certains chevaliers, 
qui seroicnt autour du roy et au conseil, et 
que messire Pierre des Essars qui estoit pre- 
vosl de Paris, seroit desappointé 5 et au lieu de 
luy fut ordonné messire Bureau de Sainct Clcr. 
Et au surplus , que le traité fait à Chartres se 
ticndroit. Et fut ce juré et promis par tous les 
seigneurs. 

Le duc de Bourgongne s'en alla en ses pays, 
etavoit grand regret d'estre party de Paris, et 
lousjours se doutoit que les autres seigneurs 
par quelque cautele n'y entrassent : de faict il 
escrivit à ceux do Paris, qu'il avoit sceu que 
par certains moyens ils y dévoient entrer, et 
que à Paris y avoit plusieurs qui en estoient 
consentans, et les dévoient mettre dedans. Mais 
ceux de Paris luy rescrivirent, en s'excusans 
bien grandement et notablement, et qu'il ne 
fist doute qu'ils se garderoicnt bien, tellement 
que aucun inconvénient n'en adviendroit. 

1411. 

L'an mille quatre cens et onze , le roy Lan- 
celot, après que luy et ses gens furent mis hors 
de Rome, assembla le plus de gens qu'il peut 
contre le roy de Sicile. Et d'autre part aussi, 
se assemblèrent gens de guerre pour luy résis- 
ter, entant que ce que faisoit ledit Lancelot, 
desplaisoit fort au pape. Et pour ce il bailla au 
roy de Sicile, le confanon de l'Eglise', en la 
compagnée duquel , pour le pape estoit Paul 
des Ursins, vaillant homme d'armes, et puis- 
sant de gens et d'amis au pays (car c'est le 
plus grand lignage qui y soit) et avoit l'avant- 
garde avec aucuns François, que le roy de Si- 
cile avoit mené. Or se mit le roy Lancelot sur 
les champs , et les autres pareillement, tant 
qu'ils se virent les uns les autres : bien vail- 
lamment frappa l'avant-garde dessus dite sur 
les gens du roy Lancelot, lesquels furent des- 
confits, et estoient grande compagnée de gens. 

En ce temps, fut fait le mariage du roy de 
Cypre et delà fille du comte de Yendosme, qui 
estoit de ceux de Bourbon. 

' Confanon ou gonfunon est une façon d'esteiidart 
ou enseigne quarrée , portée au bout d'une lance, en 
forme de bannière. {Godefroy.) 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



4i& 



Nonobstant la paix faite à Wicesfre, tous- 
jours y avoit gens d'armes sur les champs, qui 
faisoient maux infinis. Et entre les autres, y 
avoit deux capitaines principaux , lesquels 
avoient plusieurs larrons et meurtriers en leur 
compagnée, en assez grand nombre. I^'un es- 
toit nommé Polifcr et l'autre Rodrigo. Il vijit 
nouvelles au conseil du roy, qu'ils faisoient des 
maux largement , et qu'ils estoient logés en un 
village nommé Claye, qui est comme sur le 
chemin de Paris et de Meaux. Et fut ordonné 
qu'on les iroit prendre, pour en faire justice. 
Pour ce faire, partirent soudainement le ma- 
reschal Eoucicaut , le comte de Sainct-Paul et 
le prevost de Paris, nommé messire Bureau de 
Sainct-Cler , qui s'en allèrent droit audit vil- 
lage de Claye , et se cuidcrent ceux qui y es- 
toient logés , mettre en défense , mais rien ne 
leur valut. Et s'enfuirent plusieurs, et y en eut 
plusieurs de pris , mesmement lesdits Polifer 
et Rodrigo, lesquels furent pendus au gibet de 
Paris assez tost après : et aucuns battus publi- 
quement par les carrefours de Paris , et les 
autres jettes en la rivière de Seine. 

Gens d'armes s'assembloicnt d'un costé et 
d'autre, et se tenoient sur le pays, lesquels des- 
truisoient tout. Et se escrivoient diverses ma- 
nières de lettres. Et mesmement escrivit le 
duc d'Orléans aux bonnes villes du royaume, 
en détestant fort la mort et le meurtre fait à 
la personne de son père, frère du roy. Car peu 
de temps auparavant avoient confédérations et 
amitiés ensemble, sermentées et jurées sur le 
précieux corps de Jesus-Christ, entre les mains 
du preslre, et portoient l'ordre l'un de l'autre, 
ou avoient promis de les porter. Et que son 
père le duc d'Orléans estant malade à Beauté, 
ledit duc de Bourgongne l'alla voir et visiter, et 
que depuis qu'il fut guary ils disnerent ensem- 
ble , et usoit ledit duc de Bourgongne de plu- 
sieurs belles et douces paroles, en demonstrant 
tous signes d'amour etd'amitié, tan t qu'on pour- 
roit faire. Et que ce nonobstant , la conspira- 
tion de la mort dudit son père estoit ja faite, et 
tous les jours il sesoultivoit etmettoit en peine 
de trouver manière , comme il pourroit met- 
tre à exécution sa mauvaise volonté. Et que 
combien que depuis y eut un certain traité fait 
à Chartres , que toutesfois ledit duc de Bour- 
gongne ne l'avoit voulu tenir ny accomplir : 
et que c'esloit deshonneur au roy et ceux de 
son sang , et aux bonnes villes , si justice n'cs- 

29 



450 



HISTOIRE DE CHARLES 



loit faite dudil cas, qu'il disoit eslre horrible. Et 
estoient lesdites lettres longues, et assez proli- 
xes et faites en bel et doux langage. Desquelles 
lettres escrites au roy, la teneur s'ensuit. 
« A vous, mon très-redouté et souverain sei- 
gneur le roy. Nous Charles duc d'Orléans, 
Philippes comte de Vertus et Jean comte 
d'AngouIesme frères , vos très-humbles fils 
et neveux, en très-humble recommandation, 
sub^etion et toute obéissance, avons délibéré 
vous exposer et signifier conjointement, et 
chacun pour le tout, ce qui s'ensuit: Jaçoit, 
nostre très-redouté et souverain seigneur, 
que le cas de la très-douloureuse, piteuse et 
inhumaine mort de nostre très-redouté sei- 
gneur et père, en son vivant vostre seul frère 
germain , soit fiché en vostre mémoire , et 
sommes certains qu'il n'en est aucunement 
party, ains est enraciné en vostre cœur et au 
plus profond des secrets de vostre records : 
néanmoins , nostre très-redouté et souverain 
seigneur, roffice de pitié, les droits de sang, 
les droits de nature et toutes lesloix divines, 
canoniques etciviles, nous admonestent, voire 
contraignent iceluy vous recorder et ramen- 
tevoir, mesmement aux fins cy-après eslevées 
et déclarées. 

» Il est vray , nostre très-redouté et souve- 
rain seigneur, que un nommé Jean , qui se 
dit duc de Bourgongne, par une très-grande 
hayne couverte, qu'il avoit longuement gar- 
dée en son cœur , et par une fausse et mau- 
vaise envie, ambition et convoitise de domi- 
ner et seigneurier, et avoir auctorilé et gou- 
vernement en vostre royaume, comme il a 
bien clairement demonstré , et demonstre 
notoirement chacun jour, en l'an mille qua- 
tre cens et sept, le vingt-troisiesme jour de 
novembre , fit tuer et meurtrir traistreuse- 
ment vostredit frère, nostre très-redouté sei- 
gneur et père, en vostre bonne ville de Paris, 
de nuict, par aguet loingtain, de faict ap- 
ponsé, et propos délibéré, par faux, mau- 
vais et traistres meurtriers, affectés et alloués 
pour ce faire, sans luy avoir monstre para- 
vanl aucun signe de malveillance, comme 
c'est chose toute notoire à vous et à tout le 
monde, avérée et confessée publiquement 
par ledit traislre meurtrier, qui est le plus 
faux et le plus desloyal traistre, cruel et in- 
humain meurtre, qu'on puisse dire ne pen- 
) ser. Et pensons qu'il ne se trouve point escrit, 



VI, ROI DE FRANCE, (1411) 

iy que oncques mais , à quelque occasion que ce 
» peust estre, tel, ne si mauvais ait esté fait, ne 
» pourpensé par quelque personne, ne alen- 
)) contre de quelque personne que ce ait esté. 

» Premièrement, pour l'horreur et cruauté 
» abominable dudit meurtre en soy, tant parce 
» qu'ils estoient si prochains et si conjoints en- 
» semble par sang et lignage, comme cousins 
)) germains, enfans des deux frères. Ainsi il ne 
)) commit pas seulement crime de meurtre et 
» homicide, mais commit avec ce le plus hor- 
» rible des crimes , c'est à sçavoir le crime de 
» parricide, auquel les droicts ne sçavent im- 
» poser peines assez grandes, pour la très-hor- 
» rible cruauté et abominable detestation d'i- 
» celuy. Comme aussi qu'ils estoient confede- 
« rés et alliés ensemble, par deux ou trois 
» paires d'alliances , scellées les aucunes de 
» leurs sceaux et signées de leurs propres 
» mains, par lesquelles ils avoient juré et pro- 
)) mis l'un à l'autre, sur les saincts Evangiles 
)) de Dieu , et sur le sainct canon, pour ce cor- 
» porellement touchans, presens aucuns pre- 
)) lats et plusieurs autres gens de grand estât, 
» tant du conseil de l'un , comme de l'autre, 
» qu'ils ne pourchasseroient mal , dommage 
)) aucun, ne villennie l'un à l'autre, couverte- 
)) ment , directement, ne indirectement, ne 
» souffriroient à leur pouvoir estre pourchassé 
» en aucune manière. Et firent en outre , au 
)) regard de ce , plusieurs grandes et solem- 
» nelles promesses , en tel cas accoustumées, 
M car en signe et demonstrance de toute affec- 
)) tion et perfection d'amour, d'une vraye uni- 
» té, et comme s'ils eussent et peussent avoir 
» un mesme cœur et courage , firent, jurèrent 
» et promirent solemnellement vraye fraternité 
n et compagnée d'armes ensemble , par espe- 
)) ciales convenances sur ce faites. Laquelle 
)) chose doit de soy emporter telle et si grande 
«loyauté et amour mutuel, comme sçavent 
» tous les nobles hommes. Et encores pour 
» plus grande confirmation desdites fraternilo 
)) et compagnée d'armes, ils prirent et por- 
)) terent l'ordre et le collier l'un de l'autre, 
)) comme c'est chose toute notoire. 

« Secondement, parles manières tenues par 
)) ledit traislre meurtrier, au regard de l'execu- 
» tion , et commission dudit meurtre. Car luy 
)) feignant avoir avec vostredit frère tout amour 
» et loyauté, par ce que dit est, conversoit sou- 
» vent avec luy, et par cspecial en une maladie 



ii4ii; 



PAR JEAN JUYENAL DES URSINS. 



451 



«qu'il eut, un peu avant que ledit meurtre 
» fust commis en sa personne , iceluy Talla voir 
» et visiter, tant à Beauté sur Marne, comme 
« à Paris , et luy monstroit tous signes d'a- 
)) mour, que frères, cousins , et amis dévoient 
)) et pouvoient porter, et monstrer l'un à l'autre, 
»jaçoit qu'il eust desja traité, et ordonné sa 
» mort, et que les meurtriers fussent ja par 
M luy mandés en la maison louée, pour eux re- 
» celer, et embuscher. Qui prouve et monstre 
)) trop clairement, que c'esloit une bien cruelle 
1) et mortelle trahison. Et qui plus est, le jour 
» de devant l'accomplissement dudit meurtre , 
» vostre dit frère et luy, après le conseil par 
» vous tenu à Sainct-Paul , en vostre présence, 
1) et des seigneurs de vostre sang, et d'autres 
)) plusieurs, qui là estoient, prirent et mange- 
>) rent espices, et beurent ensemble, et le se- 
)> monnit vostre dit frère à disner avec luy le 
)) dimanche ensuivant, qui le luy accorda, 
«jaçoit qu'il luy gardast telle fausse et cor- 
» rompue pensée, de le faire ainsi meurtrir 
» honteusement et vilainement, qui est chose 
>) trop abominable et horrible à ouyr seulement 
» raconter. Le lendemain nonobstant toutes les 
» promesses, et choses dessus dites, luy comme 
)) obstiné en son desloyal propos, et en mettant 
)) à exécution sa cruelle et corrompue volonté, 
» le fit meurtrir le plus cruellement et le plus 
)) inhumainement qu'on veid oncques homme, 
» de quelque estât qu'il fust, par ses meurtriers 
» alloués et affectés comme dit est , et qui ja 
)) par longtemps l'avoient espié et aguetté. Car 
» ils luy coupperenl une main toute jus , la- 
» quelle demeura dans la boue jusques au len- 
)) demain. Après ils luy coupperent l'autre bras 
» par dessus le coude , tant qu'il ne tenoit qu'à 
)) la peau, et outre luy fendirent et accravante- 
» rent toute la leste en divers lieux et tant que 
» la teste en cheut presque toute en la boue , 
» et le remuèrent, roullerent, et traisnerent 
» jusques à ce qu'ils virent qu'il estoit tout 
» roide mort. Qui est , et seroil une très- 
» grande douleur, pitié, et horreur à ouyr re- 
» citer du plus bas homme, et du plus petit estât 
)) du monde. Ny oncques mais le sang de 
)) vostre noble maison de France ne fut si 
>) cruellement et honteusement respandu , ne 
)> dont vous et ceux de vostre sang, et tous vos 
)) subjets et bienveuillans , deviez avoir tel 
» deuil, courroux, et desplaisance, et mesme- 
» ment la chose demeurant sans punition et re- 



» paralion quelconque, comme elle a fait jus- 
» ques icy. Qui est la plus grande vergongne , 
» et la plus honteuse chose qui oncques advint, 
» ny pourroit advenir à si noble maison. Et se- 
» roit encores plus, si la chose demeuroit lon- 
)) guement en tel estât. 

)) Tiercemcnt , par les fausses, feintes et dam- 
î) nables manières tenues parledittraislre meur- 
» trier, après l'accomplissement dudit très-hor- 
» rible et détestable meurtre. Car il vint au 
«corps, avec les grands seigneurs de vostre 
)) sang, se vestit de noir, fut à son enterrement, 
)) feignant pleurer, et faire dueil, et avoir des- 
» plaisance de sa mort, cuidant par ce couvrir, 
)) celer et embler son mauvais péché , et tint 
» au regard de ce plusieurs autres feintes et 
>) damnables manières , à vous et à ce royaume 
» toutes notoires, qui trop longues seroient à 
» reciter. Et en cette feintise persévéra , jus- 
M ques à ce qu'il cognut et apperceut que son 
» meffait venoit en clarté, et lumière, et estoit 
M ja connu et descouvert , par la diligence qu'on 
)) avoit fait. Et lors il confessa ouvertement 
» au roy de Sicile et à monseigneur de Berry 
)) vostre oncle, avoir commis, et fait perpétrer 
» et commettre ledit meurtre. Et dit que le 
)) diable Tavoit tenté et surpris , lequel luy avoit 
» fait faire, sans autre cause ou raison quel- 
)) conque y assigner. Et aussi estoit-ce la ve- 
» rite. Et non content d'avoir une fois tué et 
» meurtry si damnablement son cousin ger- 
)) main , vostre seul frère , comme dit est : mais 
» en persévérant en l'obstination de son très- 
» desloyal, faux et mauvais courage, s'est ef- 
)) forcé de le tuer et meurtrir encores une fois, 
» c'est à sçavoir de vouloir esteindre, damner 
« et effacer entièrement sa mémoire et renom- 
)) mée par faux mensonges , et controuvées ac- 
)) cusations, comme Dieu grâce, il vous est bien 
)) apparu notoirement, et à tout le monde. 

» Pour occasion duquel faux et traistre meur- 
» tre, nostretrès-redoulé et souverain seigneur, 
» nostre trés-redoutée dame et mère, à qui Dieu 
»pardoint, si très -désolée et desconfortée, 
» comme dame et créature quelconque pouvoit 
)) estre , pour la perte de son seigneur et mary, 
» et mesmement pour ce qu'on le luy avoit esté 
)) par si fausse manière, au plustost qu'elle peut, 
» après le cas advenu se relrahit par devers 
)> vous et je Jean en sa compagnée , comme à 
)) son roy, et à son singulier secours et refuge , 
•» en vous suppliant le plus humblement qu'elle 



452 



HISTOIRE DE CHARLES 



))sceut, et peut, qu'il vous pleust de vostre 
» bénigne grâce la regarder, et nous aussi ses 
))enfans, en compassion et pitié. Et dudit 
«meurtre, si damnablcment perpétré et com- 
))mis, avéré, et confessé publiquement par 
» ledit traistre meurtrier, luy fissiez, et adminis- 
» trassiez raison et justice, telle et si grande , 
)) et si promplement, comme il appartenoit , 
» et appartient bien au.cas, considéré Ténormilé 
» d'iceluy, et comme vous estiez, et estes tenu 
)) et obligé de faire. Comme parce que c'est le 
» vray, droict et propre don de chacun roy, 
» que de administrer justice, et il en est vray 
•» débiteur à ses subjets. Et laquelle, sans re- 
» qucste quelconque de partie , de son office, il 
» doit indifféremment k un chacun administrer, 
» tant au pauvre comme au riche. Et plus tost, 
» et plus promptement se doit exciter et es- 
» veiller alencontre d'un riche et puissant, que 
)) alencontre d'un pauvre, car lors en est-il be- 
)) soin. Et aussi adoncques à proprement parler, 
)) justice exerce sa vraye opération , et doit lors 
» vrayement estre appellée vertu. Et à ce et 
» par ce , principalement et directement furent 
)) roys establis, et ordonnés, et forte seigneurie 
» et puissance mises en leurs mains , pour icel- 
«les puissamment et vertueusement exercer ; 
» et mesmement quand les cas s'y offrent , et 
)) le requièrent, ainsi que fait le cas présent, 
)) comme parce que la chose en vostre chef et 
» en vostre nom , vous touche si grandement , 
)) comme chacun sçait, car sondit seigneur et 
» mary, et nostre trés-redouté seigneur et père, 
» ainsi mauvaisement meurtry, estoit vostre 
» seul frère germain. Laquelle justice vous luy 
)) accordastcs faire. Pour laquelle obtenir, elle 
M eut ses gens continuellement par devers vous, 
)) pour icelle vous ramentcvoir, elsolliciter très- 
» diligemment. Laquelle administration de jus- 
M tice elle attendit jusques au jour assigné, et 
)) encores très-longuement après. Et pource que 
)) rien ne pouvoit obtenir, pour quelconques 
)) diligences qu'elle en flst faire, nonobstant les 
» empeschemens et destourbiers qui y furent 
» mis par ledit traistre, ses serviteurs, et offi- 
» ciers estans entour de vous, comme cy-après 
» sera dit, jaçoit , nostre très-redouté et sou- 
» verain seigneur, que nous sçavons cerlainc- 
« ment que vous avez eu lousjours depuis , et 
M encores avez très-grande et bonne affection , 
» et volonté à icelle nous administrer. Nostre 
)) devant dite trés-redoutée dame cl mère re- 



VI, ROI DE FRANCE, (1411) 

> tourna par devers vous en propre personne, 
I et je Charles en sa compagnée, en poursui- 
I vant sa requeste, en vous requérant très-ins- 
tamment, que vous luy fissiez administrer 
justice. Et par devant nostre très-redouté 
seigneur, monseigneur de Guyenne vostre 
aisné fils, et vostre lieutenant quant à ce, 
tant de raison, comme par certaine commis- 
sion , et puissance sur ce par vous donnée b. 
madame la reine, à luy, et à chacun d'eux 
pour le tout, fit faire certaine proposition, 
contenant bien au long la manière dudit 
meurtre, et les causes pour lesquelles il fut 
commis, et perpétré , et aussi les responses , 
et justifications à certaines fausses, mauvaises 
et desloyales accusations mises en avant par 
ledit traistre meurtrier, en certaine proposi- 
tion par luy faite par devant nostre dit très- 
redouté seigneur, monseigneur de Guyenne, 
pour vouloir tortionnairement et à force pal- 
lier et couvrir son mauvais meurtre. Et après 
la proposition faiste par notre dite trés-redou- 
tée dame et mère, elle fit faire et prendre ses 
conclusions alencontre dudit traistre meur- 
trier, telles comme elle les peut prendre et 
eslire selon la coustume, stile et usage de 
vostre royaume , et requit que vostre procu- 
reur fust adjoint avec elle, pour faire les con- 
clusions convenables , appartenans au cas , 
pour rintcrest de la justice. Après lesquelles 
choses ainsi faites , nostre dit très-redouté 
seigneur, monseigneur de Guyenne, par le 
conseil des seigneurs de vostre sang, et au- 
tres de vostre conseil, estans devers luy en 
vostre chastel du Louvre, respondit à nostre 
dite dame , que luy comme vostre lieutenant, 
et représentant vostre personne en ceste par- 
tie, et les seigneurs de vostre sang, et ceux 
de vostre conseil, estoient très-bien contens, 
et avoient très-agreables les réponses , et 
justifications proposées par nostre dite dame 
et mcre, pour vostre frère, à qui Dieu par- 
doing, nostre trés-redouté seigneur et père, 
et qu'elle l'avoit très-bien excusé, et des- 
chargé. Et que au surplus on luy fcroit si 
très-bonne response, et provision de justice 
sur les choses par elle requises, qu'elle en 
dcvoit estre contente. Et jaçoit que nostre dite 
dame et mère poursuivist et fist poursuivre 
très-diligemment, et très-instamment ladite 
response, et eust derechef fait faire une sup- 
plication, faisant mention de ce que dit est, 



(1411) 

» concluant et (cndant aux fins dessus diles , à 
)) ce qu'elle peust obtenir quelque provision de 
)) justice, laquelle vous fut présentée et baillée 
» en vostre main. Et fit en ceste matière plu- 
» sieurs autres notables et grandes diligences , 
» à vous , et aux seigneurs de vostre sang, et à 
» ceux de vostre conseil notoires , et bien ma- 
» nifcsles , qui seroient trop longues à réciter. 
» Néantmoins elle ne peut oncques aucune 
» chose obtenir, non mie seulement adjonction 
') de vostre dit procureur, qui est une piteuse 
w chose à recorder. Car ledit Iraistre meurtrier 
«voyante! cognoissant vostre inclination, et 
)i la grande et bonne volonté que vous aviez à 
» faire et administrer bonne justice. Scachanl 
» aussi qu'il ne pouvoit justifier son meffait en 
» manière quelconque, pour icelle destourber, 
» et du tout empescher, outre et par dessus les 
» défenses par vous à luy faites , si solemnelle- 
)) ment et notablement par vos lettres patentes, 
))et par vos messagers solemnels, à ceste fin 
)) envoyés par devers luy, vint en vostre bonne 
» ville de Paris à puissance de gens d'armes , 
» et de plusieurs estrangers et bannis , qui fi- 
» rent en vostre royaume plusieurs grands et 
)) irréparables dommages, comme c'est chose 
» toute notoire. Et vous convint pour ce avant 
)) qu'il y arrivast partir de Paris comme aussi 
)) nostre trés-redoutée dame, madame la reyne, 
« et nostre très-redouté seigneur, monseigneur 
« de Guyenne, et les autres seigneurs de vostre 
» sang, et les gens de vostre conseil. Et il de- 
» meura en vostre dite ville de Paris à tout sa 
«puissance, où il tint plusieurs mauvaises et 
)) estranges manières, au regard de vous, de 
» vostre seigneurie, et de vostre peuple. 

» Et tant qu'il convint pour eschever et esvi- 
1) ter lesdits grands inconveniens,etoppressions, 
)) qui estoient faites à vostre dit peuple par luy 
)) et ses gens d'armes, vous, notre trés-redou- 
)) lée dame madame la reyne, nostre dit très- 
» redouté seigneur, monseigneur de Guyenne, 
» et autres de vostre sang , vinssiez tout à son 
)) bon plaisir en vostre ville de Chartres, pour 
)) lui faire illec octroyer , passer , et accorder 
» tout ce qu'il vouloit, et avoit advisé eslre fait, 
» pour soy cuider délivrer et descharger à tous- 
» jours mais dudit faux et traistre meurtre -, et 
)) généralement de tout, par sa force, violence, 
)) et tyrannique puissance, par laquelle il a no- 
» toirement tenu, et encores tient vostre justice 
» dessous son pied. Et n'a souffert aucunement 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



453 



) que vous, ny vos officiers , ayez eu , ny ayez 
> encores de présent aucune cognoissance sur 
) son péché, ny sur son meffait. N'y ne s'est dai- 
gné en manière quelconque humilier envers 
vous, que il a tant courroucé et offensé par ce 
que dit est, ny aussi envers vostre justice, ny 
soy mettre en quelconques termes de raison; 
) ains a esté à vous, et à ceux de vostre sang en 
tout et par tout desobeyssant, et qui pis est , 
) les a en toutes manières efforcé et violé. Par- 
quoy, par ce qui sera dit cy-après, selon tous 
droicts et raisons escrites, est chose claire que 
) tout ce qui fut fait à icelle journée est, et doit 
) estre dit nul et de nulle valeur. Joint qu'au- 
)dit lieu de Chartres, ledit traistre meurtrier 
) vint en vostre présence à une certaine journée 
) à l'église cathédrale d'iceluy lieu. Et par l'un 
) de ses conseillers vous fil dire , et exposer , 
) comme pour le bien de vous", et de vostre 
) royaume, il avoit fait mourir vostre frère. Et 
) pource vous prioit, que si aucune indignation 
) aviez pour ce conceue alencontre de luy, qu'il 
) vous pleust l'oster de vostre cœur.Et s'efforce, 
) et veut maintenir qu'il luy fut dit de par vous, 
) qu'en la mort de voslre frère n'aviez pris au- 
) cunedeplaisance, et luy pardonniez tout. Or 
) pour Dieu , nostre très-redoulé et souverain 
) Seigneur, plaise vous considérer, et bien pen- 
) ser à la forme et manière de ceste requeste , 
I) et de ceste supplication, et les manières que 
) ledit traistre meurtrier a en ce tenu au regard 
de vous son roy, son souverain seigneur. Car 
) luy qui vous avoit tant courroucé et offensé , 
qu'on ne pourroit assez dire, et qui selon les 
droicts et raison escrite, n'est capable , ne pre- 
nable de pardon, ny grâce quelconque. Et en- 
cores qui plus est, n'est digne ny ne luy est 
loisible de venir en voslre présence , ny d'y 
avoir aucun accès, ny autre pour luy. Et si au- 
cunement de vostre bénigne grâce permis luy 
estoit , il devoit venir en toute humilité , et 
très-grande et singulière recornoissance, et 
repentance de son meffait , a par ce que dit 
est, formellement fait tout le contraire. Car 
en persévérant en l'orgueil, et obstination de 
son faux courage, il vous a ozé dire notoire- 
ment devant tout le monde , et en lieu si no- 
table , qu'il avoit fait mourir vostre frère pour 
le bien de vous, et de vostre royaume. Et veut 
maintenir qu'il luy fut dit de par vous , que 
vous n'y aviez aucune desplaisance. Qui est si 
grande horreur , et si très-grande douleur à 



454 



HISTOIRE DE CHARLES 



M loulboricœur, à ouyr seulement recorder, que 
» plus grande ne pourroilestre, et encores sera 
» plus grande à ceux qui viendront après vous, 
)) s'ils lisent, et trouvent en escriture notable, 
» qu'ilsoilpariydela bouchedu roy de France, 
)) (qui est le plus grand roy des chrestiens) que 
» en la mort de son frère germain, si honteuse, 
)) cruelle , traistreuse, et inhumaine, il n'ait 
)) point pris de desplaisance. Lesquelles choses, 
» nostretrès-redouté et souverain seigneur, sont 
» faites , et redondent clairement en si Irès- 
» grande lésion, et vitupère de vostre honneur, 
H de vostre couronne , et de vostre majesté 
)) royale, qui y sont tellement blessés et foulés, 
)) que à peine est-ce chose réparable. L'ordre 
» aussi et Testât de toute justice y sont si gran- 
« dément contemnés, et pervertis, que oncques 
» tant ne furent, ny plus ne pourroient estre : 
» et mesmement du sujet au regard de son sou- 
)) verain seigneur , contre le bien et la paix com- 
» munede ce royaume, qui jusques ores a lous- 
» jours esté si grand sur tous les royaumes du 
» monde. Avec ce, que ladite requeste futcau- 
» sée de faux et notoires mensonges. Car ayant 
» fait faussement et traistreusement mourir 
)) vostre seul frère germain, par mauvaisehayne 
» couverte , et pourpensée de longue-main, et 
» avoir le gouvernement en vostre royaume , 
» par ambition de seigneurier, et dominer , et 
» comme dit est, en la présence de plusieurs, ses 
» serviteurs. Il ditqueoncques mais en ceroyau- 
» me si mauvais, ny si traistre meurtre, n'avoit 
» esté commis, ny perpétré: et toutesfois il di- 
» soit en sa requeste , qu'il l'avoit fait pour le 
» bien de vous, et de vostre royaume. Parquoy 
)) est chose trop claire, selon tous droits et rai- 
» sons escrites, que comme dessus est dit, tout 
)) ce qui fut là fait à ladite journée de Chartres 
» est nul , et de nulle valeur. Et qui plus est , 
M digne de plus grande peine, et punition, il ne 
» vous daigna oncques tant révérer, priser, ny 
)) honorer , que de si grand et détestable mes- 
» fait, dont il estoil, et est si notoirement chargé, 
» il vous requit remission, grâce, ny pardon 
)) quelconque. Et toutesfoisilveutmaintenirque 
» sans confesser son méfiait, et sans en dcman- 
)) der grâce, vous le luy avez pardonné, qui est 
)> selon tous droicts et raison escrite une chose 
» delusoirc, et illusoire ; et à proprement parler 
)) une vraye dérision et mocquerie de justice : 
» c'estàsçavoir, pardonner à un pescheursans 
M cognoisïance de son péché , sans contrition , 



VI, ROI DE FRANCE, (H 11) 

> sans repentance, sans en daigner faire re- 
) queste, ne supplication quelconque. Et qui pis 
) est, persévérant notoirement, et mesmement 
) en la présence de son seigneur , en l'obstina- 
) lion de son péché. En outre , tout ce qui fut 
) fait à ladite journée contienterreur manifeste, 
) et le destruisement et deshonneur clair etevi- 
) dent de vous et de vostre royaume, et de toute 
la chose publique , aussi y appert-il contra- 
diction. Car il se dit avoir bien fait, et par con- 
séquent ouvertement il requiert avoir mérite 
et rémunération. Et toutesfois il veut mainte- 
nir, que vous luy avez octroyé grâce et par- 
don , qui ne chet point en bien fait: mais en 
péché et en démérite. Encores plus, car il n'y 
fut advisé, ordonné, ne parlé, chose quelcon- 
que pour lesalutde l'ame du trespassé, et pour 
faire satisfaction à la partie blessée, laquelle 
vous ne pouvez ne devez remettre en manière 
quelconque. Si appert trop clairement, parce 
que dit est, que ce qui fut fait audit lieu de 
Chartres, fut fait contre tous les principes de 
droict, contre tout l'ordre et principe de rai- 
son et justice, et en violant iceux en tout et 
par tout. Défaut aussi en ses principes es- 
sentiaux. Parquoy , et par autres choses qui 
seroient trop longues à escrire, appert notoi- 
rement, comme dit est , que ce qui fut fait 
audit lieu de Chartres ne vaut rien, ny n'est 
pas chose digne de récitation. 
« Et si aucuns vouloient dire qu'il eusl aucu- 
nement tenu et valu, si est-il chose trop 
claire, par ce que cy après sera dit, que ledit 
traistre meurtrier est venu directement alen- 
contre d'iceluy , et l'a forcé et violé en plu- 
sieurs et diverses manières. Car jaçoit que 
audit lieu de Chartres, vous, nostre très-re- 
douté et souverain seigneur, lui eussiez com- 
mandé, qu'il ne nous meffit dés lors en avant, 
et pourchassas! aucune chose qui fust à nos- 
tre préjudice , dommage, ou deshonneur , et 
qu'ainsi l'eust promis et juré j néantmoins il 
a fait le contraire. Car pour cuider condam- 
ner la bonne mémoire de nostre très-redouté 
seigneur et père , et pour nous cuider des- 
truire , et déshéritera tousjoursmais, il fit 
prendre vostre bon et loyal serviteur^ vostre 
grand maistre d'hoslel, à qui Dieupardoint, 
et le fit emprisonner, et inhumainement ge- 
henner, questionner, et tourmenter, telle- 
ment que ses membres par force de géhenne 
furent tous desrompus. Et par force et vio- 



(1411) 

lence de martyre , qu'il luy fit soutîrir , s'ef- 
força de lui faire confesser alencontre de 
Tostre frère, nostre très^-redouté seigneur et 
pcre, à qui Dieu pardoint, aucunes des char- 
ges, qu'il luy avoit aucunesfois faussement 
imposé, et mauvaisementmis sus, pour vou- 
) loir couvrir son mauvais meurtre. Et pource 
) essaya et voulut derechef esteindre , effacer, 
> et damner la mémoire de vostredit frère , et 
» tendre à vostre destruction. Et ledit grand 
I maistre fit mener au lieu de sa mort , lequel 
) devant ses yeux afferma publiquement, et dit 
I sur la damnation de son ame , que oncques 
I jour de sa vie il n"avoit sceu , ny apperceu , 
< que ledit feu nostre très-redouté seigneur et 
I père eust pensé, machiné, ny traité chose qui 
I fust contre le bien de vostre personne. Et pa- 
I reillement aussi n'avoit-il : mais l'avoit bien 
i et loyaument servi toute sa vie. Et si aucune 
chose il avoit dit , ou confessé au contraire , 
i ce avoit esté parla force de la très-inhumaine 
i géhenne et tourmens qu'on lui avoit faits, 
I dont il avoit eu les membres tous cassés et 
desrompus, comme dit est. Et ainsi le pre- 
noit sur le péril de son ame , et sur la mort 
qu'il attendoit à recevoir présentement. Et en 
icelle affermalion persévéra jusqu'à la mort, 
presens plusieurs chevaliers, et autres nota- 
bles personnes. El par ce appert trop clai- 
rement, qu'il est venu du faicl, et directe- 
ment alencontre de ce qu'il jura et promit 
audit lieu de Chartres. En après il a recepté, 
recellé et nourry, et encores fait chacun jour 
les meurtriers , qui à son commandement 
tuèrent vostredit frère. El toutesfois ils furent 
exceptés et mis hors, de ce qui fut fait audit 
lieu de Chartres. Plus il a en toutes manières, 
comme c'est chose toute notoire , vexe, tra- 
vaillé, et persécuté les officiers et serviteurs 
de vostredit frère, et les nostres, et les a fait 
desappointer de leurs estais, et de leurs offices, 
qu'ils avoient entour vous , et en vostre 
royaume, sans occasion ny cause quelconque, 
mais seulement en hayne et contempt des 
serviteurs de vostredit frère et de nous. Elles 
aucuns a voulu destruire de corps , et de 
chevance, et s'est essayé de les vouloir faire 
mourir. Et toutesfois avoit-il juré et promis. 
Et en plusieurs autres , et diverses manières, 
qui seroienl trop longues à raconter, est venu 
alencontre, comme c'est chose toute notoire. 
Après toutes lesquelles choses ledit traisUc 



PAR JEAN JUVENAL DES LRSINS. 



4.J5 



) meurtrier, voyant et cognoissant pleinement 
) l'horreur et la cruauté de son mcffait, et qu'il 
) ne le pouvoil couvrir ni pallier en manière 
) quelconque, afin que vous ny vos officiers 
) n'eussiez aucune cognoissancc de son meffait. 
) Et pour mettre aussi à exécution la vraye 
) cause , pour laquelle il fit mourir vostredit 
) frère, c'est à sçavoir pourseigneurier, et do- 
) miner, il a de faicl usurpé, et encores usurpe 
l'auctorité et le gouvernement de vous, et de 
vostre seigneurie, et de vostre royaume, des- 
quels il a usé pleinement comme de sa pro- 
) pre chose. Et qui pis est, et doit eslre chose 
) plus que lamentable à tous vos subjets, et 
bienveuillans , il a détenu et détient encores 
) en telle et si grande subjction vostre per- 
) sonne , et celle aussi de nostre très-redouté 
) seigneur , monseigneur de Guyenne vosiro 
) aisné fils, qu'il n'est personne de quelque es- 
) tat qu'il soit de ce royaume, ny autre, qui 
) puisse avoir accès à vous, pour quelque cause 
) que ce soit, sinon par le congé et licence de 
ceux qu'il a à ce commis et ordonnés entour 
vous à ceste fin. Et a débouté d'enlour 
vous les anciens bien vaillans hommes, qui 
vous ont longuement etloyaument servy, ela 
remply leurs lieux et places de ses propres fa- 
miliers et serviteurs, et autres tels qu'il luy 
a pieu, la plus grande partie gens estrangers, 
et à vous inconnus. Et semblablementànos- 
tre très-redouté seigneur monseigneur de 
Guyenne, a aussi desappointé ses officiers, et 
par spécial en tous les notables estais et offi- 
ces de vostre royaume. Et les biens et subs- 
tance de vous et de votre royaume a departy 
où il luy a pieu, et appliqué à son singulier 
profit, sans l'employer aucunement au bien 
de vous, ny à aucun relèvement de vos sub- 
jets. Les autres , sous aucunes feintes cou- 
leurs de justice, a vexé, travaillé, et rançonné, 
et à proprement parler, desnué de leurs che- 
vances, lesquelles il a appliqué et converty 
présentement à ses propres usages et utilités, 
comme c'est chose toute notoire à Paris, et 
ailleurs. Bref, il a ouvert et introduit en ce 
royaume les voyes de faire et commettre tous 
crimes et maléfices indifféremment, sans en 
prendre ny attendre punition, ne correction 
quelconque. Et tant, que sous ombre de la 
faute et négligence , d'avoir fait justice dudit 
très-enorme, et détestable meurtre, plusieurs 
autres crimes et maléfices ont esté commis 



456 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



en plusieurs et diverses parties de vostre 
royaume, depuis ledit cas advenu, Disans les- 
dils malfaiteurs que aussi bien passeroient- 
ils sans estre punis , comme faisoit celuy qui 
avoit meurtry le frère du roy. Qui est ou- 
verture d'une très-grande playe , et la plus 
cruelle qu'on puisse mettre en une seigneurie. 
» Et pource, nostre très-redouté et souve- 
rain seigneur, monseigneur de Berry vostre 
oncle, le duc de Bourbon, le comte d'Alen- 
çon, le comte de Richemont, et le comte 
d'Armagnac, et je Charles en leur compa- 
gnée , en voulans envers vous acquitter nos 
foy et loyauté, cnquoy nous sommes tenus et 
astraînls. Nous comme vos très-humbles pa- 
rens et subjets , nous mesmes ensemble l'an- 
née passée, en propos et intention de venir 
par devers vous rcmonstrer les choses dessus 
dites, le très-damnable gouvernement de vos- 
tre royaume, et la prochaine, et évidente dé- 
sertion et destruction totale d'iceluy, si les 
choses demeurent longuement en cet estât. 
A ce que nous ouys, ceux aussi, si aucuns y 
en eut , qui voulussent dire aucune chose au 
contraire, nostre très-redouté et souverain 
seigneur, parl'advis, délibération et conseil 
de ceux de vostre sang , et des gens de vostre 
conseil, des prélats, seigneurs, et barons, et 
des prud'hommes de vostre royaume , tels , 
et en tel nombre , comme il vous eust pieu es- 
tre à faire, eussiez remédié aux inconveniens 
advenus , et qui autrement nécessairement 
estoient, et sont en adventure de advenir 
bien prochainement en la liberté, franchise, 
et seureté de vostre personne, et de nostre 
très-redouté seigneur monseigneur de Guyen- 
ne vostre aisné fils. Et en après fut mis or- 
dre au bien et bon gouvernement de vostre 
royaume, de vostre justice, et de toute la 
chose publique d'iceluy, et au profit de vous, 
et de tous vos autres subjels, comme ces 
choses estoient plus à plein contenues en nos 
lettres patentes , que nous vous envoyasmes. 
Alors vinsmes auprès de Paris, où vous es- 
tiez. Et combien que pour la seureté de nos 
personnes , nous fussions accompagnés de 
nos parcns, amis et vassaux , tous vos sub- 
jets , et vinssions tous pour vostre service , 
et seulement pour le bien de vous , et de vos- 

) Ire royaume , comme dit est : neantmoins 
nous offrismcs venir par devers vous , en 

> compagnée modérée. Toutesfois nous n'y 



(1411) 

peusmes oncques avoir un seul accès, ny 
une seule audience, à cause des empesche- 
mens, et destourbiers qui y furent mis par 
ledit traistre meurtrier, qui estoit toujours 
au plus prés de vous , en empeschant si très- 
grand bien , comme nous avions intention et 
propos de le faire , en persévérant lousjours 
en l'obstination de son courage , et en ambi- 
tion de convoitise, qu'il a toujours eu desei- 
gneurier et dominer, et d'avoir l'auctorité et 
gouvernement de vous , et de vostre royaume. 
Et nous convint par certain appointement 
fait et pris par vous et par vostre conseil, re- 
tourner en nos pays , et faire départir nos 
gens, pour eschever la destruction de vostre 
peuple. Lequel appointement de nostre costé 
nous accomplismes réellement et de faict, 
en tant qu'il nous touchoit. Mais il vint tan- 
tost alenconîre, et le viola incontinent. Car 
entre autres choses , il fut appointé que ceux 
qui dcmeureroient entour vous en vostre con- 
seil, seroientgens non suspects, non favora- 
bles , et non ayans pension de l'une ou de 
l'autre des parties. Et il y a laissé ses servi- 
teurs , et ses officiers créés par luy, et sont 
les plus principaux entour vous , et nostre 
dit très-redouté seigneur, monseigneur de 
Guyenne. Et les autres pour la plus grande 
partie tous assermentés à luy. Par le moyen 
desquels il a tousjours l'auctorité et le gou- 
vernement de vous , et de vostre royaume , 
mieux et plus seuremenl que s'il y estoit en 
personne. Et ainsi n'est aucunement pourveu 
ausdits inconveniens, mais tousjours crois- 
sent chacun jour, et encores croistront plus, 
si Dieu, et vous ny mettez bref remède. Et 
davantage, jaçoit que Pierre des Essars, 
lors prevost de vostre ville de Paris, et gou- 
verneur de vos finances , par ledit appointe- 
ment , deust estre desappointé de tous otTi- 
ces royaux, et de tous les estats qu'il avoit 
entour vous. Neantmoins il luy fit avoir se- 
crettement vos lettres patentes, scellées de 
vostre grand seel , pour retourner à l'olficc 
de ladite prevosté , sous ombre desquelles , 
ledit Pierre est depuis retourné à Paris , et 
s'est efforcé de retourner et rentrer audit of- 
fice de prevosté. Et de faict est venu au Chas- 
tellet de Paris , seoir en siège, et prendre la 
possession dudit olfice. Et le tout par l'ordon- 
nance , sceu et volonté dudit traistre meur- 
trier. Et n'est pas demeuré par luy, que la 



PAR JEAN JU VENAL DES LRSINS. 



(1411) 

■)) chose n'ait sorly son effect. Parquoy appert 
» ledit appointement eslre violé de son costô. 
)) Et qui pis est, en faisant mcsmcs ledit ap- 
» pointement, il pourchassoit secreltemcnt le 
M contraire d'iceluy, et en soy le rompoit, et 
forfaisoit. Car en consentant le desappointe- 
» ment dudit Pierre des Essars , il pourchassoit 
» sccrettement, qu'il fust appointé derechef, 
» comme dit est. Parquoy est chose tropmani- 
» feste, queoncqucsjourde sa vie n'eut propos, 
» volonté, ne intention de le tenir en aucune 
)) manière. En outre, jaçoit que par ledit traité 
» il eust esté apppoinlé , que tous ceux qui au- 
) roient esté desappointés de leurs estats et of- 
» fices, sous ombre d'avoir esté en la compa- 
» gnéede moy Charles, et des autres seigneurs 
M dessus nommés au lieu de Yicestre, seroient 
» restitués et restablis en leurs offices. Et que 
» l'ordonnance de vous etdevostre grand con- 
» seil, entre les autres messire Jean de Garen- 
» cieres , eust esté remis et restitué en l'office 
» de la capitainerie de vostre ville de Caen. 
» Neantmoins en directement venant alencon- 
» tre ledit traistre meurtrier, l'a fait depuis os- 
» 1er et desappointer dudit office , et l'a impe- 
)) tré pour soy mesmes, en contempt, mespris 
)) et haine dudit de Garencieres. Et de faict 
)) tient et occupe ledit office. Parquoy il ap- 
)) pert trop clairement qu'il a violé et rompu le- 
» dit traicté en plusieurs et diverses manières. 
)) Et combien, nostre trés-redouté et souve- 
» rain seigneur, que par nostre très-redoutée 
)) dame et mère, à qui Dieupardoint, aient esté 
» faites les diligences dessus dites, à ce que 
» justice luy fust administrée dudit mauvais et 
» damnable meurtre, et qu'il y ait ja près de 
» quatre ans que le cas est advenu, sans lod- 
» tesfois que elle ne nous ayons peu obtenir 
» une seule provision de justice. En ensuivant 
)) les voyespar elles prises, je Charles, vous ay 
» naguieres supplié très-humblement qu'il vous 
» pleust me donner et octroyer vos lettres en 
» terme de justice alencontre des consentans 
» et complices dudit meurtre. C'est à sçavoir 
» vos lettres adressantes à tous vos justiciers, 
» que ceux qui par information deue se trou- 
» veroient chargés et coupables des choses des- 
» susdites, ils prissent et emprisonnassent, et 
» en fissent telle raison et justice comme au cas 
') appartiendroit, et cela n'estoit que pour ex- 
» citer et esveiller justice. Car de son olTice 
» sans ma rcqueste ne d'autre quelconque elle 



457 



le doit et est tenue de faire. El ne croy mie 
qu'il y ait en vostre royaume homme de quel- 
que estât ou condition qu'il soit, tant soit 
pauvre ou de bas estât, à qui on les refusast 
en vostre chancellerie en cas pareil , et à 
moindre trop, tant sçay-je bien qu'on ne les 
dcvoit pas refuser. Et toutcsfois pour quel- 
conque diligence que j'en ay sceu faire, je 
n'ay peu obtenir lesditcs lellrcs de justice. Et 
cela tient pourcc qu'il y en a aucuns en vos- 
tre conseil qui se sentent chargés des choses 
dessus dites , et pource n'ont pas conseillé 
lontorinement de ma supplication et re- 
queste. Pourquoy, mon Irès-redouté et sou- 
verain seigneur, je vous ay naguieres sup- 
plié très-humblement, comme plus pouvois, 
qu'il vous plusl, pour le bien de vous et de 
vostre royaume , débouter et mettre hors 
d'entour vout certaines personnes , que je 
vous ay nommé et déclaré par mes lettres , 
qui notoirement empeschent le bien de jus- 
tice, et le bon gouvernement de vous, et la 
paix commune de vostre royaume, et empes- 
cheront tant qu'ils seront entour vous. Et ce 
faict, j'estois prest pour l'amour et révérence 
de Dieu premièrement, et de vous après, et 
aussi pour le bien de vostre royaume, sur les 
choses à moy naguieres dites de par vous, 
par vos ambassadeurs qu'il vous a pieu à moy 
I envoyer, vous donner et faire telle rcsponse, 
I descouvrir aussi tellement et si clairement nos 
I intentions et propos, que Dieu, vous et tout 
I le monde en devriez estre contens. De quoy. 
I comme en la requeste précédente, je n'ay peu 
» par semblable cause aucune chose obtenir. 
)) Si vous supplions, nostre très-redoulé et 
) souverain seigneur, tant humblement, comme 
) plus pouvons, que attendu et considéré ce 
) que dit est, c'est à sçavoir l'enormité dudit 
) meurtre, lequel on ne pourroit assez deles- 
) ter, ne blasmi-r la notoriété d'iceluy, la con- 
) fession départie, qui l'a confessé notoirement 
) et publiquement, tant en jugement, par de- 
> vant nostre très- redoutéetsouverain seigneur, 
) monseigneur de Guyenne, vostre aisné fils, 
) et plusieurs de vostre sang, ceux aussi de vos- 
) tre conseil, et très-grande multitude de vos- 
) tre peuple, sur ce assemblé à sa rcqueste, en 
vostre hoslel de Saincl-Paul, et nostre très- 
I) redouté seigneur, monseigneur de Guyenne, 
séant en jugement(comme représentant vos- 
) tre personne, qui estes son roy, son juge, 



458 



HISTOIRE DE CHARLES 



et son souverain seigneur, et le nostre :) que 
hors jugement , par devant tels, et si nota- 
bles tesmoins , comme le roy de Sicile , et 
monseigneur de Berry vostre oncle , par de- 
vant lesquels il confessa purement, simple- 
ment , et absolument, sans cause ou raison 
quelconque y assigner, fors seulement qu'il 
l'avoit fait par la tentation de Tennemy. Et 
depuis aussi l'a confessé en plusieurs autres 
lieux, tant par devant vous , comme par de- 
vant plusieurs autres personnes notables. 
Laquelle confession ainsi faite , selon toute 
raison escrite , et selon tous droicts et usa- 
ges notoirement observés, vaut et doit valoir 
à son préjudice, ne jamais il ne doit estre 
receu à dire le contraire de sa confession , 
ny à la colorer ou justifier autrement , qu'il 
fit premièrement, par laquelle confession, 
il se condamna luy-mesme de sa propre 
bouche, et jetta sur luy sa sentence. Et est 
chose trop claire, que après sadile confes- 
sion, il ne convient faire alencontre de luy 
autre solemnité de procès, ny ne git la chose 
en aucune examinalion , ou cognoissance de 
cause. Et aussi selon raison , ne reste fort 
seulement prompte punition, et exécution 
de justice, ne ny affiert et convient aucun 
delay. Et toutesfois par ce que dit est , nos- 
tre tres-redoutée dame et mère, à qui Dieu 
pardoint , et nous aussi en l'ensuivant , avons 
fait enceste manière toutes diligences possi- 
bles à très-grandes instances, et souffert et 
attendu très-longuement, et par très-longs 
delays. Car il y a ja trois ans et demy passés, 
que ceste poursuite commence , sans ce que, 
comme dit est, nous y puissions oncques ob- 
tenir une seule provision de justice , ne ap- 
pcrcevoir en manière quelconque , que jus- 
lice s'en veuille aucunement entremettre. 
Qui est et sera une très-douloureuse et piteuse 
chose à ouyr seulement raconter. Attendu 
aussi et considéré les grands maux, dom- 
mages et inconveniens par ce advenus en vos- 
tre royaume , et qui nécessairement y advien- 
dront encores plus grands, si ce cas n'est re- 
paré. Car comme vous pouvez voir et co- 
gnoistre clairement, depuis ledit meurire 
advenu , ce royaume est lousjours cheu en in- 
conveniens de plus en plus, et de petit en 
plus grand. Et aussi est-ce le droict propre 
du dcfauldc justice, d'engendrer, nourrir, et 
multiplier tous inconveniens. Pource vous 



VI, ROI DE FRANCE, (1411) 

» plaise, de vostre grâce, en faisant le devoir 
» de vostre office , et en obéissant à Dieu nostre 
» Créateur, duquel le faict de justice despend , 
» et procède, et la tenez de luy nuement. Et 
» aussi eu esgard et considération en pitié, 
» au bon maintiennement de vostre seigneurie 
» et de vostre royaume, vous exciter et esveil- 
» 1er, et promplement, plus grands delays ar- 
)) rieremis, vous employer à ladite exécution 
)) de justice. Et de ce en si très-grande humi- 
» lité , comme nous pouvons , vous supplions , 
)) et requérons, et sommons très-instamment, 
» et comme nostre très-redouté et souverain 
» seigneur, selon les droicts , desquels les li- 
» vres sont tous pleins, il nous soit loisible et 
» permis pourchasser par toutes voyes, tant de 
» faict , comme autrement, la réparation dudit 
» meurtre , et de l'honneur de nostre dit très- 
)) redouté seigneur et père, à qui Dieu par- 
» doint , ainsi blessés de faict. Mais qui plus 
» est, sommes à ce tenus et obligés, et nous 
» est commandé par les droicts , à très-grandes 
)) et grosses peines. C'est à sçavoir, en peine 
» d'encourir tache d'infamie , de non estre cen- 
» ses et réputés ses enfans , ne luy appartenir 
» en aucune manière , estres réputés indignes 
» de sa succession , de son nom , de ses armes, 
)) et de sa seigneurie. Laquelle nous ne devons, 
» ne voulons encourir, plustost voudrions souf- 
)) frir la mort, et ainsi devroit faire tout noble 
» cœur, de quelque estât qu'il soit. Nous vous 
» supplions doncques tant et si humblement, 
» comme plus pouvons quant à ce, et ainsi 
» pour résister et débouter sa mauvaise inten- 
» tion qu'il a alencontre de nous, tendant en 
» toutes voyes à nostre destruction , il vous 
» plaise de vostre bénigne grâce, nous à qui 
» Dieu a fait tant de grâce , qu'il nous a fait 
» naistre en ce monde vos parens , et si pro- 
» chains de vostre lignage, comme vos neveux 
» enfans de vostre seul frère germain , aider, 
)) secourir, et conforter de vostre puissance, et 
» à proprement parler vous plaise aider, se- 
1) courir et conforter vostre dit frère, duquel 
)) en ceste partie nous démenons et entendons 
)) à démener la cause. Helas ! nostre Irés-rc- 
» douté et souverain seigneur, il n'est si pau- 
» vre gentilhomme, ny homme de si bas eslal 
» en ce royaume , ny autre quelconque, à qui 
» on eust si Iraistreusement et cruellement 
» meurtry et tué son père ou son frère , que 
» luy, ses parens, et amis ne se fissent partie, 



(i4ii; 



PAR JEAN JU VENAL DES URSINS. 



459 



» et ne poursuivissent jusques à la mort alen- 
)) contre dudit meurtrier. Et mesmemcnt ledit 
» malfaiteur persévérant de plus en plus en 
» Tobslinalion de son cruel et faux courage, 
» comme fait notoirement le devant dit traistre 
» meurtrier, quinaguieres vous a ozé escrire , 
)) et en plusieurs autres lieux notables, qu'il 
» a fait mourir voslre frère , à qui Dieu par- 
)) doint, nostre tres-redoutè Seigneur et pcre , 
» bien etdeuement. Desmentant pour occasion 
» de ce moy Charles en plusieurs lieux , à 
)) quoy pour le présent il me desporte de rcs- 
» pondre plus avant. Car comme dessus est dit, 
» il vous appert bien clairement qu'il est men- 
» teur, mauvais, faux, traistre et desloyal 
» meurtrier. Et moy, ia Dieu grâce , ay lous- 
» jours esté , suis , et seray net , sans reproche, 
» et vray disant, Nostre tres-redoulé et sou- 
» verain Seigneur, nous prions au benoist fils 
» de Dieu qu'il vous doint très-bonne vie et 
» longue. En tesmoin de ce , nous Charles avons 
» fait mètre nostre scel à ces présentes. Donné 
» àGergeausur Doire le quatorziesme jour de 
» juillet , l'an de grâce mille quatre cens et 
» onze. Ainsi signé, P. duPuys. » 

Suivant le contenu desquelles lettres , quand 
elle vinrent à la cognoissance dudit duc de 
Bourgogne, parle conseil d'aucuns siens con- 
seillers , il fit maçonner et fabriquer lettres 
responsives aux lettres dessus dites dudit duc 
d'Orléans bien longues , en s'excusant , et res- 
pondant au contenu des lettres dessus dites. 
Laquelle response sembloit à plusieurs gens 
mal comburée et digérée , et en efTect se fon- 
doit sur la proposition de maistre Jean Petit. 

Le jour de la Conversion SainctPaul , après 
le soleil couché, sourdirent tres-horribles vents, 
et tempeste, avec une grosse gresle, qui fit 
grand dommage à Paris, et abbatit cheminées, 
et aucunes parties des maisons , et au plat 
pays furent descouvertes les maisons couvertes 
de chaume , et les arbres fruitiers et autres 
foudroyez et abbatus. 

La reyne alla à Melun , et là vint le duc de 
Berry, et maistre Charles Cudée prevost des 
marchans de Paris , qui estoit bien notable 
homme , y fut envoyé, el autres plusieurs no- 
tables gens , pour sçavoir si en ces differens on 
pourroit trouver aucun moyen d'accord, ou 
paix. Et y furent divers voyes ouvertes, mais 
n'y fut rien ouvert qui tint, ne qui vint à bon 
port, et se disposèrent les parties à une grande 



et griefve guerre. Et après ces choses , envoya 
le duc d'Orléans dclTicr le duc de Bourgongne 
par lettres, au conicnu desquelles ilrespondit 
en effect ce qui s'ensuit : 

« Jean , duc de Bourgongne, etc. A toy Char- 
» les , qui le dis duc d'Orléans , à toy Pliilippes, 
)) qui te dis comte de Vertus, et à toy Jean, qui 
» te dis comte d'Angoulesme , qui naguieres 
» nous avez envoyé lettres de deffîances , fai- 
» sons sçavoir, et voulons que chacun sçache, 
» que pour abbatre les très-horribles trahisons, 
)) par très-grandes mauvaisetés el aguets , ap- 
» pensées, conspirées, machinées, el faites fol- 
» lement alenconlre de monseigneur le roy, 
» nostre Irès-redoutè el souverain seigneur, 
» et le voslre, et contre sa très-noble genera- 
» lion , par feuLouys vostre père , en plusieurs 
» el diverses manières, el pour garder ledit 
» voslre père, faux el desloyal traistre, de 
» parvenir à la finale exécution détestable , à 
» laquelle il aconlendu contre nostre dit très- 
)) redouté el souverain seigneur, el le sien, et 
)) aussi contre sa génération , si faussement et 
» notoirement, que nul preud'homme nele de- 
» voit plus laisser vivre, et mesmemenl nous 
» qui sommes cousin germain de nostre dit sei- 
» gneur, doyen des pairs et deux fois pair, et 
» plus astrains à luy, el à sadile génération , 
» que autres quelconque de leurs parens et su- 
))jels, ne devions si faux, desloyal et cruel 
» traistre laisser sur terre plus longuement , 
» que ce ne fust à nostre grande charge. Avons 
)) pour acquitter loyaumenl, et faire nostre de- 
» voir envers nostre dit très-redoutè et souve- 
» rain seigneur el à sadile génération , fait 
» mourir ainsi qu'il devoit , ledit faux et des- 
» loyal traistre. Et en ce avons fait plaisir à 
)) Dieu , service loyal à nostre très-redoutè el 
» souverain seigneur, et exécuté raison. Et 
)) pource que loy el les dits frères, ensuivez 
» la trace fausse et desloyale el félonne devos- 
» Iredil père, cuidans venir aux damnablcs et 
)) desloyaux fins à quoy il tendoit , avons très- 
» grandes liesses au cœur desdites detTiances. 
» Mais du surplus contenu en icelles loy el 
)) tes frères avezmenty,et mentez faussement 
» el mauvaisement, et desloyaumenl, comme 
» faux et desloyaux traistres que vous êtes, 
» Dont à l'aide de Nostre-Seigneur, qui sçail et 
)) cognoist la Irès-enliere et parfaite loyauté, 
» amour, et vraye intention que tousjours avons 
» eu , el aurons tant que vivrons , à mondit sei- 



460 



HISTOIRE DE CHARLES 



)) gneur le roy, et à sadite generalion, el au 
» bien de son peuple , et de tout son royaume, 
)) vous ferons venir à la fin et punition telle, 
« que tels faux et desloyaux traistres, mauvais, 
» rebelles, dcsobeyssans, et félons comme toy 
» et tes dits frères estes , doivent \enir par rai- 
» son. En tesmoin de ce, nous avons fait scel- 
» 1er ces présentes de nostre seel. Donné en 
» nostre ville de Douay, le treiziesme jour 
)) d'aoust, l'an mille quatre cens et onze. » 

Si escrivit lettres à la reyne , dont la teneur 
s'ensuit : 

« Ma très-redoutée dame, je me recommande 
)) à vous tant et si humblement comme je puis. 
)) Et vous plaise sçavoir que j'ay receu vos let- 
)) très escrites à Melun, le dernier jour de 
» juillet dernier passé, et par icelles sceu vostre 
» bon estât : dont j'ay esté très-parfaitement 
)) liez et joyeux , et seray toutes en quantes fois 
» qu'il vous plaira m'en escrire. Priant Nostre- 
» Seigneur qu'il vous donne telle et si bonne 
» prospérité, comme vous voudriez, et je le 
)) désire pour moy-mesme. Et pource, ma 
» très-redoutée dame, que par icelles vos lettres 
» vous plaist de mon estât sçavoir, dont je vous 
» remercie très-humblement , plaise vous sça- 
)) voir que à l'escriture de ces présentes jestois 
» en très-bonne santé de ma personne, lamercy 
» à Dieu, qui le semblable par son bon plaisir, 
» vous veuille en tout temps octroyer. 

M Ma très-redoutée dame, en vos dites lettres 
)) estoil contenu , que depuis que mon très-cher 
)) seigneur et oncle monseigneur de Berry, et 
» mon très-cher et Irès-amé frère le duc de 
)) Bretagne sont arrivés devers vous en la ville 
» de Melun , vous avez continuellement be- 
)) songné sur le faict qu'il a pieu à monseigneur 
» le roy vous ordonner, touchant l'appaise- 
)) ment des divisions qui sont en ce royaume. 
» Et aviez espérance en Dieu , que briefvement 
» aucun bon appointement y seroit trouvé. Et 
» pource que procéder en un mesme faict, par 
» Iraitté et voye amiable, et par voye de faict 
» et de rigueur seroit chose contraire, vous 
» avez envoyé par devers moy, et aussi devers 
)) mes parties adverses , afin que durant ledit 
» traité aucune voye de faict ne soit ouverte. 
» Car ce seroit pour faire un très-grand des- 
» plaisir à mondit seigneur. Et aussi seroit peu 
» d'honneur à vous , ma très-redoutée dame , 
» à mondit seigneur et oncle, et à mondit beau 
» frerc de Bretagne , que les choses estans en 



VI, ROI DE FRANCE, (1411) 

) vos mains , où vous besongnez continuelle- 
) ment, aucune voye de faict fust attentée d'un 
) costé ou d'autre. Et croyez fermement, que 
) le duc d'Orléans sera si bien conseillé , qu'il 
) ne fera chose qui doive desplaire à mondit 
) seigneur, et qui soit contre vostre honneur, 
) attendu ce que dit est, et plusieurs autres 
) causes , que je puis assez considérer. Et que 
) je ne veuille doresnavant faire , ne souffrir 
) estre fait par mes gens aucune voye de faict, 
) ainçois m'en abstenir ledit traitté. Ou autre- 
) ment je ne gardcrois pas bien l'honneur de 
) vous, et de mondit seigneur mon oncle, et 
) de mon beau frère de Bretagne. Sur quoy, 
) ma très-redoutée dame, plaise vous sçavoir 
) que tousjours de mon pouvoir j'ay servy, 
) obey, et gardé l'honneur de mondit sei- 
) gneur, de vous, et de vostre génération. Et 
) pour le bon service que j'ay fait, et pour re- 
) sister à la très-dcsloyale , mauvaise et dam- 
) nable intention du faux traislre le duc d'Or- 
) leans, qui mort est, père de Charles qui 
) se dit duc d'Orléans , qui de toute sa puis- 
) sance contend à la destruction totale de mon- 
) dit seigneur, de vous, et de vostre notable 
) génération, comme il est notoire à plusieurs, 
) et vous le sçavez bien, ma très-redoutée 
) dame , l'affaire que j'ay présentement me 
) vient. Et pource qu'il vous avoit pieu me 
) rescrire par vos autres lettres, de ladite ma- 
) tiere, et que je voulusse envoyer par delà de 
) mes gens pour faire si bonne response , que 
) mondit seigneur et vous en dussiez estre con- 
) tens : j'ay attendu mes frères, pour moy con- 
) seiller avee eux en ceste besongne, qui trop 
) grandement me touche, comme vous voyez. 
) Mais en attendant , combien que je n'aye 
) sceu aucune chose parquoy on me puisse no- 
) ter, que j'aye requis voye de faict, contre la 
) paix et bien public de ce royaume, pour 
) laisser la voye de Iraitté, ainsi que mandé 
) m'avez naguieres par vos autres lettres; et 
que tousjours depuis la paix de Chartres, 
et traitté de Yicestre , j'ay obey aux bons 
appointemens et commandcmens de mondit 
seigneur, comme raison est, sans venir alcn- 
contre en aucune manière. Laquelle chose 
m'a esté très-dure à souffrir, attendu les très- 
desloyales manières et desobeyssances de 
mesdils adversaires. Ncantmoins au très- 
grand content et mcspris de la majesté el 
seigneurie de mondit seigneur, Charles et ses 



(Hllj 

» deux frères m'ont envoyé par deux hcrauls 
» lettres patentes de delTiances. Desquelles en- 
» tant qu'il louche les deffiances j'en suis trés- 
» content. Mais des faux mensonges , et dcs- 
» loyales paroles contenues esdites lellres , 
» vostrc révérence sauve, ils ont menly, et 
» mentent faussement, mauvaisement, et des- 
» loyalement, comme faux, mauvais, et des- 
» loyaux traistres , et tels les ont monstre , 
)) monstrent, et monstreront leurs œuvres, et 
» leurs faits. Et quelque chose qu'ils ayent dit, 
» ou dient, il n'y en a eu fors que rébellion , 
■» desobeyssance, deslovauté, trahison, etma- 
)) chination mauvaise contre leur souverain 
)) seigneur, en ensuivant la trace fausse et des- 
» loyale de leur dit père. Et pour venir aux 
» damnables et desloyales fins à quoy ils ten- 
» doient, à laquelle chose, ma trôs-redoutée 
» dame, j'ay tousjours résisté et contredit, et 
)) fcray tout le temps que je vivray, et tant que 
)) au plaisir de Dieu , ils ne viendront pas à 
» leurs damnables et traistres intentions : mais 
» briefvemenl en seront punis , comme raison 
)) doit. Et, ma trés-redoutée dame, vous pou- 
» vez bien voir, et appercevoir clairement , 
)) que les paroles , qui vous ont esté dites par 
)) Icsdessus nommés, ont estépour vous abuser, 
)) sans quelque volonté d'obeyr à mondit sei- 
M gneur, ny de venir à quelque paix et 'raitté. 
)) Et par tout m'est pure nécessité de garder 
« mon honneur. Et pource , ma trés-redoutée 
M dame, je vous supplie très-humblement, que 
)) en toutes mes besongnes et affaires, et mes- 
)) mement en ce cas présent, toutes choses 
« considérées , et en especial les alliances qu'il 
)) a pieu à mondit seigneur, et à vous , de vos- 
» tre grâce estre en vous et moy, par les ma- 
)) riages de mon (rés-redouté, seigneur, et fils, 
» monseigneur le duc de Guyenne, avec ma 
» fille aisnée, et de ma très-chere dame et fille, 
)) madame Michelle , avec mon fils seul , le 
» comte de Charolois , qui comme dit est , ont 
)) esté faits pour le bien et conservation de 
)) mondit seigneur, de vous, et de vostre noble 
)) génération , et aussi les sermens faits à la 
» paix de Chartres, laquelle par moy ne fut 
)) oncquesenfrainte.il vous plaise m'avoir pour 
« très-singulierement recommandé , comme 
» vostre très-humble et loyal subjct, et parent, 
1) en moy aydant, et confortant alenconlre de 
» mesdits adversaires. En me mandant tous- 
)) jours , et commandant vos bons plaisirs et 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



4G1 



» commandemens, pour les accomplir Irès- 
» volontiers , et de grand cœur, comme tenu 
» y suis. Ma trés-redoutée dame, je prie, etc. 
» Escriten noslrc ville deDouay, le Ireiziesmc 
» jour d'aoust. » 

Le comte de Sainct-Paul , en faveur du duc 
de Bourgongne , sousleva et mit sus les bou- 
chers de Paris , c'est à sçavoir les Gois, les 
Sainctyons , et les Tibers , et estoient assez 
grande compagnée. Les Gois estoient trois frè- 
res , fils de Thomas Le Gois , qui estoit bou- 
cher, bel homme , et en son estât bon mar- 
chand, demcurans luy et ses enfans, et vendans 
chair en la boucherie de Saincte-Geneviefve, 
bourgeois et natifs de Paris. Ceux de Sainctyon, 
et les Tibers estoient de la grande boucherie, 
qui est jouxte le Chastellct , et avec eux se mi- 
rent gens de plusieurs mesliers de Paris, chi- 
rurgiens , comme maislre Jean de Troyes , qui 
avoit moult bel langage, et ses enfans, et au- 
tres de son mestier, pelletiers, et cousluriers, 
et un escorcheur de bestes nommé Caboche, 
qui estoit de la boucherie d'emprés THostel- 
Dieu, devant Nostre-Dame, cl toutes gens pau- 
vres , et meschans desirans piller et desrober 
estoient avec eux. Et pource que le comte d'Ar- 
magnac estoit avec le duc d'Orléans, on mil 
nom à ceux qui tenoient son party , Armagnacs. 
Terribles et horribles meurtres, roberies, et 
pilleries se fesoient à Paris contre ceux qu'on 
tenoit estre du party du duc dOrleans. Et suf- 
fisoit pour tuer un notable bourgeois , et le 
piller et desrober, de dire et crier par quelque 
personne en haine : « Voilà un Armagnac ! » 
Et prirent l'enseigne du duc de Bourgongne, 
ou devise , qui estoit le Sautoir, qu'ils appel- 
loient la croix Sainct-André, et une fleur de lys 
au milieu. Et y avoil en escrit a Vive le Roy. » 
Et tous la prenoienl, voire les femmes, et petits 
enfans. Ils tuèrent plusieurs personnes , et les 
jellerent en la rivière, et faisoient publier 
qu'ils s'en estoient fuys, mais oncques puis ne 
furent veus. On faisoit faire mandemens au 
nom du roy, par lesquels il abandonnoit tous 
ceux qui tenoient le party du duc dOrleans , 
ou de ceux qui estoient avec luy, ou les ai- 
doient et favorisoient. Et defendoit-on à tous 
capitaines de ponts, ports, et passages, qu'on 
ne les laissast passer. Mais que tout fust ou- 
vert au duc de Bourgongne , et à ceux qui te- 
noient son party, et qu'on l'accompagnast et 
servist. Et faisoient entendre au peuple, et de 



482 



HISTOIRE DE CHARLES 



faict escrivoienl aux bonnes villes , « qu'ils 
» vouloient faire un nouveau roy, et priver ses 
» enfans de la couronne. » Et trouvèrent une 
bulle du pape Urbain , en vertu de laquelle ils 
faisoienl excommunier ceux qu'ils appelloient 
Armagnacs, tous les dimanches aux prosnes, et 
disoient ainsi : « On vous dénonce de Taucto- 
M rite apostolique excommuniés Jean de Berry, 
» Charles d'Orléans, Charles de Bourbon, Jean 
» d'Alençon, Bernard, d'Armagnac, et Charles 
» d'Albret, avec leurs alliés, et complices, ai- 
)) dans etfavorisans. » Et avec ce qu'on faisoit 
escrire au roy lettres contenans ce que dit est, 
pareillement escrivoient ceux de l'université de 
Paris, dont estoient principaux un carme, 
nommé maistre Eustache de Pavilly, et le mi- 
nistre des Mathurins, Et aussi escrivoient ceux 
de la ville de Paris semblables lettres en effect 
et substance. 

Cependant le duc d'Orléans faisoit grandes 
diligences d'assembler gens. Aussi faisoient les 
autres seigneurs. Les ducs de Bourbon et d'A- 
lençon passèrent la rivière de Seine, et le comte 
de Vertus passa en Brie à bien grande compa- 
gnée. Et y avoit ja des Gascons à Han en Yer- 
mandois, c'est à sçavoir Bernard d'Albret, un 
bien vaillant homme d'armes , qui avoit de bien 
vaillantes gens en sa compagnée. H sceut nou- 
velles que le duc de Bourgongne y venoit met- 
tre le siège. Et disoit-on qu'il avoit bien en sa 
compagnée deux mille chevaliers, huit cens es- 
cuyers , et bien quarante mille hommes de pied 
presques tous Flamens. Ledit Bernard d'Albret 
se fortifioit de jour en jour, le mieux qu'il pou- 
voit. Et combien que la ville ne fust fermée en 
aucuns lieux , toutesfois il se tint dedans , et y 
vint mettre le siège le duc de Bourgongne, ac- 
compagné comme dessus , et la cuidoient pren- 
dre d'assaut tout plamement. Mais ceux qui 
cstoientdedans vaillamment se defendoient. Les 
engins et bombardes furent assises, et tirèrent 
bien chaudement.Etveidet considéra ledit d'Al- 
bret et ses compagnons , que la ville contre une 
telle puissance n'estoit pas tenable , et que bon- 
nement ils ne pourroient résister. Et pource se 
soutiverenl et résolurent de trouver moyen 
d'aucun traité, ou autrement, et pource Gui- 
dèrent parlementer. Mais en rien on ne les vou- 
lut recevoir, car il sembloit au duc de Bour- 
gongne, et aux capitaines, mais qu'elle eust 
esté battue, qu'on l'auroit d'assaut. Et pource 
ledit d'Albret, considérant l'imagination de ses 



VI, ROI DE FRANCE, (1411) 

adversaires, advisa les moyens, comme luy et 
sa compagnée se pourroient sauver et saillir. 
Et fit à un poincl d'un jour ouvrir une des por- 
tes, et dévaler le pont-levis , et ouvrir les bar- 
rières , faisant semblant de lever et faire une 
escarmouche. Lors tout à coup luy et tous ses 
gens, qui estoient bien montés, frappèrent 
vaillamment et hardiment sur l'un des logis. 
Et cuidoient les gens dudit duc au commence- 
ment, que ce ne fust qu'une escarmouche. 
Mais d'Albret et ses gens tellement se portèrent, 
qu'ils en tuèrent et blessèrent beaucoup , et 
passèrent outre, et s'en allèrent presque sans 
nulle perte de leurs gens , et ainsi abandon- 
nèrent la ville. Et y entrèrent plainement, et 
à leur aise et volonté les gens dudit duc, sans 
qu'ils trouvassent aucune résistance, et la pil- 
lèrent : c'estoit grande pitié du peuple qui 
esloit dedans , car on y fît tous les maux qui 
se pouvoient faire. Et puis mirent le feu par- 
tout, et ainsi destruisirenl ladite ville, qui es- 
toit paravant assez bonne. Depuis ledit duc de 
Bourgongne alla devant Roye et Chauny, qui 
se rendirent assez aisément. Et tousjours le 
duc d'Orléans approchoit et alla jusques à Mon- 
didier, en intention de combatre le duc de 
Bourgongne. Et avoit l'avant-garde le comte 
d'Armagnac, et l'arriere-garde le comte d'A- 
lençon , et la grosse bataille le duc d'Orléans , 
et les autres seigneurs. Et sembloit qu'ils eus- 
sent esté bien joyeux de trouver le duc de 
Bourgongne et sa compagnée, et à ceste in- 
tention y alloient. Mais il se retira. Et disoit- 
on , que la cause estoit que les Flamens le 
laissèrent, et s'en retournèrent, disans qu'ils 
n'estoient tenus de servir que certain temps, et 
à l'environ de leur pays. Et lors le duc de 
Bourgongne manda les Anglois pour luy venir 
aider. Et estoit commune renommée, que dès 
lors eurent alliances le roy d'Angleterre, et le 
duc de Bourgongne. Et se donnoit-on grandes 
merveilles comme il s'en estoit retourné, et 
retraict. Car il avoit en sa compagnée trois 
mille chevaliers , et escuyers , et quatre mille 
arbaleslriers , chacun garny de deux arbales- 
Ires , et deux gros valets , dont l'un lenoit un 
grand pennart, et l'autre tendoit l'arbalestrc , 
tellement que tousjours y en avoit une tendue; 
quatre mille pionniers , quatre mille archers , 
dont une partie estoient Escossois; six cens 
hommes d'armes, et mille archers du pays 
d'Artois, douze corn hommes d'armes du pays 



(1411) 

de Flandres, et douze cens gros valels, deux 
mille ribaudequins , et bien quatre mille 
que canons , que coulevrines. Or combien 
qu'il se fust retiré . il escrivoit tousjours bien 
diligemment au roy, à la reyne , à monseigneur 
de Guyenne , à la ville de Paris , et autres , en 
appellant ceux d'Orléans et leurs complices 
« faux traistres et desloyaux , et qu'ils vouloient 
« désappointer le roy de ses couronne et royau- 
)) me, et ses enfans aussi,» en leur donnant 
espérance qu'en bref il viendroit, et à plusieurs 
de Paris particulièrement escrivoit , tant de 
ses conseillers que autres , lesquels par leur 
pouvoir avoient le peuple à eux. Et outre , fai- 
soient mention lesdites lettres d'aucunes cou- 
leurs et mouvemens, pour lesquelles luy et sa 
compagnée s'estoient retirés. Quand le duc 
d Orléans et les autres princes de sa compagnée 
virent que le duc de Bourgongne s'estoit retiré , 
ils délibérèrent de venir devant Paris , esperans 
qu'ils y entreroient. Mais ils eussent mieux 
fait s'ils eussent poursuivy ledit duc de Bour- 
gongne jusques au pays. Et y en eut de leurs 
gens qui s'eschapperent jusques vers Crespy 
en Valois. Il y avoit lors un baillif à Senlis , 
nommé TrouUart deMalercux, tenant le party 
de Bourgongne, qui avoit des gens de guerre: 
il sceuL que vers ladite ville y en avoit de logés , 
et vint frapper sur eux soudainement, les rua 
jus , et y en eut bien de morts quatre-vingts : 
et cinquante de pris. Quand ceux de Paris 
sceurent les nouvelles dessus dites , ils furent 
encore plus enflammés que devant pour le duc 
de Bourgongne. Et fut messire Pierre des Es- 
sars remis en son office de prevost de Paris , 
lequel fit de grandes diligences de mettre gar- 
nisons à Sainct-Cloud, Charenlon , Corbeil , 
Creil, et Beaumont : auquel lieu de Beaumont 
on mit en garnison le vidame d'Amiens , lequel 
quand il sceut la venue de ceux d'Orléans , 
qu'on nommoit Armagnacs, bien honteusement 
s'enfuit dedans Sainct-Denys, où estoit le prince 
d'Orenge avec douze cens combatans. 

La reyne, laquelle avoit esté bien longue- 
ment à Melun, entra à Paris l'onziesme jour 
du mois de septembre. Et aussi-tost qu'elle y 
fut , on lui osta une grande partie de ses gens , 
officiers et serviteurs, et pareillement fit-on 
au roy. Et n'y avoit serviteur ny officier qui 
sceust en quel estât il estoit : ny ce qu'il devoit 
faire. 

Quand les gens d'Orléans , dits Armagnacs , 



PAR JEAN JUVENAL DES URSJNS. 



463 



vinrent à Saint-Denys , ils y cuiderent aisément 
entrer, et firent divers assauts, et resistoienl 
fort lesdits princes d'Orenge et ses gens , et y 
en eut de blessés beaucoup d'un coslé et d'au- 
tre, et Irés-peu, et comme nuls de morts : et 
finalement prirent composition , qu'ils s'en 
iroient eux , leurs chevaux et harnois , et pro- 
mirent que jusques à Noël ils ne s'armeroient. 
et enlrcront les seigneurs dedans avec une 
partie de leurs gens , et les autres estoient logés 
autour, comme à Montmartre, à Aubervillers, 
et autres villages : ce fut l'onziesme jour d'oc- 
tobre trois jours après , le seigneur de Gau- 
court par la rivière eschella le pont de S. Cloud , 
où estoit le seigneur de Cohan, qui se disoil 
oncle dudit messire Pierre des Essars , lequel 
avoit en abomination les pommes. Et pource 
le mirent en un grenier où il y en avoit foison , 
pour le mettre à finance : lequel s'y mist plus- 
tost qu'il n'eust fait, s'il eust esté en une bien 
dure prison ; et vomit tant qu'il y fut, et estoit 
en tel poinct, qu'il sembloit que l'ame luy 
deust partir du corps. Le matin , après la place 
prise, y avoit un vaillant chevalier, nommé 
messire Pierre de Baufremont, chevalier de 
Rhodes , lequel venoit audit pont à tout environ 
vingt combatans en sa compagnée bien esleus, 
pour soy mettre dedans la place dudit pont, à 
aider de la garder, et estoit de Bourgongne , 
et vint devant la place, appellant le guet. Les 
gens de Gaucourt le virent et apperceurent, et 
prirent de ceux qui avoient esté pris leurs 
hucques à la croix de Sainct-André , dévalèrent 
le pont, et ouvrirent les barrières. Et ledit de 
Beauffremont cuidant que ce fust de ses gens , 
et de son party, entra dedans , et là fut pris , 
et ceux de sa compagnée, et paya sept mille 
escus. 

Plusieurs escarmouches se faisoient comme 
tous les jours, et estoient les Gascons logés au 
plus prés des portes de Paris. Et pource que le 
comte de Sainct-Paul avoit des archers bien ti- 
rans, du pays de Picardie, et aussi de Paris, 
et d'ailleurs y avoit arbalestriers et archers, les 
Gascons avoient sur leurs chevaux coullepoin- 
tes pour doute du traict. Et tousjours ceux qui 
issoient de Paris estoient reboutés à leur dom- 
mage. Entre les autres y avoit un homme d'ar- 
mes, nommé Saillant, qui estoit escuyer d'es- 
curie du duc d'Orléans, qui ne failloit point 
seul au matin , et après disner de monter sur 
un roussin blanc, armé, et sa lance au poing , 



4G4 HISTOIRE DE CHARLES 

à venir verdoyer entour de Paris. Et faisoit | 
sçavoir, s'il y avoit personne qui voulust rom- 
pre une lance , et souvent y en alloit aucuns , 
ne oncques ne fut rué à terre. Aucunesfois en 
jettoit jus , et abaltoit, et seulement emmenoit 
le cheval de celuy qu'il abattoit, sans rien at- 
tenter à la personne de celuy qu'il abattoit. 

Le comte de Sainct-Paul, qui avoit alors tout 
le gouvernement de Paris , et messire Pierre 
des Essars , adviserent que ceux de la partie 
d'Orléans, n'estoient gueres qui escannou- 
chassent, et que luy-mesme sailliroit à si grosse 
compagnée, qu'il les rebouteroit jusques à 
Sainct-Denys, et si frapperoit sur aucuns logis 
estansaux villages. Et avoient ceux qu'on ap- 
peloit Armagnacs des amis à Paris, et selon 
leur pouvoir faisoient sçavoir ce qui leur pou- 
voit nuire aucunement. Et dit-on que de la- 
dite entreprise ils furent advertis. Et si estoit 
le seigneur de Gaules , vaillant chevalier , qui 
avoit grandes charges à Montmartre , où il y 
avoit guet , et pouvoit aucunement voir quand 
assemblée se faisoit dedans la ville. Et advint 
que ainsi que le comte de Sainct-Paul avoit ad- 
visé , il l'exécuta , et saillit à bien grosse com- 
pagnée de gens de guerre de la ville de Paris, 
et une grande multitude de peuple armé telle- 
ment quellemcnt. Ceux qu'on appeloit Arma- 
gnacs , se mirent en deux parties , embuschés 
derrière la montagne de Montmartre, en fosses 
basses vers le gibet. Et vinrent ceux qui avoient 
accoustumé d'escarmoucher, qu'on disoit Gas- 
cons, quand ils virent les autres issir, et allè- 
rent au devant , faisans voltigemens en recu- 
lant, ou eux retournans , tant que ceux de Pa- 
ris les poursuivoient. Et assez tost après les 
embuschés dessus dites saillirent par deux cos- 
tés, et vinrent frapper sur le comte de Sainct 
Paul et ses gens, qui estoient plus six fois que 
les embuschés. Quand ledit comte les apper- 
çeut venir , il estoit sailly par la porte Sainct- 
Denys : mais il s'enfuit et s'en retourna par la 
porte Sainct-Honoré , et ses gens. Le peuple 
ne se peut pas si tost retraire, et y en eut de 
tués deux ou trois cens , tant de gens de traict 
que de ceux de Paris. Qui fut chose piteuse, 
laquelle enaigrit et irrita fort ceux de Paris. 
Entre ceux qui estoient sortis d'iccUc ville , il 
y avoit un homme de pratique, qui sortit hors 
de la porte, armé d'un haubergeon, de jaques, 
gantelets, harnois de jambes, et un bacinet à 
camail , avec une hache en son poing , lequel 



VI, ROI DE FRANCE, (1411) 

estoit monté sur une mule avec les gens de 
pied : quand la mule ouyt le bruit du harnois , 
elle ne peut, ou voulut reculer du costé de 
Paris , mais prit son chemin au long du pavé, 
vers Sainct-Denys. Il y eut deux hommes 
d'armes qui le suivoient pour le prendre, mais 
combien qu'ils fussent bien montés , toutesfois 
ils ne le peurent oncques atteindre, et entrè- 
rent luy et sa mule dedans Sainct-Denys : où 
il fût mis à finance à trois cens escus , lesquels 
il paya avant que parîir, puis s'en retourna à 
Paris : auquel lieu ceux qui avoient esté aus- 
dits seigneurs n'avoient pas bon temps. 

Aucunes gens de Paris , bons et notables 
bourgeois , eussent bien voulu trouver moyen, 
qu'on y eust trouvé aucun bon expédient. Et 
en fut advertie la reyne, et aucuns estans près 
du roy , et de m.onseigneur de Guyenne. Et 
leur sembloit que monseigneur le duc de Berry 
seroit bon moyen , et qu'on le manderoit. Ce 
qui vint à la cognoissance d'aucuns extresmes 
et furieux, du party de monseigneur de Bour- 
gongne , qui luy firent sçavoir. Lequel escrivit 
à ceux de Paris , qu'ils ne l'y laissassent point 
entrer, combien que la Reyne avoit fait une 
cedule , contenant certaines choses que le duc 
de Berry eust faites et promises. Et se doutoit 
fort le duc de Bourgongne que la reyne ne le 
fist entrer ; pource il envoya certains advertis- 
semens à Paris, faisans mention que si son on- 
cle le duc de Berry venoit à Paris, qu'on ne 
soufTrist en aucune manière que l'archevesque 
de Bourges, ne autres qu'il nommoit, vinssent 
en sa compagnée , et que sondit oncle , ny au- 
tres , ne dissent aucune chose, qui fust contre 
le traité fait à Vicestre, et l'ordonnance que le 
roy avoit faite , luy estant en santé. Et mes- 
mement concernant la seureté de la bonne 
ville de Paris, et des personnes estans en icelle. 
Et ces choses se faisoient au nom du duc de 
Bourgongne , et non de la ville de Paris. Et 
semble que la reyne n'estoit pas lors à Paris , 
mais à Corbeil. Car ils requeroient que la 
reyne, et mesdames de Guyenne et de Cha- 
rolois vinssent à Paris, avec leurs gens seule- 
ment, sans amener le duc de Berry, ny de ses 
gens. Qu'elle ne laissast à Corbeil ou à Melun 
que les gens que le roy avoit ordonnes à la 
garde des places. Que le roy et monseigneur 
do Guyenne s'allassent loger au Louvre : que 
à Paris fust crié et publié par tous les carre- 
fours cl lieux accoustumés. Que tous ceux qui 



(Hll) 

osloienl familiers, serviteurs, ou partiaux des 
ducs de Berry , d'Orléans , de Bourgongne , 
Alençon , Armagnac et Albret, vuidassent sur 
peine de confiscation de corps et de biens. 
Que Pierre de Sery , qu'on disoit vouloir met- 
tre de nuict le duc de Berry à Paris , et ses al- 
liés fussent punis selon leurs démérites. Que 
toutes les fenestres de i'hoslel de Nesle fussent 
murées, et le pont abatu. Et qu'on desappoin- 
last le prevost des marchands, et qu'on en 
mist un autre 5 avec plusieurs autres reques- 
tes, dont la plus grande partie furent accom- 
plies. Et n'y vint point le duc de Berry. Et 
pour lors c'csloit grande pitié d'estre à Paris , 
et de voir ce qu'on faisoit et disoit. 

Or est vray que la venue desdits seigneurs 
devant Paris despleut fort au roy , et à mon- 
seigneur de Guyenne, et non sans cause. Car 
en effet, ils monstroient semblant de vouloir 
assiéger Paris. Elpource ledit seigneur manda 
le duc de Bourgongne, dont il avoit espousé 
la fille, qu'il vint àluy à Paris. Lequel fut bien 
joyeux de ces nouvelles, et assembla gens d'ar- 
mes le plus qu'il peut. Et en sa compagnée 
avoit le comte d'Arondel, Anglois, lequel avoii 
amené de trois à quatre mille combatans an- 
glois. Et disoit-on bien assez publiquement 
que le duc de Bourgongne avoit fait aucunes 
alliances avec le roy d'Angleterre. Et se fai- 
soient à Paris maux infinis secrettement et pu- 
bliquement. Les Gois levèrent une grande 
compagnée de peuple, qui issirent par la porte 
de Saincl-Jacques , et allèrent à Vicestre, une 
moult belle maison, richement et notablement 
édifiée, et peinte , qui estoit au duc de Berry. 
Et y boutèrent le feu , et fut arse , si bien qu'il 
ne demeura que les parois. Et avant ladite dé- 
molition, le peuple ostoit les beaux huis, et 
les beaux châssis de verres , et les empor- 
loit. 

Au commencement du mois d'octobre, au- 
dit an , le roy voyant la manière de procéder 
desdits seigneurs de son sang, ordonna man- 
dcmens patens, par lesquels estoient narrés, 
et déclarés plusieurs innumerables maux, qui 
avoient esté faits, et se faisoient de jour en 
jour, par assembler gens de guerre , qui dcs- 
truisoient le pauvre peuple, et pilloient, et des- 
roboient. El en la conclusion le roy les aban- 
donnoit, s'ils ne s'en departoient , et les tenoit 
et reputoit ses ennemis. Et qu'on donnast pas- 
sage au duc de Bourgongne par toutes les vil- 



PAR JEAN JU VENAL DES URSINS. 



465 



les , chasleaux , ponts et passages , pour ve- 
nir devers luy, et qu'on l'accompagnast et luy 
donnasi aide et confort , et que le roy estoit 
acertené qu'ils avoient inlcnlion « de faire un 
autre roy en France. » Et pourcc que le duc 
de Bourgongne douloit que aucuns ne fussent 
mal conlens de ce qu'il avoit fait venir le 
comte d'Arondel, qui estoit un prince d'Angle- 
terre, il escrivit aux bonnes villes qu'il ostoit 
venu au royaume, pour aider à trouver bonne 
paix, et aussi pour servir le roy, et luy aider à 
débouter lesdits seigneurs , en louant et colo- 
rant son intention. 

En ce niesme temps le roy escrivit lellrcs à 
sa fille l'université de Paris, et estoient en 
forme de mandement paient. Esquelles estoit 
narré que les seigneurs dessus dits le vouloient 
débouter, et destituer de son eslat, et aucto- 
rilé , et le destruire de sa dignité, et «. faire un 
nouveau roy de France , » et qu'ils avoient 
pris la ville de Sainct-Denys, le pont de Saincl- 
Cloud, défilé le duc de Bourgongne, boulé 
feux , pillé , desrobé , forcé femmes , et fait 
maux sans nombre. Et leur prioit et reque- 
roit, que ces choses ils fissent prescher, et pu- 
blier, et qu'ils luy voulussent donner aide et 
confort. Lesquelles choses l'université de Pa- 
ris , en voulant obeyr à leur père , et seigneur 
souverain, firent exécuter de leur pouvoir. Et 
en outre leur fit monstrer certaines bulles du 
bon pape Urbain ' , par lesquelles il excom- 
munioit tous ceux qui faisoient telles assem- 
blées, et leurs adherans et complices, et qu'on 
ne les peust absoudre, sinon en l'article de la 
mort. Et les privoil des fiefs, terres et seigneu- 
ries qu'ils lenoient. Et mettoit interdit en leurs 
terres, et seigneuries. El absolvoit les vassaux 
des sermens , foy , et hommages qu'ils avoient 
à eux. El sous ombre desdiles bulles, escrivi- 
renl ceux de l'université partout, les choses 
dessus dites , afin que partout on sceust les 
œuvres desdits seigneurs , qu'on tenoit pour 
traistres au roy, et en outre pour excommu- 
niés. Et outre firent et envoyèrent par escrit 
les choses qui sont défendues, au temps de in- 
terdicl gênerai , et aussi permises. Et pourcc 
que lesdiles lettres ou bulles s'adressoient aux 
archevesques de Rheims et de Sens , et aux 
evesques de Paris et de Chartres , lesquels on 
tenoit pour Armagnacs , lesdiles bulles ne fu- 



' l'ibain V, 



30 



466 



lUSTOinE DE CHARLES Tî , ROI DE FRANCE 



rent aucunement exécutées. Mais après l'entrée 
du duc de Bourgongne à Paris , dont cy-après 
sera faite mention , il fut trouvé qu'elles s'a- 
dressoient à l'evesque de Beauvais , auquel le 
roy escrivit qu'il procedast à l'exécution d'i- 
celles. Laquelle chose il fit, et luy envoya-on 
un mandement patent. Mais depuis, pource 
que plusieurs des seigneurs obeyssoient au roy, 
le roy manda qu'il suspendist lesdiles senten- 
ces jusques à certain temps, et ainsi le fit. 

Le trentiesme jour d'octobre , vint le duc de 
Bourgongne à Paris, accompagné dudit comte 
d'Arondel, lequel arriva bien tard, et avoit bien 
grande compagnée de gens de guerre , et de 
traict. Quant est des gentilshommes, ils furent 
logés par fourriers es maisons des bourgeois de 
Paris, et spécialement es hostels de ceux qu'on 
soupçonnoit avoir eu accointance, amour, et 
fraternité à ceux qu'on disoit Armagnacs, ou 
aucuns d'eux. Mais il y eut plus de six mille 
chevaux , et de gens à pied, qui toute la nuict 
ne cessèrent de trotter par la ville pour trouver 
logis, car personne ne les vouloit loger, spé- 
cialement les Anglois. Toutesfois le lende- 
main tous furent logés. On cuidoit, etavoit-on 
espérance, que à la venue du duc de Bourgon- 
gne , on deust adviser quelque expédient, ou 
traité de paix , et au moins que les grands ex- 
cès qu'on faisoità Paris, deussent cesser. Mais 
les choses de jour en jour enaigrissoient et 
s'enflammoient plus que devant. Et pource que 
le duc de Bourgongne se sentoit puissant, il ne 
voulut ouyr parler de paix, ne ceux dessus 
nommés , c'est à sç.avoir les bouchers et leurs 
alliés , et en rien ne cessoient de faire de très- 
inhumains excès. Et faisoit-on excommunier 
tous les dimanches lesdits seigneurs. Et met- 
toit-on aux images des saincts la devise de la 
croix Sainct-André. Plusieurs prestres en fai- 
sant leurs signacles à la messe, ou en baptisant 
les enfans , ne daignoient faire la croix droite 
en la forme que Dieu fut crucifié , mais en la 
forme comme sainct André fut.crucifié. A peine 
osoit-on donner baptcsmc aux enfans de ceux 
qu'on disoit estre aucunement favorisans aus- 
dits seigneurs. Et si un homme estoit riche, il 
ne falloitquc dire : « Cestuy-là est Armagnac, » 
pour le tuer , piller , desrober et prendre ses 
biens. Et si il n'y avoit homme de justice, ny 
autre qui en eust ozé mot dire. Ny la reyno 
n'en eust ozé parler, ne d'accord faire, ou traité 
de pacification. 



(Hll) 

Le lendemain , ou deux jours après , que le 
duc de Bourgongne fut arrivé à Paris, aucuns 
François de ses gens, et aussi Anglois, allèrent 
à la porte de Sainct-Denys pour escarmoucher, 
s'ils trouvoient à qui -, ils ne furent guieres , 
qu'il vint des compagnons de l'autre partie, et 
tousjours en survenoit d'un costé et d'autre. 
Mais à ceux qui estoient issus de Paris , fut 
meslier de eux retraire dedans la ville, et fu- 
rent chassés jusques aux portes, et depuis n'y 
eut aucunes sorties guieres faites. 

C'estoit tousjours grande pilié des pilleries et 
roberies qui estoient sur les champs, car ceux 
qu'on appelloit Armagnacs, faisoient maux in- 
numerables, et ne sçavoit-on qu'ils pensoient 
ou vouloient faire. Car d'entrer à Paris il n'y 
avoit aucune apparence, de parler de paix ou 
accord il n'en estoit nouvelles. Ils fortifioient 
les villages où ils estoient de barrières par les 
rues, spécialement le village de Sainct-Cloud, 
lequel ils fortifièrent fort par les rues de cha- 
retles, chariots, et poultres. Et firent barrières 
pour ouvrir, et clorre, issir et entrer quand 
bon leur sembloit. Alors fut advisé par le duc 
de Bourgongne, les Anglois, et gens de guerre, 
estans au conseil du roy, qu'il leur falloit cou- 
rir sus. Et envoyèrent espier par tous les logis 
secrettement, pour sçavoir comme les Arma- 
gnacs se gouvernoient. Et spécialement y eut 
gens de guerre bien montés , qui allèrent vers 
le village de Sainct-Cloud , et considérèrent 
comme il leur sembloit , que bien aisément on 
les auroit, veu qu'il y avoit des hauts lieux, et 
que le village estoit au bas, et parce ceux d'en- 
haut auroient l'advantage, pourveu qu'on eust 
do grosses arbalestres , canons, coulevrines, et 
habillemens de guerre. Il fut donc conclu que 
l'on iroit, et que l'on feroit les provisions néces- 
saires, dont ceux qui estoient à Sainct-Cloud 
ne se donnoient de garde. Et eussent cuidé que 
plustosl on fust allé aux villages d'emprès Pa- 
ris , du costé de la porte Sainct-Denys. Si fut 
ordonné et commandé secrettement à tous les 
capitaines tant Anglois que François, qu'ils fus- 
sent tous prests , et leurs gens, quand on les 
manderoit. Et si fut ordonné que les bourgeois 
de Paris qui auroient puissance, feroient habil- 
ler gens à pied, pour aller en la compagnée des 
gens de guerre: et furent nommés et mis en es- 
cril ceux qui seroient tenus de le faire. Cela fut 
exécuté tellement, qu'on trouva de seize cens 
<\ deux mille bons compagnons armés de hau- 



(I4li) 

bergeons, Jacques, salades, ou bacinels, et gan- 
lelels, et les aucuns garnis de liarnois de jam- 
bes , et de bonnes haches, ou autres basions, 
sans les archers, et arbalestriers de la ville. 
Environ ininuict, partit toute cette compagnie 
de la ville do Paris , le neufiesrne jour de no- 
vembre. Et y estoient en personne le duc de 
iîourgongne, et le comte d'Arondel : qui vin- 
rent au matin devant ledit village du pont de 
Sainct-Cloud. Et combien que ceux qui y es- 
toient logés n'en fussent aucunement adverlis , 
toutesfois furent-ils assez tost prests de se dé- 
fendre, et alla chacun à sa garde. Si furent bien 
et roidement assaillis, et aussi par le moyen 
desdites barrières se défendirent fort. Et eust 
esté bien diflîcile chose de les avoir par lesdits 
lieux. Mais les gens de pied de Paris, et autres, 
se mirent derrière les murs des maisons du 
coslé des champs , et rompirent les murs , qui 
n'estoient que de piastre bien foibles, et en plu- 
sieurs et divers lieux firent de grandes entrées. 
Surquoy ceux qu'on disoit Armagnacs, quand 
ils se virent ainsi surpris , ils se cuiderent re- 
traire sur le pont, mais ils ne le sceurent si tost 
et si diligemment faire , qu'il n'y en eust de 
sept à huit cens de morts, aucuns disent neuf 
cens , et une autre partie de pris. Et entre les 
autres furent prisonniers messire Guillaume 
Bataille , et un chevalier de Picardie, nommé 
messire iMaussart du Bois, lequel fut mis au 
Chastcllet de Paris. Au regard dudit Bataille , 
ceux qui le prirent ne l'amenèrent pas dedans 
Paris, pource qu'ils sçavoient bien que s'il y 
estoit , qu'il seroit en grand danger de sa per- 
sonne. Et le mirent à finance , et sur sa foy le 
laissèrent aller, lequel paya bien et diligemment 
ce à quoy il avoit esté mis. Après ladite beson- 
gne faite, et lesdits de Sainct-Cloud desconfits, 
lesdits seigneurs estans à Sainct-Denys se par- 
lyrent , et abandonnèrent Sainct-Cloud et 
Sainct-Denys , et s'en allèrent eux et leurs gens 
à Montargis. Le seigneur de Hely entra à 
Sainct-Denys, et quand il y fut, il prit l'abbé de 
Sainct-Denys, et l'amena à Paris, disant qu'il 
estoit Armagnac. Et au pont de Sainct-Cloud 
fut mis de par ledit duc de Bourgongne , un 
capitaine autre que celuy qui y estoit paravant, 
lequel se nommoit Colin de Pise, lequel avoit 
esté pris par Gaucourt prisonnier, et paya fi- 
nance , et puis s'en alla à Paris, où il fut pris 
par la justice, mis au Chastellet, et depuis mené 
aux halles , où il eut le col couppé, Pource 



PAB JEAN JUVENAL DES URSIJNS. 



467 



qu'il avoit ainsi laissé prendre ledit pont de 
Sainct-Cloud audit seigneur de Gaucourt: com- 
bien que de son pouvoir, il avoit fait diligence 
de le garder, ainsi qu'il disoit. 

Les Bretons et Gascons , qui estoient sur les 
champs, faisoient maux innumerables, dont 
c'estoit grande pitié. 

Après ces choses, il fut délibéré par le roy et 
son conseil, que lesdits seigneurs seroient ban- 
nis et leurs biens déclarés confisqués, et furent 
lesdits bannissemens et confiscations publiés. 
Et les nommoit-on Jean de Berry , Charles 
d'Orléans, Bourbon, Alençon en leurs privés 
noms. Et pour exécuter et prendre les terres , 
et mettre en la main du roy , furent ordonnés 
ceux qui s'ensuivent, c'est à sçavoir le seigneur 
de Hely, qui estoit mareschal de monseigneur 
le dauphin duc de Guyenne , le comte de 
Sainct-Paul , le seigneur de Coucy , et messire 
Philippes de Cervolles en Berry, messire Jean 
de Chaalon en Touraine, le seigneur de Sainct- 
Georges, et maistre Pierre deMarigny en Lan- 
guedoc, et futoslé le gouvernement au duc de 
Berry. Le pays de A^alois se rendit, Clermont 
en Beauvoisis aussi , et se mirent en l'obeys- 
sance du roy , et de la partie de Bourgongne. 

Le roy, elles ducs de Guyenne, et de Bour- 
gongne, avec le comte d'Arondel , allèrent 
mettre le siège à Estampes , qui estoit au duc 
de Berry. Et de par luy estoit dedans un vail- 
lant chevalier d'Auvergne , nommé Louys de 
Bourdon. Et fut mis ledit siège tout autour du 
chastel , qui estoit très-difiicile à avoir , sinon 
par le miner. Ce que on craignoit, car c'estoient 
tout sablons. Bourdon souvent sailloit, et faisoit 
de grands dommages à ceux du siège , et prit 
le seigneur de Roucy, et plusiaurs autres : fina- 
lement l'une des tours , estant à un coin du 
chasteau , fut tellement minée, qu'elle cheul. 
Quand ceux de dedans virent que bonnement 
ne se pouvoient plus tenir , ils se rendirent au 
roy , sauves leurs vies , et eurent très-bonne 
compagnée et composition. Au regard de Bour- 
don, il ne se voulut rendre, et se retira dans la 
grosse tour, luy et un valet seulement, et là 
se tint par aucun temps. Et fut mandé qu'il 
vint parler au roy , et ausdits seigneurs à seu- 
reté. Lequel y vint, bien vestu dimerobbe de 
veloux cramoisy toute brodée à ours , et à la 
devise du duc de Berry , et aussi luy avoit-il 
donnée. Et parlementèrent ensemble : il luy 
fut remonslré qu'il ne pouvoil tenir. Finale- 



408 



HISTOIRE DE CHARLES 



ment monseigneur le dauphin , et le duc de 
Bourgongne luy pardonnèrent tout. Et rendit 
la place, sans ce qu'il fust prisonnier, ou payast 
finance , et quand le roy et les seigneurs re- 
tournèrent à Paris, il s'en vint avec eux. 

Or est vray que le comte de La Marche avoit 
l'avant-garde du roy, et avec luy le mareschal 
Boucicaut, et le seigneur de Hambuye, lesquels 
avoient bien deux mille hommes d'armes, et 
de gens de traict largement. Et si y avoit des 
gens de Paris, que conduisoil l'un des bouchers 
dessus dits, fils de Thomas Le Gois,le duc 
d'Orléans esloit à Orléans , et avoit en sa com- 
pagnée deux vaillans chevaliers. L'un nommé 
messire Arnaud Guillon de Barbazan , l'autre 
messire Raoul de Gaucourt, qui avoient chacun 
une gente compagnée de gens de guerre. Le 
comte de La Marche, et toute son avant-garde 
lenoit les champs en Beausse , tant qu'ils vin- 
rent à Ycnville , à Thoury , au Puiset , et au 
pays d'environ. Et se logea ledit comte au Pui- 
set, et une grande partie de ses gens. Et à un 
poinct du jour, qu'on ne voyoit comme goutte, 
lesdits de Barbazan et de Gaucourt vinrent, et 
leurs gens, sur ledit logis du comte de La Mar- 
che , et en tuèrent bien quatre cens, et prirent 
des prisonniers ; spécialement fut pris ledit 
comte de La Marche, lequel ils baillèrent à une 
partie de leurs gens ; lesquels le menèrent en 
la forest, en tenant le chemin d'Orléans. Et en 
ceslcbesongne fut tué ledit Gois, qui se cuidoit 
relraire avec les autres vers le mareschal de 
Boucicaut, et le seigneur de Hambuye, qui es- 
toicnt logés prés dudit Puiset, et aucun s'y re- 
tirèrent. Incontinent, bien et diligemment se 
mirent sus lesdits de Boucicaut et Hambuye , 
et se rangèrent en bataille à venir vers ledit 
Puiset, il faisoit encore si trouble, que à peine 
se cognoissoit-on l'un fautre : il y eut des ren- 
contres, et y fut Barbazan une fois pris , puis 
après rescous par ledit de Gaucourt, et y en eut 
de pris tant d'un costé que d'autre : finale- 
ment se retrahirent lesdits de Gaucourt et Bar- 
bazan en la forest d'Orléans , et s'il eusl esté 
jour, ils eussent eu bien à faire, car la puissance 
desdits Boucicaut et Hambuye estoit bien 
grande, comme de huict cens chevaliers, et es- 
cuyers, et les autres n'esloient que deux à trois 
cens combalans. Le comte de La Marche fut 
amené à Orléans à grande joye, et ceux de la 
ville luy disoient en passant plusieurs villen- 
diies, et injures. Dont le duc d'Orléans fut des- 



yi, ROI DE FRANCE, (1411) 

plaisant, etluy fit très-bonne chère à sa venue: 
puis après il fut mis en la grosse tour d'Or- 
léans , et bien gardé. 

En ce temps le comte de Sainct-Paul, et Le 
Borgne de La Heuse, mirent le siège devant le 
chastel de Sainct-Remy du Plain , au pays du 
Maine , pour la querelle du duc de Bourgon- 
gne. Et fut faite une armée par le comte d'A- 
lençon , pour cuider lever le siège, dont estoit 
chef messire Jean de Dreux son mareschal , et 
autres capitaines qui vinrent ferir sur le siège, 
mais ils furent desconfits par le comte de 
Sainct-Paul , et sa compagnée. Et y en eut plu- 
sieurs pris et morts; entre les autres fut pris 
messire Jehannet de Garencieres , et Jean 
Roussemine. Et fut le chastel rendu , mais 
assez tost après repris par le comte de Riche- 
mont , qui y vint à grande armée. Et de là alla 
mettre le siège devant le chastel de l'église, 
lequel il prit, et secourut ledit seigneur fort le 
party d'Orléans. 

Le roy délibéra , luy et sa compagnée de 
s'en retourner, et manda aussi les autres qui 
estoient en Beausse, et laissèrent garnison à 
Estampes et dans les autres places qu'ils avoient 
en leurs mains, comme Dourdan, lequel fut 
rendu au roy sans coup ferir, de la volonté de 
ceux qui estoient dedans. Et au regard de toutes 
les villes, places, et pays estans delà la rivière 
de Seine, en allant en Champagne, et esdites 
marches, elles se mirent en l'obeyssance du roy. 

Le dixiesme jour de décembre , entrèrent le 
roy et les seigneurs de Paris. Et fut fort plainte 
la mort du Gois, car il estoit vaillant et gra- 
cieux homme. Et fut apporté à Paris , et en- 
terré àSaincte-Geneviefve. Et luy fit-on moult 
honorables obsèques, autant que si c'eust esté 
un grand comte, ou seigneur. Et y fut présent 
le duc de Bourgongne , avec foison du peuple : 
aucuns disoient que c'estoit bien fait, et que 
le duc de Bourgongne monstroit bien qu'on le 
devoit servir, puis qu'il monstroit amour à 
ceux qui tenoient son party. Les autres s'en 
mocquoient, veu qu'on n'avoitoncques veu en 
luy vaillance, ne qu'il fist oncques chose dont 
il le deust tant honorer; et que le feu qu'il 
avoit bouté à Vicestre, estoit un deshonneste 
faict. On luy fit une tombe dessus sa sépulture, 
où avoit un epitaphe qu'on peut voir. 

Est à advertir, que toutes les choses se fai- 
soient au nom du roy, et de monseigneur le 
dauphin. Mais ils laissèrent la croix droite 



(141J) 

Manche, qui est la vraye enseigne du roy, el 
prirent la croix de Saincl-André, et la devise 
du duc de Bourgongne, le sautouer, et ceux 
qu'on disoit Armagnacs portoienl la bande, et 
pource sennbloit que ce fussent querelles parti- 
culières. Dequoy aucuns de Paris , et des che- 
valiers et escuyers, qui esloienl mesrnes très- 
bons Bourguignons , estoient très-mal conlens. 

Le comte d'Arondcl fut fort festoyé à Paris , 
par le duc de Bourgongne , et aussi les Anglois. 
El leur fit-on de beaux et grands presens , et 
si furent très-bien payés de leurs gages et sol- 
des. Et puis eurent congé, et s'en allèrent à 
Calais, vivans sur le pays, ainsi que bon leur 
sembloit. Et tous les frais , mises et despens 
qui furent faits, furent faits aux despens du 
roy, en manières couvertes, sans qu'il en 
sceust rien : car tout malade qu'il estoit, qui 
lui eust parlé d'Anglois, il eust fait manière 
de les cornbatre plus que de leur donner. 

Le comte de Saint-Paul alla assiéger Coucy, 
qui est une moult forte place, tant la ville 
que le chastel, où il y avoit foison de gens 
tant de guerre, que de communes. Car tout 
le peuple crioit « Vive Bourgongne ! » La ville 
n'arresta gueres. Si mit le siège devant le chas- 
tel , et fut trouvé qu'il estoit minable , el pource 
on commanda à miner à l'endroit de l'une des 
tours. Ceux de dedans se defendoient fort, et 
en luoient et blessoient beaucoup de dehors. 
Et audit siège furent assez longuement. Or ad- 
vint que ladite tour fut minée , et cuidoit-on 
faire ouverture dedans pour y entrer, sans ce 
que ceux de dedans s'en apperceussent. El 
aussi ne faisoient-ils, ne jamais n'eussent cuidô 
qu'on y eust peu miner. Or advint que les 
maistres de la mine , qui estoient Liégeois , 
tousjours faisoient fortbesongner. El à un jour 
plusieurs hommes de guerre allèrent voir que 
c'estoil de la mine, et soudainement la tour 
cheutsur tous ceux qui y estoient, lesquels y 
moururent, et encores y sont-ils. Qui fut à la 
desplaisance du comte de Saincl-Paul, pour la 
perte de ses gens. Et après aucuns jours , ceux 
de dedans rendirent la place, et la grosse tour, 
sauves leurs vies , corps el biens, cl si eurent 
liuict mille escus. 

Dedans le chastel de IMoinmer en Champa- 
gne, estoit messire Clignet de Brebanl, de par 
le duc d'Orléans. Les gens du roy el du duc de 
Bourgongne y allèrent pour mettre le siège 
devant la place, tuais ledit de Brebant, consi- 



PAR JEAN JUYENAL DES URSINS. 



469 



derant qu'il n'auroil aucun secours , le rendit 
moyennant la somme de six mille escus qij'il 
en eut. Plusieurs autres places aussi se rendi- 
rent , tant en Valois , que ailleurs. 

Le onziesme jour de janvier le roi de Sicile 
entra à Paris. 

Le marcschal de Ilely, qui esloit mareschal 
de monseigneur le dauphin , duc de Guyenne, 
s'en alla par le commandement du roy en Poic- 
tou. Et se joignit avec luy le seigneur de Par- 
tenay el de Saincte-Seine , el plusieurs autres 
seigneurs du pays , et se rendirent à eux plu- 
sieurs places. 

Pareillement en Languedoc fut envoyé le 
seigneur de Saincl-Georges, et messire Régnier 
Po , contre le comte d'Armagnac, el Aimé de 
Viry-Savoisien , en Beaujolois , contre le duc 
de Bourbon. Et quelque guerre qu'il y eust , le 
pauvre peuple d'un costé et d'autre souffroit 
de grandes pilleries et roberies , et estoit grande 
pitié de voir le royaume en telle désolation. 
El lisoil-on à Paris souvent, tant à la ville que 
à l'université, à Saincl-Bernard , el ailleurs , 
des epistres bien séditieuses , contre ceux qu'on 
nommoil Armagnacs. 

Dessus a esté touché de messire JVIaussarl 
du Bois chevalier , qui fut pris à Saincl-Cloud , 
el mis au Chastelet : on luy fit parler, s'il ne 
voudroit point faire le serment au duc de Bour- 
gongne. et à la requesle de plusieurs amis 
qu'il avoit, le roy luy donnoit remission : le- 
quel respondit qu'il n'avoit fait chose pour la- 
quelle il deust avoir remission , ne avoit fait 
chose qui cuidast qui despleust au roy, ou 
qu'il luy deust desplaire : qu'il avoit servi le 
duc d'Orléans son maislre, el avoit esté servi- 
teur de son père, et qu'on les esloit venu as- 
saillir à Sainct-Cloud, et il s'estoit aidé à dé- 
fendre. Après laquelle response il fut très-bien 
géhenne, pour sçavoir la volonté des seigneurs, 
et très-constamment se portoil es peines et 
travaux qu'on luy faisoil. Et très-envis ceux 
qui estoient commis à ce faire, faisoient ce 
qu'on leur ordonnoit : finalement il fut con- 
damné à avoir la teste couppée aux halles. En 
la prison où il esloit il y avoit d'autres prison- 
niers : à l'heure qu'ils vouloient prendre leur 
réfection à disner, le bourreau avoit la charetle 
preste en bas : el y en cul un qui commença à 
appeller messire JMaussarl du Bois, si haut qu'il 
l'ouyl : lors il va dire à ceux qui estoient avec 
luy : (( INles frcres el compagnons , on m'ap- 



470 



IIISTOIUE DE CHARLES YI, ROI DE FRANCE, 



» pelle pour me faire mourir, dont je remercie 
» Dieu, et ne crains point la mort, une fois 
)) me falloit-il mourir : ne ja à Dieu ne veuille 
» que j'es vite la mort, pour renoncer à la que- 
» relie que j'ay tenue. Adieu vous dis , mes 
» frères et compagnons , priez pour moy. » Puis 
il les baisa tous l'un après l'autre, fît le signe 
de la croix, descendit très-constamment et fer- 
mement d'un bon visage, monta en la clia- 
rette, fut mené aux halles, et luy-mesme se 
despouilla. Quand il fut en chemise , il la rom- 
pit devant , et luy-mesme la renversoit pour 
faire plus beau col à frapper. Après qu'il eut 
les yeux bandés , le bourreau luy pria qu'il luy 
pardonnast sa mort. Lequel le fit de bon cœur, 
et le priast qu'il le baisast. Foison de peuple y 
avoit, qui quasi tous ploroient à chaudes lar- 
mes. Et accomplit le bourreau ce qui luy avoit 
esté commandé, lequel disoit que oncques il 
n'avoit fait chose si cnvis et malgré luy, et 
estoit trés-deplaisant d'avoir osté la vie à un si 
bon et vaillant chevalier. Or advint une chose 
qu'on tenoit merveilleuse. C'est qu'au dedans 
de huict jours , ledit bourreau mourut , et qua- 
tre de ceux qui furent à le tirer et gehenner. 

Le roy retourna en santé , et fut sain , en 
Don poinct, bon sens, et entendement. Et luy 
exposa-on bien au long les manières qu'avoient 
tenu ses parens, dits Armagnacs, et comme 
ils estoient venus devant Paris , les pilleries , 
roberies, et destruction de peuple qu'ils avoient 
fait , et faisoient , et plusieurs autres choses les 
plus aigres, que faire «e pouvoient. Lors le roy 
en son conseil déclara qu'ils estoient ses enne- 
mis, et comme à tels leur déclara faire guerre, 
et avoir confisqué corps et biens. Et déposa le 
seigneur d'Albret de l'ofiice de connestablc , et 
fut connestable le comte de Sainct-Paul. Et si 
fut le seigneur Jean de Hangest, seigneur de 
Hugueville , qui estoit maistre des arbalestriers , 
déposé , et le seigneur de Rambures en Picardie 
mis en son lieu, et le seigneur de Hely fait ma- 
reschal de France au 1 ieu du mareschal de Rieux. 

Guerre se faisoit forte en beaucoup de lieux. 
Messire Guichard Dauphin , qui estoit vers le 
Gastinois, et en Sologne, mit Jargeau en l'o- 
béissance du roy, qui estoit une place sur la 
rivière de Loire, apparl.enant h l'evesquc d'Or- 
léans. Enguerrand de Bournonville, qui estoit 
un des principaux capitaines du duc de Bour- 
gongne, lequel avoit grande compagnée de 
gens, estoit à Bonneval , et fit souvent des cour- 



(1412) 

ses. Et advint une fois qu'il ea fit une, bien 
accompagné de ses gens, et fut rencontré par 
ceux qu'on disoit Armagnacs , lesquels plu- 
sieurs en tuèrent et prirent, et fut chassé jus- 
ques aux portes de Bonneval , et là se retrahit. 
Et le seigneur de Hely pris par composition 
Cisay en Poictou. 

En ice temps furent ordonnés réformateurs, 
et commissaires , contre ceux qu'on tenoit fa- 
voriser les Armagnacs, et ne falloilguieres faire 
information, et sulTisoient de dire : « Cestuy-là 
l'est. )) Les riches estoient mis à finance par ma- 
nière de rançon : mais la finance payée on ne 
leur faisoit plus de desplaisir : ceux qui n'a- 
voient dequoy on ne sçavoit qu'ils devenoient. 

On mit sus un nommé Andry de Rousselel, 
comme un capitaine. Et luy bailla-on le gou- 
vernement des archers et arbalestriers de Paris. 
Et esleva-on plusieurs gens du peuple, qui 
guieres ne valoient. A sçavoir prevost des mar- 
chands Pierre Gentien , et eschevins maistre 
Jean deTroyes, Jean deLolive, Jean deSainct- 
Yon , et Robert de Beloy, et Robert Lamet 
clerc '. 

Gens d'armes d'un costé et d'autre couroient. 
Et places se prenoient les uns sur les autres. 
Feu se boutoit en églises , et y ardoit-on sou- 
vent hommes, femmes, et enfans. Et mesme- 
ment en l'église des Sillieres, où le feu fut 
bouté , furent bien arses quatre cens personnes, 
tant hommes que femmes, et petits enfans. 

Au mois de mars, après que le roy eut veu 
et considéré et aussi son conseil , les manières 
de ceux qu'on nommoit Armagnacs , il déli- 
béra de tenir les champs en personne, et d'aller 
assiéger son oncle, qu'on appeloit Jean de Berry. 

1412. 

L'an mille quatre cens et douze , fut rencon- 
tré par aucun des gens du roy, et pris un au- 
gustin , nommé frère Jacques Le Grand , doc- 
teur en théologie, et bien notable clerc, qui 
avoit plusieurs lettres adressantes à divers sei- 
gneurs d'Angleterre, lesquelles il portoit audit 
pays de par ceux qu'on nommoit Armagnacs , 
en leur requérant aide : et ne pouvoient pas 
bien croire aucuns que les Anglois les aidassent, 
car ICvduc de Bourgongne pour avoir leur al- 
liance, avoit prévenu, et de faict l'avoit eu, 
\eu que le comte d'Arondel estoit venu à Paris, 

' Gieiricr (ic la ville. 



(141-2) 



PAR JEAN JUVENAL DES MISIINS. 



471 



cl à son aide à Estampes , comme dil est. El 
délibéra le roy d'execuler ce qui avoil esté 
conclud , d'aller devant Bourges, où esloil son 
oncle Jean de Berry. 

Le qualricsme jour de may, le roy s'en alla à 
Saincl-Denys, ainsi qu'il esl accouslumé de 
l'aire. El pril l'orillainbe, et la bailla à un vail- 
lant chevalier nonmié messire Ilutin, seigneur 
d'Aumont, lequel reccul le corps de Nostre-Sci- 
gneur Jesus-Chrisl, et fit les serinens qu'on 
doit faire. Avec le roy esloient les ducs de 
Guyenne, de Bourgongne, de Lorraine, et de 
Bar, et des gens de guerre largement. 

Ledixiesmejour de may, à Saincl-Remy des 
Plains, se rencontrèrent le comte de Sainct- 
Paul conneslable , et Le Borgne de La Heuse 
d'une part, et le seigneur de Gaucourl, qu'on 
disoil Armagnac, d'autre. Et frappèrent les uns 
sur les autres , sans y avoir aucun dommage 
ou profil d'un costé ne d'autre. 

Le roy de Sicile estant vers Belesme, se ren- 
dit au roy. 

Le comte d'Alençon , qui esloil en son pays, 
envoya demander à ceux qui esloient de par le 
roy, trefves de quarante jours , et les obtint , 
sans ce qu'on luy fit aucun desplaisir. 

Le vingt-sixiesme jour dudit mois , passa 
l'avanl-garde à la Charité sur J^oiie. El en 
avoienl la conduite messire Guichard Dauphin, 
grand maistre d'hostel du roy, le seigneur de 
Rambures, maistre des arbaleslriers de France, 
le seneschal de Hainaul, le seigneur de Crouy, 
et le prevost de Paris. Et avoienl six mille 
hommes d'armes , et douze cens hommes de 
traict, et gros valets, avec foison de gens de 
pied. Les vendredy etsamedy passa le charroy. 
Et le dimanche vingl-neufiesme jour, le roy 
passa. Dun-le-Roy , Monlfaucon, et plusieurs 
autres places et chasleaux, se mirent en l'obéis- 
sance du roy. 

Processions se faisoient à Paris moult dévo- 
tes, et porloit-on plusieurs reliques, où esloient 
hommes et femmes nuds pieds , tenans chacun 
un cierge en leur main , et prians Dieu a qu'il 
)) voulusl donner paix entre le roy et les sei- 
» gneurs, ou sinon donner victoire au roy. » 

Le seigneur de Bloqueaux, Robert Le Roux, 
et messire Clignet de Brebanl prirent la ville de 
Vernon , et firent plusieurs courses et domma- 
ges au pays , et ne demeura en la place que 
Bloqueaux , les autres s'en allèrent. Les com- 
munes du pays voyans les maux que leur fai- 



soient ceux qui esloient dedans , délibérèrent 
de les assiéger. Et de faict, à l'aide d'aucuns 
ofiiciers du roy, les assiégèrent. Et trouva Blo- 
queaux moyen de s'eschapper, et se rendirent 
ceux de dedans, où fut pris Simon de Banvion 
et six autres , qui furent amenés à Laon , et là 
eurent les testes couppées. 

Les villes et chasteau d'Issouldun , qui sont 
près de Bourges, se mirent en l'obéissance du 
roy. 

Le neufiesme jour de juin arriva le roy de- 
vant Bourges, et furent dressées ses tentes, de 
luy et ses seigneurs : après quoy survint une 
merveilleuse tempeste de grands vents et grosse 
gresle, qui abattit les. tentes, et fit plusieurs 
grands maux au pays. Les seigneurs de Chas- 
leau-Roux et de Lignieres, qui esloient les plus 
grands barons de Berry, se mirent du coslè du 
roy. El esloil logé le mareschal de Hely h Li- 
gnieres , lequel se mit sur les champs à bien 
grosse compagnée. Le duc de Bourbon le sceul, 
et se mit aussi sur les champs, et rencontra le- 
dit Hely, et le rua jus , et fallut que Hely bien 
hastivement se retrahist à Lignieres. Et y eut 
de ses gens plusieurs morts, et pris. 

Le roy envoya un héraut à son oncle le duc 
de Berry, luy signifier sa venue. Lequel res- 
pondit qu'il fusl le très-bien venu , et autre res- 
ponse ne fil. On le somma de rendre la ville au 
roy, il respondit « qu'il estoit serviteur et pa- 
» renl du roy, et tenoit la ville toute rendue à 
» luy et à monseigneur le dauphin. Mais il avoil 
» en sa compagnée gens , qu'il ne deusl point 
)) avoir, et qu'il garderoit sa cité pour le roy le 
» mieux qu'il pourroit. » Le siège fut mis, et 
sembloil qu'il n'y avoil aucuns gens de guerre 
dedans la ville. Et y eut trois siège mis en trois 
divers lieux. Ceux de dehors voyans qu'il sem- 
bloil qu'il n'y eust comme personne de guerre 
dedans la cité, se doutoienl bien que cauteleu- 
sement on le faisoil. Si mirent un guet haut, 
lequel veid dedans la ville gens armés et habil- 
lés près d'une poterne , et en adverlil les gens 
de l'ost, lesquels se tinrent sur leur garde. Ceux 
de dedans saillirent bien armés et habillés , 
aussi furent-ils grandement receus, et y eut 
très-dure besongne , et plusieurs pris d'mi costé 
et d'autre ; finalement ceux de dedans se relra- 
hirent. Pource que la ville n'estoit pas assiégée 
de toutes parts, et que ceux de dedans pou- 
voicnt saillir par aucuns lieux, et de léger che- 
vaucher le pays , et prendre les marchands , 



472 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



aucuns se mirent sur les champs , c'est à sça- 
voir le seigneur de Rambures, maislre des ar- 
balcslriers de France, et le mareschal de Hely, 
afin que vivres pussent venir, et spécialement 
de Nivernois, et de la Charité sur Loire. Et 
aucunesfois y avoitdes rencontres, qui ne por- 
loient aucun dommage, ou peu , d'un costé et 
d'autre. Il y en avoit en l'ost du roy, qui fu- 
rent pris, et disoit-on qu'ils furent trouvés 
chargés de vouloir bouter le feu es logis du 
roy, et confessèrent le cas , parquoy eurent les 
testes couppées. Aussi y en eut-il d'autres, qui 
faisoient sçavoir dedans la place tout ce qu'ils 
pouvoient sçavoir de l'ost du roy. Et se nom- 
moient Gilles de Soisy, Enguerrand le Senne , 
et maistre Geoffroy de Buyllon secrétaire du 
roy, lesquels furent pris , et confessèrent le cas, 
parquoy eurent les testes couppées. 

En ce temps la ville de Dreux fut prise d'as- 
saut parle mareschal de Longny, qui esloit en 
Normandie. 

Le roy qui esloit devant Bourges , fit lever 
le siège de devant l'une des portes , et le fit as- 
seoir à une autre : la cause pourquoy il 'e fit, 
fut principalement pource que tous les vivres 
du pays , tant pour les gens, que pour les che- 
vaux, estoienl du tout consommés et gastés, et 
en lost ne venoient de ce costé aucuns vivres. 
Et supposé que lesdits de Hely et Rambures 
fissent grandement leur devoir de garder les 
marchands , quand ils venoient : toutesfois 
comme nuls ne trouvoient, pource qu'ils ne 
trouvoient qui juste prix en donnast. Car com- 
bien qu'on fist de grandes exactions de finances, 
les gens de guerre estoient très-mal payés , et 
ne recevoient aucun argent. Et le pays de de- 
vant les autres portes, estoit encore assez garny 
de vivres , et Tcntretenoient ceux de dedans la 
ville, afin que vivres vinssent à la ville. 

Or fut envoyé le prevost de Paris de par le 
roy à Paris, pour avoir argent, lequel en 
trouva à bien grande peine et difiiculté. El y 
eut des capitaines de ceux qu'on disoit Arma- 
gnacs, qui sceurent que argent venoit à l'ost 
du roy, lesquels se mirent sur les champs, pour 
le cuidcr destrousser. El vint la chose à la co- 
gnoissance du duc de Bourgongne , lequel en- 
voya au devant le seigneur de Hely bien ac- 
compagné , parce les autres n'ozerent meltre à 
exécution leur volonté , et fut l'argent apporté 
seurcmcnt jusijues à l'ost. 

Processions se faisoient bien notables à Pa- 



(1412) 

ris , tant générales que particulières , par les 
églises et nuds pieds alloit le peuple, porlant 
cierges, par les paroisses. El en fit une l'univer- 
sité de Paris jusques à Sainct-Denys. Et quand 
les premiers estoient à Sainct-Denys, le recteur 
esloit encores à Sainct-Mathurin. 

Le comte de Sainct-Paul, comme dit est, soy 
disant connestable de France , vint mettre le 
siège devant Dreux : la chose venue à la co- 
gnoissance deGaucourl, il assembla environ 
huicl cens combalans, en intention de venir 
faire lever le siège. De faicl il se mit en che- 
min. El y eut un des gens de sa compagnée, 
pour cuider avoir profil , lequel haslivement 
s'en partit, vint vers ledit comte, et luy dit 
comme ledit de Gaucourt venoit pour frapper 
sur luy et faire lever le siège. Lors ledit comte 
prit quatre cens archers, et les mil en une belle 
embusche prés d'un eslang, où il estoit ad- 
verly que ledit de Gaucourt et sa compagnée 
dévoient passer , et environ cent hommes 
d'armes. Et se trouvèrent les uns sur les au- 
tres. Au commencement y eut dure cl aspre 
besongne. Mais assez lost se départirent les 
uns elles autres, et se relrahil ledit comte sans 
autre chose faire, et ledit de Gaucourt s'en re- 
tourna à Bourges. Ledit comte après son par- 
lement de devant Dreux, prilSainct-Remy, un 
fort chasleau, Chasleauneuf et Belesme. Les- 
quelles places ceux qui estoienl dedans , ren- 
dirent assez légèrement -, et en les rendant leur 
fut promis par ledit comte qu'elles seroienl au 
roy, perpétuellement annexées à sa couronne. 
Et assez lost après les bailla es mains du roy de 
Sicile, et s'en partit du pays et s'en alla en Pi- 
cardie, pource qu'il estoit venu certaines nou- 
velles que les Anglois y dévoient descendre. Il 
laissa le mareschal de Longny, Le Borgne de La 
Heuse et messire Antoine deCraon, et les char- 
gea expressément, qu'ils fissent diligence d'a- 
voir la ville et le chastel de Dreux. Lesquels 
seigneurs estoient vaillans et bien accompa- 
gnés , et y mirent le siège, et envoyèrent à ceux 
de Paris leur requérir qu'ils leur envoyassent 
des gens garnis d'artillerie. Ce qu'ils firent et y 
envoyèrent deux bourgeois de Paris, l'un nom- 
mé Andry Rousseau et l'autre Jean de L'Olive, 
accompagnés de cinq cens combalans , et 
vinrent devant la place avec les autres. Et y 
avoit plusieurs gros engins, qu'on faisoit jeter 
jour et nuicl. Et y cul un des gros engins le- 
quel fit au imn- un bien gros trou. Quand ceux 



(1412) 

de Paris apperceurent le trou , ils descendirent 
es fossés, et firent tant qu'ils vinrent à Fen- 
droit. El combien qu'il y eust gens pour dé- 
fendre qu'on n'y enlrast : toutesfois ils rebou- 
lerent leurs ennemis à force , el y en eut plu- 
sieurs morts et blessés de ceux de Paris. Et par 
une autre porte assaillirent les gens de guerre, 
tellement que la ville fut gagnée. Et se retra- 
hirent ceux de dedans au chasteau. Or estoit 
ladite ville bien garnie de vivres et de meubles, 
de plus grande valeur qu'on ne cuideroit, et 
en prirent les assaillans chacun ce qu'il peut, 
dont ils furent moult enrichis. Après ils déli- 
bérèrent de mettre le siège devant le chastel 
Sainct-Remy, et y fut mis en intention de l'a- 
voir en brief temps. De vaillantes gens estoient 
dedans, qui se defendoienl, et souvent y avoit 
de belles armes faites, et plusieurs blessoient 
et tuoient de traict de ceux de dehors. 

Ceux de Sancerre, où il y avoit forte ville 
et chastel , abandonnèrent la ville et s'en al- 
lèrent à Bourges. Et ceux qui estoient dedans 
le chastel, par certaine composition le ren- 
dirent au roy. 

En ceste saison , Jacqueville et un nommé 
Terbours, qui estoient capitaines de gens 
d'armes, délibérèrent de mettre le siégea Yen- 
ville. Et de faict l'y mirent. Aucuns de ceux 
qu'on disoit Armagnacs s'assemblèrent pour 
cuider faire lever le siège , et s'en retournèrent 
à Thoury , »à où assez hastivement ils furent 
assiégés par lesdits Jacqueville et Terbours, 
qui prirent et entrèrent dans la place; et y 
bouta Jacqueville le feu , et y eut plusieurs 
bonnes gens , femmes etenfans ars et bruslés. 
Les autres saillirent de dessus les murs es fossés, 
dont aucuns se tuoient, les autres s'affoiloient. 
Plusieurs y en eut de pris dedans la place, et 
menés à Paris, lesquels furent pendus. 

On jettoit dedans la ville de Bourges, par ie 
moyen des engins , grosses pierres, qui fai- 
soient du mal beaucoup aux habitans. Et 
comme dessus a esté touché, le duc d'Orléans 
et ceux de son party envoyèrent en Angleterre, 
pour sçavoir s'ils auroient aide et secours 
d'Anglois contre leurs adversaires. Lesquels y 
vinrent et descendirent à la Hogue de Sainct- 
Wasl en Constantin le duc de Clarence , Cor- 
nouaille et autres seigneurs d'Angleterre, ac- 
compagnés de deux mille hommes d'armes, et 
quatre mille de traict , et s'en venoient vers 
Bourges pour aider à faire lever le siège , à 



PAR JEAN JUYENAL DES URSINS. 



473 



l'aide de ceux qu'on disoit Armagnacs. Le duc 
de Savoye, qui estoit au siège, se mesla fort de 
trouver paix, et plusieurs tant du siège, que 
dedans la ville y travailloient diligemrïicnl, et 
en avoient grand désir et volonté : car dedans 
ils estoient fort travaillés de faire guet el garde, 
et tous les jours on en blessoit. Et si n'avoil 
le duc de Berry plus rien dequoy il peust aider 
aux gens de guerre, qui estoient avec luy : car 
combien que auparavant il eust de beaux 
joyaux, toutesfois tout estoit dépendu, elles 
vaisseaux mesmes des reliques vendus et allie- 
nés, et si avoient vivres bien escharcemenl, et 
aucunement on s'y commençoità mourir. Ceux 
de l'ost estoient aussi presques en pareil estât, 
au regard d'argent et vivres, el si en blessoit- 
on plusieurs. Et qui pis estoit, il y couroil une 
maladie de flux de ventre fort merveilleuse, 
dont plusieurs mouroienl. Et mesmement y 
moururent messire Pierre de Navarre elGille 
frère du duc de Bretagne. Parquoy et d'un 
costé et d'autre, estoit nécessité d'avoir paix 
ou traité. Or pour ouvrir la matière fut en- 
voyé par le roy sauf-conduit à l'archevesque 
de Bourges , qui estoit un bien notable pré- 
lat , pour venir de la partie du duc de Ber- 
ry, duquel ledit archevesque estoit chance- 
lier. Lequel y vint , et proposa bien grande- 
ment el notablement, en faisant salutations, 
recommandations et révérences très-humble- 
ment. El fut faite certaine cedule de traité, 
contenant plusieurs articles. Entre les autres 
y avoit : « Que !e duc de Berry et ses adherans, 
)) mettroienl leurs terres et places en la main 
» du roy, qui pourroit mettre en icelles (elles 
» gens qu'il luy plairoit. Que de chacune par- 
« lie on renonceroit à toutes alliances , qu'on 
» pourroit avoir fait ou promis avec les An- 
» glois. Qu'on tiendroit la paix faite à Char- 
)) 1res, el accompliroil-on ce qu'il plairoit au 
» roy d'ordonner. Que les terres saisies se- 
)) roienl rendues à ceux ausquels elles estoient, 
» et que toutes haines et rancunes s'osleroient, » 
avecautresclauses. Laquelle cedule fut envoyée 
à Bourges , et ne pleut pas bien aux seigneurs 
de dedans. Tellement que le roy délibéra de 
faire assaillir la ville, laquelle estoit fort battue 
en plusieurs lieux. Toutesfois depuis le duc de 
Berry s'advisa el délibéra de tenir la cedule, el 
envoya vers le roy et monseigneur le dauphin, 
dire qu'il en estoit content. Et fut advisé qui! 
estoit bon que scurement \cs> ducs de Berry e» 



474 



HISTOIRE DE CHARLES 



de Bourgongne parlassent ensemble ; et fut le 
lieu choisi , et les seuretés advisées. Et issit le 
duc de Berry, et le duc de Bourgongne vint 
au devant de luy. Quand ils s'entre-virent, et 
furent près, ils s'embrassèrent et baisèrent. Et 
dit Berry à Bouigongne : « Beau neveu, j'ai 
» mal fait, et vous encore pis. Faisons et met- 
» tons peine que le royaume demeure en paix 
» et tranquillité. » Et l'autre respondit : « Bel 
» oncle, il ne tiendra pas à moy.» Lors tous 
ceux qui virent la manière, commencèrent à 
larmoyer de pitié. De par monseigneur le dau- 
phin, duc de Guyenne, furent faits les articles 
du traité de paix dessus dits, qui conlenoient 
eneffect le traité de Chartres. Lesquels articles 
furent approuvés comme dit est, par lesdits 
ducs de Berry, de Bourbon et Albret. Et or- 
donné jour que le loy et tous les seigneurs se 
Irouveroient à Auxerre, et que là tout se con- 
firmeroit. Dieu sçait la joye qu'on demenoit 
d'un costé et d'autre. Lors sortit le duc de 
Berry bien accompagné, et vint devers le roy, 
et luy offrit et bailla les clefs de la ville, A al- 
ler devers le roy, fut accompagné ledit mon- 
seigneur de Berry de monseigneur le dauphin 
et de monseigneur de Bourgongne. Très-joyeu- 
sement et benignement le roy le receut, et 
firent grande cliere ensemble. En l'osl, et aussi 
en la ville on faisoit grande joye, et non sans 
cause. Et enlroit en la ville qui vouloit. Et 
ainsi se départit le siège. 

Le duc de Clarence et les Anglois faisoient 
maux innumerables, tant que ennemis pour- 
roient faire , et disoient qu'ils ne partiroient 
ja du royaume, jusques à ce qu'ils fussent con- 
tentés et payés de leurs soldes. Or n'avoit le 
duc dOrleans et le duc de Berry rien : auquel 
fallut à Bourges prendre les reliquaires de la 
sainclcchappelle, et autres églises, pour payer 
ses gens qui estoient dedans en garnison. Et 
pourcc le duc d'Orléans leur bailla en gage et 
en ostage le comte d'Engoulesme son frère, 
jusques à ce qu'on leur euslr baillé certaine 
grosse somme d'argent , qui leur fut pro- 
mise. 

A Paris ils firent grande joye de ce qu'il y 
avoit trailé de paix, lequel se devoit parfaire à 
Auxerre : et fut délibéré que de la cour de par- 
lement iroit un président, et certaine quantité 
des seigneurs, et les advocats et procureur du 
roy, elle prevost des m:uchands, (>l aucuns 
eschevins , lesquels de faicl y furenl. Le ving- 



\I, ROI DE FRANCE, (1412) 

tiesme jour du mois d'aoust y furent le roy et 
lous les seigneurs , excepté Orléans et Berry : 
la cause pourquoy lesdits deux seigneurs n'y 
voulurent aller , fut que messire Pierre des 
Essars, qui sçavoit du secret beaucoup du duc 
de Bourgongne et de ses alliés , les advertit 
qu'il avoit esté paroles, que s'ils y eussent esté, 
on avoit délibéré de les tuer tous deux. Mais 
quand monseigneur le dauphin fut en Melun il 
les manda , lesquels en personne jurèrent et 
firent le serment comme les autres. Et prit lors 
ledit seigneur en son service messire Jacques 
de La Rivière , et un gentilhomme nommé le 
Petit-IMesnil. En effect fut la paix faite à Char- 
tres , confirmée, approuvée et jurée par tous 
les seigneurs , et fut publiée la paix à Paris, 
dont par toute la ville on demenoit grande joye. 

Les Anglois , après ce qu'ils eurent eu le 
comte d'Engoulesme, tirèrent leur chemin vers 
Bordeaux , et prenoient petits enfants tant 
qu'ils pouvoient en trouver, et s'efforçoient de 
prendre places , et pour conclusion faisoient 
maux innumerables. Ils ardirent Beaulieu au- 
près de Loches , pillèrent Busançois : finale- 
ment arrivèrent vers le pays de Bordelois, et 
s'en allèrent par mer en Angleterre. 

Le roy vint à Paris, où il fut receu à grande 
joye, après y entra monseigneur le dauphin, 
puis Philippes comte de Vertus , frère du duc 
d'Orléans : après eux estoient les ducs de 
Bourgongne et de Bourbon, La paix fut dere- 
chef publiée à Paris. Et faisoit-on de plus fort 
en plus fort grandes joyes, chères, lestes et es- 
balemens : et fut dit par monseigneur de 
Guyenne, que la mort de feu messire Jean de 
Montagu , grand maistre d'hoslel du roy , luy 
avoit fort despieu. Et que ce fut un jugement 
trop soudain et mal fait, venant de haine et de 
volonté, plus que de raison. Et ordonna qu'on 
allast au gibet, et qu'il fust despendu et baillé 
aux amis, pour mettre en terre saincte, et ainsi 
fut faict. 

Le roy alla à Sainct-Denys en grande dévo- 
tion, et fut baillé roriflambeen l'abbaye, en la 
forme et manière accouslumée. 

Le roy Jacques, qui estoit venu d'Italie, fit 
prendre son frère le comte de Yendosme , et 
longuement le tint en prison. Et n'en sçavoil-on 
pas bien la cause. Aucuns disoient que c'csloit , 
pource qu'il avoit en sou absence pris les fruicts 
de ses terres, lesquels avoit despendu sans en 
faire aucune n^slilulion. 



(1412) 

Le roy sçachanl que concile se devoil tenir 
en l'eglisc vers les marches de Rome, y envoya 
bien grande et notable ambassade. 

Il vint nouvelles que les Anglois, qui estoienl 
en Guyenne, faisoienl forte guerre, prenoient 
places, et contraignoienl le peuple à leur faire 
sermens. Et pourcc fut délibéré ([uc monseigneur 
de Ilely mareschal de Guyenne, iroit accomi)a- 
gné de gens de guerre, lequel fut jusques là. 
Mais il trouva qu'il n'avoit pas assez de gens 
pour y résister. Et pource il s'en retourna, et 
recpiit qu'on luy baillast gens sulTisamment , et 
derechef il iroit. Laquelle chose ne se pouvoit 
pas faire sans grand argent, dont on n'avoit 
point : pource demeura la chose en ce poinct. 

Le duc de Berry après vint, et entra à Paris 
en grand estât, et fut honorablement receu en 
ladite ville, et en fit-on grande joye. Après vint 
et entra le duc de Lorraine. Or est vray que le- 
dit duc avoit fait de grandes et deshonorables 
choses en la ville de Neufchastel en Lorraine. 
Et combien que l'on veuille dire, que la duché 
de Lorraine ne soit tenue en foy et hommage 
du roy, comme estant de l'empire, toutesfois 
ladite terre de Neufchastel, et bien trois cens 
villes que villages à clocher, sont tenues en foy 
et hommage du roy. Et envoya-l'on faire cer- 
tain exploict audit lieu de par le roy. Dont le 
duc de Lorraine fut mal content, et fit prendre 
des ofiiciers royaux qui faisoient ledit exploict, 
et de ceux à la requeste desquels ilsefaisoit. Et 
encores fit-il pis. Car il y avoit des pennon- 
ceaux et escussons aux armes du roy en la ville, 
qu'on y avoit attachés en aucun lieu , en signe 
de sauvegarde, lesquels il fit prendre, et lier à 
la queue de son cheval, et les traisnoit. Laquelle 
chose venue à la cognoissance des gens du con- 
seil du roy, il fut délibéré qu'on luy feroit son 
procès comme à crimincux de leze-majesté , et 
fut adjourné à comparoir en personne en la cour 
de parlement. Et tant fut procédé qu'il fut mis 
en quatre défauts crimineux. Et mirent devers 
la cour les advocats et procureur du roy leur 
profit de défaut , en requérant les conclusions 
estant en iceluy leur estre adjugées, ce qui fut 
fait. Car il fut dit « avoir encouru et commis 
» crime de leze-majeslé, et avoir forfait corps, 
)) et biens,)) et fut banny du royaume de France. 
Il estoit venu à Paris à la seureté du duc de 
Bourgongne, lequel le devoit présenter au roy 
le lendemain à Tissue de la messe. Laquelle 
chose vint à la cognoissance de la courde parle- 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



^7; 



ment, laquelle ordonna aux advocals et procu- 
reur du roy, qu'ils allassent à la cour requérir 
au roy qu'il fit justice dudit duc de Lorraine , 
ou qu'on le baillast à la cour de parlement pour 
en faire justice , et ce qu'il apparticndroit par 
raison. De ce le duc de Bourgongne et le duc 
de Lorraine n'cstoient en rien advertis, que les 
gens du roy de parlement y deussent aller. Les- 
quels y vinrent, et y avoit des seigneurs de la 
cour avec les advocats et procureur, et arrivè- 
rent comme le duc de Bourgongne presentoit au 
roy le duc de Lorraine. Quand le chancelier de 
France vit ceux de parlement , il demanda ce 
qu'ils vouloient. Et lors s'agenouilla, et parla 
Juvenal seigneur de Traignel, lequel comme 
dessus est dit, estoit advocat du roy, qui recita 
les cas dessus dits, en requérant aussi ce que 
dit est. Lors ledit duc de Bourgongne dit : « Ju- 
)) vénal , ce n'est pas la manière de faire. ■) El 
il respondit qu'il falloit faire ce que la cour 
avoit ordonné., et requeroit que tous ceux qui 
estoient bons et loyaux vinssent, et fussent avec 
eux ^ et que ceux qui estoienl au contraire, se 
tirassent avec ledit du.c de Lorraine. Lors ledit 
duc de Bourgongne laissa aller ledit duc de 
Lorraine, qu'il tenoit parla manche. L'issue 
fut, que le duc de Lorraine pria au roy bien 
humblement, « qu'il luy voulust pardonner, 
)) et qu'il le serviroit loyaument. » Lors le roy 
lui pardonna tout, et pardonna les bannisse- 
mens et confiscations, et eut le duc remission. 
Mais le duc de Bourgongne ne fut pas bien con- 
tent dudit Juvenal , combien que ce qu'il fit, 
ce fut comme bon , vray et loyal , et luy en 
deust le duc de Bourgongne avoir sceu très- 
bon gré, de soy estre si loyaument acquitté. 

Il fut délibéré parle roy et lesdits seigneurs, 
qu'il estoit expédient d'assembler les trois es- 
tais, qui le furent. De tous pays vinrent gens , 
et furent envoyés à Paris , tant des gens d'c- 
glise, des nobles que des bonnes villes. A la 
journée proposa messire Jean de Ncelle chance- 
lier de monseigneur le dauphin, qui monstraen 
assez briefs termes « les maux qui estoient ad- 
» venus par le moyen de la guerre, et des divi- 
)) sions, et le grand bien que c'estoit et pouvoit 
)) advenir par l'union des seigneurs et par paix. 
» Et qu'il estoit nécessité de se pourvoir contre 
)) les Anglois , ennemis anciens du roy , et 
)) royaume de France, laquelle chose ne se peut 
)) faire sans argent. Et pource requeroit aux 
); trois estais aide qui esloit en effecl une bonne 



476 



HISTOIRE DE CHARLES 



» grosse taille.» Après ce ainsi fait et dit, Tuni- 
versité de Paris, et le prevosts des marchands 
et eschevins pour la ville de Paris, demandèrent 
audience. Ce qu'ils eurent, et proposa maistre 
Benoist Gentien • , qui prit son tlieme: lilmpe- 
ravit ventis, et mari, et facta est tranquillitas 
magna.'»El monslra «deux venls qui dominoicnt 
» fort au royaume de France, c'est à sçavoir 
» Sédition et Ambition. > Puis declaraalapau- 
» vrelé du peuple, et les grands aydes qui es- 
» toient sus, comme quatriesmes, impositions, 
» et gabelle, et la grande et excessive mange- 
» rie des finances qu'on y avoit fait. » Or de ce 
ledit Gentien n'avoitrien particularisé, ni nom- 
mé aucuns particuliers, lesquels avoicnlgrands 
profits et excessifs. Derechef ils demandèrent 
audience , laquelle leur fut octroyée à certain 
jour. Auquel proposa un notable docteur en 
théologie del'ordre des carmes, nommé maistre 
Eustache de Pavilly, lequel recita en bref ce 
qu'avoit dit ledit Gentien. Et pour particulari- 
ser, exhiba un grand roole, qui fut baillé à lire 
à un jeune maistre es arts, lequel le leui bien 
grandement et hautement. Et y estoient décla- 
rés les grands et excessifs gages que aucuns of- 
ficiers prenoient, et n'y eut rien espargné, jus- 
ques à la personne du chancelier, et autres per- 
sonnes, et des estais et pompes qui se faisoient, 
et le gouvernement tel qu'il estoit , et nommè- 
rent aucunes gens de finances, particulièrement 
qui avoient eu plusieurs grandes finances, et en 
avoient amendé excessivement. Et requeroient 
qu'on les pris, et leurs biens aussi. Quand le pro- 
posant disoit les paroles dessus dites, ou sem- 
blables, le dit de Neelle chancelier de Guyenne 
vouloit parler, et les reprendre. Mais le chan- 
celier de Franceluydit, qu'il leslaissastdirece 
qu'ils voudroient. Mais ledit de Neelle très-ar- 
rogamment et hautement luy respondit à une 
fois par manière bien orgueilleuse, qu'il parle- 
roit, voulust ou non, avec plusieurs autres pa- 
roles dont les assistans furent très-mal contens, 
et se départirent sans aucune conclusion. Pour 
ceste cause monseigneur de Guyenne envoya 
quérir ses seaux, et le desappointa d'astre chan- 
celier de Guyenne. Un advocal de parlement , 
nommé maistre Jean de Vailly , sans quelque 
eslection, par le moyen de la reyne, à la re- 
quesle de son frère le duc de Bavière, fut fait 

' f)i) lui altribuc l'iiisloirc de Charles VI (raduitc 
l»,!r I.e l-al)ourcur 



VI, ROI DE FRANCE, (14 12) 

chancelier de Guyenne. A la délibération des 
trois estais, y eut diverses imaginations et opi- 
nions. Entre les autres, ceux delà province de 
Rheimsbien notablement monstrerent, que les 
aydes ordinaires sufiîsoient bien à soustenir la 
guerre sans mettre tailles, veu la pauvreté du 
peuple et les pilleries , à cause des divisions , 
et plusieurs à leur imagination se adhérèrent. 
L'abbé du Mont-Sainct-Jean , qui estoit bien 
notable clerc , parla spécialement contre les 
gens des finances, et ceux qui avoient eu dons 
excessifs du roy. En monstrant qu'on devoit 
reprendre de ceux qui avoient trop eu , et que 
ce fait, le roy auroit assez pour résister aux 
ennemis , et soustenir sa guerre, en employant 
cequi a voit esté dit par lesdits Gentien et Pavilly. 

En ce temps mourut Henry de Lancastre, le- 
quel on disoit estre mesel ' , qui se disoit roy 
d'Angleterre, par la manière dessus dite. Et 
laissa quatre fils, c'est à sçavoir Henry V du 
nom , roy après lui, le duc de Clarence , le duc 
de Bethfort , le duc de Glocesire. 

Quelque paixqu'il y eust, tousjours regnoienl 
les boucher dessus nommés, et plusieurs pau- 
vres et mauvaises gens. Et pource que Juvenal 
seigneur de Traignel, avoit plusieurs seigneurs 
tant de la comté que de la duché de Bourgon- 
gne, ses parens, lesquels l'aimoient bien, et en 
lui avoient fiance. Ils vindrent vers luy en son 
hostel de Paris, et luy dirent deux choses, qui 
leur desplaisoient fort , touchant monseigneur 
le duc de Bourgongne. L'une qu'il estoit obstmé 
de maintenir, qu'il ne fil point mal, d'avoir fait 
tuer monseigneur dOrleans, et que si ce n'es- 
toil que les maux qui en sont advenus, si devoit 
considérer qu'il avoit mal fait. L'autre , de ce 
qu'il se laissoit gouverner par bouchers, trip- 
piers , escorcheurs de bcsles, et foison d'autres 
meschantes gens. Et requirent audit .Tuvenal, 
qu'il le v.oulust remonslrer audit duc de Bour- 
gongne. Lequel respondit que volontiers il le 
feroit. Or fut ledit Juvenal plusieurs fois en 
l'hoslel d'Artois, où il l'altcndoitjusquesà mi- 
nuict. Et advint qu'une nuict le duc de Bour- 
gongne le fit venir, et l'ouyt assez patiemment. 
Il luy remonstra , que au moins ne pouvoit-il 
que dire qu'il eust failly , et que la paix estoit 
faite, et qu'il la tiondroit. Et entant qu'il lou- 
choit les bouchers, que ce n'estoitpas son hon- 
neur. Et si luy dit outre , qu'il luy fineroit de 

' I/idre, li'iiiciix. 



(1431) 

cent notables bourgeois de Paris pour l'accom- 
pagner , et faire tout ce qui luy plairoit com- 
mander. Et si luy presleroient argent quand il 
en auroil alTaire. Au premier il respondit qu'il 
ne cuidoit point avoir failly, et qu'il ne leçon- 
fesseroit jamais. Au deuxiesmcil dit, qu'il fal- 
loit qu'il se fist, et qu'il n'en seroit autre chose. 
Et estoit pitié de voir, et sçavoir ce que faisoient 
lesdiles meschantes gens, lesquels on nomnioit 
cabochiens, à cause d'un escorcheur de besles 
nommé Caboche, qui estoit l'un des principaux 
capitaines desdites meschantes gens. Desquels, 
et de leur manière de faire, toutes gens de bien 
esloienl très-mal conlens. 

1413 

L'an mille quatre cens et treize, ceux qui 
avoient le gouvernement des finances furent 
desappointés, et autres mis en leurs lieux. Et 
si voulut-on desappointer le chancelier : mais 
le roy fort le soustint, tellement que pour lors 
il demeura, combien que depuis il fut desmis. 

Messire Pierre des Essars s'en alla et partit, 
aussi firent plusieurs autres. La charge qu'on 
donnoit audit des Essars, estoit qu'on devoit 
faire joustes au bois de Vincennes, esquelles 
devoit estre le roy et monseigneur de Guyenne 
dauphin , et qu'il les devoit prendre et emme- 
ner , et les mettre hors des mains de monsei- 
gneur de Bourgongne. On procéda conlre ceux 
qui s'estoient absentés à bannissemens. 

A la fin d'avril, et au commencement de 
may , se mirent sus plus fort que devant mes- 
chantes gens , trippiers , bouchers , et escor- 
cheurs, pelletiers, cousturiers, et autres pau- 
vres gens de bas estât, qui faisoient de très- 
inhumaines , détestables , et deshonnesles be- 
songnes. 

Et quand messire Pierre des Essars, son 
frère , et autres virent la manière de fùire , ils 
s'en allèrent hors de Paris, car ce moult luy 
desplaisoit. Les autres disoient que c'estoit 
pource qu'il ne faisoit pas à son plaisir, comme 
il avoit accoustumé. Et là une fois où on par- 
loit de recouvrer argent de ceux qui en avoient 
trop eu , il dit que le premier duquel , ou sur 
lequel on devoit recouvrer, c'estoit du duc de 
Bourgongne , car il avoit eu bien deux mille 
lyons. Et de ce le duc de Bourgongne fut mal 
content, et aussi les cabochiens. Et apperceut 
■ledit des Essars qu'il seroit en danger. Et pour 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



477 



ce s'en alla, coiiil)i(>n que depuis il dit, que 
oncques n'en avoit parlé , ne fait les autres 
choses qu'on lui mettoit sus. 

Les cabochiens de Paris voulurent avoir un 
capitaine. El prirent un clicvalier de Beausse, 
nommé messire Helion de Jacqueville , qui es- 
toit bien habile de son corps. Et Le Borgne de 
La Hcuse fut fait prevost de Paris. 

Des Essars cuida prendre le pont de Charen- 
ton. Depuis à la seureté du duc de Bourgon- 
gne , vint à la bastille de Sainct-Antoine. Quand 
la chose vint à la cognoissance de Jacqueville, 
luy et un nommé Robert de Mailly , vint bien 
à tout trois mille des gens dessus dits devant la 
bastille, disans comme que ce fust , qu'ils au- 
roient messire Pierre des Essars. Lequel tou- 
tesfois estoit venu à la seureté de monseigneur 
de Guyenne, et de monseigneur de Bourgon- 
gne. Pource que lors on n'obtempéra pas à 
leur requeste. Mais depuis ils vinrent bien 
vingt mille avec lesdits Jacqueville et IMailly , 
en l'hoslel du duc de Bourgongne. Lors ledit 
duc voyant la grande commotion, leur dit, 
« qu'il le prendroit et l'auroit en sa main , et le 
» garderoit bien, si le fist venir à luy. » Lors le- 
dit des Essars luy dit : « Monseigneur, je suis 
» vei. j à vosire seureté , s'il vous semble que ne 
•» me puissiez garder de la fureur de ces gens, 
)) laissez-moy en aller. » Et ledit duc luy dit : 
« Mon amy , ne te soucie , car je te jure , et as- 
» seure par ma foy , que tu n'auras autre garde 
)) que de mon propre corps , » et le prit par la 
main , luy fit la croix sur le dos de sa njain , et 
l'emmena. Puis vinrent à l'hostel de monsei- 
gneur de Guyenne , et fit une proposition mes- 
sire Jean de Troyes , en disant : « qu'il falloit 
» qu'on eust aucuns qui estoient entour diidit 
)) seigneur, et qu'ils estoient informés qu'il y 
» avoit des gens de très-mauvaise volonté, » 
et firent une très-grande commotion et sédition. 
Et furent pris le duc de Bar, le chancelier 
Vailly, messire Jacques de La Rivière, messire 
Ptegnaud d'Angennes, Gilet de Vitry, et Mi- 
chelet de Vitry son frère (lequel madame de 
Guyenne, fille du duc de Bourgongne, lenoit 
en ses bras) et autres jusques à quinze, qui 
furent menés en l'hoslel d'Artois, où estoit le 
duc de Bourgongne. Il y avoit un nommé Uva- 
telet, qui estoit au duc de Berry, lequel ils tuè- 
rent, si firent-ils un menestrier nommé Cour- 
lebole , et un secrétaire du roy, nommé mais- 
Ire Raoul-Brisoul. Plusieurs meurtres secrelle- 



478 



HISTOIRE DE CHARLES 



menl se faisoienl. Depuis les dessus dits furent 
mis au Louvre en prison, et le duc de Bar aussi 
en la grosse tour, et niessire Pierre des Essars 
fut mené au Chastellet. Et prirent les chappe- 
rons blancs, et en eurent le roy, monseigneur 
le dauphin , les ducs de Berry et de Bourgon- 
gne, et ceux du grand conseil, et n'en avoit 
pas qui vouloit. Ceux ausquels on les refusoit , 
c'estoit signe qu'on les tenoit pour Armagnacs, 
ou au moins ils estoient soupçonnés de Testre. 
Hs alloient par Paris par tourbes, et delais- 
soient leurs mestiers. Et ainsi puis qu'ils ne 
gagnoient rien , il falloit qu'ils pillassent et 
desrobassent , et aussi le faisoient-ils de leur 
auctorité pure et privée. 

Ces manières mesmes desplaisoient à au- 
cuns, qui avoient esté consentans de les mettre 
sus, comme au ministre des Mathurins , à 
maistre Eustache de Pavilly, carme, et autres 
de l'université, qui délibérèrent de s'assembler 
secrettement aux Carmes, en la chambre dudit 
de Pavilly , pour imaginer à quelle fin ces ma- 
nières de faire pouvoient venir. Et pource 
qu'ils sçavoient que ledit seigneur de Traignel 
estoit bien notable homme, et qui avoit eu 
le gouvernement de la ville de Paris longtemps, 
et avoit tousjours monstre de son pouvoir avoir 
amour au roy , et au royaume , et à la chose 
publique, ils luy prièrent qu'il luy pleusl d'y 
eslre. Et s'assemblèrent, et y eut plusieurs ima- 
ginations, et voyoient bien que les choses ten- 
doient à destruction finale de la seigneurie. 
Ils s'enquirent quelles personnes dévotes et me- 
nans vie comtemplative y avoit à Paris , et 
trouvèrent des religieux, et autres, et aussi des 
femmes. Et alla Pavilly parler à eux, en leur 
priant qu'ils voulussent prier Dieu, qu'il leur 
voulust révéler à quelle fin et conclusion ces 
divisions pouvoient venir. 1\ y en eut entre les 
autre trois, qui rapportèrent trois diverses 
choses. L'une fut, qu'il s'embloit à la créature 
qu'elle voyoit au ciel trois soleils. La seconde, 
qu'elle voyoit au ciel trois divers temps, dont 
l'un estoit vers le midy , es marches d'Orléans 
et de Berry , clair et luisant ; les deux autres 
près l'un de l'autre vers Paris, qui par fois en- 
couroientdes nues noires etombreuses. L'autre 
eut une vision qu'elle voyoit le roy d'Angleterre 
en grand orgueil et estât , au plus haut des 
tours de Nostre-Dame de Paris, lequel excom- 
munioit le roy de France, qui estoit accom- 
pagné de gens veslus de noir, et estoit assis 



\ï, ROI DE FRANCE, (M 13) 

sur une pierre emmy le parvis Nostre-Dame. 
Quand les dessus-dits furent assemblés par 
deux fois bien et longuement, et parlèrent des 
choses anciennes , ils conclurent que toutes les 
choses qu'on faisoit, et le gouvernement tel 
qu'il estoit, pouvoit signifier mutation de sei- 
gneurie au royaume. Et par ce moyen , le roy 
d'Angleterre, qui pretendoit à avoir droict au 
royaume de France , y pourroit parvenir , et 
que les choses estoient bien dangereuses et pé- 
rilleuses. Et y eut l'un d'eux qui dit, qu'il 
avoit veu plusieurs histoires, et que toutes les 
fois que les papes et les roys de France avoient 
esté unis ensemble en bonne amour , que le 
royaume de France avoit esté en bonne pros- 
périté : et se doutoitque les excommuniemens 
et malédictions que fit le pape Boniface hui- 
tiesme sur Philippes-le-Bel, jusques à la cin- 
quiesme génération, et depuis renouvellées, 
comme l'on dit, par Benedict, ne fussent cause 
des maux et inconveniens qu'on voyoit. Car 
Philippes-le-Bel délaissa trois beaux fils, les- 
quels moururent sans hoirs masles. Philippes 
de Valois eut bien à faire. Et si eut le roy Jean, 
qui fut pris en la bataille de Poictiers. Et eut 
un fils nommé Charles cinquiesme, dit le Sage, 
qui eut de grandes guerres, et eut deuxenfans, 
Charles qui règne de présent malade, comme 
il estoit notoire, et Louys qui mourut piteuse- 
ment. Que de présent, qui meltroit le tout en 
bon estât et gouvernement es enfans du roy, 
tout devoit cesser. Laquelle chose fut fort pe- 
sée et considérée par ceux de l'assemblée. Et 
ledit seigneur de Traignel dit , que le remède 
seroit de trouver une bonne paix ferme entre 
les seigneurs, et que chacun y devroit travail- 
ler. Et que si aucuns des seigneurs avoient al- 
liances ou promesses aux Anglois , qu'on les 
mistau néant, et qu'on y renonçast. Ce que au- 
cuns des presens imaginèrent qu'il le dist pour 
le duc de Bourgongne, qui avoit esté à Calais, 
et avoit fait aucunes promesses et confédéra- 
tions. Mais il le disoit privement et secrette- 
ment, pource qu'il sçavoit que ceux qu'on di- 
soit Armagnacs, avoient fait venir le duc de 
Clarence, ce qui ne se pouvoit faire sans quel- 
ques promesses. Pareillement le duc de Bour- 
gongne , avoit esté à Calais , et amena le 
comte d'Arondel , ce qui ne fut mie sans au- 
cunes pactions, ou convenances. Et il se dou- 
toit que telles choses, jointes les divisions, ne 
donnassent courage aux ennemis d'eniropron- 



(1413) 

dre sur le royaume. Or se départit ainsi l'as 
semblée. Toutesfois ledit ministre des Malhu- 
rins, et autres presens confessèrent, que le 
droit remède estoit d'entendre à bonne paix. 
Ce que ledit ministre desiroit en faveur de 
messire Pierre des Essars , dont il estoit ser- 
viteur. Lequel estoit au Chastellet, et en dan- 
ger de sa personne. Mais ledit dePavilly, qui 
tendoit fort au profit de sa bourse, et s'interes- 
soit avec les Gois, Sainct-Yons et leurs alliés, fit 
une proposition, en voulant monstrer que la 
prise des personnes, dont dessus est faite men- 
tion , estoit bien duement faite, et qu'il falloit 
ordonner commissaires pour faire leurs procès, 
et qu'ils eussent puissance d'en prendre des 
autres, de faire du criminel civil, et d'emprun- 
ter argent de ceux que bon leur sembleroil. Et 
ainsi fut fait et ordonné, et y eut commissaires 
destinés, ausquels on bailla la puissance des- 
susdite , et à chacun d'eux , à leur grelTier et 
sergens, un chapperon blanc. 

Quand le comte de Verlus frère du duc d'Or- 
léans, veid ces manières de faire, et qu'on avoit 
pris le duc de Bar, et autres, et que de jour 
en jour on en prenoit, il fut conseillé de s'en 
partir, et s'en alla à Orléans vers son frère. Or 
fut fait capitaine de Paris Jacqueville, Denisot 
de Chaumont du pont de Saint-Cloud, et Ca- 
boche du pont de Charenton. 

On prenoit gens ausquels on imposoit avoir 
fait quelque chose, dont il n'estoit rien, et fal- 
loit qu'ils composassent, fust droit, fust tort, à 
argent, qu'il falloit qu'ils baillassent. 

Lecomte de Charolois fils du duc de Bourgon- 
gne , et IMadame sa femme fille du roy, aussi 
s'en allèrent, et leurs gens, à tout leurs chap- 
perons blancs. Et disoit-on que c'estoit à la re- 
queste de ceux de Gand, et que de ce avoient 
requis le duc deBourgongne. Mais aucuns ima- 
ginoient, que ce n'estoit qu'une fiction, et qu'ils 
s'en alloient,pource que les choses estoient trop 
merveilleuses , et le père et le fils n'estoient pas 
conseillés de se trouver ensemble en un mesme 
lieu. 

Derechef, le carme dePavilly fit une propo- 
sition à Sainct-Paul devant la reine , monsei- 
gneur le dauphin et autres seigneurs. Et prit 
sa maliere-sur une fiction d'un jardin, où il y 
avoit de belles fleurs, et hcrbettes, et aussi il y 
croissoit des orties, et plusieurs herbes inutiles, 
qui empeschoient les bonnes herbes de fructi- 
fier, et pource les falloit sarcler, oster, et nel- 



PAR JEAN JIJYENAL DES LRSINS. 



479 



toyer. Et que au jardin du roy et de la reyne 
y avoit de très-mauvaise herbes, et périlleuses, 
c'est à sçavoir quelques serviteurs et servantes, 
qu'il falloit sarcler et oster, afin que le demeu- 
rant en valust mieux. 

Lors estoit monseigneur le dauphin à une fe- 
nestre tout droit, qui avoit son chapperon blanc 
sur sa leste, la patte du costé dextre, et la cor- 
nette du costé senestre, et menoit ladite cornette 
en venant dessous le costé dextre, en forme de 
bande. Laquelle chose apperceurent aucuns des 
bouchers, et autres de leur ligue, dont y eut 
aucuns qui dirent alors : « Regardez ce bon en- 
» faut dauphin, qui met sa cornette en forme 
)) que les Armagnacs le font; il nous courroucera 
» une fois. » 

Les mauvaises herbes furent oslées des jar- 
dins du roy et de la reyne, c'est à sçavoir le 
duc de Bavière Crere de la reine, qui fut mis 
en une tour devant le Louvre ; et plusieurs au- 
tres officiers , les uns mis en Chastellet, et les 
autres en la Conciergerie du Palais, dont y en 
avoit de clercs, qui furent rendus à l'evesque. 
Et si prit-on environ quatorze ou quinze da- 
mes, que damoiselles de l'hostel de la reyne. 
lesquelles furent menées en la Conciergerie 
du Palais, comme en prison. 

Et afin que parmy le royaume on cuidast, 
que ce qu'on faisoit estoit pour le bien du 
royaume, ceux du conseil des dessus dits firent 
chercher et quérir es chambre des comptes, et 
du trésor, et au Chastellet, toutes les ordon- 
nances royaux anciennes, et sur icelles en for- 
mèrent de longues et prolixes, où il y avoit de 
bonnes et notables choses prises sur les an- 
ciennes : puis firent venir monseigneur le dau- 
phin duc de Guyenne, en la cour de parle- 
ment, tenant comme un lict de justice : et les 
fit lire et publier à haute voix. Et les leutle 
greffier du Chastellet, nommé maistre Pierre 
de Fresnes, qui avait un moult bel langage, et 
haut. Et furent lesdites ordonnances décrétées 
estre gardées, et sans enfraindre. 

Or est vray, comme dessus a esté touché, que 
messire Helion de Jacqueville estoit capitaine 
de Paris, et desdits bouchers, et en elTet disoit- 
on qu'il gouvernoit tout. Et un jour alla avec 
autres voir messire Jacques de La Rivière, et 
Petit-IMesnil, non mie pour bien qu'il leur vou- 
lust, et entrèrent en aucunes paroles. Tous- 
jours ledit de La Rivière respondoit le plus 
graticusement qu'il pouvoit, et voyoil bien que 



480 



HISTOIRE DE CHARLES 



bon meslier luy en estoit, et qu'il esloit en 
grand danger de sa personne. Or en parlant 
ledit de Jacqueville luy dit , qu'il estoit faux, 
traistre, et desloyal. Et lors ledit de La Rivière, 
qui se sentoit si grandement injurié, et que la 
chose touchoit si grandement son honneur, 
respondit audit de.Tacqueville, qu'il avoit faus- 
sement et mauvaisement menty, et que s'il 
plaisoit au roy il le combatroil. Lors ledit 
Jacqueville, qui avoit une hachette en son 
poing, la haussa, et frappa tellement ledit de 
La Rivière sur la teste, qu'il le tua, aucuns di- 
sent que ce fut d'un pot d'estain. Qui fut un 
bien merveilleux cas, de tuer un homme es 
mains de justice; mais rien plus n'en fut. Le 
lendemain on traisna ledit de La Piiviere tout 
mort en une charette, aux halles , et sur l'es- 
charfaut on luy couppa la teste : si fut aussi 
mené en sa compagnée ledit Petit-Mesnil, à 
qui pareillement on couppa la leste, sans ce 
qu'on en dit la aucune cause, ou raison, sinon 
voloBté de Jacqueville. 

-; Etpource qu'il sembloit à ceux qui faisoient 
lès exploicts dessus dits , que le bon-homme 
messire Arnaud deCorbie, qui avoit esté long- 
temps premier président du parlement, et de- 
puis bien vingt ans chancelier de France, ne ! 
leur estoit pas bien propice, il fut désappointé, 
€ten son lieu mis un nommé maistre Eustache 
do Laitre. 

Or combien qu'on eust ordonné commissai- 
res contre ceux qu'on maintenoil eslre Arma- 
gnacs, loulesfois en ordonnerent-ils encores 
d autres, de ceux qu'on nommoit cabochiens, 
pour avoir et exiger argent en manière d'em- 
prunt, do tous ceux qui avoient renommée 
d'avoir argent, et les faisoient venir devers 
eux, tant du parlement, que des marchands, 
et bourgeois de Paris, et leur demandoient à 
emprunter. Et s'ils ne prestoient promptement, 
on les envoyoit en diverses prisons, et meltoit- 
on sergens en leurs maisons, jusques à ce qu'ils 
eussent payé ce qu'on leur demandoit. Entre 
les autres, ils demandèrent audit maistre Jean 
Juvenal deux mille escus. Et pource qu'il les 
refusa aucunement, on commanda qu'on le 
mcnast en prison au Petit-Chastellet, dont il 
appella en parlement. Ce nonobstant il fut en- 
voyé audit Pelit-Chastellel; et avant qu'il par- 
list, fallut qu'il baillast partie de ce qu'on luy 
demandoit, ei le demeurant promit de payer 
à un terme, dont il ne fut pas bien content , et 



VI, ROI DE FRANCE, (I4l3) 

non sans cause, car il le monstra bien après. 

Il y avoit un notable docteur en théologie, 
et de grande réputation, nommé maistre Jean 
Jarson , lequel estoit chancelier de Nostre- 
Dame de Paris, et curé de Sainct-Jean en 
Grève, qui avoit accouslumé de s'acquitter 
loyaument. Etpource que en compagnée où il 
estoit, il deut dire, que les manières qu'on te- 
noit n'estoient pas bien honnestes, ne selon 
Dieu, et le disoit d'un bon amour et affection, 
on le voulut prendre, mais il se mit es hautes 
voustes de Nostre-Dame de Paris, et fut son 
hostel tout pillé et desrobé. 

Le seigneur de Hely, qui estoit mareschal de 
Guyenne, et vaillant chevalier, demanda gens 
et argent, et qu'il iroit en Guyenne, laquelle 
chose luy fut octroyée. Et luy bailla-on une 
bien grosse somme d'argent, et luy sembloit 
qu'il feroil merveilles. Il s'en alla en Poictou, 
et assembla gens de toutes parts, et de là tira 
vers les marches de Sainctonge, où il avait in- 
tention d'assiéger et prendre Soubise. Mais la 
chose alla bien autrement, car le capitaine de 
Soubise bien accompagné frappa sur son logis, 
et prit ledit seigneur de Hely. Duquel par ce 
moyen l'entreprise et l'armée furent rompues. 

Les Anglois estoient joyeux de la division, 
qu'ils voyoient estre entre les seigneurs de 
France. Et fut le roy d'Angleterre conseillé de 
faire une armée, et de l'envoyer vers la coste 
de Normandie, sçavoir s'il pourroient avoir 
quelque entrée, et place. De faict, il envoya 
une armée vers Dieppe, qui y cuida descendre. 
Mais les nobles, et le peuple du pays, s'assem- 
blèrent sur le rivage de la mer, et combatirent 
les Anglois, tellement qu'ils les desconfirent. Et 
fut le capitaine des Anglois tué, et pource se 
rotrahirent en Angleterre. Quand le roy d'An- 
gleterre sceut l'adventure, il en fut bien des- 
plaisant, et ordonna une plus grande armée à 
faire : de faict il le fit, et prirent terre. Le Bor- 
gne de La Heuse y alla, et prit des gens ce qu'il 
peut. Et cuida défendre la descente desdils An- 
glois; mais il fut bien lourdement rebouté, et 
y eut plusieurs chevaux morts de traicts, et 
aussi de ses gens pris, et fut contraint de s'en 
retourner. Les Anglois cuiderent trouver ma- 
nière d'avoir Dieppe : mais ils faillirent. Et 
vinrent vers le Tresport, entrèrent dedans, et 
en l'abbaye , et y boutèrent le feu, et ardirent 
tout, mesme une partie des religieux. Plu- 
sieurs gens tuèrent, et navrèrent, et si en pri- 



(1413) PAR JEAN JU VENAL DES URSINS. 

rent, cl s'en retournèrent en Angleterre à tout 
leur proye. 



La chose venue à la cognoissance des sei- 
gneurs d'Orléans, Bourbon, Alcnçon, et autres, 
et la manière qu'on IcnoiLà Paris à la descente 
desdits Anglois, ils envoyèrent vers le roy, en 
s'olTrans à son service : en requcrans que les 
traités de paix qui avoient esté faits, accordés, 
promis et jurés, fussent entretenus, gardés, et 
observés. Et que au regard d'eux, ils ne se 
trouveroient point qu'ils eussent fait chose au 
contraire. Et que en la ville de Paris plusieurs 
choses horribles et détestables se faisoiont, con- 
tre les traités de paix. 

IMais les bouchers et leurs alliés en lonoient 
bien peu de conte. Et firent faire le procès du- 
dit messire Pierre des Essars. Et luy imposoit- 
on plusieurs cas et choses, qu'on disoit qu'il 
avoit commis et perpétré, dont des aucunes 
dessus est faite mention. Et fut condamné à es- 
Ire traisné sur une claye du Palais jusques au 
Chastellet, puis à avoir la teste couppée aux 
halles. Laquelle sentence, qui estoit bien pi- 
teuse, et à la requeste de ceux qu'il avoit pre- 
mièrement mis sus, et eslevés, fut exécutée. Et 
le mit-on au Palais sur une claye attachée au 
bout de la charette, et fut traisné les mains 
liées jusques au Chastellet : en le menant il sous- 
rioit, et disoit-on qu'il ne cuidoit point mourir, 
et qu'il pensoit que le peuple dont il avoit esté 
fort accointé, et familier, et qui encores l'ai- 
moit, le deust rescourre. Et s'il y en eust eu 
un qui eust commencé , on l'eust rescous, car 
en le menant ils murmuroient très-fort de ce 
qu'on luy faisoit. Outre qu'il avoit espérance 
que le duc de Bourgongne luy tint la promesse 
qu'il luy avoit faite en la bastille Sainct-An- 
toine, qu'il n'auroit mal non plus que luy. Mais 
il fut mis devant le Chastellet dessus la cha- 
relte, et mené aux halles^ et là eut la teste 
couppée, son corps fut mené au gibet, et mis 
au propre lieu où fut mis Montagu. Et disoient 
aucuns que « c'estoit un jugement de Dieu de 
» ce qu'il mourut, comme il avoit fait mourir 
« ledit Montagu. » 

Audit mois advint que Jacqueviile , et ses 
soudoyers, qui estoient orgueilleux et hautains, 
vinrent un jour de nuict entre onze et douze 
heures au soir en l'hostel de monseigneur de 
Guyenne, où il s'esbatoit, et avoit-on dansé. 
Et vint jusques en la chambre dudit seigneur, 
et le commença à hautement tancer, et le re- 



481 

prendre des chères qu'il faisoit , et des danses 
et despenses , et dit plusieurs paroles trop 
fieres, et orgueilleuses contre un tel seigneur, 
et « qu'on ne luy souffriroit pas faire ses vo- 
)j lontés, et s'il ne se advisoil, qu'on y metlroit 
M remède. » A ces paroles estoit présent le 
seigneur de La Trimouille, qui ne se peut faire, 
qu'il ne respondist audit Jacqueviile, que « ce 
» nestoit pas bien fait do parler ainsi dudit sci- 
» gneur, ne à luy à faire, et que l'heure estoit 
» bien impertinente, et les paroles trop fieres, 
» et hautaines, veu le petit lieu dont il estoit. » 
Sur ce se meurent paroles, tellement que de La 
Trimouille desinenlit Jacqueviile, et aussi 
Jacqueviile La Trimouille. IMonseigneur do 
Guyenne voyant la manière dudit Jacqueviile , 
tira une petite dague qu'il avoit, et en baiila 
trois coups audit Jacqueviile par la poitrine, 
sans ce qu'il luy fist aucun mal, car il avoit bon 
haubergeon dessous sa robe. Le lendemain le- 
dit Jacqueviile et ses cabochiens s'esmeurent 
en intention d'aller tuer ledit seigneufdo La 
Trimouille : de faict, ils eussent accomply leur 
mauvaise volonté, si ce n'eustcsté io duc de 
Bourgongne, qui les appaisa tellement, qu'ils 
laissèrent leur fureur, et se refroidirent ; mais 
du courroux qu'en eut monseigneur de Guyen- 
ne , il fut trois jours qu'il jcltoit et crachoit le 
sang par la bouche, et en fut très-bien malade. 
Le roy fut gary, et revint en bonne santé. 
Laquelle chose venue à la cognoissance des 
seigneur d'Orléans, et autres dessus nommés, 
ils envoyèrent devers le roy une ambassade, 
en luy requérant, qu'il voulust faire entretenir 
la paix , ainsi qu'elle avoit esté jurée et pro- 
mise. Le roy envoya vers eux l'evesque de 
Tournay, l'hermite de la Faye , maistre Pierre 
de Marigny, et un secrétaire, lesquels seigneurs 
estoient à Verneuil, et parlèrent longuement 
ensemble. Et s'en retourna ladite ambassade 
arrière vers le roy à Paris, où ils rapportèrent 
pleinement, comme lesdits seigneurs vouloient 
paix , et ne demandoient autre chose , et que 
hors la ville en quelque lieu seur ils peussent 
parler ensemble. Et si rapportèrent lesdits 
ambassadeurs , que lesdits seigneurs se plai- 
gnoient fort, de ce qu'on ne leur rendoit leurs 
places prises durant la guerre, ainsi qu'il leur 
avoit esté promis. Et aussi des mutations qu'on 
avoit fait des officiers des maisons du roy, de 
la reyne , de monseigneur de Guyenne, et des 
capitaines es places du roy, et des prisonniers, 

31 



4S2 HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



tant des seigneurs, cl olTicicrs, que des femmes, 
et des manieics qu'on lenoit es choses qu'on 
faisoit. 

Quand ceux qu'on nommoit cabochiens sceu- 
rent que les matières se disposoient à la paix, 
ils furent moult troublés, cognoissant ce qu'ils 
avoicnt fait par leur puissance , qui gisoit en 
cruauté et inhumanité, cesseroit -, partant de 
tout leur pouvoir ils trouvèrent bourdes , cl 
choses non véritables, ny apparentes, pour 
cuider empescher la paix : toutesfois ils déli- 
vrèrent de prison les dames et aucuns des pri- 
sonniers. 

Or cstoit le duc de Berry, à tout son chap- 
peron blanc, logé au cloistre de Nostre-Dame, 
en rhostel d'un docteur en médecine, nommé 
maistrc' Simon Allegret , qui cstoit son physi- 
cien. Et presque tous les jours il vouloit que 
ledit feu maisire Jean Juvcnal dos Ursins, sei- 
gneur de Traigncl , allast devers luy. Ils con- 
feroienl ensemble du temps qui couroit, et des 
choses qu'on fesoit , et disoit. Ledit seigneur 
dit audit Juvenal : « Serons-nous tousjours en 
» ce poinct , que ces meschantes gens ayent 
» auctorilé et domination ? » Auquel le seigneur 
de Traignel rcspondit : « Ayez espérance en 
)) Dieu, car en bricf temps vous les verrez des- 
)) truits , et venus en grande confusion. » Or 
tous les jours il ne pensoit, ne imaginoit que la 
manière comme il pourroit faire , et délibéra 
d'y remédier : il estoit bien noble homme, de 
haut courage, sage et prudent, qui avoit gou- 
verné la ville de Paris douze ou treize ans , en 
bonne paix , amour et concorde. Et estoit en 
grand soucy, comme il pourroit sçavoir, si 
aucuns de la ville seroient avec luy, et de son 
imagination : car il ne s'ozoit descouvrir à per- 
sonne , combien que plusieurs de Paris des 
plus grands et moyens , esloient de sa volonté. 
Luy donc estant en cesle pensée et.grandc per- 
plexité , par trois nuicts , comme au poinct du 
jour il luy sembloit qu'il songeoit, ou qu'on luy 
disoit : <( Surgite cùm sederetis , qui manducatis 
panem doloris. » Et un matin madame sa femme , 
qui estoit une bonne et dévote dame , luy dit : 
(c Mon amy et mary, j'ay ouy au matin que 
» vous disiez , ou qu'on vous disoit ces mots 
» contenus en mes heures, où il y a : Surgite 
)) cùm sederetis, qui manducatis pancm doloris. 
» Qu'est-ce à dire? » El le bon seigneur luy 
rcspondit: « Ma mie, nous avons onze cnfans, 
» et est bien meslier que nous priions Dieu 



(H13) 

» qu'il nous doint bonne paix, et ayons espe- 
» rance en luy, et il nous aidera. » Or en la 
cité y avoit deux quarteniers drappiers, l'un 
nommé Eslienne d'Ancenne, l'autre Gervaisot 
de Merilles, qui souvent conversoient avec leurs 
quarteniers et dixeniers , et sentoient bien par 
leurs paroles , qu'ils estoient bien mal contens 
des cabochiens. 

Un soir ils vindrent devers monseigneur de 
Berry, et se trouvèrent d'adventure ensem- 
ble, ledit Juvenal avec ledit duc de Berry : 
lii ils conclurent, qu'ils vivroient et mour- 
roient ensemble , et exposeroient corps et 
biensà rompre les entreprises desdils bouchers, 
et de leurs alliés , et rompre leur faict. Le plus 
expédient estoit, de trouver moyen de sousîe- 
ver le peuple contre eux : et en ccsle pensée et 
volonté estoient plusieurs gens de bien de Pa- 
ris , de divers quartiers : et grommeloit fort le 
peuple, pource qu'ils voyoient que lesdits bou- 
chers, et leurs alliés, par leur langage ne vou- 
loient point de paix : car ils firent faire lettres 
auroy très-sedilieuses contre les seigneurs, c'est 
à sçavoir Sicile, Orléans, Bourbon, Alençon, et 
autres , et les faisoient publier par Paris , di- 
sans « que lesdits seigneurs vouloient des- 
)) truire la ville, et faire tuer des plus grands, 
» et prendre leurs femmes , et les faire espou- 
» ser à leurs valets et serviteurs, et plus leurs 
)) autres langages non véritables. » ]Mais no- 
nobstant leurs langages et paroles, le roy et son 
conseil delibererentd'entendre à paix, et envoya 
le roy bien notable ambassade au pont de l'Ar- 
che, où estoient lesdits seigneurs, lesquels res- 
pondirent qu'ils ne demandoient que paix. Et 
vint à Paris de par lesdits seigneurs , un bien 
notable homme et vaillant clerc, nommé mais- 
tre Guillaume Signet. Lequel devant le roy, 
en la présence de monseigneur le dauphin, 
Berry, Bourgongne, et plusieurs dits cabo- 
chiens, fit unemoult notable proposition :mons- 
trant en effet « le grand inconvénient au roy, 
» et royaume, par les divisions qui avoienl cou- 
» ru, et couroient: que les Anglois sous om- 
)) bre desdites divisions pourroient descendre, 
» et faire grand dommage au royaume, et qu'il 
)) n'y avoit remède que d'avoir paix. » Pour 
abréger, il fut délibéré et conclu par le roy 
qu'il vouloit paix. Et pour ceslc cause allèrent 
à Ponloisc Icsdils duc de Berry et de Bourgon- 
gne , où il y eut articles faits , beaux et bons , 
lesquels pleurent à toutes les parties. Et s'en 



(1413) 

retournèrent lesdits ducs de Berry, cl de Bour- 
gongne, à Paris. 

Le premier jour d'aoust, qui fut un niardy, 
les articles de la paix furent leus devant le 
roy, monseigneur de Guyenne , et plusieurs 
seigneurs presens. Et ainsi qu'on voiWoit déli- 
bérer, maistre Jean deTroycs, les Sainct-Yons, 
et les Gois , et Caboche, vindrcnt par une ma- 
nière assez impétueuse, en requérant « qu'ils 
» vissent les articles , et qu'ils assembleroient 
M sur iceux ceux de la ville , car la chose leur 
» touchoit grandement. » Ausquels fut res- 
pondu « que le roy vouloit paix et qu'ils en- 
)) tendroient lire les articles, s'ils vouloient, 
» mais qu'ils n'en auroicnt aucune copie. » Le 
lendemain, qui fut mercredy matin , ils s'as- 
semblèrent en l'IIostel-de-Yille, jusques à bien 
mille personnes. Plusieurs y en avoit de divers 
quartiers , qui y estoient à bonne intention al- 
lés , pour contredire ausdits cabochicns. Dans 
ladite assemblée proposa un advocat en parle- 
ment, nommé maistre Jean Rapiot, bien nota- 
ble homme, qui avoit belle parole, et haute. 
En sa proposition, il n'cnlendoit pas de rom- 
pre le bien de la paix et dit « que le prevost 
» des marchands elles cschcvinsla vouloient. » 
Mais les cabochiens dirent « qu'il esloit bon 
)) que préalablement, voire nécessaire, qu'on 
» monslrast aux seigneurs d'Orléans, Bourbon, 
» et Alençon, et à leurs alliés, les mauvaisetiés 
» et trahisons qu'ils avoient fait ou voulu faire. 
» Afin qu'ils cogneussent quelle grâce on leur 
» faisoit d'avoir paix à eux, et aussi qu'on leur 
» montrasl, et leul les articles audit lieu. » Et 
les tenoit maistre Jean de Troyes en une feuille 
de papier en sa main : lors il fut par un de la 
ville dit « que la matière esloit grande et haute, 
M et que le meilleur scroit que elle se deliberast 
» par les quartiers, et que le lendemain, qui 
» esloit jcudy, les quarteniers, qui estoient pre- 
» sens , assemblassent les quartiers , et que là 
)) pourroil-on lire ce que tenoit ledit de Troyes, 
» au lieu où les assemblées des quartiers se fai- 
» soient. » Et après, tous ceux qui estoient pre- 
sens, excepté ceux de la ligue dudit de Troyes, 
commencèrent à crier: «Par les quartiers!» Lors 
un de ceux de Saincl-Yon, qui esloit armé, et au 
bout du grand banc , va dire « qu'il le falloit 
» faire promplemenl, et que la chose esloit 
« haslive. » Ellors derechef la plus grandeparlie 
des presens commença derechef à crier : « Par 
les quartiers 1 » L'un des Gois qui esloit armé 



PAR JEAN JIJYENAL DES LRSINS. 



483 



dit hautement, que « quiconque le voulust voir, 
» il se feroit promplemenl audit lieu. » Lors 
un charpentierdu cimetière Saint-Jean nommé 
Guillaume Cirace, qui esloit quartenier, se 
leva et dit « que la plus grande partie esloit 
» d'opinion que il se fisl par les quartiers, et 
» que ainsi le falloil-il faire. » IMais lesdits 
Sainct-Yons, et les Gois bien arrogamment luy 
contredirent, en disant « que malgré son visage 
» il se feroit en la place. » Lequel Cirace d'un 
bon courage et visage va dire « que il se fe- 
» roit par les quartiers , et que s'ils le vou- 
» loient empescher, il y avoit à Paris autant de 
)) frappeurs de coignécs, que de assommeurs 
» de bœufs, ou vaches. » Et lors les autres se 
teurenl, et demeura la conclusion , qu'il se fe- 
roit par les quartiers , et s'en alla chacun en 
son hoslel 

Le jeudy malin maistre Jean de Troyes, qui 
esloit concierge du Palais, et y dcmcuroit, fit 
grande diligence d'assembler les quarteniers de 
la cité au cloistre Saint-Eloy , pour les induire 
à sa volonté ;, et estoient assemblés avant qu'on 
appellasl advocats en parlement, où esloit ledit 
seigneur de Traignel, advocat du roy. Auquel 
lesdits quarteniers Guillaume d'Ancenne, et 
Gervaisol de Merilles, firent à sçavoir l'assem- 
blée soudainement faite. Et s'en vint à Sainct- 
Eloy, et n'y sceut si lost venir, que ledit mais- 
tre Jean de Troyes n'eust commencé son ser- 
mon. Quand il veid ledit seigneur de Traignel, il 
luy dit : « Qu'il fust le Irés-bien venu , et qu'il 
» esloit bien joyeux de sa venue. » El tenoit la- 
dite cedule, dont dessus est fait mention, en 
sa main, contenant merveilleuses choses contre 
lesdits seigneurs, non véritables, laquelle fut 
leue. Et demanda audit seigneur de Traignel , 
« qu'il lui ensembloit, et s'il n'estoil pas bon 
)) qu'on la monslrast au roy, et à ceux de son 
» conseil, avant qu'on accordast aucunement 
» les articles de la paix. » Lequel de Traignel 
respondit : « Qu'il luy sembloit , que puis qu'il 
)) plaisoit au roy, que toutes les choses qui 
» avoient été dites ou faites à ce temps passé 
)) fussent oubliées ou abolies tant d'un costé que 
)) d'autre, sans que jamais en fust faite mention, 
» que rien ne sedevoilplusramentevoir.Etque 
» les choses contenues en ladite cedule estoient 
» toutes séditieuses, et taillées d'empôcherle 
» traité de paix , laquelle le peuple devoit de- 
» sirer. » Et sans plus demander à autres opi- 
nion aucune, tous à une voix dirent que « ledit 



4S4 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (I4l3) 

gnaud d'Angennes , lequel depuis trois ou qua- 



)) scignourdi8oilbien,clqu'ilfalloitavoirpaix,^) 
on rriani Ions d'une voix : « La paix ! la paix ! 
)) Et qu'on devait déchirer ladite ccdule, que 
)) tenoit ledit de Troyes. )) De faict elle luy fut 
oslée des mains , et mise en plus de cent pièces. 
Tanlost par la ville fut divulgué ce qui avoit 
esté fait au quartier de la Cité, et tout le peuple 
des autres quartiers fut de semblable opinion, 
excepté les deux quartiers de devers les halles , 
et Thostel d'Arlois où estoit logé le duc de 
liourgongne. Tantostaprés dîner, ledit Juvenal 
accompagné des principaux de la cité, tant d'é- 
glise, que autres, jusques au nombre de trente 
personnes, se mit en chemin pour aller à Sainct- 
Paul devers le roy. En y allant, plusieurs 
autres notables personnes de divers quartiers 
le suivirent, et trouvèrent le roy audit hostel, 
et en sa compagnée le duc de Bourgongne, et 
autres ses alliés. Et en bref luy exposa ledit 
.Tuvenal leur venue , « en monstrant les maux 
» qui estoient advenus par les divisions, et que 
» la paix estoit nécessaire : et luy supplioient 
V) ses bons bourgeois de Paris , qu'il voulust lel- 
)) ment entendre et faire que bonne paix et 
» ferme fust faile. Et pour parvenir à ce, qu'il en 
» voulustcharger monseigneur deGuyennc son 
» fds. )) Le roy respondil en brief , que « leur rc- 
» quesle estoit raisonnable , et que c'estoit bien 
» raison, que ainsi fust fait. » Lors le duc de 
Bourgongne dit audit seigneur de Traignel : 
«Juvenal, Juvenal, entendez-vous bien, ce 
» n'est pas la manière de ainsi venir. » Et il luy 
respondit , que « autrement on ne pouvoil venir 
« à conclusion de paix, veucs lesmaniercs que 
>) tenoient lesdits bouchers , et que autres fois 
)) il en avoit esté adverly, mais il n'y avoit 
•» voulu entendre.» Après ces choses, ils s'en al- 
lèrent vers monseigneur le dauphin duc de 
Guyenne, et se mit ledit seigneur à une fenes- 
Ire accoudé; sur ses espaules estoit un des 
Sainclyons. Là luy furent dites les paroles, 
qu'on avoit devant dites au roy. Lequel sei- 
gneur dit, « qu'il vouloit paix , et y enlendroit 
)> de son pouvoir, et le monstreroit par effet. » 
Si luy fut requis, pour éviter toutes doubles, 
« qu'il misl \i\ Bastille de Sainct-Antoine en sa 
» main , et qu'il lit tant qu'il en cusl les clefs. » 
Pour laquelle chose il envoya vers le duc de 
Bourgongne, qui en avoit la garde, ou autres 
de par luy. Lequel envoya quérir ceux de la- 
dite Bastille, et lit délivrer la place audit sei- 
gneur, lequel la bailla en garde à mcssirc Rc- 



Ire jours avoit esté délivré de prison. Au sur- 
plus, il fut requis et supplié audit seigneur, 
K qu'il lui plust le lendemain matin, qui estoit 
» vendredy, se mettre sus et chevaucher parla 
)) ville de Paris, » lequel promit de ainsi le faire. 
Et s'en retournèrent ledit seigneur de Traignel, 
et ceux de sa compagnée. Et s'en retournant ils 
trouvèrent le recteur, accompagné d'aucuns 
de l'université, qui alloit devers le roy, cl 
monseigneur de Guyenne , pour pareille cause. 
Lesquels y allèrent, et eurent pareille response 
que dessus. 

Le peuple de Paris estoit ja tout esmeu à la 
paix : et estoient principalement aucuns, qui 
se mettoient sus , c'est à sçavoir Pierre Oger 
vers Sainct-Germain de l'Auxerrois, Estienne 
de Bonpuis vers Saincte-Oportune, Guillaume 
Cirace au cimetière de Sainct-Jean , et en la 
porte Baudeloier 5 et tous ceux de la cité en la 
compagnée dudit seigneur de Traignel , pour 
sçavoir ce qu'on auroit à faire. Le vendredy 
matin il alla ouyr messe à la Madeleine , qui 
est jouxte son hostel '. Et envoya quérir le duc 
de Berry, et y alla, lequel duc luy demanda: 
« Qu'est-cecy Juvenal, que voulez faire, di- 
» tes-moi ce que je ferai? » Par lequel fut res- 
pondu : « Monseigneur, passez la rivière , et 
» faites mener vos chevaux autour, et allez à 
)) l'hostel de monseigneur de Guyenne, et luy 
» dites qu'il monte à cheval, et s'en vienne au 
)) long de la rue Sainct-Antoine vers le Louvre, 
» et il délivrera messeigneurs les ducs de Ba- 
» viere, et de Bar. El ne vous souciez : car au- 
» jourd'huy j'ay espérance en Dieu , que tout 
)) se portera bien, et que serez paisible capi- 
» laine de Paris : j'iray avec les autres, et nous 
» rendrons tous à monseigneur le dauphin, et 
)) h vous. » Lors ledit duc de Berry fit ce que 
dit est. El ledit Juvenal s'en vint avec tous ceux 
de la cité à Sainct-Germain de l'Auxerrois, oii 
estoit Pierre Oger, afin que ensemble ils fussent 
plus forts. Car les prevost des marchands et 
eschevins, les archers, et arbaleslriers de la 
ville, eltous les cabochiens, estoient assemblés 
en G rêve , de mille à douze cens bien ordonnés, 
se doutans qu'on ne leur courust sus , prests 
de se défendre. Le duc de Bourgongne faisoit 
grande diligence de rompre l'embusche dudit 
seigneur, laquelle estoit ja mise sus , cl chevau- 

' L'iiôlcl (les TiMiis. 



(1413) 

choil par la ville au long de la rue Saincl-An- 
loine. Quand il fut à la porle Baudés , ledit Ju- 
venal luysixiesmc seulement, prit le chemin h 
venir par devant Saincl-Jean en Grève, où il 
trouva belle et f:;rande compagnéc des autres, 
et passa par le milieu d'eux. En passant, Lau- 
rcnsCallot, neveu de niaislre Jean de Troycs, 
prit maistre Jean fils dudil Juvenal, parla bride 
de son cheval, et luy demanda « qu'ils fe- 
roient. Et il luy rospondit : « Suivez-nous, 
w avec monseigneur le dauphin, el vous ne 
/) pourrez faillir. » Et ainsi le firent , et prirent 
leur chemin par devers le pont de Notre-Dame , 
en allant par Chastellet, au long de la rivière. 
Et cstoit ja monseigneur le dauphin devant le 
Louvre. Et avec luy estoienl les ducs de Berry, 
el de Bourgongne. Et délivra les ducs de Ba- 
vière, et de Bar, qui se mirent en sa conipa- 
gnée. Quand lesdils de Troyeset les cabochiens, 
furent en une vallée sur la rivière, près de 
Saincl-Germain de TAuxerrois , un nommé 
Gervaisot Dyonnis, tapissier, qui avoit en sa 
compagnéc aucuns compagnons, vcid el apper- 
çeul ledit maistre Jean de Troyes , qui luy avoit 
fait dcsplaisir- il tira son épée, en disant: 
<c Ribault traislre, à ce coup je t'auray. » Et 
tout soudainement on ne sceut ce que tous de- 
vinrent, car ils s'enfuirent. Et envoya-Ion de- 
mander audit Juvenal , « si on iroit fermer les 
» portes, afin qu'ils ne s'en allassent. » Et il 
respondit « qu'on laissast tout ouvert, et s'en 
» allasl qui voudroit, et qui voudroit demeu- 
» rer demeurast , et que on ne vouloit que paix 
» et bon amour ensemble. » IMais ils s'en allè- 
rent, et prirent de leurs biens ce qu'ils voulu- 
rent, et les emportèrent. Et prirent lesdils sei- 
gneurs leur chemin en Grève , où il y en avoit 
qui avoient grand désir de frapper sur le duc de 
Bourgongne, dont il se doutoit fort. Parquoy 
il envoya demander audit seigneur de Traignel, 
s'il avoit garde. Et il respondit que « non , el 
» qu'ils ne s'en doulast, et qu'ils mourroienl 
» tous avant que on luy fisl dcsplaisir de sa pcr- 
» sonne. » Quand ils furent devant l'IIostel- 
de-Yille ils descendirent, el montèrent en haut 
en une chambre lesdits seigneurs , les prevost 
des marchands, el eschevins , el ledit seigneur 
de Traignel. Monseigneur le dauphin dit audit 
seigneur de Traignel : « Juvenal, dites ce que 
» nous avons à faire, comme je vous ay dit. » 
Lors il commença à dire comme « la ville avoit 
)) esté mal gouvernée , » en récitant les maux 



PAR JEAN JUVENAL DES LRSINS. 



485 



qu'on y faisoil. Et dit au prevost des marchands, 
nommé Andrictde Poinon, « qu'il estoil bon 
» preud'homme , el que ledit seigneur vouloit 
» qu'il demeurast el aussi deux eschevins , cl 
M que lesdits de Troyes et du Belloy ne le se- 
» roienl plus, » el au lieu d'eux on mil Guil- 
laume Cirace el Gervaisol de Morilles- que 
monseigneur de Berry seroit capitaine de Pa- 
ris. Que monseigneur de Guyenne prendroit la 
Bastille de Saincl-Anloine en sa main, et y 
metlroit monseigneur de Bavière son oncle 
pour son lieutenant, cl le duc de Bar seroil 
capitaine du Louvre. Lesquels deux seigneurs 
on venoit de délivrer de prison ,, et estoil com- 
mune renommée que le lendemain , qui cstoit 
samedy, on leurdevoit coupper les testes. El au 
gouvernement de la prevoslé de Paris messire 
Tanneguydu Chaslel, et messire Bertrand de 
Monlauban, deux vaillans chevaliers. Depuis 
ledit messire Tanneguy eut seul la prevoslé. 
Après ces choses ainsi faites, lesdits seigneurs et 
lepeuplese départirent, etallerenl prendre leur 
réfection. Or est une chose merveilleuse, que 
oncques après ladite mutation, ne en icelle fai- 
.sant, il n'y eut aucune personne frappée, prise, 
ny pillée , ny oncques personne n'entra en mai- 
son. Toute l'après disnée on chevauchoit libre- 
ment par la ville, el estoil le peuple tout resjouy , 

Le lendemain, qui fut samedy, le duc de 
Berry comme capitaine, chevaucha par la ville, 
et le voyoil-on très-volontiers. Et disoient les 
gens, que « c'esloit bien autre chevaucherie que 
)) celle de Jacqueville el des cabochiens. » 

Le duc de Bourgongne n'estoil pas bien con- 
tent, ny aucuns de ses gens : et le dimanche il 
disna de bonne heure , el s'en vint devers le roy 
à son disner, qui estoil comme en Iranscs de sa 
maladie: ce jour il faisoit moult beau temps, 
el dit au roy, « que s'il luy plaisoit aller es- 
» balre jusques vers le bois de Vincennes, qu'il 
» y faisoit beau » et en fut le roy coulent : mai? 
l'esbalemenl qu'il entendoit, c'esloit qu'il le 
vouloit emmener : or en vinrent les nouvelles 
audit seigneur de Traignel, lequel envoya lanr 
lost par la ville, faire monter gens à cheval, et 
se trouvèrent promplemcnt de quatre à cinq 
cens chevaux hors de la porle Saincl-Anloine. 
El y estoil le duc de Bavière , auquel ledit seir 
gneur de Traignel dit, « qu'il allasl devers le 
» pont de Charenlon, » el luy bailla maistre 
Arnaud de ]Marle, accompagné d'environ deux 
cens chevaux, lesquels allèrent ; et ledit d^i 



486 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



(HI3) 



Traignel alla loul droil vers le bois , là où il ^ messirc Tanneguy du Chaslel seul prevost de 



trouva le roy cl le duc de Bourgongne. Et dit 
ledit Traignel au roy : « Sire, venez-vous-en 
» en vostre bonne ville de Paris, le lennps est 
1) bien chaud pour vous tenir sur les champs. » 
Dont le roy fut très-content, et se mit à retour- 
ner. Lors ledit duc de Rourgongne dit audit 
seigneur de Traignel : « Que ce n'estoil pas la 
)) manière de faire telles choses , et qu'il mcnoit 
» le roy voler. » Auquel il respondit : u Qu'il 
» le menoit trop loin voler, et qu'il voyoit bien 
)) que tous ses gens estoient housés : et si avoit 
>) ses trompettes qui avoient leurs înstrumens 
)) es fourreaux, » et s'en retourna le roy à Pa- 
ris. Et le trouva-l'on que véritablement il me- 
noit le roy à Meaux, et plus outre. Le lende- 
main le duc de Bourgongne, \oyant qu'il ne 
pouvoit venir à son intention, s'en alla bien 
soudainementdeladiteville.Dontles seigneurs, 
et ceux de la ville furent bien desplaisans : car 
ils avoient bonne espérance que la paix se par- 
feroit : que les seigneurs dOrlcans et autres 
viendroient à Paris, et que tous ensemble fc- 
roicnt tellement que jamais guerre n'y seroit : 
aucuns disoient, que le duc de Bavière, frère 
de la reine, avoit laschement fait (puis qu'il 
avoit esté acertené, ainsi qu'il disoit, que le 
samedy on luy devoit coupper la leste) qu'il 
n'avoit lue le duc de Bourgongne soudai- 
nement, et s'en cslre allé ensuite en Allema- 
gne, et il n'en eut rien plus esté. 

Le samedy fut fait une grande assemblée à 
Sainct-Bernard de l'université de Paris. Là en- 
voyèrent monseigneur de Guyenne, et les sei- 
gneurs remercier l'université de ce qui avoit 
esté fait, et de Ce qu'ils s'y estoient grandement 
etnolablemenU'onduils, en monslran lia grande 
affection que ils avoient eu au bien de la paix. 
Et firent ceux de ladite université une bien no- 
table procession à Sainct-IMar(in-dcs-Champs, 
et y eut du [jcuplc beaucoup. Et fît un noiable 
sermon maislre Jean Jarson, qui csloit un bien 
noiable docteur en théologie, lequel prit son 
thème , in pacc in idipsHm , lequel il déduisit 
bien grandement et notablement, tellement que 
lous en furent trés-conlens. 

Il y cul mutation dolhciers faite; par le roy 
en son grand conseil. Et fut esleu chancelier de 
France' maislic Henry de Marie premier pre- 
bidenldii parlemenl , cl ledit seigneur de Trai- 
gnel, chancelier de monseigneur le dauphin , 
r( maislre Robert IMauger, premier président , 



Paris , et maislre Jean de Vailly président en 
parlement. Pour abréger, tous les officiers qui 
avoient esté ordonnés à la requeste de ceux 
qu'on nommoit cabochiens , furent mués et 
oslés. 

Il y avoit un nommé Jean de Troyes, qui es- 
loil seigneur de l'huis de fer à Paris, qui avoit 
esté bien extrême es maux qui s'estoient faits 
au temps passé, lequel fut pris, et mis en Chas- 
lellel, il confessa plusieurs très-mauvais cas 
que faisoienlles bouchers , et ceux de la ligue, 
comme meurtres secrets, pilleries et robberies, 
dont d'aucuns il avoit esté consentant. Et eut 
le col coupé es halles. 

El fut trouvé un roolle, où estoient plusieurs 
notables gens lant de Paris, que de la cour du 
roy, et de la reyne, et des seigneurs. Et estoient 
signés en teste les uns T, les autres B, et les 
autres R. Desquels aucuns dévoient eslre tués. 
Et les eut on esté prendre de nuit en leurs mai- 
sons, faisant semblant de les mener en prison : 
mais on les cusl jellés en la rivière, et fait 
mourir secrellement : ceux-là estoient signés 
en teste T. Les autres on les devoit bannir, et 
prendre leurs biens, et estoient signés B. Les 
autres qui dévoient demeurer à Paris , mais on 
les devoit rançonner à grosses sommes d'ar- 
gent, estoient signés en tète R. El s'ils eussent 
plus régné, ils eussent mis leur mauvaise vo- 
lonté à execulion, 

A Paris fut faite une livrée de huques ou ca- 
saques de deux violets de diverses couleurs, et 
y avoit en escril, le droict chemin, avec une 
grande croix blanche. 

Le roy et monseigneur de Guyenne mandè- 
rent les ducs dOrleans , et de Bourbon , le 
comte d'Alençon , et autres seigneurs , qu'ils 
vinssent à Paris , lesquels y vindrenl, et furent 
receus à grande joye. Ils estoient en bien hum- 
bles habits, et jus([ues alors le duc d'Orléans 
avoit tousjours esté vcslu de noir. ]Mais mon- 
seigneur de Guyenne voulut qu'il le laissasl, 
cl firent faire robbes pareilles, et par aucun 
temps furent tousjours veslus tout un. 

Assez lost après, le roy assembla ceux de 
son sang , et de son conseil en grand nombre, 
en la salle verte du Palais. Et par grande et 
meure délibération , cassa , et annulla les or- 
donnances dont dessus a esté fait meni ion, com 
bien qu'il y eust de bonnes choses : mais pourcc 
qu'elles furent faites à Tinstigalion , et pour- 



chas des Lonclicrs, el de leurs adhercns, qu'on 
nomtnoil cabochieny, el que à les publier en 
parlement, esloienl les principaux d'entre eux 
presens et armés, et pour plusieurs autres rai- 
sons, fussent cassées : aussi que les anciennes 
suITisoient bien , et n'en falloit aucunes autres. 

Et si desappoinla-on plusieurs oiïiciers, qui 
avoienl esté institués au temps passé , dont au- 
cuns des plus notables gens de Paris n'cstoient 
pas bien contens. Car il n'en pouvoit venir que 
haines particulières , et tout mal, ce leur sem- 
hloit. BJais les aucuns aussi disoicnl que ceux 
qu'on desappoiiitoit, en avoient désappointé 
d'autres. 

En ce temps vint de parle roy d'Angleterre, 
le duc d'Yorck à Paris, qui grandement et ho- 
norablement fut receu et festoyé. Et venoit sem- 
blablement comme on disoit, pour voir madame 
Catherine fille du roy, en intention de traitter 
le mariage du roy d'Angleterre el d'elle , et 
d'entendre à paix. Sur la matière y eut aucu- 
nes paroles ouvertes entre monseigneur de 
Berry, et aucuns du conseil du roy. Et furent 
accordées Irefvcs dès la Chandeleur en un an. 
Mais se douloient aucuns , qu'il ne fust venu 
pour sçavoir Testât et gouvernement sur le fait 
des divisions qui couroient. 

Et pource que durant le gouvernement, qui 
estoil avant à Paris, le roy avoit donné et oc- 
troyé plusieurs mandemens, au deshonneur du 
duc d'Orléans, et de ceux qui l'avoient servy, 
le roy revocqua tous lesdits mandemens, et le 
contenu en iceux , et les cassa, annulla, et abo- 
lit du tout. 

Le duc de Bourgongne envoya à Paris une 
bien notable ambassade, pour s'excuser de son 
soudain parlement de la ville de Paris. Et fut 
en effect son excusation , de ce que ceux qui 
s'en esloienl partis, el qui l'avoient servy, es- 
loienl séparés deçà cl delà. Et il les vouloit 
bien recueillir, et confirmer l'amour qu'ils 
avoienl eu pour luy, et aussi l'amour que avoient 
eu aucuns de Paris envers luy : en monstrant 
qu'il ne les avoit pas oubliés. 

Après ces choses il fut délibéré que ceux qui 
avaient fait en ladite ville de Paris les maux 
el délits dessus déclarés, que on appelloit cabo- 
chiens, seroienl bannis du royaume de France. 
Et ainsi fut fait , et leurs biens déclarés confis- 
qués. Et y eut commissaires ordonnés sur ces 
matières, qu'on nommoit réformateurs. 

Ceux qui avoient servy les seigneurs, cl qui 



PAR JI'AN JUVENAL DES UBSINS. 



487 



leur avoient porté aide cl faveur furent mis es 
notables ofiices, cl rémunérés, el la querelle , 
ou le faict de Bourgongne mis au bas. Combictj 
que tousjours y en avoient-il qui sccreltement 
grommeloicnt et murmuroient, mais quand on 
les sçavoit, punis esloienl. 

Le duc de Bourgongne avoit tousjours avec 
luy gens de guerre, el en assembloit, en inten- 
tion de trouver moyen de retourner à Paris , 
et de faire guerre. Pource le quatorziesme jour 
de novembre furent faits mandemens envoyés 
aux bonnes villes, et à ceux qui avoienl la 
garde des ponts, ports et passages, portans 
qu'on ne luy donnast aucuns passages, ny à 
ses gens. De plus la ville de Paris escrivil aux 
autres bonnes villes les maux qui avoienl esté 
faicts à Paris , durant que le duc de Bourgon- 
gne y estoil , el qu'ils avoienl eu juste cause de 
aider à remédier ausdils maux. Pour les mou- 
voir et induire de non en aucune manière luy 
aider, ny à ses gens , ny à iceux favoriser. 

En ce temps le duc de Bourbon , qui estoil 
un vaillant prince, estoil contre les Anglois , 
vers Saincl-Jean-d'Angely, lesquels faisoient 
forte guerre, et spécialement d'une place, 
qu'on nommoit Soubise, où il y avoit foison 
de vaillans Anglois, tant Gascons que autres. 
Or délibéra ledit duc de Bourbon d'assiéger 
ladite place : en venant devant , les Anglois 
saillirent dehors par manière d'escarmouche , 
el très-vaillamment se portèrent. Aussi furent 
vaillamment reboutés en leur place, et y en 
eut de morts, el de pris. Après peu de temps , 
par l'ordonnance dudit duc, les François as- 
saillirent la place , qui fut prise d'assaut , et y 
eut plusieurs Anglois morts et pris. 

Environ le quatorziesme jour de janvier, le 
duc de Bourgongne fit faire lettres adressantes 
aux bonnes villes , comme monseigneur le 
dauphin estoil détenu prisonnier au Louvre, 
lequel luy requeroitsur tout l'amour qu'il avoit 
à luy, qu'il vinst à Paris , et qu'il le vinsl déli- 
vrer : et qu'on luy menoit la plus mauvaise 
vie , cl n'avoit aucun passe-temps que déjouer 
des orgues, avec autres plusieurs choses; les- 
quelles venues à la cognoissance du roy, cl de 
monseigneur le dauphin, ils en furenl très- 
mal contens : el sembloil bien que ledit duc 
de Bourgongne ne vouloit (cndrequ'à sédition , 
el commotion de peuple. Et pource qu'on en 
sçavoit aucuns , f[ui esloienl cxlresmes en son 
parly. on leur dit qu'ils s'en allassent, r( par- 



48S 



HISTOIRE DE CHARLES 



Hssonl de Paris, sans leur faire autre desplai- 
sir. Et cscriviront le roy, et monseigneur le 
dauphin autres lettres au contraire aux bonnes 
villes , en monstrant que le duc de Bourgongne 
ne le faisoit que pour faire commotions, com- 
me dit est et que ce n'estoit pas leur intention 
qu'il vinst devant Paris ny en la ville. Etestoit 
de date du dernier jour de janvier. Ce nonobs- 
tant, le huictiesme jour de février il vint de- 
vant Piiris , du cosléde la porte Sainct-ïlonoré, 
Guidant que le peuple se deust esmouvoir, à 
luy aider à entrer dedans : mais oncques n'en 
firent semblant, mais firent diligence de luy 
résister en toutes manières, et s'en alla hon- 
teusement sans rien faire. Il envoya à Sainct- 
Denis requérir qu'on le laissast entrer en la 
ville, et il n'y feroit ny ses gens aucun desplai- 
sir : les religieux et habitans en furent contens : 
mais qu'il promist ce qu'il disoit. Et de faict , 
jura et promit que luy et ses gens payeroient 
leur esGOl, et n'y feroient chose qui leur deust 
desplaire. Mais le contraire advint, caries vi- 
vres de la ville et des religieux furent pris et 
consommés par ses gens et serviteurs , sans ce 
que oncques en payassent un denier, qui es- 
toit contre son serment. Lors quand le roy veid 
sa manière de faire, et la volonté qu'il avoit, 
il le deolara, décréta , et ordonna eslre réputé 
pour son ennemy mortel. Et de ce ordonna 
86$ lettres patentes estre faites du douziesme 
jour de février. Et en outre manda gens de 
guerre , pour venir vers luy. Or plusieurs gens 
de divers estais, qui avoient eu amour audit 
duc de Bourgongne, furent bien mal contens 
de la manière qu^'il tenoit : car s'il cust aussi 
bien tendu à bonne paix, on eust esté bien 
content d'^y entendre , ny on ne dcmandoit 
autre chose. 

En ce temps, l'cvesque de Paris assembla 
plusieurs notables clercs, tant théologiens, que 
îegisios et canonistes , et fit visiter la proposi- 
tion que fit maistre .Tean Petit, pour justifier 
la mort du feu duc d'Orléans, en laquelle ledit 
Petit voulust monstrcr, que le duc de Bour- 
gongne avoil justement fait de le faire tuer, et 
înourir, et que en ce faisant il n'avoit de rien 
mespris. La chose veue et usitée, et diligem- 
ment examinée, le vingt-quatriesme jour de 
février, ladite proposition fut condamnée , et 
dit et prononcé par ledit cvesque , ({u'elle n'es- 
toit pas recevable ny apparente. 

Alliance avoit esté faite entre le rov de Si- 



YI, ROI DE FRANCE, (1413) 

cile et le duc de Bourgongne, et devoit pren- 
dre en mariage sa fille. De faict, elle fut baillée 
et délivrée audit roy de Sicile, qui l'emmena : 
mais quand il sceut , et veid les choses que 
les bouchers faisoient au temps passé à Paris , 
et comme ledit duc s'en estoit party de Paris , 
et les manières qu'il tenoit, et que le roy le 
tenoit son ennemy, il luy renvoya sa fille , bien 
grandement accompagnée. 

Et pource que iceluy duc de Bourgongne 
assembloitgens, furent ordonnées lettres adres- 
santes à tous capitaines, baillifs, lieutenans , 
et gouverneurs de villes, que sur bien estroites 
peines, ils ne donnassent aucun passage au duc 
de Bourgongne, ny à ses gens, voulans venir 
par deçà en armes, ny autres du sang, sans 
mandemcns exprès de datte subséquente , et 
qu'ils ne souffrissent en leurs villes ou places 
faire armées , ou assemblées sans leur congé , 
et sceu , sur peine de confiscation de corps et 
de biens. Et voici les mots. 

(( Charles , etc. Au capitaine de tel lieu , ou 
» à son lieutenant, et aux bourgeois , nianans 
» et habitans d'icelle ville, salut. Comme dcr- 
)) nierement que nous fusmesà Auxerre, Nous, 
» par le plaisir de Nostre-Seigneur, et par la 
M grande et meure délibération de bon conseil 
» sur ce eu, ayons ordonné bonne paix entre 
» les seigneurs de nostre sang, et lignage , et 
» autres nos subjets , et icelle depuis confirmée 
)) en nostre bonne ville de Paris. Laquelle paix 
» ils ont promis et jurés de tenir, sans aller, 
» faire , ne souffrir aller encontre en aucune 
)) manière. Et outre, pour la conservation, et 
» le bon entretenement d'icelle paix, et aussi 
» pour le bien de nous , et de nos royaume, 
)) seigneuries, et subjets, et pour obvier aux 
» très-grands maux , inconveniens , et dom- 
)) mages qui pourroient advenir, si ladite paix 
» n'estoit bien entretenue , ayons tant par nos 
» autres lettres patentes, comme autrement, 
» défendu ausdits de nostre sang, et autres 
» quelconques, de quelque estât qu'ils soient, 
» tous mandemens et assemblées de gens d'ar- 
» mes : et au préjudice de ladite paix, et de la 
» seureté publique, nous ayons entendu, que 
» nostre très-cher et très-amé cousin le duc de 
» Bourgongne, qui a juré de tenir ladite paix, 
» fait présentement sans nostre congé, licence, 
» et auctorité, et par-dessus les défenses des- 
» sus dites, certain grand mandement de gens 
" d'armes, et de traict , en intention cl propos 



(1413) 

)) de venir par deçà à puissance, qui est venir 
» contre ladite paix , et dont elle pourroit eslre 
)>enfrainte, au Irôs-grand préjudice et dom- 
)) mage de nous , et de nosdils royaume , sei- 
»gneuries,et subjets. Nous, ce considéré, et 
)) voulant pourvoir à ce que dit est, et aussi 
)) pour certaines autres justes et raisonnables 
«causes, et considérations, <i ce nous mou- 
» vans , vous mandons , et défendons Irés-es- 
» troitemcnt, et à chacun de vous, sur les ser- 
)) mens , foy, et loyauté, en quoi vous nous 
)) estes tenus, et sur peine d'eslre réputés re- 
» belles , et desobeyssans envers nous , et de 
M perdre corps et biens. Que aux cas que nos- 
» tredit cousin de Bourgongnc, ou autres de 
)) par luy, ou autres quelconques , soit de nostre 
M lignage, ou autres, voudroient venir par 
» deçà en armée, et puissance : et pource, en- 
« trer, passer, et repasser en et parmy ladite 
» ville, en quelque manière que ce soit (s'il ne 
)) vous appert par nos lettres patentes, scellées 
)) denoslregrandseel,et passéesen nostre grand 
«conseil par la délibération d'iceluy, Nous 
» presens , et de datte subséquente ces présentes, 
« qu'ils soient mandés pour venir devers nous), 
)) vous ne le souffriez aucunement. En faisant 
» pource soigneusement, et diligemment gar- 
>) der ladite ville, et y faire guet et garde de 
« jout et de nuict. Et en contraignant, ou fai- 
•n .sant contraindre tous ceu-x qui pource seront 
» à contraindre, de quelque estât ou condition 
«qu'ils soient, nos olllciers , ou autres, par 
« toutes voycs deues et raisonnables, et comme 
« il est accoustumc de faire en tel cas : telle- 
« ment que ladite ville soit seure, et puisse 
» estre défendue desdits gens d'armes, et de 
« tous autres quelconques, qui voudroient au- 
« cune chose faire contre, ne au préjudice de 
«ladite paix, et que aucuns inconvenions ne 
«s'en puissent, ou doivent ensuivir à nous, à 
» nosdils royaume , seigneuries , et subjets. Et 
» aussi que vous, capitaine-bourgeois, manans 
« et habitans dessus dits, ne fassiez , ne souf- 
« Iriez faire en quelque manière que ce soit, en 
« ladite ville aucunes assemblées , soit de gens 
« d'armes, ou autres , en quelque manière que 
« ce soit, sans congé, ou licence de vous capi- 
« taine. Et s'il advenoit que aucuns fissent au- 
« trement que dit est, que vous capitaine en 
« fassiez alencontrc des deiin(iuans telle puni- 
«lion et justice que au cas appartiendra, et 
» que ce soit exemjile à tous autres ; et gardiez 



PAR JEAN Jt; VENAL DES URSINS. 4S0 

« bien chacun de vous endroit soy, sur les pei- 
» nés dessus dites, que en ce n'ait défaut. Et 
» de la réception de ces présentes nous certifiez 
« sufTisamment , ou nostre amé et féal chancc- 
« lier, par le porteur d'icclles , sans aucun 
» delay. Donné à Paris le quatorziesme jour de 
«novembre, l'an de grâce mille quatre cens 
«et treize, et de nostre règne le trcnte-qua- 
« triesme. « Par le roy en son conseil , où es- 
toient presens le roy de Sicile, messeigneurs 
les ducs de Guyenne, de Berry, et de Bavière, 
les comtes d'Eu , et de A'endosme, et autres. 

Ferron. 

Pareillement la ville de Paris en escrivit une 
à toutes les bonnes villes, lesquelles conlredi- 
soient par certains poincts bien evidens et vé- 
ritables, aux lettres du duc de Bourgongnc, 
lesquelles il faisoit mention comme « monsei- 
» gneur de Guyenne, luy avoit mandé expres- 
« sèment, qu'il vint devers luy à Paris, pour 
«le tirer hors du Louvre, où û disoit ledit 
« seigneur estre prisonnier. « En les exhortant, 
qu'ils ne le creussent pas, et qu'il ne le faisoit 
que afin de rompre le bien de paix. Et ce en 
la manière qui s'ensuit 

A nos Irès-cher.s et bons amis , les maycur, 
eschevins, bourgeois, manans et habitans d'i- 
cellc ville. 

« Trés-chers, et bons amis , pource que de- 
« puis aucun temps en ça , plusieurs ont semé 
M paroles , et nouvelles autrement que à poinct , 
« de Testât du roy, et de la reync nos souve- 
« rains seigneur et dame, de monseigneur de 
« Guyenne leur aisné fils, et de nos seigneurs 
« de leur sang. El que nous sçavons que moult 
« desirez sçavoir au vray. Testât des besongnes 
« et choses dessus dites. Nous, qui de tous nos 
« cœurs desirons la vérité , estre notoire et ma- 
« nifeste, afin que nul ne donne foy à faux rap- 
» ports , qui pourroient estre faits, pour mettre 
« division entre ceux du sang du roy noslredit 
» seigneur, sommes meus de vous icelle vérité 
« signifier à nostre pouvoir. El vous signifier 
« et communiquer amiablement , comme h ceux 
« que repuions sans doute estre vrays et loyaux 
« envers le roy noslredit seigneur, et sa cou- 
« ronne, et qui de son bien et honneur avez 
« consolation et plaisir. Si veuillez sçavoir , 
« trés-chers et bons amis , que jaçoit comme 
« vous sçavez, que le roy noslredit seigneur 
)) j)ar le plaisir de Dieu, et par Tadvis cl con- 
» ^ci! do uosdits seigneurs de son sang et li- 



490 



HISTOIRE DE CHARLES 



» gnage, de ceux de son grand conseil , de Tu- 
» niversilé de Paris, et autres preud'hommes 
» de ce royaume , eusl ordonné à Auxerrc , 
» bonne paix entre les seigneurs de son sang et 
» lignage. Laquelle lesdits seigneurs de son 
» sang, de son grand conseil , et plusieurs au- 
» très, et nous, avons juré en sa présence te- 
» nir et garder fennenientà tousjours, sansau- 
» cun mal engin. Neanlmoins aucuns séditieux, 
» et perturbateurs de paix, obstinez en leurs 
» malices , et qui ne se peuvent abstenir de ma- 
)) chiner, comment ils pourront icelle du tout 
» violer à leur pouvoir, ont fait et traité secret- 
» tement certaines conspirations contre le bien 
»d'icelle paix, et contre le bien public de ce 
» royaume : en s'efTorçant de faire esmouvoir 
» grand tumulte de peuple de la ville de Paris, 
» et de mettre divisions et discords entre nos- 
» dits seigneurs du sang du roy (qui la mercy 
))Dieu sont, et seront en bon amour et union 
)) ensemble), et de faire plusieurs austres nou- 
» vellelés moult périlleuses , et dommageables 
» à ce royaume : dont sans doute se fussent en- 
» suivis très-grands maux, et inconveniens ir- 
» réparables contre le roy nostredit seigneur, 
» sa seigneurie , et toute la chose publique. Et 
» mesmement estoit vraysemblablement à dou- 
» ter la subversion totale et entière destruction 
» de cedit royaume , si icelles machinations 
» eussent esté mises en effect. Mais Dieu qui 
»cognoist les secrets des hommes, n'a pas voulu 
«souffrir la perdition et désolation de ce très- 
» chrestien royaume. Ains y a pourvu de sa 
)) grâce, tant que la sienne mercy, et par le 
» moyen de la grande diligence, et bon œuvre 
» de nostre trés-redoutée dame la reyne , et de 
)) nos autres seigneurs du sang de France, et 
» leurs conseillers, les perverses et damnables 
» entreprises desdits séditieux ont esté descou- 
» vertes. Et pour ces causes , le roy mondit 
» seigneur, par Tadvis et délibération de la 
)) reyne , et de nosdits seigneurs de son sang, 
» et de ceux de son grand conseil , pour le bien 
» et seurelé de sadite seigneurie, et de tous ses 
» bons subjets , et obvier aux maux et inconvé- 
» niens dessus dits , et autres qui par ce peusscnt 
» estre advenus , a fait prendre et saisir par 
» ses gens, et oITiciers ordonnés à l'exercice 
» de sa justice ordinaire h Paris, plusieurs d'i- 
» ceux séditieux eî i)erturbaleurs de paix. Et 
«après ce qu'ils ont esté interroges, aucuns 
); ont esté courloiscineiit envoyés à leurs hosicis, 



VI, ROI DE FRANCE, (l4i;{) 

les autres plus coupables détenus prisonniers, 
pour plus avant sçavoir la vérité des choses, 
et la fin à quoy ils tendoient, et leur ont fait 
leur procès, en intention de leur faire justice 
et raison selon les cas. Et en vérité, très- 
chers et bons amis, il est moult à merveilles, 
que personne quelconque, quelle qu'elle soit, 
oze ou présume d'entreprendre à faire chose 
aucune contre ladite paix, qui est tant bonne 
et profitable à la chose publique de ce royau- 
me , et par le moyen de laquelle chacun a 
vescu, et vit en grande tranquillité et justice. 
Vous certifions pour vray, que passé à long- 
temps , que l'on ne veid en ceste bonne ville 
de Paris justice ainsi libéralement régner. 
Les gens y vivent paisiblement, et en grande 
concorde et union, sans noise, division, ou 
rumeur, comme ils ont fait depuis le mois 
d'aoust dernier passé, et font encores à pré- 
sent, et au plaisir de Dieu feront encores do- 
resnavant, qui sont choses de grande recom- 
mandation et louange. Attendu mesmement 
la disposition du temps passé , et que en ceste 
ville y a gens de diverses nations en grand 
nombre que nos seigneurs du sang du roy y 
sont, et que de jour en jour y affluent autres 
gens de divers eslats et conditions. Et si n'est 
pas advenu, que durant ledit temps y ait 
personne aucune, qui ait fait ne dit chose, 
dont soit issu riote, ou débat, ne dont soit 
venu plainte aucune à justice, ne autrement, 
ainçois y va et vient chacun seurement, les 
portes sont ouvertes , on y marchande , et 
fait-on tous autres faicts publics libéralement 
et seurement, tout ainsi que si les pestilences 
et tribulations, qui depuis six ou sept ans en 
> ça ont couru , n'y eussent oncques esté. Com- 
) bien que Tcnnemy adversaire de paix, qui 
) ne cesse de semer discordes entre les crea- 
)tures, et de machiner comment il pourra 
) mettre dissension entre eux , ait mis es cœurs 
) desdits séditieux, de conspirer contre ladite 
)paix, et d'entreprendre danmal)Ienient con- 
) tre icelle , et le bien public de tout le royau- 
) me. Ce qu'ils n'ont pas , la mercy Dieu, peu 
) accomplir, comme dit est. 

» Vous signifions en outre que le roy, la 
) reyne, mondit seigneur de Guyenne, tous 
nosdits seigneurs de leur sang, ensemble tous 
ceux du conseil du roy, l'université, et nous, 
) sont tous vrayemcnt fermes, et d'un commun 
accord ont proposé, et conclu entretenir, el 



taire cnlrctrnir cl gardor inviolnblctnnil la- 
dite paix, cl de résister cl pourvoir par loiiles 
manières, que aucune chose ne soit faite au 
contraire. Tous lesquels unanimes, cl d'une 
grande et bonne volonté, se sont olTcrts cl 
présentés au roy, à la rcyne, et à mondit 
seigneur de Guyenne, pour s'employer î'i sous- 
tenir ce que dit csl, cl à les servir loyaumcnt, 
comme bons et loyaux parcns, vassaux et sub- 
jcls doivent faire envers leur droiluricr cl sou- 
verain seigneur. Lesquelles offics et présen- 
tations, le roy, la rcyne, cl mondil seigneur 
de Guyenne ont gralicusemenl cl à grande 
joye et plaisir reccu, dont cette bonne ville 
est moult resjouye. Outre plus, trcs-chers cl 
bons amys, pource que aucuns pourroient 
avoir dit, semé et publié contre vérité, que 
les prises dont dessus csl faite mention , au- 
roient esté faites à l'instigation et pourchas 
d'aucuns seigneurs, en les confortant au pré- 
judice de l'autre partie. Pour occasion des- 
quelles prises , ils desplaisoient audit mon- 
seigneur de Guyenne, l'avoient détenu, et 
delenoient iceluy monseigneur de Guyenne à 
destroit outre sa volonté: voulans iceux rap- 
porteurs innuer, cl donner à entendre ces 
choses estre faites, en venant contre ladite paix. 
Nous vous affirmons que de ce il n'est rien. 
Mais il a esté dés le temps dessus déclaré, et 
encores est ledit monseigneur de Guyenne 
aussi libre que oncques fut , sans que par 
deçà ait eu ne encores ail de présent per- 
sonne qui ait voulu , ne veuille faire ou pro- 
curer chose à luy desplaisanle. Et qu'il soit 
vray et à chacun notoire , le jour d'hier festc 
de monseigneur sainct Yincent, mondil 
seigneur de Guyenne pour consolation et res- 
jouyssance de sa nativité advenue à sembla- 
ble jour, et ainsi que ont accoustumé faire 
nos seigneurs de France, tint cour plainiere , 
et feste très-notable au Louvre à Paris. A la- 
quelle feste nos seigneurs du sang royal , 
nos autres seigneurs du conseil du roy, les 
notables personnes de ladite université, nous 
prevost et eschevins, et les bourgeois de 
cesle ville de Paris en grand nombre , et par 
mandement dudit monseigneur de Guyenne, 
fusmes receus trés-nolablenieni, et fusmes en 
très-grande joye et consolation, pour la trcs- 
grande et anqjlc chère que voyions faire à ice- 
luy monseigneur de Guyenne. Et ainsi h rap- 
porter ou donner par aucuns à entendre le 



PAR JEAN JUVENAL DES LRSINS. 



491 



» contraire, appcrroit de leurs mensonges evi- 
n dens. Quant au regard desdilcs prises, nous 
» vous alîirmons comme dessus, icelles avoir esté 
)) faites parrordonnanrc, advis, et délibération 
» que dit est, et non pas par faveur, ou haine 
» quelconque , mais pour h; bien cl cnlrelcne- 
)) ment d'icellepaix tant seulement. Si vous sig- 
» nifions ces choses, afin que vou,s sçachicz la 
» pure vérité d'icelles; et que si aulrcmeni 
» vous csloicnt aucuns rapports sur ce faits , 
)) vous n'y adjousliez aucune foy. En vous 
» priant et requérant, trés-chers et bons amis, 
» très à certes, et de cœur que semblabicmcnl 
)) de vostre pari veuilliez avoir vos cœurs el 
)) alTections droilcmcnl au roy, à sa seigneurie, 
)) el à la conservation de ladite paix, ainsi que 
» lousjours avez eu, et résister de tous vos pou- 
» voirs à tous ceux qui voudroient aucunement 
)) enfraindre icelle paix. Et au surplus, nous 
» mandiez de vos nouvelles , comme nous fc- 
)) rons à vous semblablemcnt, si aucunes en 
» surviennent par deçà. Très-chers el bons 
» amis, Noire-Seigneur vous ail en sa saincte 
» garde. Escril à Paris le vingl-quatriesmc jour 
» de janvier mille quatre cens et treize. Les tous 
» vostres, les prevost des marchands , esche- 
)) vins , bourgeois, manans, et babilans de la 
» ville de Paris. » 

En approuvant icelles lettres le roy fil faire 
un mandement qui fesoit mention, comme ce 
n'cstoitque tout mensonge, el que luy, la rcyne, 
monseigneur de Guyenne, le roy de Sicile, mes- 
seigneurs les ducs de Berry, d'Orléans, et de 
Bavière, les comtes de Vertus, d'Eu, de Riche- 
mont, et de Yendosme, el plusieurs auslres es- 
loienl en leur pure liberté el franchise. Par- 
quoy il leur defendoit derechef, qu'ils ne lais- 
sassent passer ne repasser aucuns gens d'armes 
en faveur dudil seigneur de Bourgongne. 

Charles, etc. Au capitaine de telle ville, ou a 
son lieutenant, et aux bourgeois, manans , et 
habitans d'icelle ville, salut. « II est venu à 
» nostre cognoissance que nostre cousin le duc 
» de Bourgogne a nagueres escril, et fait sça- 
» voir à vos bourgeois et habitans » certaines 
choses , a qu'il dit estre » infraclivcs de la paix 
par nous faite à Auxerre, entre ceux de nostre 
sang et lignage, et depuis confirmé, cl par eux 
en nos mains jurée en nostre bonne ville de Pa- 
ris : et que jaçoit ce que ladite paix il ait bien 
el entièrement gardée , sans faire , ne soulTrir 
estre faite aucune chose alenconlre desoncoslé 



492 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (Ul3) 

que nos chastcaux de Cacn cl de Croloy, que 



Neanlmoins on luy a bien fait le contraire, ce 
qu'il a patiemment enduré. Combien que dur 
luy ait esté à souffrir, et encores pour Tobser- 
vation d'icelle paix , Teust voulu endurer: jus- 
ques à ce que nostre Irès-amé et très-cher fils 
le duc de Guyenne luy ait fait sçavoir, « si 
comme il dit, » que Ton Tavoit enfermé, et te- 
noit à pont levé comme prisonnier en nostre 
chasiel du Louvre : et que par plusieurs fois, 
comme par lettres et par messages, luy a requis 
nostreditfds aide et secours, pour estre délivré 
du danger où il estoit. Pour lesquelles causes 
nostrcdit cousin s'est délibéré de venir incon- 
tinent vers nostre bonne ville de Paris, ù tout 
le plus de gens qu'il peut finer, pour jetter hors 
nostre très-chere et trôs-amée compagne la 
reyne , et nostredit fils du danger, « où il nous 
dit estre , » et nous mettre en nostre liberté et 
franchise, en vous requérant en ce très-instam- 
ment aide, le plus haslivcment que vous pour- 
rez. 

c( Desquelles choses, si tost qu'elles sont ve- 
» nues à nostre cognoissance , nous avons eu 
)) très-grand desplaisir, et en avons esté, et 
» sommes très-mal contens, et non sans cause, 
)) pource qu'elles sont séditieuses et non veri- 
» tables. Car depuis que nostredit cousin s'est 
» dernièrement party de nostredite ville de 
M Paris, nous , nostredite compagne et nostrc- 
» dit fils avons esté et sommes de présent en 
» nostre pleine et franche liberté, et en aussi 
» grand amour et union avec ceux de nostre 
» sang et lignage, et nos autres subjels, comme 
» nous fusmes oncqucs. Comme il peut à un 
)) chacun clairement apparoir , qui veut en 
» voir, et sçavoir la vérité, et aussi le vous af- 
» fermons par ces présentes. Et fait noslre- 
•<) dit cousin , quelque chose qu'il donne à en- 
» tendre, ladite armée à nostre tre.j-grande 
» desplaisance , et à la très-grande charge et 
)) dommage de nostre peuple, pour les man- 
» démens et assemblées de gens d'armes, qu'il 
)) convient que nous fassions pour obvier à 
» luy. Et contre les deflenses sur ce faites, 
» tant par nos ambassadeurs solennels, par les- 
» quels avons fait dès pieça défendre tous 
)) mandcmens et assemblées de gens d'armes, 
» comme par nos lettres patentes, que par plu- 
» sieurs fois, et de nouveau, luy avons sur ce 
» principalement envoyé. Et [)ar lesquels nos 
•» ainbnssadeurs aussi, et par nos lettres des- 
)) susdites l'avons instannncnl sommé et requis, 



outre nostre gré, plaisir et volonté il détient, 
ou par les siens il fait détenir, il nous ren- 
dist et restituast. Et aussi que plusieurs mal- 
faicteurs, et crimineux de leze-majesté, les- 
quels contre nostre honneur il délient, et 
souslient en sa compagnéc, et en ses pays, 
terres et seigneuries , et dont les aucuns sont 
par leurs démérites bannis de nostre royaume, 
il nous envoyast pour en faire punition telle, 
que par raison il appartiendroit. Dont du 
tout a esté défaillant, délayant et en de- 
meure. Parquoy ilestvraysemblableàcroire, 
par ce que dit est , que par mauvais conseil, 
et enhortement par luy, et non par autre, 
quoy qu'il fasse dire et publier, soit faite 
chose qui soit à la perturbation et rupture de 
ladite paix. Et pource que nostre intention a 
tousjours esté, et est , d'entretenir, et faire 
entretenir ladite paix : et que par l'advis et 
délibération de nostredit fils, et de plusieurs 
autres de nostre sang et lignage, de nostre 
grand conseil, de nostre cour de parlement, 
de nostre fille l'université, et des prevostdes 
marchands, eschevins, et autres notables 
bourgeois de nostredite ville de Paris, avons 
conclu à conlrcster et résister de toute nostre 
puissance à nostredit cousin de Rourgongne, 
et tous autres quelconcques , qui sous cou^ 
leurs feintes, exquises , ou autrement vou- 
droient faire , ou entreprendre chose , dont 
ladite paix pourroit en aucune manière estre 
enfrainte, ou troublée. Et que par nos autres 
lettres vous ayons naguieres défendu, que en 
nostredite ville vous ne souffriez, ou ne lais- 
siez rancunes entre gens d'armes, soit qu'ils 
soient de nostre sang et lignage, ou autres 
quelconques , sans nostre exprès comman- 
dement , et par nos lettres patentes passées 
en nostre grand conseil , et de date subsé- 
quente nosdites lettres de deffense. 
» Nous vous mandons derechef, et expres- 
sément défendons sur l'obeyssance que nous 
devez, et sur peine d'estre réputés rebelles et 
desobeyssans , et de forfaire corps et biens 
envers nous, que en nostredite ville ne souf- 
friez ny laissiez entrer, demeurer, séjourner, 
passer ny repasser nostredit cousin de Rour- 
gongne, ou autres de par luy, ou ù luy favo- 
risans, quels qu'ils soient, qui en armes vou- 
(lioient venir par deçà, comme dit est, et ne 
leur donniez conseil , conforl , ny aide , en 



» quelque manière que ce soit. Et avec ce, que 
» à telles lettres, ny escrituros ainsi sediliciise- 
)) ment faites et controuvées, vous n'adjousliez 
» dorcsnavant foy, ne créance aucune, ne fai- 
)) siez d'icelles publications. IMesnienicnt que 
M par telles choses exquises, aiïectces et con- 
» trouvées, nostre peuple a esté au temps passé 
» mauvaisement séduit, comme ce est à un cha- 
)) cun notoire. Ainçois toutes telles lettres et 
» escritures, si aucunes vous en sont desor- 
» mais envoyées , nous envoyerez si tost que 
» receues les aurez. Et ne faites aucune res- 
M ponsc, soit par escrit ou autrement, sans 
)) avoir sur ce premièrement nostre congé et 
» licence. Sçaclians que si de ces choses, vous, 
» oH aucun de vous, faites le contraire, nous 
» vous en ferons si griefvement punir , et en 
» brief , que ce sera exemple à tous autres. Et 
M ces présentes faisiez publier tantost, et sans 
» delay, à hautes voix, par tous les lieux ac- 
» coustumés à faire cris en ladite ville, à ce 
» qu'aucun n'en puisse prétendre aucune cause 
» d'ignorance. En nous certifiant par le por- 
)) leur d'icelles , de leur réception et publica- 
» tion, avec vostre volonté et intention sur ce. 
» Donné à Paris ledernier jour de janvier, l'an 
» de grâce mille quatre cens et treize, et de 
» nostre règne le trente-quatriesme. » Par le 
roy, à la relation de son grand conseil, tenu du 
commandement de la reyne et de monseigneur 
le duc de Guyenne, auquel le roy de Sicile, 
messcigncurs les ducs de Berry et dOrleans, 
Louys duc de Bavière, les comtes de Vertus, 
d'Eu, deBichemont ctdeVendosme, plusieurs 
du grand conseil et de parlement, le recteur et 
plusieurs de l'université, les prevosls de Paris 
et des marchands, les eschevins et plusieurs 
des bourgeois de Paris, estoient. Naucion. 

1414. 

L'an mille quatre cens et quatorze, il y avoit 
eu trefves faites avec lesAnglois, le duc d'Yorck 
estant à Paris, dés la Chandeleur jusques à un 
an , lesquelles ne durèrent guieres, car sur la 
mer lousjours pillerics et roberies se faisoient, 
tant d'un costé que d'autre, et spécialement de 
la partie des Anglois. 

Es mois de février et de mars se leva un vent 
merveilleux, puant, et tout plein de froidures. 
Pour occasion duquel plusieurs gens , tant 
d'église, nobles, que du peuple, furent tclle- 



PAB JEAN JlYENAL DES URSINS. 



Ii93 



ment enreumés et entoussés que merveilles. El 
en furent aucuns malades au lict, lellemenl 
que par aucun temps les juiisdictions de par- 
lement, et du Chastellel cessèrent, et n'y alloit 
personne. Peu en moururent. Toulesfois le 
seigneur d'Aumont bien vaillant chevalier, et 
qui avoit eu la charge de porter l'orillambe, 
alla de vie à trespasscment. 

Plusieurs villes et places se tinrent de la 
partie du duc de Bourgongne , et luy obeïs- 
soicnt. 

L'archevesque de Pise, de la partie du pape 
Jean vint à Paris, pour le faict des grâces ex- 
pectatives , et promotions à prelalures. Car les 
ordonnances royaux, par lesquelles toute la 
disposition estoit aux ordinaires , regnoicnt et 
duroient. Et luy estant à Paris, on luy envoya 
lechappeau , et fut fait cardinal. Eesdites or- 
donnances royaux furent en effect annuUées , 
car le roy, la reyne et monseigneur le dau- 
phin, eurent nominations pour leurs gens et ser- 
viteurs : et pareillement l'université et grandes 
prérogatives. Et le roy et les seigneurs, au re- 
gard des prelatures, estoient papes. Car le pape 
faisoit ce qu'ils vouloient, et ne tenoit pas à 
argent, et se bailloient les églises au plus of- 
frant et dernier enchérisseur. Et y avoit Lom- 
bards'à Paris , qui faisoient délivrer argent h 
Borne ù grand profit. Or ce qui meut le roy et 
son conseil, à non user desdites ordonnances, 
ce fut, pource qu'on disoit communément que 
les ordinaires usoient trés-mal de la collation 
des bénéfices, et les donnoient à leurs parens 
et serviteurs , sans en faire provision aux gens 
notables, clercs gradués, ou nobles. Et que si 
desdites ordonnances on eust bien usé, elles 
estoient bonnes et sainclcs. Et spécialement 
que par le moyen d'icelles, l'or et l'argent de 
ce royaume demeuroit, et il se vuidoil par l'a- 
bolition d'icelles merveilleusement, car il n'y 
avoit si petit laboureur, qui ne voulust faire 
son fils homme d'église, et bailler argent pour 
avoir une grâce expectative. 

La ville de Compiegnc , qui est bien assise, 
forte et belle place de guerre, tenoit le parly du 
duc de Bourgongne , et y avoit de vaillantes 
gens dedans, qui faisoient des courses et maux 
beaucoup sur le peuple. Et délibérèrent le roy, 
et monseigneur de Guyenne d'y mettre le siège. 
Dedans estoient messire Ilue de Lannoy, Mar- 
lelet du Mesnil, Guillaume Soret, le seigneur 
de Saincl-Leger et messire Hector de Saveuses, 



494 



HISTOIRE DE CHARLES 



accompagnés de cinq cens hommes d'armes, 
el de gens de Iraict, qui faisoient maux innu- 
merablcs. 

Le roy et monseigneur le dauphin , après 
qu'ils eurent esté à l'église de Nostre-Damc de 
Paris faire leurs offrandes et dévotions , par- 
tirent de Paris. Et esloit monseigneur le dau- 
phin joly, et avoit un moult bel estendart, tout 
battu à or, où avoit un K, un cigne et une L. La 
cause cstoit, pource qu'il y avoit une damoi- 
selle moult belle en l'ostel de la rcync, fille de 
messire Guillaume Cassinel, laquelle vulgaire- 
ment on nommoit la Cassinclle. Si elle estoit 
belle, elle estoit aussi très-bonne, et en avoit la 
renommée. De laquelle, comme on disoit, le- 
dit seigneur faisoit le passionné, et pource por- 
loit-il ledit mot. En leur compagnée estoient 
les ducs d'Orléans, de Bar et de Bavière, et les 
comtes de Yerlus, d'Eu, d'AlençonctdeRiche- 
mont, le connestable et le comte d'Armagnac, 
en volonté et imagination de réduire, et mettre 
en la bonne obéissance et subjcction du roy, 
le duc de Bourgongne et ses adherans, lesquels 
en plusieurs et diverses manières avoient de- 
linqué contre le roy et sa majesté royale. Et 
s'en allèrent à Sainct-Dcnys, ainsi qu'il est ac- 
couslumé. Et pource que le seigneur d'Au- 
mont , qui avoit accoustumé de porter l'ori- 
flambe , esloit mort n'y avoit gueres, le roy 
avoit assemblé son conseil, pour sçavoir à qui 
on la bailleroit , car on avoit de tout temps ac- 
coustumé la bailler à un chevalier loyal, preud'- 
homme et vaillant. Par eslection fut esleu mes- 
sire Guillaume Martel, seigneur de Bacque- 
ville , auquel fut baillée l'orillambe , lequel se 
confessa, ordonna, et Ht les sermens accoustu- 
més. H s'excusa fort toutefois pour son vieil 
aage ; et pource luy fut baillé en aide et con- 
fort son fils aisné , et un beau gent chevalier 
nommé messire Jean de Betas , seigneur de 
Sainct-Cler, qui furent ordonnés comme coad- 
juleurs dudit seigneur. 

Le roy et monseigneur de Guyenne laissè- 
rent à Paris le roy de Sicile, et monseigneur de 
Bcrry, qui eurent le gouvernement. 

Le roy envoya sommer ceux de Compiegne, 
([u'ils se missent en son obeïssance; et firent 
faire responscles gens de guerre, « qu'ils ne se 
» rendroient point, ny ne feroient obéissance. » 
Aucuns de la ville n'en estoient pas bien con- 
lens : mais ils furent rappaisés parles capitai- 
nes , el exhortés de tenir contre le roy, en di- 



VI, ROI DE FRANCE, (HH) 

sant plusieurs paroles deceptives , et fraudu- 
leuses. Le roy derechef â seureté envoya deux 
de ses conseillers , c'est à sçavoir un des mais- 
tresdes requêtes de son hostel, nommé mais- 
tre Guillaume Chanteprime, etmaistre Oudart 
Gencien , son conseiller en sa cour de parle- 
ment. Elles receurent à Compiegne seulement 
à la barrière , et leur dirent la créance qu'ils 
avoient au roy. Et la response de ceux de Com- 
piegne fut bien briefve , c'est à sçavoir , qu'ils 
« ne feroient quelque obéissance. » Si y fut le 
siège mis. Toutefois le roi passa outre et vint au 
pont à Soisy. Et la nuit qu'il y arriva fut le feu 
bouté au village et pont. Et ne peut-on onc- 
ques sçavoir qui ce fit. Aucuns disoient que 
c'estoit feu d'advenlure, les autres, qu'il avoit 
esté misd'aguet appensé. 

Le roy envoya à Noyon les sommer « qu'ils 
)) luy fissent obéissance, »ety envoya ses four- 
riers pour prendre logis. Mais ils les refusèrent 
pleinement, et y en eut qui dirent diverses pa- 
roles , et furent un jour en cette volonté. Tou- 
tefois le roy délibéra venir devant, et de faicl y 
vint, et luy furent les portes ouvertes, et y en- 
tra dedans la ville à son plaisir. Et fit faire in- 
formation de ceux qui estoient cause de la pre- 
mière désobéissance , et furent pris. Et le roy 
lequel avoit tousjours esté, et estoit de soy mi- 
sericors, fut conseillé de convertir la peine cri- 
minelle en civile , et payèrent amendes pécu- 
niaires assez légères , cognoissans qu'on leur 
faisoit grande courtoisie. 

Leroy après envoya àSoissons, les sommer 
aussi « qu'ils luy fissent obéissance, et le re- 
» ceusscnt. » Et Enguerrand de Bournon- 
ville , qui esloit dedans la ville , pource que le 
héraut, en les sommant, les requit « qu'ils se 
» monstrasscntbonset loyaux envers leur sou- 
» verain seigneur, » respondit , « que luy et 
» ceux de sa compagnée estoient plus loyaux 
» au roy , et ceux de la ville , que ceux qui es- 
» toient avec le roy, et que en la compagnée 
» où le roy estoit, ne feroient aucune obeïs- 
» sauce. » 

Au regard de ceux qui estoient dedans Com- 
piegne, ils faisoient de beaux faicts d'armes, et 
souvent sailloient. Aussi les recevoil-on le 
mieux qu'on pouvoit, et y en avoit souvent 
d'uncoslé et d'autre de morts, pris ou de bles- 
sés. Et enlre les autres saillies qu'ils firent , le 
vingt et uniesme jour d'avril , ils saillirent et 
bruslerentles faux-bourgs, qui fut grand ilom- 



mage. El passeronlonlro,Jusqiiesau lieu où on 
avoit assis les canons , cl au plus gros canon, 
nommé Bourgeoise, n)ircnl au trou par où on 
bouloit le feu un clou, lellenicnl que devanl la- 
dite ville, oncques ne peul jeller. El si firenl 
(anl qu'ils en Iraisnercnl Irois vulgaires, cl les 
niirenl dedans la ville, et luerenl aucuns des 
canoniers. Ceux qui esloienl au siège s'assem- 
Mcrenl, et se mirent entre la ville et eux, pour 
cmpescher qu'ils ne peusscnt entrer dedans. 
Les gens du roy avoienl fait un pont de bois , 
pour passer par dessus la rivière ceux du siège 
les uns aux autres. El selon ce qu'on sceut, 
ceux qui esloienl issus avoienl intention de re- 
passer par dessus ledit pont , cl cuiderenl faire 
grand dommage aux gens du comte d'Arma- 
gnac, et du seigneur d'Albret, lesquels esloienl 
delà le pont, et ne les trouvèrent point esbahis, 
car ils les receurenl vaillamment, et telle- 
mentqu'ilsles reboulerenl jusques dedans leur 
ville. El y en eut grand foison de morts, et plu- 
sieurs pris. Après cesle escarmouche on escri- 
vil au roy, « qu'il lui pleust venir devanl la 
» ville , et qu'il scmbloil qu'on l'auroil d'as- 
» saut. » Pource le roy y vint , et passa par 
» dessus ledit pont de bois. A sa venue, y eut 
plusieurs escarmouches. Onjclloit canons con- 
tre la ville , ceux dedans aussi en jctloienl, et 
de gros Iraicts d'arbalestres. El fit-on semblant 
diverses fois de les assaillir: mais vaillamment 
ils se defendoicnl, et blessoienl souvent de ceux 
de l'osl. On ouvrit aucuns traités de paix, et y 
fut-on bien trois ou quatre jours à parlemen- 
ter. 

Le comte d'Armagnac n'estoil point d'opi- 
nion de paix , ou traité avec eux, veues les 
inobediences qu'ils avoienl faites, et leurs ma- 
nières et mauvaises volontés. Et si luy sembloit 
et monslroil cuidemment , que en peu d'heu- 
res, on les auroit d'assaut. Mais son opinion ne 
fut pas tenue , et y eut traité fait : c'est à sça- 
voir, « que les gens de guerre s'en iroientsau- 
» ves leurs vies, harnois et chevaux. Et crie- 
» roient mercy au roy, en luy suppliant et re- 
)) querant qu'il leur voulust pardonner. » Ce 
queleroi.fitbenignement, et promirent « qu'ils 
» ne s'armeroient plus contre luy. » El en tant 
que louchoit ceux de la ville , où il y en avoit 
de par trop exlresmes, le roy leur pardonna, 
en faisant du criminel civil, et payeront au- 
cune moyenne finance : puis y entra le roy, et 
luy fut ladite ville rendue , et obéissance faite, 



PAR .TEAN .ÎUVENAL DES URSINS. 



49; 



et fut durant le siège ladite ville fort endom- 
magée. 

Le comte d'Armagnac , le duc de Bar , le 
seigneur d'Albret conneslable de. France, et 
leurs gens allèrent devant Sôissons , et les en- 
voyèrent sommer, « qu'ils rendissent la ville au 
» roy et à monseigneur le dauphin. » Enguer- 
rand de Bournonville, qui estoit dedans, res- 
pondit « qu'il estoit au roy , et pour luy te- 
» noit la cilé. Et que si luy, et monseigneur de 
» Guyenne, son fils, y vouloient entrer à leur 
» estai, que on leurouvriroitles portes, et y en- 
» Ireroient. )> Après ladite response escarmou- 
ches se levèrent, et saillirent ceux de la ville , 
pour aussi escarmoucher bien souvent. El tres- 
vaillammenl se porloicnl, et y eut de beaux 
faicls d'armes faits d'un coslé et d'autre. Les 
bombardes furent assises , et canons , et liroil- 
on fort dedans la ville, qui fut ballue en plu- 
sieurs endroits, et mesmement en un lieu où il 
y avoit une grosse tour, avec un ange peint. 
Là estoit assise une bombarde nommée Bour- 
geoise, qui estoit grosse, et combien que devant 
Compiegne elle avoit esté endommagée , tou- 
tesfois on y avoit mis tel remède , qu'on en 
ouvroit et Iravailloit très-bien. El si y avoit 
d'autres gros canons. Il sembloit aux chefs de 
guerre, que ladite cilé estoit prenable d'assaut. 
Entre autres vaillans capitaines et chefs de 
guerre, y avoit un nommé le Bastard de Bour- 
bon, qui alloit par dehors autour des fossés de 
la ville, pour voir par quel lieu on la pourroit 
plus aisément assaillir. Il esloil comme dé- 
sarmé, quoy qu'il en soit, luy defailloitet man- 
quoit-il plusieurs pièces de son harnois. Un 
arbaleslrier de dedans la ville l'apperceul, et 
luy tira de son arbalestre un virelon, dont il le 
frappa en la gorge, duquel coup il chcul tout 
navré. Si fut hastivement apporté à son logis. 
Les chirurgiens le virent, et trouvèrent qu'il n'y 
avoit remède. Parquoy il fut confessé et ordon- 
né, et receut tous ses sacremens, et alla de vie 
à trespassement-, il fut fort plaint de toutes gens, 
car il estoit jeune homme, doux, et humble en 
maintien, parole, et gouvernement, et ses en- 
nemis mesmes le plaignoient. Ceux de dedans 
voyans qu'ils avoienl fort à faire, et que les 
gens de dehors esloienl puissans, mirent hors 
un compagnon , qui se faisoit fort de passer. 
Et escrivoil Enguerrand une cedule au duc de 
Bourgongne « qu'il leur envoyasl secours , ou 
» sinon, ils ne se pourroient plus tenir, et fau- 



496 



IIISTOIIIE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



» droit qu'ils rendissent la ville, et qnc leurs 
» personnes fussent en danger. » Or fut ledit 
compagnon pris, sur lequel furent trouvées les- 
ditcs lettres. Ledit Engucrrand niesmes cuida 
sortir hors, feignant qu'il iroit quérir secours. 
Mais un surnomuié Craon , et messire Jean de 
IMenon l'empesclierent , en disans « qu'en tel 
» hanap qu'ils beuroient, qu'il ybeuroitaussi.» 
El quelque promesse qu'il fist de retourner, ils 
ne l'en croyoient point, et demeura voulusl ou 
non. Car il y avoit durs sièges en diverses par- 
ties. Or délibérèrent ceux de dedans d'enten- 
dre à trailté, et trouver expédient, combien 
que c'estoit bien tard. Car la ville estoit fort 
battue. Du costé où estoit monseigneur de 
Guyenne, ceux de dedans firent signe de par- 
lementer ; et de faict commencèrent à parle- 
menter. El avoient les gens de bien du conseil 
du roy grand désir et affection de trouver Iraitté. 
Mais les gens de guerre , spécialement de l'a- 
vant- garde, requeroient tous moyens d'entrer 
dedans par assaut, et firent toutes apparences 
d'assaillir, voire tous ceux de l'ost. Mesme en 
plein midy, ceux de l'avant-gardc passèrent 
par un endroit de la rivière d'Aisne, qu'on ne 
cuidoit pas eslre passable. Et vinrent à une po- 
terne, qui estoit sur la rivière , laquelle ils ga- 
gnèrent, et par \h entrèrent dedans la ville. 
Ceux qui y estoicnt en garnison les cuiderent 
rebouter, et y eut de grandes armes faites, il es- 
toit environ midy. Cependant ceux de l'ost, qui 
virent et ouyrent le bruit, assaillirent très-fort 
du costé où esloit le canon nommé Bourgeoise, 
où les murs cstoienl fort battus , et entrèrent 
dedans. Et ne sçavoient ceux de la ville auquel 
endroit entendre. Finalement les gens du roy y 
entrèrent. Qui fut une pileuse entrée, car ils 
firent maux infinis. Plusieurs en tuèrent, pil- 
lèrent, desroberent, et les églises mesmes , for- 
cèrent femmes et filles, comme l'on disoit , et 
y eul de bien piteux cas commis et perpétrés en 
la chaleur de l'entrée, et le lendemain. Et di- 
soit-on qu'on n'y cust sceu mettre remède. Si 
on faisoicnt les chefs de guerre et capitaines le 
mieux qu'ils pouvoient. Le lendemain, la fureur 
aucunement refroidie , furent faits cris de par 
le roy, et y cul de gratieuses compositions fai- 
tes, tant de biens que de maisons. Grande oc- 
cision y eut de ceux qui se mirent en défense, 
et si y eut plusieurs personnes pris. Entre les 
autres ledit Enguerrand de Rournonvillc, le- 
quel avant qu'il fust pris , vaillamment se de- 



(1414) 

fendoit , et fut navré et blessé, mesmement au 
travers du visage. Il se vouloit mettre à finance, 
mais il eust la teste couppée. Pareillement un 
chevalier nommé messire .Tean de Menon , et 
autres aussi. On en mena plusieurs à Paris, qui 
furent pendus au gibet. Et si y en eut de pris 
et musses par les gens de guerre, qui furent 
mis à finance et rançon. Or combien que ceux 
de la ville eussent forfait et confisqué corps et 
biens, toutesfois il y fut donné honorable pro- 
vision. Et jaçoit que iceux de la ville se dou- 
tans de ce qui leur advint, eussent fait plu- 
sieurs musses , touslesfois aucunes furent trou- 
vées, où ils perdirent moult. El si y eut aucuns 
des plus riches, qui furent mis à grosses fi- 
nances, lesquelles ils payèrent à bien grande 
peine. 

Le roy vint à Laon , là où vint à luy le comte 
de Nevers frère du duc de Bourgongne , qui 
luy cria mercy, en lui requérant qu'il luy vou- 
lusl pardonner de ce qu'il avoit esté devant Pa- 
ris avec son frère : et luy fit plusieurs grandes 
promesses, tant de le servir, queautremcnt. De 
plus, il mit toutes ses terres en sa main elsub- 
jction , ce qui fit que le roy et monseigneur de 
Guyenne, bien et doucement luy pardonnè- 
rent. 

Le duc de Bourgongne faisoit diligence de 
toutes parts d'assembler gens. Et tellomenl. que 
de Bourguignons, Picards^ et Savoisiens, ils se 
trouvèrent bien quatre mille combatans, desi- 
rans trouver les gens du roy pour les combatre, 
aussi estoienl-ils belle et grande compagnée, et 
gens bien habillés et monlés. La chose vint à 
la cognoissance du roy. Et fut ordonne à l'a- 
vant-gardc le duc de Bourbon , et le comte 
d'Armagnac, à tout deux mille combatlans. El 
en l'arricrc-garde des Bourguignons estoit le 
seigneur de Hannelte, à tout huict cens com- 
batans, qui se maintenoient bien et grande- 
ment, comme gens de guerre. Lesdils deux sei- 
gneurs envoyèrent leurs coureurs devant assez 
largement, lesquels virent et apperceurent les 
gens du duc de Bourgongne emmy les champs, 
en belle ordonnance (lesquels coureurs lesdils 
deux seigneurs avec toutes leurs bannières 
desployées suivoienl), et esloient lesdils cou- 
reurs en grande perplexité, s'ils frapperoient 
dedans, ou non. Car il sembloit à aucuns, 
qu'on devoil attendre lesdils seigneurs, et si 
n'estoienl pas tant des deux paris connue les au- 
tres. Toutefois ils se doutoieni de deux choses: 



liii) 



PaU JEAN JUYENAL DES URSINS. 



497 



Tune, que lesdils adversaires se pourroionl 
bien rclraire, sans eoup frapper, quand ils 
vcrroienl la coniijagnée dcsdils deux soli^neurs. 
l^'aiilrcî, que s'ils ne frappoient dedans leurs 
ennemis, cela seroil irnpulé à laschelé de cou- 
rage, ce qui leur seroil un grand reproche. 
Peu de gens esloienl, ruais vaillans, bien nion- 
lés et armés. Enliu [)ar eHlTl ils délibérèrent 
de leur courir sus , et ainsi le firent -, ils lurent 
aussi Lien receus : et y eut une bien dure be- 
songne , bien conibaluc dun costc et d'autre. 
Aucuns des gens du duc de Hourgongne virent 
venir et approcher lesdits duc de Bourbon et 
comte d'Armagnac avec leurs bannières des- 
ployées , et leurs gens qui venoient diligem- 
ment pour aider à leurs gens. Biais avant qu'ils 
approchassent de ieius enneuiis ils se mirent 
en Tuile. On les suivit diligemment , tellement 
que en la place y en eul soixante et dix morts, 
et bien cinq cens pris, entre les autres Le Yeau 
de lîar. De plus il y en eul grande foison , les- 
quels cuidans i)asser les rivières, se noyèrent. 
Et firent les gens du roy longue chasse , telle- 
ment que les adversaires furent contraints de se 
jelter esdiles rivières. Aucuns se retirèrent au 
Liège, et en îlainaut, lesquels pourtant ne se 
sauvèrent pas lous , car où les Liégeois et lîan- 
nuiers les trouvoieni, il les tuoienl. Le Veau 
de I5ar fui en grand danger qu'on ne lui coup- 
past la teste : mais il eut des amis , et paya 
grande finance à celuy qui l'avoil pris. 

Le roy s'en vint à la chapelle en Tierache, 
et à Saint-Quentin : là vinrent vers luy la com- 
tesse de Hainaul , et le duc de Brabant , prians 
et requerans, (( qu'il ne voulust pas procéder si 
» rigoureusement contre leur frère. » Le roy 
fit response , « que quand son cousin le duc de 
)) iîourgongne voudroit venir vers luy , il luy 
» bailleroit scureté telle qu'il en devroit estre 
» content: et s'il vouloit justice , il l'auroit. Si 
«miséricorde, il estoit prsst de luy faire si 
» grande, et si abondamment, qu'elle devroit 
» sulîlre. » A tout ladite response ils s'en re- 
tournèrent. Etdisoil-on communément que le- 
dit duc de Bourgongne avoit envoyé devers le 
roy d'Angleterre, et les Anglois, pour avoir se- 
cours, ausquels il olTril grandes alliances , et 
faisoit plusieurs promesses : de faict, furent au ■ 
cunes choses accordées et fermées. Mais les | 
Anglois ne voulurent pas bien entendre à luy 
bailler gens : car le roy d'Angleterre faisoit ses 
préparatifs pour descendre en Normandie , 



ainsi qu il fit. Et si esloienl les princes mcsmes 
en Angleterre divisés [)our la querelle de Bour- 
gongne, et d'Orléans. Car les ducs de (>larence 
et de Glocestre, frères du roy, et avec eux le 
duc d'Yorck, favorisoient la partie du duc 
d'Orléans. Et ledit roy, avec le duc de Belhfort 
aus;ù son frère, celle du duc de Bourgongne. 

Le roy se mit en chemin vers Perone, et 
luy fit-on obéissance. Les seigneurs de son 
avant-garde allèrent devant Bapaumes,oùy 
cul de grandes escarmouches, et plusieurs che- 
naux tués. Il y. avoit dedans de vaillantes gens, 
spécialement y avoit fort Iraict. Mais quand ils 
virent qu'ils seroienl assiégés, ils se rendirent. 
II y en avoil en la place qui esloienl de Paris 
mesme , aucuns qui avoient esté dedans Com- 
piegne, aux uns desquels on couppa ies testes: 
quant aux autres on les pendit. 

Quand le duc de Bourgongne veid qu'on le 
chassoit de prés , et qu'on s'approchoit de sa 
cité d'ArraL, il y envoya garnison, et y mit bien 
quinze cens combatans, dont estoit chef prin- 
cipal messire Pierre de Luxembourg. Lequel , 
et tous les gens de guerre , et aussi ceux de la 
ville deîibcrercnî de tenir, et résister à l'entre- 
prise de ceux qui les vouloicnt assiéger. Et 
d'assieltc, brusierent tous les faux-bourgs , et 
ardirent les églises, hostels-Dieu , maladeries, 
et aumosneries : dont il y avoit de moult belles 
églises : qui fut grand pitié. 

Le huicliesme jour d'aoust, le roy d'Angle- 
terre envoya bien notable ambassade à Paris , 
oiTrant paix et alliance , c'est à sçavoir Levés- 
que de Duresme, et l'evesque de Norwic, deux 
notables preslals , le comte de Salbery, le sei- 
gneur de (jray, messire Jean Phelelin, et autres. 
Et esloienl bien cinq cens chevaux, bien pom- 
peusement habillés, et ordonnés, qui vindrent 
à Paris. Mais pource que le roy et monseigneur 
le dauphin n'y esloienl pas , ils s'addresserent 
à monseigneur le duc de Berry, lequel les ré- 
cent grandement et honorablement , comme il 
le sçavoil bien faire, et les festoya plusieurs 
fois. Us voulurent estre ouys, ce que leur oc- 
troya le duc de Berry , et furent ouys. Ledit 
evesque de Norwic , qui estoit un bien notable 
clerc, proposa, lequel en elïect et en substance 
disoit: « Faites-nous justice, nous offrons paix 
)) et alliance. » Pour alliance ils demandoient 
madame Catherine de France , la duché de 
Guyenne, et la comté de Ponlhieu, sans foy, 
hommage , ne ressort: et autres demandes. Lu 

3?l 



498 



HISTOIRE DE CHARLES 



proposition fui moull notable, et monslra bien 
l'evesque, qu'il esloit clerc. Au commencement 
il loua fort le roy , et les seigneurs de France , 
de la bonne volonté qu'ils avoient à la paix, et 
que leur roy d'Angleterre en esloit Irès-joyeux. 
Et pour venir à sa matière , prit son thème de 
Josué, '20. cap. Fenimus robiscum facere pa- 
cem magnam. El monstra bien grandement, et 
notablement les biens qui viennent de paix , et 
les maux qui viennent par faute de paix, et 
que .justice , sans paix ne peut eslre, ne aussi 
paix sans justice. Et monstra deux moyens par 
lesquels paix se conclud ferme et stable, c'est 
à sçavoir l'œuvre de justice , et l'alliance d'a- 
mitié. L'œuvre de justice est reformalif de tou- 
tes injures , et y met la douceur , et suavité de 
paix. L'alliance d amitié, est cause d'amour 
ferme, establissant la paix. Ces deux choses il 
déduisit bien grandement, excellemment et 
longuement. Et par l'œuvre de justice, deman- 
doil taisiblementles choses dessus dites. Et par 
alliance, dont se pouvoil ensuivre amour ferme, 
demandoit madame Catherine. Laquelle pro- 
position fut faite en latin , et la bailla par es- 
crit. 

Le duc de Berry leur fît response « que le roy, 
» ny monseigneur le dauphin n'estoient en la 
» ville, ny au pays, et que sans eux on ne leur 
» pourroil faire aucune response. oTantcomme 
ils furent à Paris , ils s'alloient esbatre, où ils 
vouloient , et estoient bien contens de la cherc 
qu'on leurfaisoit, et s'en retournèrent à Calais, 
sans autre chose faire pour lors. 

Au sieged'Arras y avoit un canonier, lequel 
se mil dedans la ville, et dit tout Testât de l'ost, 
et le gouvernement, en les exhortant qu'ils se 
tinssent bien, et se défendissent. Et aussi fai- 
soient-ilstelsouvenlsailloient, et avoient belles 
retraites, et lieux propices à eux retraire. Mais 
toutes les foisqu'ilssailloienldehorsesditslieux, 
il y avoit bonnes arbalestres, archers, et ca- 
nons à main pour les recevoir, et en toutes les 
sorties qu'ils firent, ils furent reboutés à leur 
grand dommage. 

Le duc de Bourgongne faisoit grandes dili- 
gences d'assembler gens , pour faire lever les 
sièges, ou au moins un d'eux, et en avoit bien 
largement. Or pour voir lestât de l'ost, et le 
bien sçavoir, il envoya quatre cens combatans, 
explorateurs, qui avoient délibéré de mettre en 
un lieu leur embusche, et envoyer aucuns cou- 
reurs devant, pour voir si aucuns compagnons 



VI, ROI DE FRANCE, ,'l4l4j 

sortiroienl, en les cuidant tirer cl escarmou- 
chant, jusques à l'embusche qu'on devoit met- 
Ire. Mais la chose vint bien autrement: caries 
gens du roy estoient ailleurs assez grosse com- 
pagnée en embusche, qui virent venir les gens 
du duc de Bourgongne, qui ne s'en donnoienl 
aucunement de garde, et frappèrent dessus 
vaillamment. Il y eut assez dure besongne , el 
assez tostles Bourguignons se retrahirent, dont 
il y en eut de morts, navrés, et pris: entre les 
autres, y fut pris messire David de Brimeu, 
un vaillant chevalier de Picardie, lequel s'es- 
loit porté vaillamment. El avoient volonté les- 
dits Bourguignons d'entrer dedans la ville, pour 
donneraideel confort à leurs gens. Ainsi le duc 
de Bourgongne fui fraudé de son inlenlion. Et 
veid bien qu'il n'esloil mie taillé , qu'il put bail- 
ler secours à ceux de dedans, qui estoient grand 
peuple. Car tout le pays s'estoit retrait dedans, 
et les vivres appelissoienl fort , el commençoil 
le peuple à murmurer,. 

Or, ce considérant la duchesse de Hainaul 
et ledit duc de Brabant, ils retournèrent devers 
le roy en grande humilité, gemissemens el 
pleurs, mesmement la duchesse, et supplièrent 
au roy qu'il voulust tout pardonner au duc de 
Bourgongne, leur frère, el il feroil obéissance 
de sa cité, et la mellroil en ses mains, et qu'on 
voulust trouver moyen de paix finale. A ceste 
requesle, le roy fort entendit, el, de son mou- 
vement, dit en plein conseil, que « leur re- 
» quesle esloit raisonnable , et qu'il vouloil 
» qu'on y advisast. » Là y eut plusieurs opi- 
nions el imaginations, car plusieurs y avoit qui 
eussent volontiers empesché paix et traité, 
mesmement les Bretons et Gascons, ausquels il 
sembloit que ladite ville esloit prenable d'as- 
saut, mesmement la cité ; de plus il y en avoit 
qui eussent bien voulu la destruction totale du 
duc de Bourgongne, qui n'estoit pas toutesfois 
chose aisée à faire. Mesme il y eut un grand 
seigneur, qui en un matin vint devers le roy 
luy estant en son lict, lequel ne dormoit pas, 
et parloit en s'esbatant avec un de ses valets de 
chambre , en soy farsant et divertissant. Et 
ledit seigneur vint prendre par dessous la cou- 
verture le roy tout doucement par le pied, en 
disant : « Monseigneur, vous ne dormez pas? 
» — Non, beau cousin, luy dit le roy, vous, 
)) soyez le bien venu ; voulez-vous rien, y a-il 
)) aucune chose de nouveau ? — Nenny, mon- 
» soigneur, luy respondit-il, sinon que vos gens, 



(1414) 

)) qui sont en ce sicgc, disent que lel jour qu'il 
» vous plaira, verrez assaillir la ville, où sont 
» vos ennemis, et ont espérance d'y entrer, m 
Lors le roy dit : « que son cousin le duc de 
» Bourgongne vouldit venir à raison, et mettre 
)) la ville en sa main, sans assaut, et qu'il fal- 
» loit avoir paix. » A quoy ledit seigneur res- 
pondit : « Comment, monseigneur, voulez- 
» vous avoir paix avec ce mauvais, faux, 
» Iraistre et desloyal , qui si faussement et 
>) mauvaisement a fait tuer voslre frère ? » Lors 
le roy, aucunement desplaisant, luy dit : « Du 
» consentement de beau fils d'Orléans, tout luy 
» a esté pardonné. — Helas ! sire , répliqua 
)) ledit seigneur, vous ne le verrez jamais vos- 
» tre frère. » Et sembloit que ledit seigneur 
voiilusl encoresdire aucune chose. Mais le roy 
luy respondit assez chaudement : « Beau cou- 
)) sin, allez-vous-en : je le verray au jour du 
» jugement. « Le malin mesmes, monseigneur 
le duc de Guyenne et dauphin envoya qué- 
rir ledit seigneur de Traignel, son chancelier, 
et luy dit : « qu'il vouloit qu'il y eust paix et 
» traitté avec son beau père, le duc de Bour- 
» gongne, queladuchessedeHainautetleducde 
)) Brabant offroient très-bon traitlé et expe- 
» dient, et qu'il fist le mieux qu'il pourroit. » 
Et fut le matin le conseil assemblé, où estoient 
le roy, monseigneur le dauphin , et tous les 
seigneurs de leur sang, gens de conseil et ca- 
pitaines, et y eut diverses bandes, opinions et 
imaginations. Mais ledit seigneur de Traignel 
monstra évidemment que « la paix et l'accord 
)) estoient nécessaires, et que tous d'un bon 
)) amour dévoient entendre à résister aux an- 
)) ciens ennemis du royaume, les Anglois, les- 
)) quels on sçavoit faire armée pour descendre 
)) en France, mesmement que finance il falloit 
» pour payer les gens de guerre, et que tout à 
» l'environ tout estoit si bien pillé, qu'il n'y 
» avoit plus de fourrage pour les chevaux, ny 
» vivres pour les personnes. » 

Enfin, à qui qu'il en despleuf, il fut conclud 
qu'on enlendroit à paix et accord. A ce sujet 
furent mandés ladite duchesse de Ilainaut avec 
ledit duc de Brabant, ausquelsfut respondu de 
par le roy, « qu'on estoit content d'y enten- 
» dre. » Et fut une cedule de traitté faite, de 
laquelle on envoya hastivement copie au duc de 
Bourgongne, lequel en fut content, et fut la 
I)aix conclue, et ouverture faite de la ville au 
roy , non mie qu'on y entrast h puissance : 



PAU .lEAx\ JL VENAL DES URSINS. 



499 



mais, (( de par le roy, » on mit les bannières du 
roy sur la porte, et dcsappoinla-on les officiers, 
et crioit-on par la ville « Vive le roy! » Or 
entra dedans avec les maroschaux ledit seigneur 
de Traignel, qui fit faire les sermens tant aux 
gens de guerre de la ville, que autres, « d'estre 
» bons et loyaux au roy.» De plus il desappointa 
ledit de Luxembourg d'estre capitaine, et les offi- 
ciers que le duc de Bourgongne y avoit mis, et 
y en commit « de par le roy. » Et ainsi se finit 
le siège de devant la ville d'Arras. Et s'en vin- 
drenl le roy et les seigneurs à Paris, où entra 
le roy le premier jour d'octobre, dont ceux de 
la ville furent bien joyeux. 

Les gens du roy qui avoient esté devant Ar- 
ras estoient sur les champs , pareillement s'y 
mirent aussi ceux du duc de Bourgongne, qui 
estoient dedans la place, et autres qu'il avoit 
autour de luy, lesquels pilloient, desroboient 
et faisoientmaux innumerables en divers lieux 
et pays. Plusieurs gens s'assemblèrent, se di- 
sans au duc de Bourgongne , qui faisoient 
guerre à messire Louys de Chaaion, comte de 
Tonnerre, et avoient assiégé la ville de Ton- 
nerre. Laquelle chose vint à la cognoissance 
du seigneur de Gaucourt_, qui prit en sa com- 
pagnée aucuns chevaliers' et escuyers de la com- 
pagnée du roy, et frappa sur eux tellement, 
qu'il leva le siège : il y en eut plusieurs de 
morts et la plus grande part de pris. Autres 
gens y avoit aussi sur les champs qui pilloient, 
ce qu'on rapporta audit seigneur de Gaucourt, 
lequel y alla et frappa sur eux. Si se mirent en 
fuite, mais ils ne sceurcnt si bien fuyr, que 
ledit seigneur de Gaucourt ne les ruast jus, et 
en prit plusieurs, lesquels il fit pendre. 

En ce temps se tint le concile de Constance 
qui fut moult notable, où estoient assemblés 
tous les plus célèbres clercs de la chrestienté en 
toutes sciences. Et puis qu'il est fait mention 
dudit concile de Constance, il est à sçavoir que 
de la condemnation qu'avoit fait Montagu, 
evesque de Paris, de la proposition de maistre 
Jean Petit, il fut appelle de la part du duc de 
Bourgongne. La cause fut commise par le con- 
cile à deux cardinaux, et fut la matière discu- 
lée et ouverte. Et « pour monstrer que jusle- 
» ment elle avoit esté cassée, » estoient maistre 
Pierre d'Ailly, maistre Jean Jarson et maistre 
Jordain IMorin , lesquels il faisoit bel ouyr : 
aussi esloient-ils grands et notables clercs. De 
l'autre part estoit l'evcsque d'Arra? , qui leur 



500 



HISTOIRE DE CHARLES 



respondit par escrit , et lisoil les responses en 
une cedule, à chacune fois qu'il falloil respon- 
dre cl répliquer. Après plusieurs propositions, 
les cardinaux dirent par leur sentence, « qu'il 
)) avoil esté bien appelle par les gens du duc 
» de Bourgongno; » car premièrement iis di- 
soient , « que Tevesque de Paris n'estoit pas 
» compétent : » et sur ce alléguèrent plusieurs 
raisons; secondement, « que la partie princi- 
» palle, c'est à sçavoir le duc de Bourgongne, 
w n'avoit point esté appelle -, liercement, qu'en 
M la manière qu'on avoit tenu , et par les 
» raisons qu'on avoit allégué, c'estoit faire un 
)) nouvel article de foy. » Et y eut derechef 
grandes disputalions et allégations. Enfin , 
après plusieurs débats de la part dudit Jarson 
et de ses adherans, il fut appelle desdils cardi- 
naux. Et par ce moyen , demeura la matière 
indiscusse et indécise. 

Or, est-il ainsi que ledit seigneur de Trai- 
gnel, qui esloit chancelier de Guyenne, consi- 
dérant les grands inconveniens, qui pouvoient 
advenir, si la paix ferme el stable ne se faisoil, 
et que les articles autresfois faits, confirmés et 
approuvés ne se tinssent, pourchassoit tant 
qu'il pouvoit l'accomplissement d'icelle. Et luy 
firent sçavoir ladite duchesse de Hainaut et 
ledit duc de Brabant , qu'ils viendroient à 
Saincl-Denys pour la matière. 

Tailles grandes et excessives se faisoient, et 
levoit-on argent excessivement sur le peuple, 
lequel n'estoit point employé au bien de la 
chose publique, mais en bourses parliculières 
de serviteurs, spécialement de monseigneur de 
Guyenne et de monseigneur de Bcrry. Telle- 
ment que ledit n)onseigneur de Guyenne don- 
noit à ses gens, aux uns dix mille escus, elaux 
autres six ou sept mille. En un malin on ap- 
porta bien des mandcmcns i sceller de par 
monseigneur de Guyenne, montans jusques à 
la somme de soixante à quatre-vingt mille es- 
cus : lesquels ledit seigneur de Traignel ne 
voulut sceller, et respondit « qu'il parlcmit à 
» son maistre, monseigneur de Guyenne. » Et 
aussi fit-il , en luy remonstrant la nécessités 
qu'on pourroit avoir à. faire d'argent. Lequel 
en fut très-content , et luy défendit « qu'il ne 
» seellast aucun mandement, s'il passoit mille 
« escus : » dont ceux qui esloient autour de 
luy furent mal contens. Et à ce les induisoit 
un nonuné maistre Martin Gouge, evesque de 
Chartres, pource (piil se doutoit quesonmais- 



VI, ROI DE FRANCE, (I4l4) 

Ire le duc de Berry aussi se reslraignisl des 
dons excessifs qu'il faisoil. El firent tant de 
rapports, qu'enfin ledit duc de Berry trailta de 
faire desappointer ledit seigneur de Traignel : 
et à un matin envoya à son neveu monseigneur 
de Guyenne par ledit evesque deCharlres deux 
belles grosses perles , avec lequel evesque y 
avoit un chevalier, et à chacun d'eux donna 
mille escus. Et pour seeller le mandement en- 
voya vers ledit seigneur de Traignel quérir ses 
seaux , lesquels i! bailla volontiers : el furent 
baillés audit evesque de Chartres, qui estoitbien 
habile sur le fait des finances. Et ainsi ledit 
seigneur de Traignel , pour avoir loyaument 
servy son maistre, fui desappointé. El disoit-on 
que ledit seigneur de Guyenne depuis prit con- 
ditions eslranges. 

Le premier jour de janvier, le comte d'Alen- 
çon, qui esloit un moult beau seigneur et vail- 
lant en armes, fui fait duc : et disoit-on que 
c'estoit par envie du duc de Bourbon qui alîoit 
devant luy. El toutesfois il esloit plus prés de 
la couronne, et comme le plus près, quand il 
fut duc, il alla devant. 

La duchessf^ de Hollande et le duc de Bra- 
bant vindrent à Saincl-Denys pour le faict du 
traitté, qui avoil esté pourparlé devant Arras : 
el y envoya le roy. Et fut de toutes les deux 
parties le traitté approuvé et confirmé, dont 
avoient aucuns espérance qu'il y auroil bonne 
paix, mais elle ne dura gueres. 

Quand le retour du roy fut venu à la co- 
gnoissancedes Anglois , ils retournèrent à Pa- 
ris : pour avoir response des offres qu'ils avoient 
fait, d'avoir madame Catherine pour leur roy, 
el demandoient Guyenne , et Ponlhieu , et en 
effeclquele (raillé do Breligny se tint. Ell'eves- 
que niesnies , lequel autrefois avoit proposé si 
bien el si notablement, dercclicf fil la proposi- 
tion : en disant, que le roy son maislre, et 
souverain seigneur, avoil esté moult resjouy, 
quand il avoil sceu la bonne volonlé que avoient 
le roy de France , el ses parens, h avoir bonnes 
paix. A laquelle chose son roy de tout son pou- 
voir lendoit , et avoit désir et arfeclion : mais 
qu'on luy fisl justice, el que la liLcrlé de sa cou- 
ronne, à laquelle il avoil le serment, ne fust 
blessée. Et que entre paix el justice y avoil si 
grande connexilô , que sans justice, paix ne 
pouvoit eslre , ne justice sans paix. El piil son 
llierne, des paroles que dit ce noble roy Eze- 
chias ( /snïr 39. cap. D. 8.): « Fiat tantumpax. 



(I4lf) 

et Veritas in diebus Jiostris. » Lequel llieme il di- 
visa en plusieurs parties, (ouïes lesquelles es- 
(oienl induites à avoir la paix. El allei^ua plu- 
sieurs el diverses auclorilés, servons à la ma- 
dère, et niesineuienl des révélations de sainclc 
[îiit;ide , où esloil contenu , que par les prières 
et oraisons de monseigneur saincl Denys, pa- 
tron des François , les princes des ferocissimes 
gens de France, et Angleterre, par lien de 
mariage dévoient avoir paix ferme et stable 
ensemble. El declar.a les biens qui pouvoienl 
venir par la paix des deux royaumes. Et fort 
s'arresloil sur lesdiles révélations de sainctc 
lirigide. Et à la fin toujours venoient que paix 
ne se pouvoit faire , sinon qu'elle fusl dirigée et 
conduite par verilé, et par justice. Sur ce il y 
cul plusieurs conseils tenus , et leur faisoit-on 
des offres : mais de nulles n'estoient conlens. 
l^ource finalement leur fut respondu , que le 
roy envoyeroil de ses gens en Angleterre, de- 
vers son cousin le roy Henry, avec pleniere 
puissance, et qu'il seroit bien joyeux, si traillé 
se pouvoit trouver. Et fut faite grande chère 
et réception ausdils Anglois , qui furent gran- 
dement festoyés , et receurent de beaux prc- 
sens, puis s'en allèrent en leur pays. 

Iceux Anglois estans à Paris avec eux y avoil 
des Portugalois, qui avoient grande volonté de 
faire armes, pour Tamour de leurs dames, com- 
bien que taisiblemenl la querelle principalle y 
esloil des Anglois , et François , ils esloienl 
alliés ensemble avec les Anglois : et y eul un 
'^age entre un de Portugal , et un gentilhomme 
Je Bretagne , tiommé Guillaume de La Haye. 
Or fui jour pris, auquel les parties cotrq3aru- 
renl en la présence du roy , et des seigneurs, 
tant de France, que d'Angleterre, en champ, 
el esloil le Portugalois accompagné des An- 
glois. n fut conseillé audit Guillaume de La 
Haye quii ne i;e fist que défendre. Et esloienl 
les armes du Portugalois toutes rouges. Orvin- 
drent les parties bien habillées , et armées au 
champ avec trompettes, et menestriers, el 



PAR .ÎEAN JU VENAL DES URSINS. 



501 



ses coups , sans faire nuire chose. Dont plu- 
sieurs s'esbahissoicnt : mais il luy avoit esté, 
comme dit est, conseillé, qu'il ne se fist que dé- 
fendre. Très-souvent le Portugalois levoil sa 
visière en faisant signe à l'autre, qu'il levasl 
la sienne, aussi le faisoit-il. Quand ils eurent 
par aucun temps fait en la manière dessus 
dite, le Portugalois leva sa visière, et Guil- 
laume de La Haye, sans lever la sienne, luy 
voulut bailler de la pointe de sa hache au vi- 
sage : lors le Portugalois , commença aucune- 
ment à démarcher, mais quand on veid la ma- 
nière , Oji cria : « Hol ho! ho! » et les vint-on 
diligemîuent prendre. On disoil que le Portu- 
galois avoit bien courte haleine, cl si de La Haye 
eiisl voulu el peu l'approcher, il l'eusl jel!é à 
terre à la luicte : car c'esloil un des mieux luic- 
lans qu'on peusl trouver. Puis à tous deux on 
fil honneur et bonne chère. 

il y eul trois autres Portugalois , qui requi- 
rent faire armes contre trois François , qui es- 
loienl un chevalier, el deux escuyers. Et avoit 
nom le chevalier, messire François de Gri- 
gnaud, l'un des escuyers, Archambaud de la 
Roque, el l'autre, Maurignon, qui tous trois es- 
loienl Gascons. Lesquels firent sçavoir ausdils 
Portugalois, qu'ils esloienl prests, s'ils leur vou- 
loient rien demander, ou requérir, de leur dé- 
fendre. Adonc les Portugalois les remercièrent, 
et y eut lieu , jour et heure pris , où el quand 
la besongne se devoil faire. Cependant chacun 
fil ses provisions le u)ieux qu'il peut. La jour- 
née venue , les seigneurs à ce commis vindrent 
aux eschafauts à ce ordonnés, où fut mis force 
gens pour garder le champ. Les Anglois es- 
loienl à conseiller, el à accompagner les Por- 
tugalois. El y eul aucune dilïïculté, lesquels 
entreroient les preiniers au champ : mais il 
fut dit que les Portugalois y entreroient les 
premiers, et (|ue ce esloil raisonnable, pource 
qiie en edecl ils esloienl demandeurs. El ainsi 
le firent en bien grande pompe, accompagnés 
des seigneurs d'Angleterre , el de leur pays. 



avoient chacun leur chaire. Après que le he- j Puis comme en un instant entrèrent les Fran- 



raul eul crié : « Faites devoir! » ils se levèrent, 
et vindrent l'un contre l'autre , chacun garny 
de lance, hache, espée, et dague. Quand ils 
furent assez près , ils jelterenl leurs lances des- 
quels ils ne se alloucherent onques , puis pri- 
rent les haclies , (,'l vint le Portugalois bien 
baudemenl el joyeusement, cuidant frapper 
son adversaire. Mais toui^ouis il luy rabaloil 



çois aussi bien el honorablement accompagnés. 
D'un coslé el d'autre trompettes sonnoienl fort : 
et vindrent tous au champ, monstrans sem- 
blant, el altalentés ' chacun de faire son de- 
voir. Après les cris laits en tels cas accoustu- 
lués , les parties se levèrent , garnies de leurs 

' t:n Nolonlé. 



502 



HISTOIRE DE CHARLES YJ, ROI DE FRANCE 



C1415) 



armures el basions en lel cas apparlenans. Se- 
lon ce qu'on peut appercevoir, les Porlugalois 
choisirent chacun son François : et alla le 
chevalier, qui estoit vaillant homme , et s'a- 
vança el présenta à messire François : el selon 
r,e qu'on disoil, le plus vaillant de tous et le 
plus renommé de guerre s'addressa à la Roque , 
et l'aulre à Maurignon. Quand ce vint aux ha- 
ches, celuy qui combaloil La Roque le enferra 
au dessus du haut de la pièce , et quand il sen- 
tit que le fer de la hache avoil pris dedans le 
harnois il commença fort à bouter, pour cuider 
entamer le harnois. Or s'en appcrcevoil bien La 
Roque, lequel se lenoil ferme, en intention de 
faire ce qu'il fît : car quand il apperceut que le 
Porlugalois se baissoit devant, pour plus fort 
bouter, tout à coup de légèreté de corps, dont 
il estoit moult habile, il recula tellement que le 
Porlugalois cheut, el la leste emporla le corps. 
La Roque lui bailla deux coups de sa hache sur 
la teste , dont il l'eslonna tout , et lira son espée 
pour luy. bouler au fondement : les autres di- 
sent qu'il luy leva la visière, et le voulut frapper 
par le visage. Enfin quelque chose qu'il en fusl, 
le Porlugalois se rendit, et fui desconfil, et 
pris par les gardes. Après ce, La Roque regarda 
que ses compagnons avoient bien à faire, et 
s'en vint à tout sa hache , et bailla lel coup à 
celuy qui avoit à faire à Maurignon , qu'il le fit 
chancelier, et Maurignon d'un autre coup le fit 
cheoir à terre, el se rendit. Puis les deux, c'est 
à sçavoir la Roque et Maurignon, allèrent aider 
à Grignaux , qui estoit fort travaillé et blessé» 
et mesmement en la main seneslre , qui estoit 
percée loul oulre, et ne s'en pouvoit aider. 
Mais quand le chevalier veid les deux autres 
venir sur luy, il veid bien qu'il ne pouvoil résis- 
ter, et dit tout haut : « Je me rends à vous 
Irois. » Et fut dit que tous avoient Irès-vail- 
lamment fait : les François s'en allèrent par 
Paris , les trompettes sonnans, et estoit le peu- 
ple joyeux de ce qu'ils avoient eu l'honneur. 

La paix faite devant Arras fut confirmée à 
Paris h l'honneur du roy. Il y eut abolition gé- 
nérale à tous, el de tous cas, excepté à cinq 
cens qu'on devoil bailler parcscril: et fui criée 
el publiée à grande joye parmy la ville de Paris, 
cl envoyée par toutes les bonnes villes de ce 
royaume. Tous les seigneurs s'en allèrent, ex- 
cepté monseigneur de Berry, lequel demeura 
en la conq)agnée du roy, de la reyne , cl de 
monseigneur le dauphin. 



En ce temps le pape Jean XXIII fut pris 
par l'empereur et par le concile , en effect fui 
désappointé du papal. 

C'estoit grande pitié des exactions qu'on fai-t 
soit lors, à cause des bénéfices, tant prelalure.s, 
grâces expeclalives, que autres. 

Le comle d'Armagnac , en s'en retournant à 
son pays passa par IMural, qui est une belle 
place, el la prit, el boula hors les vrais héri- 
tiers , ausquels la place et la terre avoient este 
adjugés par arresl. 

1415. 

L'an mille quatre cens el quinze, le gouveP' 
nement alloit tousjours aijcunement mal , au 
regard des exactions d'argent sur le peuple, 
non distribué au profil de la chose publique. 

Le roy d'Angleterre ne fut pas seulement 
content d'avoir envoyé ambassade devers le 
roy, mais par deux fois luy escrivil bien gra- 
tieusement , « qu'il luy vouloit faire justice. » 
Et de ce le sommoit en paroles douces et h:ini- 
bles , et il s'offroit à faire bonne el ferme paix » 
concorde et alliance , en ensuivant les offres, 
faites par ses ambassadeurs. Quand le roy et 
son conseil virent la douce manière descrire, 
ils conclurent qu'on envoyeroit vers luy une 
notable ambassade. On sçavoit bien les prepa^ 
ralife qu'il faisoit pour descendre en France. 
Et y furent envoyés l'archevesque de Bourges, 
surnommé Bourrelier, bien notable homme et 
bon clerc , ayant beau langage , l'evesque de 
Lisieux, le comte de Vendosme, le baron d'I^ 
vry^ et autres. Ils arrivèrent en Angleterre le 
dix-seplieme jour de juin, là où ils furent 
grandement el honorablement receus. Le len- 
demain qu'ils furent arrivés, ils furent menés 
devant le roy d'Angleterre, qui estoit bien 
grandement et honorablement accompagné de 
princes, prélats, et gens de conseil. Ils pré- 
sentèrent les lettres du roy au roy d'Angleterre, 
lequel les receut, et en les ouvrant les baisa et 
leut. Lequel dit qu'elles conlenoienl créance, 
el qu'ils dissent ce qu'ils voudroienl. Lors l'ar- 
chevesque de Bourges commença à parler, et 
prit son thème: « Tihipax , et domui (uœ pax 
( 1. Reg. 25. A. 6); lequel il déduisit bien 
grandement el honorablement, en exposant « la 
» bonne volonté du roy d'avoir paix et alliance, 
» et que de tout son pouvoir il estoit prest d"y 
» entendre, el de s'y employer, meiine laisser 



(1415) 

» aller du sien à ce sujet. » Et fit tant et telle- 
ment que le roy d'Angleterre et les assistons en 
furent très-contens. Mais le fort fut à trailter 
particulièrement sur la matière des demandes 
et requestes que faisoient les Anglois, et offres 
que faisoient les gens du roy assez largement 
en Guyenne. Desquelles les Anglois n'esloient 
pas contens, et disoient et maintenoient « qu'ils 
» avoienl droict es duchés de Normandie, et de 
» Guyenne, étés comtés d'Anjou, de Poiclou, 
» du Maine, de Touraine, et de Ponthieu , 
» voire avoient droict à la couronne de 
» France. » Pour abréger, ils ne furent aucu- 
nement contens des offres des François : et ap- 
pellerent et invoquèrent Dieu , et tous les 
«aincts de Paradis , et le ciel et la terre , qu'ils 
se mettoient en leur devoir. Et dit le roy d'An- 
gleterre, qu'il estoit vray roy de France, et 
qu'il conquesleroil le royaume. Lors l'arche- 
vesque de Bourges luy dit : « Sire, s'il ne vous 
desplaisoit, je vous respondrois. » Lors luy fut 
dit par le roy d'Angleterre , « qu'il respondist 
» lurdiment, et dist ce quil voudroit, et que 
» ja mal ne luy en viendroit. » Parquoy sem- 
bla audit archevesque qu'il pouvoit parler seu- 
remcnt : si luy dit tout pleinement, « Sire , le 
» roy de France noslre souverain seigneur est 
» vray roy de France, ny es choses esquelles 
» dites avoir droict, n'avez aucune seigneurie, 
M non mie encore au royaume d'Angleterre : 
>) mais compete aux vrais héritiers du feu roy 
» Richard, ny avec vous, nostre souverain sei- 
» gneur ne pourroil seuremcnt traitter. » Des- 
quelles paroles le roy Henry fut tant mal con- 
tent que merveilles, et dit plusieurs hautes pa- 
roles bien orgueilleuses , et leur dit « qu'ils 
M s'en allassent , et qu'il les suivroit de prés : » 
et les fit conduire seurement. Il y eut aucuns 
des François qui s'enquirent secretlemerjt s'il 
y avoit aucunes alliances entre le roy d'Angle- 
terre et le duc de Bourgongne, et trouvèrent 
que ouy, bien grandes et secreltes. 

Or s'en retournèrent les ambassadeurs de 
France, et firent leur relation , disans comme 
l'armée des Anglois avoit esté faite et preste, 
et estoit bien grande et puissante : et que sans 
faute ils descendroient, et qu'il estoit nécessité 
d'y remédier. Sur quoy escrivit le roy d'An- 
gleterre au roy de France lettres en latin, dont 
l'exposition s'ensuit traduite en François. 

A Iréshaut prince, Charles noslre cousin, et 
adversaire de France, Henry par la grâce de 



PAR JEAN JL VENAL DES UllSINS. 



50.1 



Dieu roy d'Angleterre, cl de France, désire 
esprit de plus sain conseil , et à chacun rendre 
ce qui est sien. 

Très-haut prince noslre cousin, et adver- 
saire : « Les respicndissans royaumes d'Angle- 
terre et de France, jadis venus et descendus 
d'un mesme ventre, et à présent divisés, 
avoient accoustumé le temps passé, eux, et 
leur renommée eslever en souveraine hau- 
tesse, par leurs nobles triomphes et victoires. 
Et à eux fut une seule vertu, pour orner et 
embellir la maison de Dieu , à laquelle ap- 
partient sainctelé et mettre paix es termes et 
fins de l'Eglise : et par un mesme escu ac- 
cordé entre iceux royaumes , subjuguer les 
publics ennemis , par bien-heureux conlract 
ou marché. Mais las , cette germaine foy, l'a- 
mour fraternel a perverty, si comme Loth 
persécuta Abraham, et par envahissement in- 
humain la gloire de l'amour fraternel est 
commise à sépulture : et l'ancienne condition 
de l'humain lignage, c'est à sçavoir dissen- 
sion , mère de ire et de riotes, est ressuscitée 
des morls. Mais nous appelions en tesmoin de 
notre conscience le souverain juge, lequel 
ne fleschit point pour prières , ne pour trésor, 
que nous avons fait procurer les moyens de 
paix par le plus net et pur amour de paix 
que nous avons peu. Bien que nous eussions 
par l'esprit de mauvais conseil laissé aller le 
juste titre de noslre héritage, au préjudice 
de nostre postérité perpétuelle, toutefois tel 
aveuglement de pusillanimité ne nous tient , 
que nous ne voulions de tout noslre pouvoir 
jusques à la mort combatre pour la justice. 
Mais pource que tout homme qui va pour 
combatre quelconque cité, il luy doit pre- 
mièrement offrir la paix, comme l'auclorité 
de la loy au Deuteronome l'ordonne. Si par 
longtemps et divers siècles, violence, rom- 
peresse de justice , a soustrait les armes de 
nostre couronne, et les droicts et héritages 
d'icelle, pour le rencorporement et ramene- 
ment au premier estât desquels , charilé a fait 
pour nostre partie jusques icy ce qu'elle a 
peu. Nous pouvons par le défaut de justice à 
nous deue, courir au refuge de main armée. 
Neantmoins afin que le tesmoin de nostre 
conscience soit nostre gloire maintenant, par 
peremploire réquisition au passage de nostre 
chemin, auquel ledit défaut de justice nous 
attrait, vous exhortons par les entrailles de 



504 



HISTOIRE DE CHARLES YJ, ROI DE FRANCE 



» Jesus-Christ , cl seulomeril i'i ce que la per- 

)) feclion de l'Evangile exhorte, qui dit: « Arny, 

» rends ce que lu dois. « Laquelle chose nous 

)) desirons à nous estre faite par le vouloir de 

» Dieu. Et afin qu'il soit pardonné à TelTusion 

» du sang humain, qui selon Dieu est créé, 

» vous prions et requérons que restitution deue 

» nous soit faite de l'héritage et des dioicts à 

» nous inhumainement soustraits, ou au moms 

» de ceux que nos ambassadeurs et messagers 

» avons plusieurs fois demandés et requis, et 

» desquels la souveraine révérence de Dieu le 

» tout puissant, et le bien de paix seulement 

» nous en fait estre contens. El nous de nostre 

» part , entant qu'il touche la cause de mariage, 

» serons conlens de défalquer cl rabatlre la 

» somme de cinquante mille escus à nous der- 

» nierement offerte , comme cultiveurs de paix 

» que nous sommes , et non mie remplis d'a- 

» varice. Et eslisons pour le meilleur les droicts 

«paternels, desquels la vénérable ancienneté 

» de nos progeniteurs et parens nous ont laissé 

» seigneurs, avec votre très-noble fille Calhe- 

wrine, nostre très-chere cousine, que mulli- 

» plier les détestables trésors , avec avarice , 

«idole de iniquité, plutosl que déshériter la 

» perpétuelle couronne de nostre royaume, au 

» scrupule de nostre conscience , que Dieu ne 

» vueille. Donné sous nostre privé seel, en 

1) nostre chasteau de Hanlonne, sur la rive de 

»la mer, le vingt-huicliesme jour de juillet. » 

Response du roy de France aux lettres du 

roy d'Angleterre. 

A Irès-Iiaut prince , Henry, nostre cousin , et 
adversaire d'Angleterre, Charles, par la grâce 
de Dieu roy de France , désire volonté de nul 
opprimer, ne entreprendre contre raison. 

« Le bien de paix aiiné de Dieu et de nature, 
» laquelle nous, à l'exelnple de Nostre-Sauveur 
/) Jesus-Chrisl , qui à ses disciples la laissa , et 
«donnant en testament, avons tousjours re- 
» quise et désirée par toutes les manières qu'a- 
» vous peu : et icelle pour l'honneur de Dieu 
» voulu moult grandement achetter , pour les 
«biens qui s'en ensuivent, cl pour éviter effu- 
)i sion de sang humain , et inmimerahles incon- 
)) veniens qui advienneni par guerres. Comme 
» ces choses tenons et croyons à vous , vostre 
«conseil, et autres, estre claires et mani- 
» festes , vous nous donnez occasion de grande- 
» menl esmerveiller, et non sans cause, comme 
» après si grandes ouvertures, et autres choses 



« pou! pariées entre nos gens, et les vostres, à 
« ferme intention de venir à paix, vous estes 
«descendu par hostilité à main armée en 
M nostre royaume, en rompant l'espérance de 
)) paix, il la très-grande coulpe de vosire partie. 
» Et pource que oncques nous ne fusmes refu- 
» sans, ne serons si Dieu plaist, de rendre jus- 
« lice à chacun, qui nous en a requis : et qu'il 
«est licite ;\ chacun prince, mesinemenl en sa 
«juste querelle, de se défendre, et rechasser 
(( force par force. Attendu que aucun de vos 
«prédécesseurs n'eut oncques droicl, et vous 
» encore moins , de faire les demandes conle- 
« nues en certaines vos lettres, et responses à 
«nous présentées par Chestre , vostre héraut, 
«ne de nous troubler. C'est nostre intention 
« avec l'aide de nostre Seigneur, en cpii nous 
« avons siiiguliere fiance , par espccial en nos- 
« Ire claire justice et défense, et aussi à l'aide 
« de nos bons parens , amis, alliés, et sulijets , 
«vous résister, par manière que ce sera à 
«l'honneur et gloire de nous, et de nostre 
«royaume; el confusion, dommage et dcs- 
« honneur de vous, et de vostre partie. Quani 
« aux mariages, dont nous escrivez sur la fin 
« de vos lettres, il ne semble point (jue ce que 
« faites requeste ou demande , par espccial 
« d'alTinité ou mariage, jjar la vo}e que vous 
« tenez, soit manière convenable, honorable, 
« ne accoustumée en tel cas : et pource ne vous 
«en cscrivons autre chose quant h présent, 
« Mais vous envoyons ces lettres i)our respon- 
« ses à celles que escrites nous avez par ledit 
«Chestre. Donné à Paris, le vingl-quatriesme 
«jour d'aousl , l'an mille quatre cens et 
« quinze. « 

Tantosl après vindrent nouvelles qu'ils es- 
toient descendus vers HarOeur : el y esloit le 
roy d'Angleterre en personne, accompagné do 
ses frères , et d'autres princes d'Angleterre, de 
six mille hommes d'armes, de trente à qua- 
rante mille archers, et d'autre peuple sans nom- 
bre , avec grosse artillerie , bombardes el 
canons , el gens se cognoissans en armes. 
Cestoit moult grande chose des appareils qu'il 
avoit, et du gr.iîid courage aussi. Dedans la 
ville de Harlleur estoient messire Lyoïmel de 
Rraquemont, les seigneurs d'Estouteville, et 
de Baccpieville, et le chaslelain d(; Reauvais, 
Depuis y entrèrent les seigneurs deCaucourl, 
el IMignel de Coules, tous seigneurs de hauts 
et vaillans courages : ce qu'ils montrèrent bien, 



car ils firent plusieurs suillies, où ils porlereul 
aux Anglois Irès-j-Mands dorrmiages. Il y cul de 
grands faits d'artnes specialonienl es mines 
(ju'avoient fait les Anglois. 

En ce rnesîne temps et mois, il fut appointé 
et ordonné par le conseil du roy, que messire 
(Charles d'Albret, connestable de France, au- 
loiten ceste guerre toute semblable puissance 
comme le roy pour ordonner et disposer à sa 
jileine volonté, mander et conlremander ce que 
bon luy semblcroil, abbatre forteresses et chas- 
leaiix, si meslier esloit. Et fut ap|)ointé qiie 
tous les seigneurs du satig seroient mandés, 
tiii'sme (juon leur manderoit à chacun d'eux, 
(j'.iil envoyast cinq cens latices des meilleurs 
(juils eussent. Au sujet de quoy fut envoyé 
messire Jean Pioche, chevalier, devers le duc 
de Hourgongne , et devers le comte de Nevers, 
le premier jour de septembre^ un autre deveis 
le duc d'Orléans. Et messire Boucicaut fut fait 
capilaine de Normandie, lequel s'en alla à 
i'iouen avec le connestable, dont le duc d'Alen- 
Von fut moult dolent. EtClignetde Crabanl fut 
fait gouverneur de Picardie. 

Les Anglois à leur venue coururent par le 
pays de Caux, et prirent grand nombre debes- 
lails : car le peuple cuidoit qu'ils deussenl des- 
cendre ailleurs en la basse Normandie. Ils pri- 
rent aussi plusieurs prisonniers, el les ammc- 
nerentù leur ro\, lequel les prescha, en di- 
sant, (( (ju'il sçavoit bien comme ils avoient 
» esté longtemps en opi)ression el travail : qu'il 
» estoil venu en sa terre , en son pays , et en 
» son royaume pour les meltie en franchise et 
» liberté, telle que le roy saincl Louys avoil 
» tenu son peuple. » Et leur commanda « qu'ils 
labourassent. » Neantmoins après les Anglois 
les IraiKerent à rançon, et leur faisoient moult 
de /naux. 

Environ le premier jour de septembre, ceux 
de Harileur, qui estoicnt en grand travail el 
peine de veiller nuicl et jour, et des assauts que 
leur donnoient les Anglois, qui leur avoient ja 
abbaltu deux portes de la ville, et un pan de 
mur, envoyèrent devers le roy un homme, 
qu'ils de^cetidirenl de nuicl par dessus les murs, 
pour awnv secours. Et trouva ledit message 



PAR JEAN JUVEiNAE DES LKSiNS. 



505 



La paix fut fiiile entre le conilc de Foix , el 
le comte d'Armagnac Et furent tous deux man- 
dés, pour venir ccmlre les Anglois. 

En ce temps esloienl à Paris les ambassa- 
deurs du duc de Rourgongne , qui pourchas- 
soient pleine abolition des bamiis , et repara- 
lion de l'honneur du duc de l'.ourgongne , sui 
les lettres contre luy données par le roy l'an 
mille quatre cens quatorze, le vingt-septiesnu' 
jour d(; décembre, qui furent envoyées à Cons- 
tance au concile de l'Eglise, et en plusieurs 
piirties du monde : par lesquelles lettres , « le 
» roy deckuoit le duc de JJourgongne eslre son 
)) ennemy, [joiii- lu morldeson frère, el la propo- 
» sitiondemîiislie Jean Pclil, avoir esté jusle- 
» ment condanméeà Paris par l'evesiiue dudil 
» lieu, et rinquisileur de la foy. » Lors arriva 
à Paris maistre Jean de Monlleon , aumosnier 
du duc de IJourgongne, qui ajjporta à la nation 
de Picardie lellres de créance de son maistre : 
lequel exposa sa créance, et expliqua premiè- 
rement (( la bonne alTeclion {|uc sondil maistre 
» avoil à tenir la paix entre luy et les seigneurs 
M de France, laquelle il avoil désiré tousjours, 
» el vouloit tenir de toule sa force, conserver, 
» el défendre, en exhortant icelle nation à te- 
» nir el maintenir icelle paix , et obvier à tous 
)) ceux qui la voudroient perturber. » Secon- 
dement il dit , que sondil seigneur avoit .sccu 
que aucuns menteurs s'estoienl elTorcés de pu- 
blier, « qu'il avoil fait alliances avec les An- 
» glois, et qu'il les avoit fait venir en France. » 
De ce il l'excusa , en monsfranl « la bonne 
» volonté qu'il avoil tousjours eu pour le roy. 
') son fds et le royaume, mesme qu'il estoil tout 
» presl de venir au mandement du roy avec 
» toute sa compagnée, pour combatre iceux 
» Anglois. » Tiercement, il exposa que aucuns 
ses malveillans avoient composé libelles dilTa- 
matoires contenant des défiances , que l'enqje- 
reur auroil naguieres envoyé à sondit maistre, 
en s'excusanl « qu'il n'avoil pu passer par la 
» l'ourgongne, en allant devers le roy d'Arra- 
» gon , et Pierre de La Lune, mais qu'en son 
» retour il avoit intention de retourner par la 
)) lîourgongne pour le voir et visiter. » Quar- 
lenienl, il exposa qu'aucuns de la secte deJar- 



monseigiieur de (luyenne à Sainct-Denys , le son avoient divulgué, « que la proposition d<' 

mardy Iroisiesme jour de septembre : lequel » maistre Jean Petit avoit esté condamnée, et 

esloit party le premier jour de Paris pour aller » arse au concile de Constance. » Et que ce 

à Rouen. Et fit-on advancer les {jens d'armes avoit esté pour occasion d'une proposition for- 

pour aller au secours. . gée el composée par maistre Jean de Jarson, 



Ô0() 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



qui ovoil esté là condamnée. Et monstra ledit 
aurnosnier, que ce n'avoit pas esté la proposi- 
tion de inaistre Jean Petit, mais la proposition 
dudit Jarson. Et quicelle condamnation tour- 
noit au grand diffame et deshonneur du royaume 
de France, pource qu'on ne trou voit pas qu'elle 
eust esté confirmée par aucun, parquoy on pu- 
blioil communément à Constance , « que 1 he- 
» resie de P'rance estoit condamnée. » Parquoy 
ledit aurnosnier requeroil, « que ledit Jaiàon 
)) chancelier fustdesadvoué, et révoqué de son 
» anibassade : et quMcelle nation allast devers 
» monseigneur de Guyenne, pour luy remoiis- 
)) trer l'injure faite au royaume de France par 
» ladite publication , et de plus le requérir, 
» qu'il voulust pourvoir et rescrire audit con- 
» cile , à ce que le royaume de France ne fubt 
» aucunement en ce vitupéré , lequel par la 
-» grâce de Dieu ne fut oncques. » Et ainsi 
l'octroya et le lit monseigneur de Guyenne. 

Scqtiens Cedula missa fuit Constantktmpcr ma- 
gistrum Joannem de Jarsonno , parisium, 
contra ducem Burgiindiœ , et ejus fautores , 
même Augusto, Anno m. cccc. xv. 

Prœstans scienter impedimentum , commiS" 
sirè, veiomissivè, consilio,vel anxilio, ne dux 
Dur gundlœrecognoscat publiée, etabsolutè, quod 
peecavit in fide, et bonis moribus, justificando, 
mit justificari faciendo notoriè , et scandalosè 
interfectionem Ludovici quondam ducis Aurc- 
lianensis, et circumstantiam necis illius, omnis 
talis est iniinicus dicti ducis Burgundiœ , et sa- 
lutis suœ, et peccat adeo taliter, quod si in hoc 
sitpertinax, condemnandus est ut fautor hœreti- 
cœ pravitatis. Redditurus est insuper rationem 
de omnibus damnis , tam spiritualibus , quùm 
temporalibus , inde provenientibus , vel futuris. 
Recogitet idcirco quilibet sive doctor, sive prœ- 
latus, aut alius , quemadmodum dissimulavit 
in hac materia , vel dissimulabit , favore , vel 
timoré , vel negligentia , prout quilibet scit , aut 
scire débet , qualiter obligatur ad correctionem 
fraternam . vel doctrinalem , aut judicialem , 
prœcipuè summus Pontifex cum sacro cardinal 
Hum collegio, aut etiam generaii concilio. At~ 
tento , qiind evidentia pnlrati sceleris, clamore 
non indiget accusantis. Penique talis , qualis 
prœdictus , est conscvdus iwpe;Ulor pacis , et 
bonitractatus in hac parte, quoniam circa hune 
errorem rersatur prinripalis ratio debali seu 
belli in '-^rnnciw rrgnit. 



(1415) 

Le roy d'Angleterre faisoil de grandes dili- 
gences à son siège d'Harlleur, etmonstroitbicn 
qu'il cstoitde haut courage, et il y eut plusieurs 
assauts faits , lesquels ne profitèrent guieres 
aux Anglois, car ceux de dedans se defen- 
doient fort, et avoient bonne volonté de tenir. 
Mais leurs vivres appelissoient fort, et qui pis 
estoit, de la peine qu'ils avoient eux , et leurs 
gens, la plus grande part estoient malades, et 
s'y mit une mortalité. De sorte qu'ils firent un 
traitté, que au cas que dedans le dix-huictiesme 
jour de septembre ils n'auroient secours, qu'ils 
rcndroienlla place, sauves leurs vies : mais ils 
n'eurent aucun secours. Or de la manière delà 
prise de la place, et de la reddition d'icelle, et 
de ceux qui estoient dedans, on en disoit et 
parloit en diverses manières , car aucuns en 
rapportèrent ce qui vient désire dit : c'est à 
sçavoir, qu'ils se rendirent sauves leurs vies; 
et entendoient la plus grande partie, qu'ils s'en 
iroient sauves leurs vies , un baston en leur 
main, où ils voudroient. Ce qui ne fut pas fait, 
ains ils furent pris, et mis à finances, et mes- 
mes aucuns menés en Angleterre. Et que com- 
bien qu'il fust ouvert « que s'ils n'avoient se-^ 
cours dedans ledit jour, qu'ils se rendroient, et 
s'en iroient sauves leurs vies, « qu'il n'y eul 
oncques promesses faites ny d'un costé, ny 
d'autre, ni ostages baillés, et que ce n'estoient 
que paroles narratives, et non disposilives, ne 
effectuelles. Et que le roy, et monseigneur do 
Guyenne, estans partis de Paris, et venus à 
Rouen, de ce furent advertis ceux de dedans, 
lesquels cuidans avoir secours firent des sail- 
lies, et y eut des armes faites de costé et d'au- 
tre. Et ainsi celte forme de traitté cessa. Les 
autres disent, que le roy d'Angleterre voyant 
la ville fort abbatue délibéra de l'assaillir : de 
faictil y fil livrer un gros et merveilleux assaut, 
du costé où estoient les seigneurs de Gaucourt, 
et de Touteville, qui dura plus de trois heures. 
Lesquels vaillamment avec leurs gens se dé- 
fendirent, et y eut des Anglois plusieurs morts, 
et aucuns bien blessés. Et durant ledit assaut, 
une autre partie d'Anglois estoit devers une 
autre porte, laquelle par aucunes mauvaises 
gens fut ouverte , el entrèrent dedans. Et par 
ainsi lesdits vaillans François qui estoient de- 
dans , furent pris par leurs ennemis. Il y en 
avoit plusieurs des François bien malades, les- 
(luels le roy d'Angleterre voulut et ordonna 
qu'on les laissast aller sur lenrfny, cî Ic-s au- 



(1415) 

cuns simplement , mais ils moururent la plus 
grande partie quand ils furent dehors. Aucuns 
qui sçavoient la façon de la reddition de la 
ville, et de ce qui fut fait, disent qu'environ le 
quinziesme jour dudit mois de septembre, le 
seigneur de Bacqueville , et autres en sa com- 
pagnée furent envoyés par ceux de Ilarflcur, 
quiencorcsestoient assiégés, par devers le roy 
à Mante, afin d'avoir secours, et par devers 
monseigneur de Guyenne, qui esloit à Vernon, 
mais ils ne firent et gagnèrent rien : car les 
gens d'armes de France n'estoienl pas assez 
forts pour lever le siège. Et pource convint à 
ceux de Harfleur faire traitté avec les Anglois, 
que s'ils n'avoient secours dedans le dimanche 
vingt-deuxiesme jour de septembre dessusdit, 
heure de midy, ils rendroient la ville, et leurs 
corps, à la volonté du roy d'Angleterre. El 
pource qu'ils ne pouvoient avoir aucun secours, 
ils rendirent la ville iceluy dimanche. Mais 
vray fut, que la semaine de devant un cheva- 
lier, nommé Gaucourt , et aucuns autres avec 
luy furent deux ou trois fois parlementer avec 
les Anglois. Et tant ils parlementèrent, que la 
dernière fois , à leur retour, ils dirent au sei- 
geur de Touteville, et autres qui estoient de- 
dans , qu'ils avoient accordé de bailler ostages 
de rendre la ville à certain jour, s'ils n'avoient 
secours dedans ce jour. Disant ledit Gaucourt, 
que luy, ne les siens jamais ne s'armeroient 
pour tenir la ville. Pourquoy ledit seigneur de 
Touteville, elles autres, voyans qu'ils ne pou- 
voient pas résister, souffrirent ce qu'ils vou- 
lurtit faire. Toutesfois combien qu'on eust 
assez publié en France, que la ville esloit toute 
froissée, et cassée d'engins, et que les murs de 
la ville estoient rasés, et pareillement les mai- 
sons , et qu'ils avoient faute de vivres , et que 
tous ceux qui estoient dedans estoient si fort tra- 
vaillés, battus et blessés de canons, et de traits, 
que plus n'en pouvoient, tellement qu'ils ne se 
pouvoient plus tenir : de tout ce n'estoil rien , 
car il y avoil aussi bon marché de tous biens , 
comme devant le siège, et se fussent longue- 
ment tenus, qui eust bien voulu. Mais ainsi fut 
faite la besongne, que à certain jour levesque 
de Norwic entra dedans la ville de Harlleur, 
vesln en pontificat : en sa compagnéc il avoil 
Irenle-deux chappelains vestus de surplis, d'au- 
muces, et de chappcs, et estoient Icsditos chap- 
pes toutes de soye , et d'une mosme couleur : 
cl y avoit trente-deux cscuycrs , tous veslus 



PAR JEAN .IL VENAL DES LRSLNS. 



f)07 



d'une livrée : devant chacun chappelain y avoil 
un d'iceux escuyers , portant une torche allu- 
mée. Or prit iceluy evesque le serment des os- 
tages, que ceux de la ville dévoient bailler, 
pour rendre la ville audit jour : et disoient les 
Anglois aux bonnes gens de Harfleur : « N'ayez 
» peur, ne vous douiez, on ne vous fera mal , 
» nostre seigneur le roy d'Angleterre ne veut 
» pas gaster son pays : on ne vous fera pas 
» comme on lit à St)is8ons, nous sommes bons 
» chrestiens. » Lesdits serniens pris, ils s'en 
partirent. Et pource qu'ils n'eurent point de 
secours, le dimanche dessus dit, à l'heure 
prise, ceux qui dévoient livrer la ville mi vou- 
lurent pas ouvrir aucunes portes de la ville, 
pour y mettre les ennemis : mais les firent 
monter par dessus les murs avec eschellcs, afin 
que le commun qui en rien ne sçavoil qu'elle 
deusl estre livrée à celle heure, ne s'esmeust. 
Quand ils eurent mis dedans environ cinq cens, 
ils ouvrirent une porte , et y entrèrent aucuns 
capitaines avec ledit evesque, qui se logèrent 
là , et ordonnèrent Testai et les logis de tous 
les seigneurs , et disoient aux bonnes gens de 
la ville , « qu'ils ne s'effrayassent de rien , » 
comme dessus est dit , « et qu'ils estoient bons 
)) chrestiens. » 

Le lundy l'un des frères du loy y entra en 
grande pompe, et fil mener tous les hommes, 
qui ne luy voulurent faire serment de feauté, 
en Angleterre. Il alla de hostel en hoslel, monté 
sur un petit cheval, commandant que tout luy 
fust révélé et baillé par déclaration ce qu'on 
trouveroit, sur peine delà hart. Aussi il ne 
demanda rien à tout homme qui ne fut point 
trouvé armé : et donna congé à tous les hom- 
mes d'église, et à toutes les femmes, de eux f n 
aller vestus de leurs meilleures robes , et ce 
qu'ils pourroienl emporter, sans fardeler '. Et 
fut défendu que les gens d'église ne fussent 
point recherchés, ny les femmes au sein el en 
la teste. Il en partit plus de mille et cinq cens 
femmes. Quand ils furent hors de la ville vers 
Saincl-Aubin . ou prés de là, on leur porta du 
pain, du vin, el des fourmages, elbeut qui 
voulut boire. Et les convoyèrent les Anglois 
jusques à Lislebonne. A Lislebonnc esloit le ma-, 
reschal Boucicaut, qui les fit loger, et leur 
donner à boire et à manger, et le lendemain il 
les fil mener à Rouen par eau. On disoil lors 

' S:u!> en fiiire des paquets. [Godcfro'jA 



508 



JUSTOÎRE DE CHAPxLES Vï, l\Ol DE FRANCE, 



tjiic la ville avoil esté vendue el trahie, cl aussi 
lout le pays. Et disoit-on que la semaine de de- 
vant raccord fut le conneslahlo de France avec 
plusieurs autres, entre lesquels esloit le bas- 
lard de Bourbon, qui s'cstoil mis sur les champs 
à grande compagnée, pour aller sur les An- 
^;lois. Et quand ils furent près de Harllenr, ils 
rencontrèrent grande compagnée d'Anglois, 
cntrelesquelsestoit le connestabled'Angîetcrre : 
l'î. eurent les François grande joye de celle ren- 
contre, et leur voulurent courir sus : mais le 
connestable de France fit sonner la retraite , et 
s'en retourna liontousemenl, dont plusieurs fu- 
rent mal contens. La semaine et dés le mardy 
de devant qu'elle fut rendue, il fut ordonné 
que le jeudy d'icelle semaine on feroit par tou- 
tes les églises de la ville de Paris chanter mes- 
ses du Sainct-Esprit et de Nostre-Dame, û ce 
que Dieu voulusl aider à nos gens, el sauver 
icelle ville ; et se disoit que nos gens à Taide de 
ceux de Rouen dévoient aucun de ces trois 
jours, ou le jeudy, ou le vendredy, ou le sa- 
medy, faire aucune bonne besongne pour se- 
courir Harfleur. Et pource fut ordonné que icc- 
luy vendredy et samedy, voire le dimanche 
ensuivant, on feroit processions. Ce qui fut 
fait bien solemnellement à chappes el reliques, 
le plus honorablement qu'on peut. Or iceluy 
dimanche elle fut réduite en la manière que dit 
est. Quand le roy, qui esloit à Mante, en ouil 
la nouvelle, laquelle il sccut le plus tard qu'on 
peut (car à Paris l'un disoit : Il est rendu, et 
l'autre disoil non, par plus de huict jours en- 
tiers), il en fut moult dolent. El descendit à 
Vernon, le lundy septiesme jour d'octobre , el 
le samedy ensuivant il fut A Ilouen avec mon- 
seigneur de Guyenne. 

Celte semaine il advint, qu'un nommé Colin, 
seigneur ' du Roisseau , à la porte du Temple , 
lecjuel esloit dehors , pource qu'il esloit des 
l'annis, escrivit ù sa femme à Paris, qu'elle 
vint h luy, le vingtiesme jour d'octobre, en 
certaine ville nonunée es lettres, et qu'elle luy 
(ist [inance de vingt escus, el que en ce jour le 
duc de lîourgongne seroit en ces jjarlies là, 
pour venir devers le roy en très-grande com- 
|)ngnée. La femme qui esloit parente d'Alexan- 
dre Le Hotirsier bourgeois de Paris , luy porta 
icelles lettres, en luy priant qu'il luy voulust 
prester ladite sonwne, et retenir les lettres, !es- 

' Maisircdc l'ensfiyiie i!u Lois.scati. [D'ulc de (^udc- 



(141:0 

quelles il monstra, comme on dit, A plusieurs 
personnes. El pour celle cause , comme on 
disoit, furent changés en icelle semaine les 
prevosl des marchands et eschevins , et faits 
nouveaux prevosl des marchands el eschevins, 
el les portes de Paris murées, qui moult de 
fois l'avoienl esté.El disoit-on communément, 
que c esloit contre le duc de IJourgongne, afin 
(ju'iî nenîrast à Paris. 

En icelle semaine, le roy d'Angleterre laissa 
grosse garnison à Harfleur, et s'en alla en l'ab- 
baye de Fescamp , en laquelle y avoit gens 
d'armes en garnison,quiavoienlbrusléla ville: 
les habilanss'en esloienl allés pour la plus gran- 
de partie, le reste s'esloil retiré en l'abbaye, 
pour sauver leurs biens qu'ils y avoient réfu- 
giés. El esloienl logés leurs chevaux jusques 
sur le grand aulel de l'église, et par toutes les 
chappelk's, sans csfre porté honneur ny révé- 
rence à ladite église par iceux gens d'armes : 
lesquels, comme on disoit, avoient rompu les 
colTres des bonnes gens , et emporté les biens 
resserrés dedans, et tiré les femmes hors de Te- 
giise, et là les avoient violé el pris à force. Le- 
dit roy passa outre et s'en vint à Dieppe. 

En icelle semaine, le duc de Bourgongne 
envoya lettres au roy, dont la teneur s'en- 
suit : 

« Mon très-redouté seigneur, pour la con- 
» servation de vostre seigneurie et couronne de 
') France , dont vous Clés seigneur souverain 
» (que Dieu par sa saincle pitié veuille mettre et 
1) maintenir en si vertueuse prospérité, comme 
» die fut oncques), entre les austres estais el 
» b'ens qui y sont, Testai des nobles y est, qui 
Y. tous sont tenus el obligés t:inl par serment , 
î) (fue autrement, devons loyaument servir. 
» sans espargner leurs corps, ne chevances. 
1) Auquel estai sont ducs , comtes , barons, cl 
» autres de grande vertu , qui tous chacun en- 
)) droit soy, sont tenus de garder leur fidélité 
» envers vous, etvostredite seigneurie, comme 
M à leur souverain seigneur. Et de tant plus qiie 
» l'un dudil estai est plus prochain de lignage, 
» el tenant de vous plusieurs notables seigneu- 
» ries, de tant esl-il plus aslraint el tenu de plus 
» loyaument siMvir, el avoir l'œil à la conser- 
» valion et augmentation de vostre estai. Et 
» croy que bon jugement dicteroil, que à vous 
)) faire ledit service, nul ne devroil en cas de 
» nercssilé cl de eniiiH'iil péril attendre d'esîre 
" mandé. IM-iis devinit c Ikuuu des dessusdil;, 



PAT\ JEAN JLVLNAL DES LRSINS. 



(1415) 

)) s'en advancor le plus (iili^'emnipnl qiiii poiir- 
» loil, pour obvier ;m\ périls qui y peuvent 
» advenir par lonjjçue demeure en lenips de 
» guerre, posé ores, (ju'il y eusl défenses bu 
I) contraire. Ainsi le tirent certains esirangcrs 
» d'une cité, comme il est trouvé es histoires an- 
» li(|ue8. Car jaçoit qu'on leur cust défendu sur 
» peine de la mort, qu'ils ne montassent sur 
» les murs de la cité, neantmoins quand ils vi- 
» renl que la cité se perdoit, s'ils ne mcltoicnt 
)) la main à la lesongne, ils montèrent sur les 
» murs, en venant contre la défense A eux faite, 
» cl sauvèrent la cité, dont ils furent moult 
)) graiulemcnt loués. Et en la sairicteEscrilure 
» aussi, au livre second des Roys, chap. là, il 
)) est récité en la louange d'un, qui s'appelloit 
» Elhaï, que le roy David , quand Absalon son 
)) fils s'esleva contre luy, commanda audit Ethaï, 
» qu'il s'enallast de sa compagnie, et remenast 
» avec luy ses frères , pource qu'il estoil eslran- 
» ger, et luy dit : « Aujourd'hui tu es venu, et 
» demain tu seras contraint de te départir de 
» nous. » Et lors ledit Ethaï jura à Dieu, « que 
» en quelque lieu que seroit le roy David, il 
» seroit son serviteur. » Dont ledit Ethaï, en 
» venant contre la défense dudit roy David , 
î) n'est aucunement blasmé en ladite saincte Es- 
» criture, mais prisé et lionnoré, et réputé 
" honnne de bonne foy. Puis que ledit Ethaï, 
» qui esloit eslranger, est prisé et loué d'estre 
» venu contre la défense dudit roy : par plus 
« forte raison celuyqui est parent et sujet du 
« roy, en allant en vostre service, contre voslro 
» défense, ne devroil eslre repris ny blasmé, 
» mais prisé et honnoré. Et quiconque en tel 
» cas veut passer le temps par dissimulation et 
» sans rendre service , je ne fais point de douli^ 
» qu'il n'en acquière blasmé et deshonneur, et 
» (|u'il ne fasse contre bonne loy. Chacun voit 
» bien, que selon l'enseignement de nature, qui 
)) procède suivant l'ordonnance divine, si le 
» chef d'aucun corps humain est assailly, pour 
» eslre blessé et grevé de son adversaire, aussi 
» lest les membres dudit corps se dressent et 
» mettent au devant, pour la défense et garde 
» de leur chef : et tant plus sont-ils prochains 
» de leur chef, plus s'exposent-ils prestement. 
» Ausrii ne fais-je point de doute que si vous 
H laissez d'appeller lesdits ducs et comtes, ou 
» autres vos procl'.ains, que ce ne redonde à 
1) leur charge, telle qu'il semble qu'il ne s^e 
)) doit fier en eux. 



50S 



» Or est-il ainsi (mon trés-redoulé seigneur) 
1 « ({uil est venu à ma cognoissance , que par 
I )i vos lettres patentes données le vingt- Iroi- 
I )) siesme jour d'aoust dernièrement, vous avez 
I )) significà vos baillifsetsenescliaux, (|ue votre 
I » adversaire d'Angleterre est descendu en vos- 
« Ire royaume , à toute puissance de gens dar- 
» mes, et de Iraict, et de tous autres liabille- 
» mens de guerre, cl a mis le siège de toutes 
» parts devant et alencontre de vostre ville d(^ 
)) Ilarfleur, qui est chef du pays de Normandie, 
» et en laquelle y a port de mer. Et que pour 
» résistera l'entreprise de vostredit adversaire, 
)> préserver, garder et défendre vostredilroyau- 
» me et sujets, vous avez envoyé cà vostredit 
« pays de Normandie, ou ailleurs, quelque part 
» que sera vostredit adveisaire, mon trés- 
» redouté seigneur et fils, monseigneur de 
» Guyenne vostre aisné fds , dauphin de Vien- 
)) ne , comme vostre lieutenant et capitaine ge- 
» neral, à toute sa puissance. En mandant à 
» vosdits baillifsetseneschaux, ou à leurs lieu- 
» tenans, qu'ils fissent de par vous comman- 
» dc[nent, tant par cris et publications en tous 
1) les lieux accouslumés à faire cris, en leurs 
)) bailliages, seneschaussées, et ressort d'iceux, 
)) comme autrement, à tous les nobles, et gens 
)) qui ont puissance de eux armer, demeurans 
» es mêles et bornes de leurs jurisdiclions et 
» ressorts, qu'ils aillent, toutes excuses ces- 
)) sans, en leurs personnes, le mieux accom- 
» pagnes de gens d'armes tant qu'ils pourront, 
» montés et armés suffisamment, par devers 
)) mon très-redoulé seigneur et fds, vostre aisné 
» fils monseigneur de Guyenne , à Rouen , ou 
» ailleurs, quelque part qu'il sera, le plus has- 
» tivement qu'ils pourront. 

» Et loulesfois(mon très-cher seigneur) com- 
» bien que je sois vostre !rés-humblc et Irès- 
)) prochain parent, vassal, subjet, chevalier, 
» baron , comte , duc , et deux fois pair de 
» France, et non pas seulement pair de France, 
» mais doyen des pairs, qui est la première 
» prérogative, noblesse et dignité, qui à cause 
» de seigneurie soit en ce royaume après la 
» couronne. Et en outre, m'ayez tant fait d'hon- 
» neur, que je suis père en loy de mariage de 
» mondit Irès-redouté seigneur et fils mondit 
)) seigneur leduc de Guyenne, vostreaisné fils, 
)) et héritier universel, à cause qu'il a espousé 
» mon aisnée fille-, cl aussi de madame I\Ii- 
» chelle vostre fille, à cause du mariage cele- 



510 



HISTOIRE DE CHARLES 



» br(^ on!rp cllo , et mon fils unique ei heri- 
» lier univer.scî , lefqiielles clioses nie rendent 
» autant et plus (>bligé i\ vous , et à vostrc 
M royaume, que subjet que vous ayez. Neant- 
» moins vous ne m'avez rien mandé en cette 
» partie : excepté depuis un peu . que m'avez 
1) mandéparmessire Jean Pioche, chevalier, et 
» maistred"hosleldemondilseigneurelfils,que 
)) je vous envoyé cinq cens hommes d'armes , 
» et trois cens de traict : et que vous ne vou- 
» lez pas que j'y aille en personne , et aussi 
» beau cousin d Orléans : pource que la paix 
» par vous faite entre nous est encore bien 
» nouvelle : cl par ainsi on me tresmue mon 
» premier estât en pairie , dont s'ensuit dimi- 
» nulion de mon auctorité : et me veut-on sous 
)) couleur bien légère priver du service que je 
» dois , et suis obligé de faire, sur peine de 
)) mon honneur, qui me lie, et que je veux 
» garder plus que chose terrienne : et en outre 
» il semble que l'on ne doit avoir fiance en 
» moy. Laquelle chose m'est, et doit estre 
)) griefve et despiaisanle, tant pour les obliga- 
)) tionsdessusdites, que aussi parle temps passé 
» je me suis employé le plus loyaumentquej'ay 
» peu, en voslre service, accompagné de no- 
» bles, chevaliers, et escuyers , qui ont connu 
)) et cognoissent ma bonne intention, et ne 
Y, vous voudrois faire aucune faute : aussi grâ- 
)) ces à Dieu , vous pouvez estre bien et loyau- 
)) ment servy sous ma compagnée. Ce nonobs- 
» tant (mon Irès-rodouté seigneur) je plains 
» les dommages que Ton vous porte, et à vos- 
» tre royaume : je plains la petite résistance 
:; qui y est mise : je plains le grand inconve- 
•» nient qui est taillé de s'en ensuivre , si bon 
» remède n'y est mis. Et aussi je considère Tes- 
1) laten quoy je suis sous vostre souveraineté, 
■» qui est moult grand et honorable, comme 
)) dit est. .Te considère en outre , que je veux 
» et dois aussi bien garder paix nouvelle, 
■» comme si elle estoil ancienne de cent ans et 
-» plus -, et que de tant plus qu'elle est fraische 
>) et nouvelle, de tant plus doit avoir chacun 
» bonne mémoire de la bien garder, et seroit 
)) plus grande faute de l'enfraindre. Et ne doit- 1 
» on point s'imaginer que mondit beau cou- j 
« sin d'Orléans, ny moy, ny autre quelconque, j 
M voulussions faire si grande faute envers i)ieu, ! 
») envers vostre majesté, et envers vostre royau- ! 
M me , à la confusion et désolation de nous mes- j 
» mes. (|ui par vostre félicité sommes en voye I 



VI, ROI DE FRANCE, (I4l5) 

) de toute prospérité, et par vostre adversité 
) sommes du tout abbaissés et descheus. Et 
) doit avoir ce regard toute bonne imagina- 
tion, que en tel temps qui est si périlleux, 
envers vous, et envers vostre royaume, sup- 
posé que aucune paix ne fust entre vos sub- 
jets, on devroit pour loyaument faire son 
devoir envers vous, et éviter le péché de fe- 
lonnie, faire abstinence de guerre, et venir 
d'un commun accord à la soustenance et dé- 
fense de vous, et de vostredil royaume. 
Quant est de moy, je tiens que ainsi le fe- 
rions nous , si nous estions en tels termes , ce 
que nous sommes. Dieu mercy et vostre 
bonne ordonnance. Et en outre ne faut point 
douter, veu la grande entreprise faite contre 
vous, tjue ladite provision ne soit trop pe- 
tite que votis me demandez. Et tout ce con- 
sidéré, chacun peut assez sçavoir que je ne 
dois pas laisser perdre ce royaume ; mais dois 
employer ma loyauté, sans avoir regard à ce 
qu'aucuns vous pourroient dire au contraire. 
Et pource (mon Irès-redouté seigneur) je 
vous escris présentement, vous suppliant 
très-humblement que à ce que dit est vous 
plaise adviser, et considérer au bien et hon- 
neur de vous et de vostre royaume , et aussi 
de moy, qui n'ay pas intention de laisser per- 
dre vostre seigneurie , là où je pourray loyau- 
ment employer mon service. Et sur ce (mon 
très-redoulé seigneur ) vous plaise à moy 
envoyer response par le porteur de cesles, et 
par vos bonnes et gratieuses lettres, car par 
vertu des obligations dessusdites, je suis con- 
traint et obligé au salut de vous , et de vos- 
tre royaume, dont le mien estât dépend. Et 
je tiens que les autres nobles de vostre royau- 
me feront ce qui leur appartient. Quant est 
de moy, au plaisir de Dieu, je ne laisseray 
point tousjours à faire mon devoir, en gar- 
dant la profession , et possession de mon 
doyenné des pairs, h la fin désirée et glo- 
rieuse que vous demandez à rencontre de 
vostre adversaire : tesmoin le Tout-Puissant, 
lequel (mon très-redoulé soigneur) je prie 
que il vous ait en sa saincte garde, et vous 
doint bonne vie et longue, en toute unité et 
bonne paix. Escript A Argilly, le vingt-qua- 
triesme jour de septembre , mille quatre 
cens et quinze. » 



(1415) PAR JEAN JLVEN 

Enmit la copie des lettres royaux en double I 
queue, que le sire de Moreuil , chevalier et 
maislre Jean de f^ailly, président en parle- \ 
ment , ambassadeurs du roy, et de monsei- ! 
gneiir de Guyenne , ont apporte à monsei- j 
gneiir le duc de Bourgongne , pour la repa- j 
ration de son honneur. ! 

Charles par la grâce de Dieu roy de France, 
h lous ceux qui ces présentes lettres verront, 
salut. « Comme pour plusieurs considérations, 
)) nous nous fussions traicts et avancés ix grande 
M assemblée de gens d'armes devant la ville 
)) d'Arras, et illec par devant nous fussent ve- 
)) nus deparnosfre très-cher et trés-amé cou- 
))sin, le duc de Bourgongne, en grande re- 
» verence et humilité, nos très-chers et très- 
)) amés cousins et cousines, le duc de Brabant, 
» la comtesse de Hainaut, et nos bien-aimés 
» les députés de par les trois estais du pays 
» de Flandres, ayans procuration et puissance 
» de noslre-dit cousin de Bourgongne, les- 
» quels nous exposèrent les excuses, et aussi 
)) les grandes et entières afTeclion et volonté qu'il 
» avoit envers nous , et nous firent telle obeïs- 
» sance , que on fusmes conlens : et dès lors 
» eussions nostre-dit cousin receu en nostre 
» bonne amour et bonne grâce. Et avec ce, 
» ayons ordonne eslrepaix entre tous nos sub- 
)) jets. Laquelle paix iceluy nostre cousin de 
» Bourgongne a soiemnellemcnt sur In vraye 
» croix, et saincts Evangiles de Dieu, juré, et 
M de ce baillé ses lettres patentes seellées de 
)> son grand seel. Sçavoir faisons, que iceluy 
M nostre-dit cousin de Bourgongne , nous vou- 
» Ions et reputons, et voulons estre tenu, et 
» réputé partout pour nostre bon et loyal pa- 
» rent, vassal, subjet , et bien-vueillant. No- 
)) nobstant quelconques nos lettres , que ayons 
» fait publier au contraire, lesquelles nous ne 
» voulons estre d'aucun effect contre la teneur 
» de ces présentes, ny prejudicier à icelles. Et 
M défendons à tous nos subjets quelconques par 
» ces présentes , sur peine d'encourir nostre 
)) indignation , que pour occasion de nosdites 
» lettres, par paroles, prédications, sermons, 
» ne autrement, ils ne disent, ny ne fassent 
» aucune chose à la charge ou deshonneur de 
» nostredit cousin de Bourgongne, en quelque 
)) manière que ce soit. Si donnons en mande- 
» ment à nos amés et féaux conseillers, les gens 
» lenans et qui tiendront nostre parlement à 



\E DES URSINS. 511 

)) Paris , au prevost de Paris , et à lous nos se- 
» nescliaux, buillifs, prevosts, et autres nos jus- 
» liciers, et onkiers quelconques, et leurs lieu- 
» lenans , et à chacun d'eux , si comme à luy 
» appartiendra, que contre ce que dit est, ils 
» ne fassent ou soutirent aucune chose estre 
)) faite : en punissant chacun endroit soy les 
» Iransgresseurs, de telle punition selon le me- 
» fait, que ce soit exemple à tous autres de eux 
» en garder. Et en outre fassent |)ublier ces 
» présentes partout où il appartiendra. Au 
)) vidimus desquelles, fait sous seel royal et 
» autentique, nous voulons foy estre adjouslée 
» comme à ce présent original. En lesmoin de 
» ce , nous avons fait mettre nostre seel à ces 
» présentes. Donné à Paris le dernier jour 
)) d'aoust , l'an de grâce mille quatre cens et 
» quinze , et de nostre règne le trente-cin- 
» quiesme.» Ainsi signé par le roy, à la rela- 
tion du grand conseil, tenu par monseigneur 
de Guyenne. IMauiîegard. 

Lettres sur l'abolition, apportées à monseigneur 
de Bourgongne par lesdits ambassadeurs. 

Charles , etc. A lous ceux , etc. , salut, 
« Comme nous ayons pitié et compassion des 
» grandes oppressions , pertes et dommages, 
» que nostre peuple a eu et soustenu au temps 
)> passé, à l'occasion des guerres et armées 
)) faites en nostre royaume , voulans nos sub- 
» jets garder , relever et préserver d'icelles op- 
» pressions. Et pour autres causes et conside- 
)) rations à ce nous mouvans, ayons fait, voulu^ 
» ordonné et commandé paix ferme et stable 
» en nostre royaume et entre nos subjets. Et 
» avec ce, ayons fait et ordonné certaine abo- 
» lition de ce qui a esté fait depuis la paix de 
» Pontoise, de laquelle furent exceptées cinq 
» cens personnes , lesquelles dévoient estre 
» nommées dedans la fesle de Sainct-Jean- 
» Baptiste , dernièrement passée. Exceptés 
» aussi ceux qui par nostre justice avoient esté 
» bannis depuis le temps dessusdit. Eussions 
» en outre voulu , que ceux qui avoient esté 
» éloignés de nostre ville de Paris et des autres 
)) villes de nostre royaume, ou qui de leurs vo* 
» lontés s'esloient absentés de leurs demeu- 
» rances par suspection , demeurassent esloi- 
» gnés et absentés hors de nostre ville deParis^ 
» et des autres villes et lieux, dont ils avoient 
» esté esloignés. jusques à deux ans. Sçavoi 



612 



HISTOIRE DL CIIARi.ES VI, ROI DE FRANGE 



(1415) 



» faisons qui' pour coiisicieralion d(^ c(> qiM^ dit 
n est, H autres causes cl consideralions à ce 
» nous iiiouvans, voulans eslcndrc nostre iibe- 
1) râiilé, au faictdc ladite abolition , avons vou- 
') lu, ordonné et octroyé, voulons, ordonnons 
» ([ octroyons de nostre pleine auclorité et puis- 
1) sance royalle par ces présentes, que les cinq 
') cens personnes esloignées et bannies, soyent 
» compris en ladite abolition, et que d'icelle ils j 
1' jouyssent et usent, comme s'ils n'eussent au- j 
» cunenient esté exceptés de ladite abolition, i 
') Exceptés toutcsfois llclyon de Jacquevillcet , 
» llobiîiei de IMailly, clicvaliers, niaistrc Jean | 
» de Troycs, niaistre Henry de Troyes, Jean 
» l'aient, Simon Caboche, Denisot de Cliau- 
1) mont, maistse Laurcns Calot, Thomas Le 
^) Goix, Jean Le Goix, Guillaume Le Goix, Colin 
') deLa Vallée, Jean Rouyn, inaislre Guillaume 
» Baraultct sa femme, Jean Paumier, maistre 
» Félix du Bois, maislre Jean Rapioiit, maistre 
» Toussaint Rarat, Guillaume Goûte, Jean du 
» Boisauron, Jean Errault, Jean Rourdon, dit 
)) Rousselet, battelier, GuilîaumeBailIel, David 
» du Conseil, Antoine de Forcst, maistre Nicole 
» du Quesnoy , Jacques de Sarcy, Jean Maille, 
» orfèvre, Jean de Rouen , fils de la trippiere 
» du puis Nostrc-Dame de Paris, Jean Maillart, 
» Jean Tillart, procureur en chastelet, Jean de 
» Sàinct-Yno, boucher, Jean Le Fort, Thomas Le 
» Sueur, prevost de Sainct-Donys, Jacques Le 
» Sueur, François Lorfevre, Cliaussetier, Ma- 
» hiet Roiieaue, prisonnier, Jtan de Poligny, 
)) dit'Chastelain, Colin LelMauvais, JeanPaste, 
» Jean Le Coq, Jean Le Clerc, dit petit prevost, 
» Thomas Quillet , et maislre Jacques Cadot, 
» lesquels pour considération de plusieurs ex- 
» ces, par eux commis, et perpétrés au des- 
» plaisir de nous, de nosire Irés-clicre et trés- 
» ainéc compagne la reyne, et de nostre Irés- 
» cher et trés-amé fils le duc de Guyenne, dau- 
)) phin de Viennois , nous ne voulons estre 
» compris en icclle abolition. En lesmoin de 
» ce, nous avons fait in( lire nostre seel à ces 
» présentes. Donné à Pari.^ , le dernier jour 
«daoust, Tan de grâce mille quain; cens el 
« (piinze. )) MAUi'.EGAr.D. 

Hefipoiisrs fftilcs par le duc de Bourgongne, 
. aux requestes dcA dessusdils ambassadeurs, 
au mois de septembre, l'an mille quatre cens 
et quinze. 

Premier arlic'le (ricelles requeslcs contenant 



au premier poinct, que monseigneur de Rour- 
gongnese déporte des proteslalion qu'il fil, en 
faisant le serment de la paix, le penulliesme 
jour de juillet dernier passé. Rcspond mondit 
seigneur de Rourgongne : « Que pour complaire 
» et obeyrau roy, et à monseigneur deGuyen- 
)) ne, et pour la grande aiïection qu'il a d'en- 
)) tretcnir la paix, pour le bien du roy et du 
» royaume, il se déporte desdites protestations. 
» Combien que son intention est de requérir et 
» de su[>p!ier au roy, el à mondil seigneur do 
^) Guyenne, que les réservés el exceptés en l'a- 
)) bolilion dernièrement faite par le roy (de la- 
» quelle il luy a envoyé ses lettres patentes par 
M ses ambassadeurs dessusdils) soycnl compris 
» en icelle, ou au iuoins jouyssent d'icelle. » 

Item. Au second poincl contenu audit article 
desdiles requestes, contenant que des lettres 
dudit serment fait par mondit seigneur de 
Rourgongne, soit oslée la modification conte- 
nue en la fin d'icelles lettres, qui se commence, 
« pourveu que semblable serment fassent, etc.,» 
el que lesdiles lettres soient pures et absolues. 
Respond nîondil seigneur de Rourgongne : 
(c Qu'il veut, cl consent lesdiles lettres estrc 
» pures el absolues, au regard de ceux qui 
» tiendront la paix. Et quant aux autres, si 
)) aucuns y en avoil, qui ne tinssent ladite paix, 
» mondit seigneur de Rourgongne, ne veut no 
» entend point, que sondit serment le lie, au 
» regard d'iceux. » 

ftem.Au liers point contenu audit article, 
conîenanl que semblable serment fassent les 
oITicicrs et principaux conseillers de mondit 
seigneur de Rourgongne, estans devers luy. 
Respond mondit seigneur de Rourgongne, 
qu'il luy plaist bien. 

Item. yV l'article desdites lettres contenant, 
q.ue c'est l'intention du roy, et de mondit sei- 
gneur de Guyenne , que le roy de Sicile soit 
compris en ladite paix, etc. Et que pour quel- 
que chose faite au temps passé, mondit sei- 
gneur de Rourgongne, ne luy fasse aucun dcs- 
tourbier ou cmpeschcmcnt, etc. Et luy offrant 
par le roy, que s'il deult aucune chose dudit 
roy de Sicile, (}ue le roy et monseigneur de 
Guyenne luy en feront faire raison. Respond 
mondit seigneur de Rourgongne, « qu'il a bien 
)) cause de soy douloir dudit roy de Sicile, 
» pource que sans cause raisonnable il luy rcn- 
» voya sa fille, etc. Et ù la grande charge de 
» l'honneur domai)dil seigneur de Bourgongne, 



(1415) 

» oX de tout son lignage. Et que aussi le loy 
» de Sicile relient grande somme de deniers, 
)) que mondil seigneur de Bourgongne luy avoit 
» payé pour sadile fille, avec joyaux, vaisselle, 
» et autres choses. El aussi se deuil pour deux 
» autres causes à déclarer quand temps sera. 
» Neanlmoins mondil seigneur de Bourgongne 
» se déporte de faire aucune poursuite par voye 
» de faict contre ledit roy de Sicile, pourveu 
» que le roy, et monseigneur de Guyenne luy 
» feront raison des choses dessusdites sommai- 
« renient, et de plein, sans figure de jugement, 
» dedans six mois , après qu'ils en seront re- 
» quis par mondit seigneur de Bourgongne. 
» Autrement que mondit seigneur dès lors en 
» avant se puisse pourvoir de remède, selon ce 
n que bon luy semblera. » 

Item, k Taulre article desdites requestes, 
contenant que le roy et mondit seigneur de 
Guyenne défendent à mondil seigneur de Bour- 
gongne, qu'il ne fasse aucun grief ou dommage 
au duc de Bar pour cause de délivrance des 
ambassadeurs du roy venans du sainct concile, 
et pour la démolition du chastel de Saucy. Res- 
pond mondit seigneur de Bourgongne , « que 
» son intention n'est, et ne fut oncques, d'en- 
)) dommager le duc de Bar, ny ne sera au 
)) temps à venir, pour occasion des choses des- 
» susdites, d 

Item. A l'autre article desdiles requestes, 
contenant que mondit seigneur de Bourgongne 
fasse mettre au délivre et hors de ses mains 
toutes les terres, rentes et revenus du comte de 
Marie, du comte de Tonnerre et de ses frères, 
du seigneur de Roussay, du seigneur de Gau- 
court, et autres, etc. Respond mondit seigneur 
de Bourgongne, « qu'il le fera volontiers, c'est 
)) à sçavoir les rentes, terres et revenus qui ont 
» esté par luy empeschés, pour cause de divi- 
» sions et discords advenus en ce royaume, 
)) depuis la paix de Pontoise. Et de ce baillera 
» ses lettres patentes à ceux à qui il appartien- 
» dra. Toutefois l'intention de mondit seigneur 
)) de Bourgongne est, que le roy et les autres 
» seigneurs le fassent pareillement à ceux qui 
» ont sous eux leurs terres empeschées, selon 
» la forme et teneur de l'ordonnance du roy sur 
« ce faite. » 

Item. A l'article d'icelles requestes , conte- 
nant que mondit seigneur de Bourgongne esloi- 
gne et mette hors de sa compagnée, et de ses 
terres et pays ceux qui par la réservation der- 



PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 



513 



niere sont dcuemenl bannis. Respond mondit 
seigneur de Bourgongne, « qu'il les csloignera 
» de luy et de ses pays, eslans en ce royaume. » 

Item. A l'autre article desdiles requestes, 
faisant mention des canons, etc. Respond mon- 
dit seigneur de Bourgongne, « qu'il escrira vo- 
» lontiers par ses lettres au gouverneur d'Ar- 
» ras, qu'il baille et délivre aux gens du roy 
)) tout ce qu'il trouvera desdits canons, et au- 
» 1res habillemens de guerre, estant en ladite 
» ville d'Arras, et ailleurs, à son pouvoir. » 

Item. A l'arlicle contenant que monseigneur 
de Bourgongne fasse délivrer les prisonniers. 
Respond mondit seigneur de Bourgongne , 
<( qu'il le fera, pourobeyr au roy, el à monsei- 
)) gneur de Guyenne : jaçoit qu'il luy soit bien 
» grief de délivrer maistre Henry de Betisy, 
)) pour les causes qui ont esté dites cl propo- 
)) sées à mondit seigneur de Guyenne, et aussi 
)) est rinlenlion de monseigneur de Bourgongne 
)) que le vicomte de Murât, et autres, qui ont 
» esté pris, soyent mis à pleine délivrance. » 

Item. A la première partie de l'article conte- 
nant que monseigneur de Bourgongne envoyé 
cinq cens hommes d'armes, el trois cens hom- 
mes de Iraicl. Respond mondil seigneur de 
Bourgongne, « qu'il en fera bonne et briefve 
)- diligence, et non pas seulement dudit nom- 
» bru, mais de plus grand, attendu la nécessité 
)) qui est. » 

Item. A la seconde partie dudit article, con- 
tenant que par le plaisir et licence dudit mon- 
seigneur de Bourgongne, monseigneur le comte 
de Charolois et son fils voise en l'armée que le 
roy fait maintenant. Respond ledit duc de 
Bourgongne , « qu'il mandera audit monsei- 
)) gneur de Charolois, qu'il se mette sus à puis- 
» sance, pour y aller le plus grandement ac- 
)) compagne qu'il pourra. » 

Item. A la tierce partie dudit article, conte- 
nant que pour avoir du navire à l'Escluse, 
mondit seigneur de Bourgongne veuille donner 
aide et confort. Respond mondit seigneur de 
Bourgongne, « qu'il fera assembler le plus gran- 
)) dément qu'il pourra de navire, {wur eslre 
)) prest au service du roy, et de ce escrira à 
)) sondit fils monseigneur de Charolois. » 

Item. A l'article desdiles requestes, contenant 
que mondit seigneur de Bourgongne fasse vui- 
der les gens d'armes eslrangers, qui son sur 
le pays. Respond mondit seigneur de Bourgon- 
gne, (( qu'il le fera. » , 

33 



HISTOIRE DE CHARLES \1, ROI DE FRANCE 



Item. A rarlicle conlenanl que monseigneur 
de Bourgongne consente que les aydes derniè- 
rement mises sur ce royaume , pour résister à 
i'encontre des Anglois , ayant cours , et soyent 
levés en ses terres et pays , es lieux et terres 
où on les a accoustumé lever. Respond mon- 
dit seigneur de Bourgongne, « que son pays 
» d'Artois, est pays de frontière : et comme il 
» a entendu , desja les Anglois sont descendus 
.) à Calais pour dommager ses pays de par 
» delà. Parquoy considéré que mondit seigneur 
» de Bourgongne a intention d'avoir gens d'ar- 
» mes par delà en grand nombre , pour defen- 
» dre ses pays , et défendre l'entrée ausdits An- 
» glois : et pource aussi que sondit pays est 
» moult foulé , tant pour les gens d'armes qui 
)) y furent l'année passée , comme pour repa- 
» rations et gardes qu'il convient faire es bon- 
1) nés villes dudit pays. Supplie mondit sei- 
» gneur de Bourgongne au roy , et à monsei- 
)) gneur de Guyenne , qu'ils s'en veuillent de- 
» porter , et les laisser à mondit seigneur de 
» Bourgongne. » 

Item. A l'article contenant que mondit sei- 
gneur de Bourgongne veuille mander par ses 
lettres patentes en ses terres , et seigneuries de 
Flandres et d'Artois , qu'il laisse cueiller et 
lever par les commis du roy un subside équi- 
valent à un dixiesme , que le clergé de France 
et du Dauphiné a octroyé au roy. Respond 
mondit seigneur de Bourgongne, « que ce 
» n'appartient point à luy, considéré que c'est 
)) faict d'église. Toutesfois mondit seigneur de 
)) Bourgongne n'y boutera point d'empesche- 
)) ment. » 

Item. Au dernier article, contenant que 
mondit seigneur de Bourgongne remédie sur 
ce que Jacqueville a deffîé de feu et de sang 
les villes de Sens , de la Neufvillc-le-Roy , de 
Brayne-l'Archevesque , et de Sainct-Julien du 
Sault, etc. Respond mondit monseigneur de 
Bourgongne, « que de ce que Jacqueville en a 
» fait sans son sceu, il luy en a bien despieu. 
» Parquoy il fera que ledit Jacqueville escrira 
)) ausdites villes lettres , par lesquelles il se 
» desporlera desdites deffîances. » 



(1415) 

Ce sont les requcstes et supplicatwns , que 
monseigneur de Bourgongne fait humblement 
au roy et à son très-redouté seigneur mon- 
seigneur de Guyenne , baillées par mondit 
seigneur de Bourgongne au seigneur de Mo- 
reuil, et à maislre Jean de f^ailly, président 
au parlement. 

Premièrement. Qu'il plaise au roy et à mon- 
dit seigneur de Guyenne , octroyer lettres à 
mondit seigneur de Bourgongne, par lesquel- 
les quarante-cinq personnes, exceptées en l'a- 
bolition générale dernièrement faite et envoyée 
par le roy à mondit seigneur de Bourgongne, 
soient compris en ladite abolition , nonobstant 
ladite exception. Et s'il ne plaisoit au roy oc- 
troyer si ample abolition , qu'il luy plaise d'es- 
tre content d'en excepter jusques à sept , qui 
furent nommés devant Arras, lesquels luy ont 
esté nommés par les ambassadeurs dudit sei- 
gneur de Bourgongne , qui dernièrement ont 
esté devers luy et mondit seigneur de Guyenne. 

Item. Que le roy et mondit seigneur de 
Guyenne fassent abolir et mettre au néant tous 
procès qui sont meus tant en la cour de parle- 
ment , que autres , tant d'église comme sécu- 
liers , contre les traités de la paix d'Auxerre , 
de Pontoise , et de ce présent dernier traité , 
spécialement du sire de Sainct-Brix , de la 
vefve messire Guy d'Aigreville , de Robinet le 
vicomte, prisonnier de l'archevesque de Sens, 
de messire Jean Macelier, ditCatat, chapelain 
de l'église de Laon , prisonnier es prisons de 
l'evesque de Paris et d'autres. Et que de ce , 
le roy baille lettres convenables. 

Item. Que le roy et mondit seigneur de 
Guyenne, mettent à pleine délivrance tous 
prisonniers qui sont pris, ou empeschés, avec 
leurs biens, pour occasion des discords et dé- 
bats advenus depuis lesdits traités de paix 
d'Auxerre et de Pontoise. Attendu que aboli- 
tion générale a esté faite sur ce par le roy, de 
laquelle ils doivent jouyr. 

Copie des lettres patentes que monseigneur de 
Bourgongne a baillé aux ambassadeurs , du 
département qu'il fait des protestations, dont 
dessus est faite mention. 

Jean duc de Bourgongne, comte d'Artois, 

de Flandres et de Bourgongne, à tous ceux qui 

' ces présentes lettres verront , salut, u Comme 



(1415) 



PAR JEAN JUVENAL DES UHSINS. 



515 



» en faisant le serment que nous fisnies le pre- 
» mier jour de juillet dernier passé, sur le faict 
» de la paix ordonnée par monseigneur le roy 
» en son royaume , nous eussions prolesté , » 
que nous faisions le serment , soubs espérance 
et confiance, que mondit seigneur le roy et 
son très-redouté seigneur et fils, monseigneur 
le duc de Guyenne, ayant le gouvernement 
de ce royaume, nous passassent et accom- 
plissent certaines requestes que paravant leur 
avons faites par nos ambassadeurs , à eux sur 
ce envoyés : tant pour avoir lettres royaux pa- 
tentes sur la réparation de nostre honneur, au 
regard d'aulres lettres royaux , qui paravant 
avoient esté publiées alencontre de nous , et 
sur lettres d'abolition générale que deman- 
dions, comme d'autres nos requestes, et que 
autrement ne voulions estre liés de nostredit 
serment. Surquoy mondit seigneur le roy , et 
aussi mondit seigneur de Guyenne , ont envoyé 
par devers nous messire Thibault de Soissons 
chevalier , seigneur de Moreuil , et maistre 
Jean de Vailly président en parlement, leurs 
ambassadeurs , qui nous ont requis que des- 
dites protestations nous nous voulussions dé- 
porter. « Sçavoir faisons que pour obeyr à 
» monseigneur le roy et à mondit seigneur de 
» Guyenne, et aussi pource que nous avons 
» receu lesdites lettres royaux , sur la repara- 
» tion de nostre honneur, et autres lettres d'a- 
» bolition générale, contenans aucune reser- 
1) vation, nous nous sommes déportés et de- 
» portons par ces présentes du tout en tout 
» d'icellcs protestations , et icelles mettons au 
» néant. Et neantmoins est nostre intention , 
» de poursuivre par humble requeste , par 
» devers monseigneur le roy , et mondit sei- 
» gneur de Guyenne , Taccomplissement de 
» l'entérinement de nosdites requestes, à eux 
» faites de par nosdits ambassadeurs , en ce 
» qui reste à entériner et accomplir d'icelles 
» requestes. En tesmoin de ce, nous avons fait 
)) mettre nostre scel à ces présentes. Donné en 
)) nostre chastel d'Argilly, le vingt-quatriesme 
» jour du mois de septembre , l'an de grâce 
)) mille quatre cens et quinze. » Ainsi signé , 
par monseigneur le duc, en son grand conseil. 

Bordes. 



liesponses faites par le duc de Buurgongne. au 
mois de septembre l'an mille quatre cens et 
quinze , à messire Jean Pioche, à luy envoyé 
de par le roy avant les ambassadeurs des- 
susdits. 

Premièrement. A ce que le roy et monsei- 
gneur de Guyenne ont fait sçavoir par ledit 
Pioche audit seigneur de Bourgongne leur bon 
estât, la descendue des Anglois au royaume , 
envoyé les copies des lettres du roy d'Angle- 
terre , et de la response qui luy a esté faite , et 
aussi des nouvelles de par delà , mondit sei- 
gneur de Bourgongne les en remercie tant 
humblement comme il peut. 

Item. Quant à ce que ledit Pioche a dit de 
par le roy , et mondit seigneur de Guyenne . 
qu'il se tienne en ses pays : mondit seigneur 
de Bourgongne en escrira bien à plain son 
intention au roy , et à mondit seigneur de 
Guyenne. 

Item. A ce que ledit Pioche a dit . que mon- 
seigneur de Bourgongne envoyé par delà cinq 
cens hommes d'armes , et trois cens hommes 
de traict. Respond mondit seigneur de Bour- 
gongne, " quil en fera bonne et briefre dili 
)) gence, et non pas seulement dudit nombre 
» mais de plus grand. » 

Item. A ce que ledit Pioche a dit, que mon- 
dit seigneur de Bourgongne escrive à monsei- 
gneur de Charolois , que toutes choses néces- 
saires au faict de la guerre du roy, contre ses 
adversaires d'Angleterre, tant de navire à 
l'Escluse , comme ailleurs es marches de Flan- 
dres, comme en poudres, canons, artillerie et 
autres habillemens de guerre , fasse délivrer. 
Respond mondit seigneur de Bourgongne , 
« qu'il en escrira audit monseigneur de Cha- 
» rolois son fils , et luy mandera que il assem- 
» ble et appresle le plus largement de navire 
» et artillerie qu'il pourra , pour estre prest 
)) au service du roy. » 

Item. A ce que ledit Pioche a dit , que la 
deffiance de Jacqueville contre ceux de Sens , 
et autres , luy desplaist. Respond mondit sei- 
gneur de Bourgongne , « que ce que ledit Jac- 
» queville en a fait , a esté fait sans son sceu , 
» et luy en a despieu , quand il est venu à sa 
)) cognoissance, et fera que ledit Jacqueville 
)) escrira lettres ausditcs villes , par lesquelles 
)) il se déportera desdites delTianccs. 



516 



HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, 



Copie des lettres que les nobles de la duché de 
Bourgongne escrivirent au roy. 

Nosire Irès-cher et souverain seigneur, après 
très - humble recommandation , plaise vous 
sçavoir qu'il est venu à nostre cognoissance , 
que par vos lettres patentes données à Paris le 
vingt-huictiesme jour d'aousl dernier passé, 
vous avez signifié à vos bailUrs et seneschaux , 
la descendue du roy d'Angleterre en vostre 
royaume. En mandant à vos baillifs et senes- 
chaux, et à leurs lieutenans. qu'ils fissent de 
par vous commandemens , tant par cris et pu- 
blications, en tous les lieux accoustumés à 
faire cris en leurs bailliages et seneschaussées, 
ressorts d'iceux , comme autrement , à tous les 
gens et nobles . qui ont puissance de eux ar- 
mer, demeurans es mêles de leurs jurisdictions 
et ressorts, qu'ils voisent, toutes excusations 
cessans , en leurs personnes , le mieux accom- 
pagnés de gens d'armes qu'ils pourront, mon- 
tés et armés suffisamment, par devers nostre 
très-redouté seigneur monseigneur deGuyenne, 
à Rouen , ou ailleurs, quelque part qu'il sera, 
le plustost et hastivement qu'ils pourront. « Et 
» aussi avons entendu que de ceste matière 
» qui tant touche Testât de vous et de vostre 
» royaume, vous n'avez rien mandé à nostre 
» très -redouté et naturel seigneur, monsei- 
» gneur de Bourgongne. Excepté que depuis 
» un peu luy avez mandé par un chevalier, » 
que il vous envoyé cinq cens hommes d'armes 
et trois cens hommes de traict, et luy mandez, 
qu'il se tienne en ses pays , pource que la paix 
par vous faite et ordonnée , est encores bien 
nouvelle. Sur quoy, nostre très-redouté et sou- 
verain seigneur, « plaise vous sçavoir que du 
» grief que vosdits adversaires vous font , et 
» ont entrepris de faire , il nous desplaist 
» comme à ceux qui sommes vos très-hum- 
» blés et loyaux , féaux et subjets. Mais nous 
)) nous donnons grande merveille, de ce qu'on 
» a tant délayé de le signifier à nostre trés-re- 
» douté et naturel seigneur , attendu que par 
)) plusieurs fois , et en vos grandes alTaires , il 
)) nous a tousjours mené à vostre service , et 
)) l'avons tousjours veu autant et plus soigneux 
» de vos besongnes , que des siennes propres. 
» Et aussi l'avons sceu et cogneu , sçavons et 
» cognoissons avoir esté et eslrc très-loyal en- 
)) vers vous et vostre seigneurie. Et d'autre 
» part, il est assez notoire comme il est tenu à 



(1415) 

vous par lignage, hommage et affinité, et 
comme il peut finer de très-noble compa- 
gnée , comme de nobles , chevaliers et es- 
cuyers , et d'autre.s gens de traict et de 
guerre, tant de vostre royaume, comme 
d'ailleurs. Dont vous pouvez estre grande- 
ment et loyaument servy, et sans lesquels 
vostredit affaire pourroit tourner à grand 
danger, dommage et désolation, ce que Dieu 
ne veuille. Et pource , nostre très-redouté et 
souverain seigneur, que nous considérons le 
haut appareil qui est commencé alencontre 
de vous , par puissante compagnée. Et que 
nous avons en mémoire que pour le temps 
de ses prédécesseurs ducs, et aussi de nous, 
leur coustume et la nostre a esté tousjours 
de vous loyaument servir, soubs et en la 
compagnée de nostredit seigneur de Bour- 
gongne , et de ses prédécesseurs ducs, il 
nous seroit bien dur d'autrement faire , et 
de changer nostredite coustume, mesme- 
ment que nous sommes tous assurés de la 
loyauté de nostredit naturel seigneur, et 
aussi tenons-nous , que aussi estes vous. Si 
vous supplions , nostre très-redouté et sou- 
verain seigneur, que il vous plaise adviser 
et considérer au bien et honneur de vous , 
et de vostre royaume, et aussi à l'honneur 
de nostredit naturel seigneur et de nous. Car 
il nous semble , et à plusieurs autres , que à 
venir à fin de ceste matière , il est bien be- 
soin que tous vos bons amis et subjets met- 
tent la main à la besongne, ainsi comme il 
et nous en sa compagnée avons intention de 
faire. Nostre très-redouté et souverain sei- 
gneur, nous prions au benoist Sainct-Espril, 
qu'il vous ait en sa sainte garde, et vous 
doint bonne vie et longue. Escrit à Argiily , 
le vingt-quatriesme jour de septembre mille 
quatre cens et quinze, soubs les seaux de 
six de nous. 

)) Yos très-humbles serviteurs et obeïssans 
sujets, les nobles de la duché de Bour- 
gongne. » 

Ceux aussi de 1-a comté de Bourgongne , es- 
crivirent sur ce pareillement au roy, et tout en 
la forme et manière, sans varier en rien du sens 
ainsi qu'il s'ensuit. 

Très-haut et puissant prince, et nostre très- 
redouté seigneur, «Nous avons entendu que 
•» vostre adversaire d'Angleterre est descendu 
» en vostre royaume, et que pour résister à son 



)) entreprise, vous faites très-grands nniande- 
)) mens de vos subjels, sans avoir signifiée la- 
)) dite matière, qui tant touche vostre honneur, 
)) à nostre très-redouté et souverain seignour, 
)) le duc et comte de Bourgongne. Excepté que 
» depuis un peu luy avez mandé » qu'il vous 
envoyé cinq cens hommes d'armes et trois cens 
hommes de traict , et luy mandez , qu'il se 
tienne en ses pays : pource que la paix par 
vous faite et ordonnée, est encores bien nou- 
velle. Surquoy très-haut et très-puissant prince, 
et nostre très-redouté seigneur , « plaise vous 

sçavoir, que du grief que vosdits adversaires 
) vous font, et ont intention de faire, il nous 

desplaist , comme à ceux qui sont vos trés- 
) humbles amis, et bien-veuillans. IMais nous 
) nous donnons grande merveille, de ce qu'on 
) a tant délayé de le faire sçavoir à nostre très- 
) redouté et souverain seigneur : attendu que 
) par plusieurs fois, et en vos grands alTaires, 
) il nous a menés en vostre service, et l'avons 
) toujours trouvé autant ou plus soigneux de 
) vos besongnes, que des siennes propres. Et 

aussi l'avons sceu et cogneu, sçavons et co- 
) gnoissons avoir esté, etestre très-loyal envers 
) vous et vostre seigneurie. Et d'autre part, il 
) est assez notoire, comme il est tenu à vous 
) par lignage, hommage et affinité , et comme 
) il peut finer de très-grande compagnée de 
) nobles, chevaliers, et escuyers, et autres gens 
) de traict et de guerre, tant de vostre royaume, 
) que d'ailleurs , dont vous pouvez estre très- 

> grandement et loyaument servy. Et pource, 
) très-haut et puissant prince, et nostre très- 

> redouté seigneur, que nous considérons le 
haut appareil , qui est commencé alencontre 
de vous par puissante compagnée , et aussi la 
grande loyauté de nostre souverain seigneur. 
Nous, qui par contemplation de luy, aimons 

) mieux vostre party, que celuy de vostre ad- 

) versaire d'Angleterre , vous supplions qu'il 

) vous plaise adviser et considérer au bien et 

) honneur de vous , et de vostre royaume , et 

) aussi à l'honneur de nostredit souverain sei- 

) gneur. Car il nous semble, selon ce que nous 

) avons ouy parler de ccste matière , qu'il est 

) bien besoin que tous vos bons amis et subjets 

) mettent la main à ladite besongne. Ainsi 

comme il a intention de faire, et nous aussi 

en sa compagnée, que vous pouvez mettre 

et tenir au nombre de vos bons amis et voi- 

') sins. Très-haut et puissant prince , nostre 



PAR JEAN JUTENAL DES URSINS. 



517 



» très-redouté seigneur, nous prions au benoist 
» fils de Dieu, qu'il vousait en sa saincte garde, 
» et vous doint bonne vie et longue. Escrit à 
)) Argilly, le vingt-quatriesme jour de septem- 
» bre, l'an mille quatre cens et quinze, soubs 
» les seaux de six de nous. 

)) Vos très-humbles et bien-veuillans , les 
» nobles de la comté de Bourgongne. » 

Durant le siège de Ilarfleur il y avoitàMon- 
tivillier, et en autres places prés dudit lieu de 
Harlleur, plusieurs garnisons de François, qui 
portèrent grand dommage aux Anglois, dont 
il y eut foison de morts et de pris. 

Le roy d'Angleterre, après qu'il eut pris la- 
dite ville de Harfleur, et qu'il fut dedans, il 
délibéra de s'en retourner en Angleterre, et 
prendre son chemin vers Calais. Et laissa le 
comte d'Orset en la place, accompagné de foi- 
son de gens de guerre , sans y laisser aucun 
bagage , lequel il ordonna estre mis ôs vais- 
seaux et envoyé en Angleterre, et ainsi fut fait. 
Et ledit roy d'Angleterre se partit, accompagné 
de quelque quatre mille hommes d'armes, et 
bien de seize àdix-huict mille archers, à pied 
et autres combatans, et prit son chemin vers 
Gournay et vers Amiens, en faisant maux in- 
numerables, de bouter feux , tuer gens, pren- 
dre enfanset les emmener. Or quand les Fran- 
çois sceurent leur parlement , d'autre part ils 
assemblèrent tant gens de guerre, que d'autres. 
Et mesmement on assembla grande quantité de 
communes, tant de Paris que d'ailleurs, armés 
et embastonnés de haches, et maillets de plomb, 
qui avoient grande volonté de eux employer. 
Mais les gens de guerre les vilipendoient et 
mesprisoient , comme on fît aux batailles de 
Courteray, de la prise du roy Jean à Poictiers, 
et de Turquie, esquelles parce, comme on di- 
soit, les François et chrestiens furent descon- 
fits. On ordonna le mareschal Boucicaut, mes- 
sire Clignet de Brebant et un bastard de Bour- 
bon , pour les chevaucher. Ce qu'ils faisoient 
diligemment , et portèrent grand dommage 
ausdits Anglois, et en tuoient plusieurs, et ne 
se ozoient eschapper. Et en passant par au- 
cuns bois et forests, les gens de pied françois 
en firent mourir plusieurs, et ceux qu'on pre- 
noil n'estoient pas mis à rançon , ou finance. 
De Calais , partirent environ trois cens com- 
pagnons anglois , qui venoicnt au devant de 
leurs gens , lesquels furent rencontrés par au- 
cuns vaillantes gens de Picardie. El là y en eut 



518 



HISTOIRE DE CHARLES YI 



plusieurs morts et pris , et les autres qui de- 
meurèrent furent contraints de eux retraire 
audit heu de Calais. 

Quand les Anglois virent qu'ils estoient si 
fort pressés, ils se lenoient jouret nuict serrés 
emmy les champs, et firent plusieurs grandes 
offres , à ce qu'on les laissast passer. Et mes- 
mement offroient comme on dit, à délaisser la- 
dite place de Harfleur , et la mettre es mains 
du roy^ et rendre les prisonniers sans finance, 
ou à faire paix finale, et bailler ostages à tenir 
tout ce qu'ils promettoient. Les seigneurs et 
capitaines furent assemblés , pour sçavoir ce 
qu'on feroit. Et desja avoit-on envoyé diligem- 
pient quérir Je duc d'Orléans , le duc de Bra- 
bant, le comte de Nevers et autres. l\ y eut di- 
verses opinions et imaginations : les uns di- 
soient qu'on les laissast passer sans combatre, 
et que à faire bataille estoit chose bien dange- 
reuse : car combien qu'on voulust dire que la 
compagnée des seigneurs fut grande et puis- 
sante, et gens bien armés et habillés, et gentils- 
hommes qui ne daigneroient faire faute. Et que 
les Anglois estoient fort foulés , leurs harnois 
mal à poinct, et les jaques des archers usées et 
deschirées. Toutesfois, vcu qu'ils estoient hors 
de leur pays et en danger, ils se venderoient 
bien avant qu'ils fussent desconflts , ou au 
moins qu'ils ne fissent leur devoir. Et supposé 
que Dieu en donnast la victoire aux François, 
si ne seroit-cepas sans grand dommage. El si 
estoit la chose bien douteuse, et sont souvent 
les evenemens des batailles en grand danger 
et péril. Et si une fois les archers anglois joi- 
gnoient aux hommes d'armes françois , qui 
estoient fort pesamment armés , et que iceux 
hommes d'armes fussent mis hors d'haleine, la 
desconfilure pourroit cheoir sur eux : et qu'il 
ne falloil qu'aller assiéger Harfleur, et que de 
léger on l'auroit. Et que si on deliberoit de 
combatre, qu'on employast les communes , et 
qu'on s'en aidast. Et disoit-on que le connes- 
table d'Albret, le mareschal Boucicaut, et plu- 
sieurs autres anciens chevaliers et escuyers, 
qui avoient veu et fréquenté les armes , es- 
toient de cestc opinion. Les ducs de Bourbon, 
d'Alcnçon et autres, furent de contraire opi- 
nion, disant que veu les offres que faisoient les 
Anglois, qu'ils estoient ja à demy desconfits, 
et qu'ils n'arrestoroient point, et qu'ils avoient 
assez de puissance sans les communes , et ne 
les falloil ja appoller. En disant que ceux qui 



ROI DE FRANCE, (H15) 

estoient de contraire opinion avoient peur. A 
quoy fut bien respondu parles autres, lesquels 
monslrerent par expérience qu'ils n'estoienl 
pas peureux. Finalement fut conclud qu'on les 
combatroil. Et fut ordonné qu'il y auroit gens 
à cheval, qui frapperoient sur les archers an- 
glois, pour leur rompre leur traict, c'est à sça- 
voir messire Gaulvel, seigneur de la Ferté-Hu- 
berl en Soulongne, messire Clignet de Brebant 
et messire Louys du Bois-Bourdon , tous re- 
nommés d'estre vaillans , et lesquels de tout 
temps avoient fréquenté les armes. Nobles ar- 
rivoient de toutes parts. Or quand le roy d'An- 
gleterre veid qu'il falloil combatre, et qu'il luy 
sembloil qu'il estoit mis en son devoir, il parla 
bien et grandement à ses princes, chevaliers et 
escuyers, et gens de traict, et les animoit à se 
bien défendre, en leur donnant grand courage. 
Et délibéra d'attendre les François , s'ils le 
vouloient assaillir. Il fut tant chevauché par 
les François, que d'un costé et d'autre ils s'en- 
tre-virent. Et vindrent en un champ bien mol, 
car il avoit bien longuement pieu, et mirent 
pied à terre. Les François estoient pesamment 
armés et estoient en la terre molle jusques au 
gros des jambes, ce qui leur estoit moult grand 
travail : car à grande peine pouvoient-ils ra- 
voir leurs jambes et se tirer de la terre. Et 
commencèrent à marcher jusques à ce que le 
traict cheoit bien dru d'un costé et d'autre. Et 
lors lesdits seigneurs de cheval bien hardiment 
et vaillamment voulurent venir sur les ar- 
chers, lesquels commencèrent à se adresser 
contre ceux de cheval, et leurs chevaux, bien 
chaudement. Quand lesdits chevaux se sen- 
tirent férus des flèches, il ne fut oncques en la 
puissancedes hommes d'armes de passer outre. 
Mais retournèrent les chevaux, etsembloitque 
ceux qui estoient dessus s'enfouissent , et aussi 
fut l'opinion et imagination d'aucuns , et leur 
en donnoit-on grande charge. Les François 
n'eurent guieres de dommage du traict des An- 
glois , car ils estoient fort armés. Aussi les 
François à l'approcher , ne nuisirent comme 
point aux Anglois. Mais quand se vint au join- 
dre, les PYançois estoient comme ja hors de 
haleine, par le moyen dudit mauvais chemin 
qui y estoit. El y eut de grandes vaillances 
d'armes , mesmement disoit-on que le duc 
d'Alençon fil merveilles de son corps. Finale- 
ment les archers d'Angleterre légèrement ar- 
més frappoient el abbattoicnt les François à 



0415) 

las, el sembloil que ce fussent enclumes sur 
quoy ils frappassenl. Il y en eul qui se lelra- 
hirenl ou enfuirent. Et cheurent les nobles 
françois les uns sur les autres , plusieurs y 
furent estouffés, et les autres morts, ou pris. 
Après la desconfiture, il vint un bruit, que le 
duc de Bretagne grandement accompagné vc- 
noit, dont les François se rallièrent, qui fut un 
bien grand mal , car la plupart des Anglois 
tuèrent leurs prisonniers. Et y furent morts 
les ducs d'Alençon, de Bar et son frère, le duc 
de Brabant, les comtes de Nevers et de Marie, 
le seigneur d'Albret connestablc de France, 
l'archevesque de Sens, et de chevaliers et es- 
cuyers , jusques au nombre de bien quatre 
mille. Il y eut de prisonniers bien quatorze 
mille, entre lesquels estoicnt les ducs d'Or- 
léans et de Bourbon, les comtes de Vendosme 
et de Richemont , et le mareschal Boucicaut. 
Et sur tous ceux qui se portèrent bien vail- 
lamment , et fort combatirent, et Anglois et 
François donnèrent l'honneur au duc d'Alen- 
lençon, et estoit fort plaint d'un costé et d'au- 
tre 5 car il s'y estoit si vaillamment porté, 
qu'on ne pourroit guieres mieux. Des Anglois 
y en eut aussi de morts : mais non mie à com- 
parer. Entre les autres y mourut le ducd'Yorck. 
Plusieurs des prisonniers françois s'en re- 
vindrent , les uns sur leur foy, les autres plei- 
gés par ceux qu'on menoit en Angleterre. Et 
si y avoit un gentilhomme baillif de Bou- 
longne, qui y fit grand bien. Car aucuns des 
Anglois le cognoissoient d'estre preud'homme, 
dont à sa caution en délivrèrent grande foison. 
Les serviteurs des morts après la bataille, al- 
lèrent voir les morts, pour cuider trouver leurs 
maistres. Aucuns furent recognus, mais bien 
peu. Plusieurs églises et cimetières y avoit à 
renviron,où on enterra une partie desdits morts, 
et les autres es fossés parmy les champs. Et 
estoit grande pitié de voir les gens faisans deuil 
de ladite desconfiture sur les François, el mons- 
troit-on au doigt ceux qui s'en estoient retour- 
nés et fuis de la bataille. En plusieurs lieux de 
ce royaume y avoit dames et damoiselles vef- 
ves, et pauvres orphelins. Et s'esbahissoient 
plusieurs , que le duc de Bourgongne, qui es- 
toit assez près des marches où la bataille avoit 
esté faite, n'y avoit esté, ou envoyé. Et disoit- 
on communément, qu'il ne faisoit semblant 
d'en avoir courroux. Et se semoienl plusieurs 
el diverses paroles, el en disoit chacun ce qu'il 



PAR lEAN JUVENAL DES URSIINS. 



519 



pensoit, sans ce que de vray on en sceust rien. 
A Paris mcsmes y en eut , qui en parlèrent <i 
leur plaisir , en monslrant signe de joye. En 
disant : « Que les Armagnacs estoient descon- 
» fîts, et que le duc de Bourgongne à ceste fois 
» viendroit au dessus de ses besongnes. » Dont 
les aucuns furent punis par justice. Les gens 
de bien disoient, « que c'estoit une punition 
» divine , et que Dieu vouloil abbatre l'orgueil 
» de plusieurs. » 

Sur ceste matière aucuns autres ont escrit , 
en la manière qui s'ensuit. 

Après que le roy d'Angleterre fut parly do 
Ilarfleur, il prit son chemin par devers Fes- 
camp, s'en alla droit à Arques, et ne trouva 
aucun empeschement. De là il s'en alla sur la 
rivière de Somme, et trouva empeschement 
de ponts brisés en aucuns lieux. Finalement 
il passa sans aucun destourbicr, ny sans aucune 
défense, et alla droit vers Sainct-Paul en Artois. 
Nos gens , et tous nos seigneurs de France es- 
toient sur les champs. Et avoient laissé à Rouen 
le roy et monseigneur de Guyenne, le duc de 
Berry, le roy de Sicile , et peu de gens avec 
eux. Or avoit esté faite l'ordonnance à Rouen , 
pour livrer la bataille aux Anglois , en la ma- 
nière qui s'ensuit. Premièrement, en l'avant- 
garde estoient ordonnés le duc de Bourbon, le 
mareschal Boucicaut, et messire Guichard 
Dauphin. En la bataille le duc d'Orléans chef, 
le duc d'Alençon , le connestable , et le duc de 
Bretagne. Toutesfois il s'excusa, disant, «qu'il 
» n'y mettroit ja le pied si le duc de Bourgon- 
» gne, son cousin, n'y estoit. » Ce que les au- 
tres seigneurs ne vouloient pas , mais le fai- 
soient contremander par le roy, et défendre 
qu'il ne vint, tant comme ils pouvoient. Et 
avoit dit ledit duc de Bretagne , « qu'il estoit 
» bien besoin que le duc de Bourgongne y fust. 
» Car quand tous les subjets du roy, et ses 
» bien-veuillans et alliés y seroient, on auroit 
» assez à faire à desconfire ses ennemis , qui 
» estoient moult forts. » Et est vray, que le roy 
d'Angleterre descendit en France , accompagné 
de quatre mille hommes d'armes , de quatre 
mille gros valets armés de cappeline: ber- 
ruyeres , haubergeons , grosses jaques, et gran- 
des haches, et de trente mille archers, qui 
avoient chacun haches, espées, et dagues. En 
l'arriere-garde des François , estoient le duc 
de Bar , le comte de Nevers , le comle de Cha- 
rolois, et messire Fcny frère du duc de Lor- 



520 



HISTOIRE DE CHARLES 



raine. Et es aisles, le comte de Richemont, 
et inessire Tanneguy prevost de Paris. Et ceux 
de cheval , pour ronipre la bataille des Anglois , 
estoient monseigneur Tadmiral, elle seneschal 
de Ilainaut. Et de toute icelie ordonnance rien 
ne se fit, car le duc de Bretagne demeura à 
Amiens, et les autres seigneurs allèrent outre 
vers ledict Sainct-Paul, et par delà. 

Le dimanche vingtiesme jour d'octobre, ils 
firent sçavoir aux Anglois qu'ils leurs livre- 
roient bataille le samedy ensuivant. Dont le 
roy d'Angleterre fut moult joyeux , et donna 
au héraut qui luy apporta la nouvelle, deux 
cens escus et une robbe. Nos gens et les Anglois 
estoient près les uns des autres. 

Le jeudy ensuivant, vingt-quatriesme jour 
d'octobre, nos gens délibérèrent de combatre 
le lendemain à la requeste des Anglois , les- 
quels avoient eu faute de vivre par trois jours , 
et requeroient qu'on leur livrast bataille , ou 
vivres, ou passage. Et ne firent les François 
de toutes leurs gens que deux batailles. En la 
première bataille voulurent eslre tous les sei- 
gneurs, afin que chacun eust autant d'honneur 
lun que l'autre, car autrement ils ne se pou- 
voient accorder. Et estoient par nombre en 
icelie première bataille cinq mille chevaliers 
etescuyers, lesquels ne firent oncques coup. 
Et en la seconde trois mille , sans les gros va- 
lets, et les archers et arbalestriers. Quand les 
Anglois le sceurent , ils eleurent une belle 
place et herbue entre deux bois. Et au devant 
d'eux un peu loin , y avoit un ausîre bois, au- 
quel ils mirent grande embusche de leurs ar- 
chers. Et à l'un des bois, qui leur estoit à 
costé , mirent grande embusche de leurs gens 
d'armes à cheval. 

Quand se vint le lendemain au matin , qui 
fut le vingt-cinquiesme jour d'octobre mille 
quatre cens et quinze, feste des benoists corps 
saincts Crespin et Crespinien , adorés à Sois- 
sons. Nos gens s'approchèrent des Anglois , et 
en leur chemin trouvèrent terres labourables 
molles , pour la pluye qu'il avoit fait icelie se- 
maine, pourquoy ils ne pouvoient pas bien 
aller avant. Et quand ils cuiderent trouver 
quatre cens hommes de cheval, qu'ils avoient 
ordonnés le jour de devant, pour rompre la 
bataille des Anglois, ils n'en trouvèrent pas 
quarante. Mais quand ce vint à l'approcher, 
oncques les archers et arbalestriers de nos 
gens, n'y tirèrent fleschc ne vire : ce fut;iprés 



YI, ROI DE FRANCE, (I4l5) 

huict heures du malin. Et avoient nos gens le 
soleil en l'œil , lesquels pour mieux endurer et 
passer le traict des Anglois , se baissèrent , et 
enclinerent vers terre les testes. Quand les An- 
glois les virent en tel estât, ils s'approchèrent 
d'eux, tellement que nos gens ne le sceurent 
oncques, jusques à tant qu'ils frappèrent sur 
eux de bonnes haches. Et les archers , qui es- 
toient derrière en embusche, les assaillirent 
de traict par derrière. De plus, les gens à che- 
val, que les Anglois avoient mis au bois dessus 
dit, saiUirent dehors en flote, et vinrent par 
derrière sur la seconde bataille de nos gens , 
qui estoient près des premiers , de deux lances. 
Et firent iceux Anglois à cheval un si grand 
et merveilleux cry qu'ils espouventerent tous 
nos gens , tellement que nos gens d'icelle se- 
conde bataille s'enfuirent. Et tous ceux qui es- 
toient en la première bataille, seigneurs, et au- 
tres, furent desconfits, et tous morts ou pris. 
Et eut victoire en icelie journée le roy d'Angle- 
terre. Laquelle besongne fut la plus honteuse 
qui oncques advint au royaume de France, 
De là s'en alla le roy d'Angleterre à Calais , 
et emmena tous les prisonniers, entre lesquels 
estoient des seigneurs, le duc d'Orléans', le 
duc de Bourbon, le comte d'Eu, le comte de 
Vendosme, le comte de Richemont et le ma- 
reschal Boucicaut. Et leur donna à disner le 
dimanche ensuivant, et à chacun d'eux une 
robbe de drap de damas. Et leur dit « qu'ils 
» ne s'émerveillassent pas, s'il avoit eu la vic- 
» toire contre eux , de laquelle il ne s'attribuoit 
» aucune gloire. Car c'estoit œuvre de Dieu , 
» qui leur estoit adversaire pour leurs péchés : 
wet que c'estoit grande merveille, que pieça 
» ne leur estoit mescheu : car il n'esloit mal , 
» ne péché , à quoy ils ne se fussent abandon- 
» nés. Ils ne tenoient foy ne loyauté à créature 
» du monde en mariages , ne autrement. Ils 
)) commettoient sacrilèges en desrobant et vio- 
)) lant églises : ils prenoient à force toutes ma- 
» nieres de gens , femmes de religion , et autres. 
» Ils desroboient tout le peuple, et le destrui- 
» soient sans raison. Et pource il ne leur 
» pouvoit bien venir. » Et rapporta , comme 
i on disoit , ces choses un nommé Tromagoi; , 
' valet de chambre du roy, lequel avoit esté pri- 
sonnier, et estoit venu quérir sa rançon, qui 
se montoit à deux cens francs, et l'avoit pleigé 

' Charles d'Orlc^ans, petit-fils de Charles V, père de 
r.oiiis \!I et oiirie de François I". 



(1415; 

le duc d'Orléans, conmie on disoil. Le prevost 
de Paris ne fut pas à la journée, pource qu'il 
y vint trop tard. Le connestable, le duc de 
Ear, et le comte de Nevers y moururent , 
comme encore l'archevesque de Sens, qui fut 
peu plaint, pource que ce n'estoit pas son 
office. Du comte d'Alençon ne sçavoit-on nou- 
velles : mais il fut depuis trouvé mort. Le 
comte de Charolois esloit demeuré à Aire, par 
le conseil du seigneur de Hely, lequel mourut 
en la place , et ne le voulurent faire prisonnier 
les Anglois , pource que dernièrement il avoit 
rompu sa prison en Angleterre. On dit en ou- 
tre , que quand le duc de Brabant , frère du 
duc de Bourgongne, oyt parler des prépara- 
tifs que le roy faisoit, il envoya devers luy un 
sien notable officier, et baillif , lequel de par 
iceluy duc de Erabant, offrit au roy, présent 
le conseil , « de le venir servir à tout quatorze 
» cens chevaliers et escuyers , et six cens hom- 
)) mes de Iraict, sans ses amis et alliés. » Auquel 
fut dit , « qu'on luy avoit pieça escrit, qu'il 
)) amenast certain nombre de gens , » et ledit 
baillif respondit , « que sondit seigneur n'en 
M avoit eu aucunes nouvelles. » Adonc luy fut 
dit, « que si le connestable et le duc de Bour- 
))bon lemandoient, qu'il vint, m Et ledit baillif 
respondit, « qu'il se doutoit qu'il ne vint pas , 
» si le roy mesme ne le mandoit. » A quoy fut 
respondu , « qu'on luy manderoit assez à 
temps. » Et à tant s'en retourna ledit baillif. Si 
advint qu'on fit sçavoir la journée audit duc 
de Brabant bien tard , parquoy il n'eust peu 
avoir ses gens : mais luy-mesmes de grand 
courage y vint luy douziesme , et se trouva à 
la bataille. Si se fourra dedans , et là demeura 
mort avec son frère le comte de Nevers. 

Deslors que le roy d'Angleterre fut acertené 
delà bataille devoir estre le samedy dessusdit, 
es jour precedens iceluy samedy, il manda 
tous ses capitaines , et ses gens par parties. Et 
leur monstra , comme on dit , « que de toute 
» ancienneté ses prédécesseurs avoient main- 
» tenu avoir droict au royaume de France : et 
» que à bon et juste titre il y estoit venu pour 
M faire son pouvoir de le conquerre , et n'y es- 
» toit pas venu comme ennemy mortel ; car il 
» n'avoit pas consenti de bouter feux , ne ra- 
» vir, violer, ne efforcer filles et femmes, 
» comme on avoit fait à Soissons : mais tout 
» doucement vouloit conquérir ce qui estoit 
» sien , non pas le destruire du tout. Parquoy 



PAR JEAN JUYEjNAL DES UllSINS. 



521 



» leur disoit, qu'il avoit vraye espérance en 
» Dieu de gaigner la bataille, pource encore 
)) que ses adversaires estoient tous pleins de 
)) péchés , et ne craignoient point leur Crea- 
» leur : )> et leur commanda , k que si aucuns 
» avoient rancune les uns contre les autres , 
)> qu'ils se missent en paix et concorde, et 
)) que tous se confessassent et réconciliassent 
» aux prestres, qui estoient en sa compagnée, 
» ou autrement bien ne leur pourroit venir. » 
En les enhortant « d'estre bonnes gens à la 
» journée et de faire bien leur devoir. ))Et afin 
que chacun fust bon homme , il leur accorda 
« que tous les prisonniers, que chacun d'eux 
)) pourroit prendre, seroient à eux franchc- 
)) ment, et auroit chacun d'eux de ses prison- 
)) niers tout le profit, sans qu'il en eust aucune 
» chose, s'ils n'estoient ducs ou comtes prison- 
» niers. » Et avec ce il leur accorda, « que 
» tous ceux de sa compagnée qui n'estoient 
» nobles, il les annobliroit et leur en donne- 
» roit lettres, et vouloit que dès lors ils jouys- 
>) sent de telles franchises, comme les nobles 
)) d'Angleterre. )> Et afin qu'on les cognust, 
« il leur donna congé de porter un collier , 
)) semé de lettres S, de son ordre. )> Et devant 
l'heure qu'ils entrèrent en bataille, il les fit 
mettre à genoux les mains levées au ciel par 
grant espace. Et leur donna la bénédiction 
l'un des evesques de sa compagnée. 

Après celle journée et desconfiture, pource 
qu'on se doutoit que le duc de Bourgongne, 
qui estoit à Dijon, quand il sçauroit la mort de 
ses frères , ne voulust venir devers le roy , ac- 
compagné de gens d'armes, dont il avoit grand 
nombre, on disoit communément qu'on avoit 
advisé, afin qu'il ne vint point , qu'on lui fe- 
roit à sçavoir , « que le roy luy donneroit par 
» chacun an de pension quatre-vingts mille es- 
)) eus. Son fils le comte deCharolois,seroitgou- 
» verneur de Picardie. Et il envoyeroit quatre 
» de ses meilleurs et